Chapitre 1 — La boîte à biscuits vide
Le mercredi après-midi, la pluie tapotait les carreaux comme une armée de petits doigts impatients. Dans la cuisine de la médiathèque, la boîte à biscuits au chocolat était ouverte… et tristement vide.
— Je jure que je l'ai remplie ce matin, soupira Madame Lenoir, la bibliothécaire. C'était pour l'atelier lecture.
Autour de la table, quatre enfants se regardèrent.
Il y avait Milo, 11 ans, qui observait tout comme s'il avait une loupe dans les yeux. Lina, 11 ans aussi, rapide comme une étincelle et toujours prête à rire. Tom, 11 ans, sérieux, avec un carnet dans la poche “au cas où”. Et Yasmin, 12 ans, la plus grande, calme, avec une façon de poser les questions qui donnait envie de répondre.
— Ce n'est pas grave, tenta Lina. On peut lire sans biscuits.
— Sauf que ce n'est pas juste, dit Tom. Quelqu'un a pris ce qui n'était pas à lui.
Milo s'approcha de la boîte. Une odeur de chocolat flottait encore. Il remarqua trois choses.
D'abord, une trace de cacao sur la nappe, comme une virgule brune. Ensuite, un petit morceau de papier froissé près de la poubelle. Enfin… une empreinte humide sur le sol, pas une vraie empreinte de chaussure, plutôt une marque de semelle glissante.
— On fait une mini-enquête ? proposa Milo.
Madame Lenoir leva les mains, mi-amusée, mi-embarrassée.
— D'accord, mais sans accuser n'importe qui. Et pas de course dans les rayons.
Yasmin hocha la tête.
— On peut chercher des faits. Pas des suspects.
Tom sortit son carnet.
— On note tout. Heure, lieu, indices.
Lina fit un salut exagéré.
— Agent Lina, prête à sauver l'honneur du biscuit.
Milo ramassa le papier froissé. Il l'ouvrit doucement. C'était un ticket de tramway, un “1 voyage”, avec une date du jour et une heure : 14 h 07.
— Un ticket de tram… ici ? murmura Milo.
La médiathèque se trouvait à deux arrêts de la ligne T2. Beaucoup de gens prenaient le tram pour venir.
Milo posa la question la plus simple, celle qui lui venait quand quelque chose clochait.
— Pourquoi quelqu'un laisserait-il un ticket de tram près d'une boîte de biscuits ?
Chapitre 2 — La liste des détails
Ils se déplacèrent comme une petite équipe, sans bruit. Yasmin proposa une règle :
— On observe d'abord. On conclut après.
Tom nota : “Ticket tram 14 h 07. Trace cacao. Marque humide sol.”
Lina se pencha sur la nappe.
— La trace de cacao… on dirait un doigt qui a glissé.
Milo regarda le plan de la médiathèque affiché sur le mur. Cuisine-atelier, toilettes, accueil, rayons, salle informatique, sortie.
— Si quelqu'un a pris des biscuits, il est venu ici, dit-il. Puis il est reparti vers… où ?
Ils interrogèrent Madame Lenoir avec douceur.
— Qui est passé par ici depuis midi ? demanda Yasmin.
— J'ai vu le livreur des affiches, un monsieur avec un manteau beige. Puis une classe est venue, mais ils ne sont pas entrés dans la cuisine. Et… il y avait aussi le monsieur du piano.
— Le monsieur du piano ? répéta Lina.
Madame Lenoir sourit.
— Monsieur Sorel. Il accorde le piano de la salle de musique. Un grand monsieur, très poli. Il a toujours un sac noir.
Tom écrivit “M. Sorel accordeur, sac noir”.
Milo s'agenouilla près de la marque humide au sol. Elle brillait un peu.
— Ce n'est pas de l'eau de pluie. Ça sent… la menthe.
— De la menthe ? s'étonna Lina.
Milo hocha la tête.
— Comme un bonbon à la menthe qu'on écrase.
Yasmin plissa les yeux.
— Alors quelqu'un avait peut-être un bonbon. Il l'a fait tomber, puis l'a écrasé en partant.
Tom leva son stylo.
— Ça fait déjà un portrait : quelqu'un qui vient de dehors, qui prend le tram, qui aime les bonbons à la menthe, et qui a touché les biscuits.
— Et qui n'a pas de serviette, ajouta Lina. Donc… chocolat sur les doigts.
Ils passèrent dans le hall d'accueil. La pluie avait rendu le carrelage légèrement glissant. Près du porte-parapluies, une gouttière de petites flaques dessinait un chemin.
Milo suivit la ligne de gouttes. Elle allait vers la salle de musique.
— C'est peut-être juste quelqu'un qui a oublié d'essuyer ses chaussures, dit Yasmin.
— Ou quelqu'un qui voulait aller vite, répondit Milo.
Ils entrèrent dans la salle de musique. Un vieux piano noir trônait près de la fenêtre. Sur le couvercle, un chiffon gris était posé. À côté, une petite boîte de bonbons à la menthe, ouverte.
Lina ouvrit de grands yeux.
— Eh ben… menthe, check.
Mais Milo ne se précipita pas. Il regarda autour. Un sac noir était appuyé contre une chaise. Et, au sol, un tout petit éclat de papier doré : un emballage de bonbon.
Tom chuchota :
— Monsieur Sorel ?
La porte du fond grinça. Un homme entra, cheveux poivre et sel, lunettes rondes, sourire aimable.
— Oh ! Bonjour les jeunes. Vous cherchez quelque chose ?
Yasmin répondit la première, poliment :
— On aide Madame Lenoir. La boîte à biscuits a été vidée.
Le monsieur écarquilla les yeux.
— Quelle idée ! Je n'ai rien pris, je vous assure. Je suis au régime, malheureusement.
Lina murmura à Milo :
— Au régime, mais bonbons à la menthe…
Le monsieur soupira.
— Les bonbons, c'est pour la gorge. Les pianos, ça ne se règle pas en chantant, mais moi je fredonne. Mauvaise habitude.
Milo observa ses mains. Propres. Pas de chocolat.
— À quelle heure êtes-vous arrivé ? demanda Tom, en mode “inspecteur”.
— Vers deux heures moins dix. Je suis reparti acheter des cordes à l'atelier de musique, puis je suis revenu. Je prends le tram, bien sûr.
Milo montra le ticket trouvé.
— Vous avez perdu ça ?
Monsieur Sorel secoua la tête.
— Non. Moi j'ai une carte.
Yasmin prit l'emballage doré.
— C'est vous ?
— Oui. Je ne suis pas très soigneux avec les papiers, avoua-t-il. Mais je ne vole pas des biscuits.
Milo le crut. Le monsieur avait l'air plus blessé que coupable.
Ils sortirent, un peu déçus, mais avec une nouvelle piste : si ce n'était pas lui, qui avait laissé un ticket “1 voyage” à 14 h 07 ?
Et surtout… qui avait accès à la cuisine sans être vu ?
Chapitre 3 — L'arrêt “Hôtel de Ville”
Milo se rappela l'heure du ticket : 14 h 07. La médiathèque était à l'arrêt “Hôtel de Ville”. S'il y avait un ticket, c'était qu'une personne avait composté ou acheté un trajet tout juste avant d'arriver.
— On devrait aller à l'arrêt, proposa Milo. Voir si quelqu'un a remarqué un truc.
Madame Lenoir accepta, à condition qu'ils restent ensemble et qu'ils envoient un message à leurs parents. Ils étaient assez grands pour une petite sortie, et le tram passait juste devant.
Sous la pluie fine, ils coururent jusqu'à l'abri vitré de l'arrêt. Le tram arriva en ronronnant, ses portes s'ouvrant comme une bouche polie.
À l'intérieur, c'était chaud et lumineux. Les sièges bleus brillaient. Sur les vitres, des gouttes glissaient en lignes courbes, comme des petits chemins secrets.
Ils montèrent. Tom indiqua :
— On fait comme dans les films : on observe les gens.
Lina ajouta :
— Sans lunettes noires, dommage.
Yasmin sourit.
— On cherche quelqu'un avec du chocolat… ou un sac suspect.
Le tram démarra. Les quatre amis s'installèrent près d'une barre centrale. Un contrôleur passa plus loin. Une dame tenait un bouquet emballé. Un adolescent écoutait de la musique trop fort, on entendait “boum boum” comme un cœur géant. Un monsieur en manteau beige tapotait son téléphone.
Milo pointa discrètement le manteau.
— Le livreur des affiches, peut-être.
Le monsieur se leva à l'arrêt suivant et sortit. Trop vite pour leur parler.
Le tram avançait, clac-clac, sur les rails. À l'arrêt “Marché”, une jeune femme monta avec un sac isotherme. Une odeur de pain chaud s'échappa.
— Ça donne faim, chuchota Lina.
Milo regarda le sol du tram. Près de la porte, quelque chose brillait : une petite poussière brune.
Il s'approcha et frotta avec son doigt. Cacao.
— Ici aussi, souffla-t-il.
Tom se pencha.
— Donc la personne avec du chocolat a pris ce tram. Logique.
Yasmin observa les passagers. Son regard s'arrêta sur un garçon un peu plus petit qu'eux, peut-être dix ans, avec un pull vert. Il tenait un sac en tissu contre lui, comme s'il protégeait un trésor.
Il évitait de croiser les regards. Et surtout… il avait une tache brunâtre au coin de la bouche.
Lina glissa à l'oreille de Milo :
— Chocolat moustache.
Le garçon remarqua qu'on le regardait. Il se tourna vers la fenêtre, crispé.
Milo n'aimait pas piéger les gens. Il s'approcha calmement, avec une voix normale.
— Salut. On peut te poser une question ?
Le garçon sursauta.
— Euh… oui ?
Milo montra son ticket de tram (ils l'avaient gardé dans une pochette).
— On a trouvé ça près d'une boîte à biscuits. Tu sais si quelqu'un a perdu un ticket comme celui-là ?
Le garçon pâlit. Il serra encore plus son sac.
— Non, je… je sais pas.
Yasmin intervint, douce :
— On ne veut pas te gronder. On veut juste comprendre.
Le garçon avala sa salive.
— Je descends au prochain, dit-il d'une voix rapide.
Et au prochain arrêt, il bondit hors du tram, sans même attendre que les autres descendent.
— Ça, c'était pas louche du tout, commenta Lina.
Milo regarda les portes se refermer.
— On descend aussi, décida-t-il.
Responsabilité ou pas, ils ne voulaient pas courir après un inconnu. Alors ils sortirent calmement à l'arrêt suivant et revinrent dans l'autre sens, pour ne pas se perdre. Ils restèrent ensemble, serrés comme une équipe.
Tom souffla :
— On ne peut pas le suivre n'importe où. Mais on peut réfléchir.
Yasmin acquiesça.
— Il avait peur. Pas forcément parce qu'il est “méchant”. Parfois, on a juste honte.
Milo serra le ticket dans sa main.
— Si c'est lui, il faut trouver comment lui parler sans l'accuser.
Et surtout, il fallait une preuve. Pas une moustache chocolatée.
Chapitre 4 — Le sac en tissu et le code du composteur
De retour à la médiathèque, ils retrouvèrent Madame Lenoir, qui installait l'atelier avec des crackers “de secours”. Elle avait l'air inquiète.
— Alors ?
Tom résuma sans dramatifier. Milo ajouta :
— On a vu un garçon qui semblait avoir mangé du chocolat, et il a fui quand on a parlé du ticket.
Madame Lenoir fronça les sourcils.
— Il vient parfois ici. Je crois qu'il s'appelle Nino. Il traîne près des BD.
— On peut vérifier aux BD, proposa Lina.
Ils marchèrent vers le rayon. Entre les étagères, l'odeur du papier mouillé se mêlait au parfum de livres.
Au coin des mangas, Milo repéra un détail : une petite miette de biscuit au sol, écrasée. Puis une autre, comme un chemin.
— Suivez les miettes, chuchota Lina, ravie. On dirait Hansel et Gretel, mais version chocolat.
Le chemin menait à une table près des fenêtres. Personne. Juste un sac en tissu vert, posé sur une chaise, comme oublié.
— C'est le même sac que dans le tram, murmura Tom.
Yasmin regarda autour.
— Ne le touchez pas. C'est à lui. Mais on peut attendre.
Milo s'assit à une table voisine, l'air occupé à feuilleter une BD. Lina et Tom firent pareil. Yasmin surveillait l'entrée du rayon, comme une sentinelle tranquille.
Au bout de quelques minutes, Nino apparut. Il avançait lentement, les épaules remontées, comme s'il voulait se faire tout petit. En voyant son sac, il se précipita… puis s'arrêta net en apercevant les quatre.
— Vous m'avez suivi ? demanda-t-il, paniqué.
Milo ferma sa BD.
— Non. On est revenus à la médiathèque. On t'a reconnu, c'est tout.
Nino regarda ses chaussures.
— J'ai rien fait.
Yasmin s'approcha à distance respectueuse.
— On n'est pas là pour te piéger. On veut juste comprendre ce qui s'est passé avec les biscuits. Parce que c'était pour tout le monde.
Nino pinça les lèvres. Ses yeux brillaient d'une colère triste.
— J'avais faim, lâcha-t-il.
Le silence tomba, lourd comme un manteau mouillé.
Lina parla, plus doucement qu'on ne l'aurait cru possible chez elle :
— Tu pouvais demander.
Nino haussa les épaules.
— Je voulais pas. Et… c'était facile. La porte de la cuisine était entrouverte. J'ai pris la boîte. Je suis parti vite. Voilà.
Tom demanda, sans juger :
— Et le ticket ?
Nino le sortit de sa poche, tout froissé.
— Je l'ai acheté en courant. J'ai perdu le deuxième ticket, je crois. Ou je l'ai jeté… je sais plus.
Milo pensa à celui trouvé près de la poubelle. Donc, Nino avait bien été là.
— Tu as pris tous les biscuits ? demanda Milo.
Nino secoua la tête, surpris.
— Non ! J'en ai mangé… quatre. Après j'ai eu mal au ventre. J'ai mis la boîte dans mon sac, parce que je paniquais. Mais je voulais la rendre. J'ai juste… pas osé.
Yasmin posa la question la plus importante, celle qui change tout :
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant, pour réparer ?
Nino se mordit la lèvre.
— Je sais pas. Je vais me faire virer.
Milo répondit simplement :
— On va être responsables. Nous aussi. On va t'aider à rendre la boîte et à expliquer. Mais tu devras dire la vérité.
Nino hocha la tête, tremblant.
Ils allèrent ensemble vers la cuisine. Madame Lenoir les vit arriver, Nino au milieu. Elle posa sa spatule.
Nino sortit la boîte de biscuits de son sac, la tête basse.
— Je suis désolé. J'ai pris… Je… je voulais pas tout voler.
Madame Lenoir resta silencieuse un moment. Puis elle parla d'une voix ferme, pas méchante.
— Merci de l'avoir rendu. Voler, même “un peu”, ça abîme la confiance. Mais tu as fait un pas important : tu es revenu.
Tom demanda :
— Il peut faire quelque chose pour réparer ? Une responsabilité.
Madame Lenoir réfléchit.
— Oui. Il va m'aider à ranger après l'atelier. Et il viendra me voir demain avec un parent pour en parler. Pas pour le punir pour le plaisir. Pour que ce soit clair.
Nino acquiesça, soulagé et honteux à la fois.
Lina chuchota à Milo :
— On a résolu le mystère… mais il manque un truc.
Milo pensa aux indices. Le ticket, le cacao, la trace de menthe… La menthe, c'était Monsieur Sorel, sans lien. Donc un faux suspect. Ça arrivait, même dans les enquêtes.
— Il reste une question, dit Milo. Comment la porte de la cuisine était entrouverte ?
Chapitre 5 — La porte entrouverte
Après l'atelier, quand les enfants de la médiathèque furent partis, Milo, Lina, Tom et Yasmin restèrent un peu. Nino, lui, rangeait les chaises, sérieux comme un adulte.
Madame Lenoir les remercia, mais Milo n'était pas tout à fait satisfait. Si la porte de la cuisine restait souvent entrouverte, ça pouvait recommencer.
Ils examinèrent la porte. Elle avait un ressort censé la refermer doucement. Sauf que… elle restait parfois bloquée.
Tom repéra une petite cale en plastique coincée près du bas.
— Voilà, dit-il. Quelqu'un a mis ça pour que la porte ne se ferme pas.
Lina leva un sourcil.
— Quelqu'un qui voulait entrer… ou juste faire passer des cartons.
Yasmin regarda la cale.
— Elle est orange. Comme les cales du livreur d'affiches, non ?
Madame Lenoir se tapa le front.
— Le livreur ! Il a déposé des affiches dans la réserve. Il a sûrement calé la porte… et oublié d'enlever la cale.
Milo se sentit à la fois soulagé et un peu gêné : ce n'était pas un complot, juste une suite de petites négligences.
— Donc, résuma Yasmin, il y a eu trois choses : la porte mal fermée, la faim de Nino, et la honte qui l'a empêché de parler.
Madame Lenoir prit la cale et la posa dans un tiroir de la cuisine.
— Je vais mettre un rappel : on ne laisse pas la cuisine accessible. C'est ma responsabilité aussi.
Nino s'arrêta de ranger et murmura :
— C'est aussi la mienne. J'aurais dû demander.
Lina lui donna un coup d'épaule léger, pas méchant.
— La prochaine fois, tu demandes. Et tu évites la moustache au chocolat, ça te trahit.
Nino eut un mini-sourire.
Tom, très sérieux, ajouta :
— Et tu gardes tes tickets. Sinon, ça fait des indices.
Milo rit.
— Tu viens de dire un truc d'enquêteur.
Le calme revint. Le mystère était résolu, mais il restait une dernière scène, celle qui fait que l'histoire se ferme vraiment.
Madame Lenoir prit la boîte de biscuits, désormais presque vide. Elle la nettoya, puis la rangea.
Elle ouvrit un grand tiroir en bois, celui où elle gardait les réserves pour les ateliers. Elle posa la boîte dedans, referma, puis tourna une petite clé.
Le tiroir fit “clic”.
Il était fermé. Et cette fois, personne ne pourrait l'ouvrir “par hasard”.