Chapitre 1
Le vent faisait chanter les herbes hautes comme un chœur d'aiguilles. Au loin, les mesas rouges découpaient le ciel, et la chaleur tremblait au-dessus de la piste. Silas Mercer, cow-boy aux épaules larges et au regard clair, avançait au pas avec son cheval, Orage. Le cuir de sa selle grinçait, son foulard sentait la poussière et le tabac froid, et le soleil lui tapait sur le chapeau comme un marteau patient.
À ses côtés trottait Bo, un garçon de douze ans, mince comme un piquet mais vif comme un furet. Bo était le fils de la cuisinière du ranch Hawthorne, et il avait obtenu la permission de suivre la tournée des pâturages « juste pour apprendre ». En vérité, il voulait surtout vivre une aventure.
— Silas, tu crois qu'on va voir des bandits ? demanda-t-il, les yeux brillants.
— J'espère que non, répondit Silas sans se moquer. Les bandits, ça fait rêver quand on est loin. Quand ils sont près, ça grince entre les dents.
Ils arrivaient à la petite ville de Dry Creek, une poignée de bâtiments en bois, un saloon qui sentait la bière tiède, une forge noire de suie, et un bureau du shérif qui avait l'air de tenir debout par habitude. Silas venait livrer deux veaux et récupérer des clous. Rien d'extraordinaire.
Pourtant, dès qu'il mit pied à terre devant l'écurie, il sentit quelque chose clocher. Des murmures glissaient comme des serpents entre les passants. Une femme replia son châle et détourna la tête. Un homme au comptoir de la mercerie s'interrompit en plein mot.
Dans l'ombre fraîche de l'écurie, le palefrenier, un grand roux nommé Ned, essuya ses mains sur son tablier.
— Mercer, t'arrives au bon moment… ou au pire, grogna-t-il.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Silas.
Ned baissa la voix.
— Y a des chevaux qui disparaissent. Trois cette semaine. Pas des bourrins de ferme, non. Des bêtes solides, dressées. On les met au box le soir… et au matin, y a plus que de la paille.
Bo écarquilla les yeux.
— Volés ?
— On sait pas, répondit Ned. Les portes sont fermées. Pas de traces nettes. Comme si les chevaux s'étaient évaporés.
Silas fronça les sourcils. Un cheval, ça ne s'évapore pas. Et ce genre de mystère, dans l'Ouest, finissait souvent mal.
Il passa la main sur l'encolure d'Orage. Le cheval souffla, confiant. Silas aimait les bêtes. Il n'aimait pas qu'on joue avec elles.
— J'vais parler au shérif, dit-il. Et ce soir, on garde les yeux ouverts.
Chapitre 2
Le shérif Caldwell avait une moustache grise et un air fatigué, comme s'il portait la ville entière dans ses bottes. Son bureau sentait l'encre, le café brûlé et le bois sec.
— Mercer, fit-il en relevant la tête. Je me doutais que tu viendrais. À Hawthorne, vous perdez pas de chevaux, vous ?
— Pas encore, répondit Silas. Mais si ça continue ici, ça remontera la piste. Qu'est-ce que vous avez ?
Caldwell tapota une feuille couverte d'une écriture penchée.
— Trois disparitions. Toujours à la même écurie, chez Ned. Aucun témoin. Une fois, un chien a aboyé… et c'est tout. La nuit est vaste, Mercer. Trop vaste.
Bo, adossé au mur, demanda :
— Et les traces ?
Le shérif eut un rictus.
— Des traces, y en a partout. Des sabots, des pas, des charrettes. Dry Creek est une passoire de poussière. Mais ce qui m'intrigue, c'est que les selles restent. Les licols aussi. Un voleur pressé prend tout.
Silas posa ses deux mains sur le bord du bureau.
— Ça ressemble pas à un vol ordinaire.
— Exactement. Et j'ai pas assez d'hommes. Deux sont partis escorter une diligence, un autre est malade. J'ai un adjoint, mais il a la tête aussi dure qu'un caillou et le sens de l'observation d'un poteau.
Bo pouffa, puis se reprit en voyant le regard du shérif.
— Pardon, monsieur.
Caldwell soupira.
— Si tu veux aider, Mercer, je t'en empêcherai pas. Mais fais-le proprement. Pas de coups de feu pour le plaisir. Et si tu découvres quelque chose, tu me le dis. Je veux la vérité, pas des rumeurs.
Silas acquiesça. L'honnêteté, c'était sa manière de tenir debout dans un monde qui tanguait.
Ils ressortirent. La lumière du jour avait viré à l'or. Des mouches bourdonnaient autour des abreuvoirs. Silas fit le tour de l'écurie de Ned, lentement, comme on lit une piste.
Derrière le bâtiment, la poussière était moins piétinée. Il s'agenouilla, gratta du bout du doigt. Bo s'accroupit à côté de lui, sérieux.
— Qu'est-ce que tu vois ? chuchota le garçon.
Silas montra une marque fine, presque un fil.
— Ça, c'est pas une trace de sabot. On dirait… une entaille de roue. Une petite roue. Pas une charrette lourde. Quelque chose de léger.
Bo plissa les yeux.
— Comme un diable… un chariot à une roue ?
— Possible, répondit Silas. Mais pourquoi emmener un cheval avec ça ? Et sans selle ?
Il se redressa, observa la barrière du corral. Un clou était tordu, comme arraché puis remis. Silas le toucha : le métal était encore un peu chaud, ou peut-être était-ce son imagination.
— Ce soir, on veille, dit-il.
— Je peux aider ? demanda Bo, gonflant la poitrine.
Silas le jaugea. Le garçon avait du courage, oui. Mais le courage, sans prudence, c'était un cheval sans rênes.
— Tu m'aides à écouter. Et tu restes près de moi. Promis ?
— Promis juré, répondit Bo, très vite.
Silas sourit malgré lui. Dans l'Ouest, les promesses valaient parfois plus que l'or. Parfois.
Chapitre 3
La nuit tomba comme une couverture sombre. Le saloon lança quelques éclats de rire et un piano grinça une mélodie bancale, puis tout se calma. Dry Creek respirait doucement, avec le craquement d'une enseigne au vent.
Silas et Bo se cachèrent dans le grenier à foin de l'écurie. L'odeur de paille sèche leur chatouillait le nez. En bas, les chevaux remuaient, soufflaient, tapaient parfois du sabot.
— Si je m'endors, tu me donnes un coup, murmura Bo.
— Si tu t'endors, je te le pardonne, répondit Silas. Mais pas si tu ronfles.
Bo retint un rire, la main sur la bouche.
Le temps s'étira. Silas écoutait le moindre froissement : une souris, un courant d'air, un grincement de planche. Orage, dans son box, mâchonnait tranquillement.
Puis, très loin, un son sec : clac. Comme un petit caillou qui frappe du bois.
Silas se figea. Bo aussi. Un autre clac, plus près. Et un souffle, humain, contrôlé.
Silas glissa jusqu'à une fente entre deux planches. Il vit une silhouette dehors, près de la porte arrière. Pas un géant, pas un bandit de légende. Quelqu'un de mince, avec un chapeau bas. La personne posa quelque chose au sol, un objet rond… une roue, oui. Un chariot à une roue, comme Bo l'avait dit.
Mais ce n'était pas pour porter le cheval. La silhouette sortit une petite bouteille, versa un liquide au pied de la porte. Une odeur acide monta, même jusqu'au grenier : vinaigre fort, ou pire.
— Qu'est-ce qu'il fait ? souffla Bo.
— Du calme, répondit Silas, la voix dure. Il veut… dissoudre quelque chose. Ou faire glisser le verrou.
La silhouette glissa une lame fine, comme une spatule, sous le battant. La porte, pourtant fermée, trembla.
Silas descendit du grenier sans bruit, comme un chat dans une grange. Bo le suivit, un peu maladroit mais silencieux. Silas posa sa main sur le bras du garçon pour le retenir derrière lui.
La porte s'entrouvrit d'un doigt.
Silas surgit, attrapa le poignet de l'intrus et le plaqua contre le mur. Le chapeau tomba. Une tresse brune s'échappa. Ce n'était pas un homme.
— Lâchez ! siffla une voix jeune, mais ferme.
Silas hésita une fraction de seconde, surpris, puis serra moins fort.
— Tu veux m'expliquer ce que tu fais ici ?
La fille, à peine plus âgée que Bo, le regarda droit dans les yeux. Ses joues étaient couvertes de poussière et ses mains tremblaient, mais pas de peur : de colère.
— Je récupère ce qui est à moi, dit-elle.
— Des chevaux volés ? demanda Silas.
— Des chevaux… empruntés, rectifia-t-elle. Pour les sortir d'ici.
Bo ouvrit de grands yeux.
— Les sortir ? Mais… pourquoi ?
La fille serra les dents.
— Parce que quelqu'un les empoisonne.
Le mot tomba comme un caillou dans un puits.
Silas relâcha totalement son poignet, mais resta sur ses gardes.
— Qui ?
Elle avala sa salive.
— Je sais pas. Je sais juste que j'ai trouvé, près des abreuvoirs, une poudre blanche qui sentait l'amande amère. Et le lendemain, le vieux cheval du docteur s'est écroulé. Personne n'en a parlé. Alors j'ai commencé à surveiller. Et j'ai vu un homme… un homme avec des gants noirs, venir la nuit. Il touche les seaux. Il repart.
Bo chuchota :
— Et tu voles les chevaux pour… les sauver ?
— Oui, répondit-elle. Je les mène à la rivière, derrière les rochers, là où l'eau est claire. Je les garde cachés jusqu'à ce que ça se calme.
Silas sentit un nœud se former dans sa poitrine. Un geste mauvais, dans l'ombre, et une enfant qui se débat seule pour réparer.
— Tu aurais dû le dire au shérif, dit-il doucement.
Elle éclata :
— Le shérif ? Il passe ses journées à boire du café et à dire qu'il manque d'hommes ! Et quand j'ai essayé de parler, il m'a dit de rentrer chez moi. Chez moi, y a plus personne !
Le silence revint, lourd. Silas échangea un regard avec Bo. Le garçon avait l'air partagé entre admiration et inquiétude.
— Comment tu t'appelles ? demanda Silas.
— June, répondit-elle après une pause.
— June… écoute. Ce que tu fais part d'une bonne intention. Mais mentir et voler, même pour sauver, ça peut te faire tomber plus bas que l'ennemi.
June baissa les yeux, mordit sa lèvre.
— Alors vous allez me livrer ?
Silas réfléchit. L'honnêteté n'était pas une corde pour étrangler les autres. C'était une lampe pour y voir clair.
— On va faire mieux, dit-il. On va attraper l'homme aux gants noirs. Et on va rendre les chevaux. Tous. Sans cacher la vérité.
Chapitre 4
À l'aube, le ciel était rose pâle, comme une joue froide. Silas emmena June et Bo jusqu'au bureau du shérif. June avait remis son chapeau bas, mais son menton était haut.
Caldwell les fixa, surpris de voir la jeune fille. Puis il regarda Silas, et son expression devint sévère.
— Mercer, qu'est-ce que c'est que ça ?
Silas posa calmement les faits. Tout : les disparitions, la poudre, la tentative d'ouverture, la cachette près de la rivière. June, raide comme un piquet, ajouta quelques détails, la voix tremblante mais claire.
Le shérif resta silencieux un long moment. Puis il se frotta la moustache.
— June Parker… je te connais. Ton père était conducteur de diligence. Il est mort l'an dernier. Je… je suis désolé.
June ne répondit pas. Ses yeux brillaient.
Caldwell se tourna vers Silas.
— Et tu me dis ça maintenant. Bon. Ça me plaît pas qu'elle ait volé des chevaux, mais… si elle dit vrai sur l'empoisonnement, on a pire à régler.
Silas hocha la tête.
— Il faut un piège. Ce soir. On remplace les seaux, on surveille, on attrape l'homme.
Caldwell inspira, comme si le mot « piège » avait un goût amer.
— D'accord. Mais on fait ça sans tirer au hasard. Mercer, tu prends l'arrière. Moi, je serai devant avec mon adjoint. Et vous deux… (il regarda Bo et June) vous restez à distance. Compris ?
Bo voulut protester, mais le regard de Silas le cloua.
— Compris, murmura-t-il.
June pinça les lèvres, puis lâcha :
— Compris… monsieur.
Toute la journée, ils préparèrent. Silas examina les abreuvoirs. Il demanda au forgeron un petit sac de charbon fin pour repérer une main qui se pose : on en met un peu sur le rebord, et si quelqu'un touche, il repart avec des traces noires.
Bo, très concentré, apporta des seaux propres. June, elle, montra le chemin vers la cachette : derrière une rangée de rochers, dans un creux où l'herbe restait verte. Là, trois chevaux broutaient, nerveux mais vivants.
— Tu les as bien traités, dit Silas en caressant l'un d'eux.
June haussa les épaules, mais un petit sourire passa sur son visage.
— Je sais parler cheval, murmura-t-elle. Ils mentent moins que les gens.
Bo pouffa.
— Ça dépend des chevaux. Mon oncle avait une jument qui faisait semblant de boiter pour éviter de travailler.
June éclata d'un rire bref, comme une étincelle.
Le soir venu, Dry Creek s'assombrit. Le piano du saloon se tut plus tôt que d'habitude, comme si la ville retenait son souffle.
Silas se posta derrière l'écurie, dans l'odeur de bois et de fumier. Son revolver resta au holster. Il préférait ses yeux et son cerveau.
Une heure passa. Puis deux.
Et enfin, un froissement : pas sur la poussière. Très léger.
Une silhouette approcha, exactement comme June l'avait décrit. Un homme, manteau sombre, gants noirs. Il s'avança vers l'abreuvoir, sortit un petit sachet.
Silas sentit sa gorge se serrer. C'était donc vrai.
L'homme se pencha. Sa main gantée effleura le rebord, prit un peu de charbon. Il ne s'en rendit pas compte. Il ouvrit le sachet.
— Maintenant, souffla Silas.
Le shérif surgit de l'avant.
— Au nom de la loi !
L'homme sursauta, lâcha le sachet, et partit en courant. Silas jaillit de l'ombre et lui barra la route. L'homme tenta de passer, mais Silas l'attrapa par le bras. Le type se débattit, cogna avec son coude, et Silas reçut un coup dans les côtes qui lui coupa le souffle.
— Lâche-moi, vieux bœuf ! cracha l'homme.
— Pas aujourd'hui, répondit Silas entre ses dents.
Le fuyard sortit un couteau. Une lame courte, luisante.
Silas recula d'un pas, lucide. Il ne voulait pas tuer. Il voulait comprendre.
Il jeta un regard rapide : Bo et June, plus loin, derrière un poteau, tremblaient. Silas fit signe à Bo, discret : recule.
L'homme brandit le couteau. Silas attrapa une pelle posée contre le mur et la leva, non pour frapper la tête, mais pour bloquer. Le métal sonna contre la lame. L'homme jura, essaya de feinter.
Silas garda le calme. Il attendit l'erreur, comme on attend un mustang qui fatigue. L'homme glissa sur une flaque d'eau. Une demi-seconde.
Silas poussa la pelle, crocheta la cheville du fuyard, et le fit tomber dans la poussière. Le couteau vola. Caldwell arriva et posa ses menottes.
— Tu vas me dire pourquoi, grogna le shérif.
L'homme cracha au sol. Ses gants étaient maculés de charbon.
— Parce que j'en ai marre de voir ces riches acheter tout, répondit-il. Je travaille à l'écurie… à la citerne… personne me regarde. Alors je leur enlève leurs beaux chevaux. Et je revends les bêtes quand elles sont… « remplacées ». Pas ma faute si certains crèvent.
Silas sentit une colère froide. Pas seulement contre l'homme, mais contre la façon dont l'envie rongeait parfois les gens jusqu'à les rendre cruels.
— Tu as menti, tu as blessé des animaux, dit Silas. Tout ça pour de l'argent et de la rancune.
L'homme détourna le visage.
June s'avança, tremblante, mais debout.
— Et mon père ? Tu lui as volé son dernier cheval, celui qui tirait la petite charrette ? Tu l'as empoisonné aussi ?
L'homme hésita. Puis il murmura, presque inaudible :
— J'ai… j'ai renversé la poudre. J'voulais pas.
Le shérif le tira sur ses pieds.
— Ça, tu le diras au juge.
Silas ramassa le sachet tombé. Une odeur amère lui piqua le nez. Il le tendit au shérif.
— Et ça aussi. Pour la vérité.
Chapitre 5
Le lendemain, Dry Creek semblait plus large, comme si la ville avait desserré sa ceinture. Les chevaux retrouvés furent ramenés. Ned, le palefrenier roux, pleura presque en reconnaissant une jument alezane.
— Je croyais qu'on me les avait pris pour de bon, marmonna-t-il.
Le shérif Caldwell organisa une petite réunion devant son bureau. Les habitants s'approchèrent, prudents, comme on s'approche d'un feu qu'on ne comprend pas encore.
— On a arrêté le responsable, annonça Caldwell. Il sera jugé. Et je veux que chacun entende ceci : les rumeurs n'aident pas. Les mensonges non plus. Si vous voyez quelque chose, vous venez me le dire. Même si vous avez peur. Surtout si vous avez peur.
Silas observa June, un peu à l'écart, les bras croisés. Bo était près d'elle, les mains dans les poches, comme s'il essayait d'avoir l'air adulte.
Après la foule, Caldwell fit signe à June de rester.
— June, dit-il, tu as volé des chevaux. C'est un fait.
June pâlit, mais ne baissa pas la tête.
— Oui, monsieur.
Caldwell la fixa, puis son regard s'adoucit.
— Mais tu les as rendus. Et sans toi, on aurait peut-être perdu d'autres bêtes… ou pire. Tu travailleras chez Ned pendant un mois pour rembourser, d'accord ? Et tu viendras me parler quand tu as un problème. Pas la nuit, avec des bouteilles et des roues.
June cligna des yeux, surprise.
— D'accord, murmura-t-elle. Merci… monsieur.
Bo souffla, soulagé. Puis, avec un courage maladroit, il lâcha :
— June, tu sais, la prochaine fois… tu peux aussi demander de l'aide. Même à des gens qui ont l'air lents.
June lui lança un regard moqueur.
— Toi, t'as l'air lent quand tu réfléchis.
Bo ouvrit la bouche, vexé, puis éclata de rire. Même June eut un sourire.
Silas, lui, sentit la tension quitter ses épaules. Le mystère avait une réponse, et la réponse n'avait pas coûté plus de sang.
Avant de repartir, Silas alla au bord de la rivière avec June. L'eau glissait entre les pierres, fraîche et claire, et des libellules coupaient l'air comme de petites flèches bleues.
— Tu as été courageuse, dit-il. Mais le courage sans vérité, c'est comme une selle sans sangle. Ça tient… jusqu'à la première secousse.
June joua avec un caillou.
— J'avais peur qu'on me traite de menteuse.
— Dire la vérité, parfois, c'est accepter d'avoir l'air bête pendant cinq minutes, répondit Silas. Mais ça évite des ennuis pendant des années.
June hocha lentement la tête.
— Je vais essayer… d'être moins… toute seule.
Silas sourit.
— Ça, c'est une bonne idée.
Ils retournèrent en ville. Bo courait devant, imitant un shérif, la main sur une ceinture imaginaire.
— Halte-là, bandit de la confiture ! cria-t-il à une vieille dame qui portait un pot.
La dame plissa les yeux.
— Si tu m'arrêtes, petit, tu feras la vaisselle.
Bo s'arrêta net.
— Euh… je retire ce que j'ai dit.
Silas rit franchement, et le rire résonna contre les planches des bâtiments, comme une porte qu'on ouvre sur du meilleur.
Chapitre 6
La piste du retour vers le ranch Hawthorne se déroula sous un ciel immense. Les nuages ressemblaient à des troupeaux blancs. Orage avançait d'un pas régulier, et Silas sentait à nouveau la paix simple du voyage : le cuir, le vent, le soleil qui chauffe les mains.
Bo, sur sa petite monture, babillait.
— Tu crois que je pourrai être shérif, un jour ?
— Si tu apprends à écouter avant de parler, peut-être, répondit Silas.
— Alors je vais écouter… mais pas tout le temps, hein, sinon on me volera mes idées.
Silas secoua la tête, amusé.
Derrière eux, Dry Creek rétrécissait, redevenant une tache de bois au milieu du désert. Le mystère des chevaux n'était plus un poids dans l'air. Il restait, bien sûr, des choses tristes : un homme qui avait choisi la mauvaise route, des animaux qui avaient souffert, une fille qui avait trop porté seule.
Mais il restait aussi autre chose : une vérité dite à voix haute, des chevaux retrouvés, une chance de repartir sur des bases plus solides.
Quand ils atteignirent une hauteur, Silas s'arrêta un instant. Le vent apportait une odeur de sauge et de terre chaude. Il pensa à June, à sa tresse brune et à son regard têtu. Il espéra qu'elle trouverait un foyer dans cette ville rêche, un endroit où l'on vous serre la main au lieu de vous repousser.
— Silas ? demanda Bo. À quoi tu penses ?
Silas ajusta son chapeau.
— Que dans l'Ouest, on traverse beaucoup de poussière. Mais si on garde les yeux ouverts et le cœur droit, on finit par trouver de l'eau claire.
Bo sembla réfléchir, puis répondit :
— Et si on tombe quand même ?
Silas fit claquer doucement sa langue pour faire avancer Orage.
— Alors on se relève. Et on dit la vérité sur pourquoi on est tombés. C'est comme ça qu'on apprend à marcher, même en bottes.
Ils reprirent la route. Le soleil descendait lentement, et la plaine s'étendait, vaste et calme, comme une promesse tenue.