Chapitre 1 — La vitrine vide
Le mercredi après-midi, la rue des Tilleuls sentait la gaufre chaude et la pluie qui hésite. Devant la petite librairie-papeterie « Au Fil des Pages », une vitrine brillait… mais quelque chose clochait.
Sami, douze ans, s'arrêta net. Il avait ce regard spécial, celui qui repère les détails comme d'autres repèrent les buts au foot.
— Attendez… Où est passé le Carnet des Tramways ? dit-il.
Léna, qui mâchouillait le bout de sa tresse, se pencha contre la vitre.
— C'est vrai. Le grand cahier bleu avec la couverture brillante… Celui avec le dessin d'un tram tout rond.
Noé, mains dans les poches, plissa les yeux.
— Peut-être qu'ils l'ont vendu.
Sami secoua la tête.
— Non. Il devait rester en vitrine jusqu'à samedi. C'est écrit sur l'affiche : « Exposition — Carnet des Tramways, édition limitée ». Et l'affiche est toujours là. Sauf que… regardez.
Au bas de l'affiche, un bout de scotch pendait, arraché trop vite. Et sur le rebord intérieur de la vitrine, on voyait une trace claire, comme une ligne de poussière balayée par une main.
Léna tapota la vitre, comme si la vitrine allait répondre.
— On dirait qu'on l'a retiré en douce.
Noé haussa les épaules, mais ses yeux brillaient déjà.
— OK, détective Sami. C'est une mission ?
Sami inspira, sérieux comme un arbitre.
— Une enquête, oui. Mais méthode d'abord. On observe, on note, et on ne accuse personne sans preuve.
Ils entrèrent. Une clochette tinta, joyeuse et innocente, comme si elle n'avait rien à se reprocher.
Derrière le comptoir, Madame Kermor, la libraire, avait l'air… chiffonnée. Pas la chemise : l'âme.
— Oh, les enfants, soupira-t-elle. Vous venez pour le Carnet, c'est ça ?
Sami hocha la tête.
— Il a disparu ?
Madame Kermor pinça les lèvres.
— Disparu ce matin. Je l'ai vu à l'ouverture. À dix heures, il était encore là. À onze heures… envolé. Sans un bruit, sans alarme. Et je ne veux pas d'histoires.
Noé leva les mains.
— On peut aider. On est… euh… des pros.
Léna gloussa.
— Des pros en tartines, surtout.
Sami sortit de sa poche un petit carnet à spirale. Il l'appelait son « carnet d'enquête ». Il l'avait fabriqué avec du papier quadrillé et un élastique rouge.
— Madame Kermor, qui est entré entre dix et onze heures ?
La libraire réfléchit.
— Une dame avec un parapluie jaune. Un monsieur pressé qui cherchait un guide de jardinage. Et… un collégien, je crois, avec une capuche. Ah, et le livreur de journaux, mais il reste toujours près de la caisse.
Sami nota en silence. Puis il demanda :
— Est-ce qu'il manquait autre chose ?
— Non. Juste ce Carnet. Et ce n'est pas un simple cahier, tu sais… Il contient des dessins, des plans, des anecdotes sur notre ligne de tram. C'est l'auteur qui l'a confié ici. Il doit repasser samedi.
Léna se redressa.
— On a trois jours.
Noé se pencha vers la vitrine.
— Il n'y a pas de caméra ?
Madame Kermor secoua la tête.
— Non, malheureusement.
Sami posa une dernière question, douce mais précise :
— Madame, est-ce que quelqu'un vous a parlé du Carnet ces derniers jours ? Quelqu'un qui semblait trop intéressé ?
La libraire hésita.
— Hier, un homme avec un manteau gris. Il a demandé le prix, puis il a demandé si le Carnet serait encore là « demain vers dix heures ». Ça m'a paru bizarre, mais… je n'ai pas voulu être méfiante.
Sami ferma son carnet.
— D'accord. On commence par les faits. Un objet précis, pris sans bruit, en une heure. Ça ressemble à quelqu'un qui savait ce qu'il voulait.
Noé sourit, mi-inquiet, mi-excité.
— Et nous, on va le retrouver. Promis.
Madame Kermor les regarda, surprise, puis un peu soulagée.
— Faites juste attention à vous. Et… merci.
En sortant, Léna chuchota :
— On commence où ?
Sami leva les yeux vers les rails qui brillaient au bout de la rue.
— Par le tram. Le Carnet parle du tram. Si quelqu'un l'a pris, c'est peut-être parce qu'il aime… ou qu'il veut quelque chose en lien avec la ligne.
Noé rit.
— Ou parce qu'il déteste marcher.
Chapitre 2 — Indices au bout des rails
Ils marchèrent jusqu'à l'arrêt « Mairie ». Le tram passait toutes les huit minutes. Huit minutes, c'était long quand on était en mission.
Sami s'accroupit près du panneau d'affichage. Il ne cherchait pas l'heure : il observait les alentours. Un détective, selon lui, devait toujours commencer par regarder ce que tout le monde ignore.
Sous le banc, il repéra un petit rectangle froissé. Il le tira délicatement, comme si c'était un papillon fragile.
— Un ticket de tram, dit-il.
Léna se pencha.
— Il est daté d'aujourd'hui… 10 h 42.
Noé fronça les sourcils.
— Mais des tickets, il y en a partout.
Sami hocha la tête.
— Oui. Mais celui-ci est froissé en boule, comme si quelqu'un avait voulu le jeter vite. Et regardez, il y a une trace d'encre bleue sur le coin.
Léna approcha le ticket de son nez.
— Ça sent… la menthe ?
Noé éclata de rire.
— Léna, tu renifles les preuves maintenant ?
— Ça peut aider ! protesta-t-elle. Le parfum, ça compte.
Sami sourit, mais il resta concentré.
— On ne saute pas aux conclusions. On garde l'indice. Et on cherche un lien. Pourquoi un ticket froissé ici, juste après la disparition ?
Le tram arriva avec un souffle, comme un gros animal fatigué. Les portes s'ouvrirent en chuintant.
À l'intérieur, c'était lumineux. Les barres jaunes brillaient. Une dame lisait un roman. Un ado tapotait son téléphone. Un monsieur tenait un sac de sport énorme qui semblait contenir un crocodile.
Les trois amis montèrent et validèrent leurs cartes. Sami choisit une place près des portes, pour voir qui montait et qui descendait. Léna se plaça face à lui, attentive. Noé, lui, se colla à la vitre.
— On fait quoi exactement ? chuchota-t-il. On interroge le tram ?
— On observe, répondit Sami. Et on se pose les bonnes questions.
Le tram glissa, doux comme une boîte d'allumettes sur une table. À l'arrêt suivant, « Place des Arts », une femme avec… un parapluie jaune monta.
Léna tapota le genou de Sami.
— La dame du parapluie jaune ! Celle que Madame Kermor a vue.
Sami ne paniqua pas. Il nota mentalement : Possible témoin. Pas suspecte, pour l'instant.
La femme s'assit, essoufflée, et sortit un rouleau de scotch transparent de son sac. Elle le fixa du regard, comme si c'était la chose la plus intéressante du monde.
Noé chuchota :
— Le scotch dans la vitrine…
Sami murmura :
— Attention. Le scotch, tout le monde en a. Mais on peut lui parler.
Ils se levèrent et s'approchèrent avec un sourire poli.
— Bonjour madame, dit Sami. Excusez-nous… vous étiez ce matin à la librairie « Au Fil des Pages » ?
La femme cligna des yeux, surprise.
— Oui… j'ai acheté des enveloppes. Pourquoi ?
Léna, très sérieuse, dit :
— On enquête sur une disparition.
Noé ajouta, plus léger :
— Une disparition de papier. Pas d'humain. Pour l'instant.
La femme sourit malgré elle.
— Oh, mon Dieu. C'est un club de détectives ?
Sami répondit :
— On essaie d'aider. Vous avez remarqué quelque chose d'étrange dans la librairie entre dix et onze heures ?
La femme réfléchit.
— Hum… Il y avait un jeune, oui. Capuche sombre. Il a regardé la vitrine longtemps, mais de l'intérieur. Comme s'il vérifiait quelque chose. Et puis il est sorti sans rien acheter.
— Vous l'avez vu de près ? demanda Léna.
— Pas vraiment. Mais… il mâchait un chewing-gum, je crois. Et il avait un badge rond sur son sac. Un badge… avec un dessin de tram, justement.
Sami sentit son cœur accélérer, mais il garda sa voix calme.
— Merci, madame. C'est important.
La femme descendit deux arrêts plus loin, en leur souhaitant « bonne chance, petits Sherlock ».
Noé souffla :
— Badge tram. Chewing-gum. Et notre ticket sent la menthe…
Léna plissa les yeux.
— Donc le voleur est un ado qui collectionne les trams ?
Sami leva un doigt.
— On n'a pas encore prouvé que c'est un voleur. On a un profil possible. Étape suivante : trouver où va ce genre de personne. Qui aime les trams au point d'avoir un badge.
Noé désigna un panneau accroché au plafond du tram : « Prochaine station : Dépôt-Atelier ».
— Dépôt… atelier… Là où ils réparent les trams ?
Sami hocha la tête.
— Et où on trouve des passionnés. Allons-y.
Chapitre 3 — Le dépôt et la nuance
À l'arrêt « Dépôt-Atelier », le tram se vida un peu. Dehors, l'air sentait le métal humide et l'herbe écrasée. On entendait au loin un grincement, comme un violon pas content.
Un grand grillage entourait les bâtiments. Une pancarte : « Accès réservé ». Juste à côté, une petite guérite vitrée. À l'intérieur, un agent de sécurité mangeait une pomme avec une lenteur philosophique.
Noé souffla :
— On va pas escalader, hein ?
Sami le regarda, très sérieux.
— Non. Méthode : on demande.
Ils s'approchèrent. Sami parla le premier, poli comme un élève devant le proviseur.
— Bonjour monsieur. On cherche des informations. Il y a un carnet très important qui a disparu d'une librairie. Il concerne la ligne de tram. On pense que quelqu'un passionné par le tram pourrait l'avoir pris.
L'agent les observa. Il avait des sourcils énormes, comme deux chenilles qui se seraient perdues.
— Un carnet ? Vous êtes de la police ?
Léna répondit :
— Pas officiellement. Mais on veut aider, sans faire de bêtises.
L'agent croqua sa pomme.
— C'est déjà pas mal. Vous cherchez qui ?
Sami sortit son carnet.
— Un collégien, capuche sombre, badge rond avec un tram. Et il mâche du chewing-gum à la menthe.
L'agent sembla réfléchir, puis il pointa du menton vers un abri à vélos près du grillage.
— Des collégiens, j'en vois parfois. Ils viennent prendre des photos des vieilles rames, de l'extérieur. Il y en avait un ce matin. Capuche, oui. Badge… j'ai pas vu. Mais il traînait près du panneau des horaires, là-bas, côté rue.
Ils remercièrent. Léna courut vers le panneau des horaires. Elle posa la main sur le plastique, comme si elle saluait un vieux copain.
— Regarde, Sami. Il y a des traces de doigts… et une petite rayure, ici.
Sami s'approcha. La rayure dessinait une flèche très fine, presque invisible, pointant vers la gauche. Quelqu'un l'avait gravée avec une pointe, à peine.
Noé se gratta la tête.
— Une flèche ? C'est un message secret ?
Sami, lui, sentit une nuance lui échapper puis revenir. Il fixa la flèche, puis le plan du réseau de tram affiché juste à côté. La flèche ne pointait pas vers un bâtiment. Elle pointait vers… un nom de station sur le plan.
« Atelier des Couleurs ».
Sami murmura :
— Voilà la nuance. On pensait “dépôt-atelier” au sens de réparation. Mais quelqu'un a choisi un mot pour nous guider : “atelier”… comme un atelier d'art.
Léna sourit.
— Atelier des Couleurs, c'est la station près du centre culturel. Là où il y a des cours de dessin.
Noé ricana.
— Et où les gens ont des badges de tram ?
Sami rangea son carnet.
— Peut-être. Mais surtout, c'est un endroit où un “Carnet des Tramways” a du sens. Un carnet de dessins, ça peut attirer quelqu'un qui dessine.
Ils reprirent le tram dans l'autre sens. Cette fois, Sami surveillait les sacs. Léna observait les chaussures, parce que « les gens mentent moins avec leurs chaussures », disait-elle. Noé, lui, guettait les badges comme un chasseur de papillons.
À la station « Atelier des Couleurs », ils descendirent. Le centre culturel avait des murs peints de fresques : des poissons géants, des arbres violets, un tram qui semblait rouler dans le ciel.
À l'entrée, un panneau : « Expo des jeunes artistes — Aujourd'hui 14 h ».
Noé siffla.
— Si quelqu'un a volé un carnet de dessins, c'est peut-être pour… l'exposer ? Ou le copier ?
Sami répondit :
— Ou pour le rendre à quelqu'un. On ne sait pas encore. On cherche, on vérifie.
À l'intérieur, une dame à lunettes rondes distribuait des programmes.
— Bonjour, dit Léna. On peut visiter ?
— Bien sûr. Et n'oubliez pas de regarder la “boîte à idées” à la sortie, répondit la dame, joyeuse.
Sami tiqua sur le mot boîte, mais il n'insista pas. Pas encore.
Ils avancèrent entre des tableaux, des sculptures en carton, des affiches de BD. Des élèves de leur âge discutaient, fiers et nerveux.
Sami repéra vite un garçon près d'un panneau, capuche sur la tête malgré l'intérieur. Sur son sac : un badge rond… avec un tram dessinée en rouge.
Noé souffla :
— Bingo.
Léna murmura :
— Doucement. Méthode.
Sami s'approcha.
— Salut. Ton badge est cool. Tu aimes les trams ?
Le garçon sursauta, comme s'il avait été surpris en train de parler à une plante.
— Euh… ouais.
Il avait des yeux vifs, et une trace de chewing-gum collée sur la semelle de sa chaussure. Menthe, peut-être. Ou juste la rue.
Sami continua, calme.
— On cherche un carnet de dessins sur les trams. Il a disparu d'une librairie ce matin. Tu en as entendu parler ?
Le garçon avala sa salive.
— Non.
Léna observa ses mains. Elles étaient tachées d'encre bleue.
Noé, trop rapide, lâcha :
— Tes mains disent le contraire.
Le garçon rougit.
— Mes mains disent que je dessine, c'est tout !
Sami posa une question simple, comme une clé.
— Comment tu t'appelles ?
— Tom.
— Tom, dit Sami, on ne veut pas te piéger. Si tu sais quelque chose, on peut trouver une solution. On veut juste que le Carnet revienne à sa place. Et que personne n'ait d'ennuis.
Tom regarda autour de lui. Puis il chuchota :
— Pas ici.
Il pointa une porte sur le côté : « Salle de stockage — accès atelier ».
— Venez.
Chapitre 4 — La salle de stockage
La salle sentait la peinture fraîche et le carton humide. Des piles de cadres s'appuyaient contre le mur, comme des fenêtres sans paysage. Une grande table était couverte de feutres, de ciseaux, et de rubans.
Tom ferma la porte derrière eux. Il semblait partagé entre la peur et la fierté.
— Je n'ai pas volé pour faire du mal, dit-il d'un coup. Je sais, ça ne change rien, mais…
Noé croisa les bras.
— Donc tu l'as pris.
Tom baissa la tête.
— Oui. Je l'ai pris. Ce matin. Je suis allé à la librairie exprès.
Léna, plus douce, demanda :
— Pourquoi ?
Tom sortit de son sac… un carnet. Pas le grand Carnet des Tramways, mais un petit cahier abîmé.
— Mon père conduisait le tram avant. Il est parti l'an dernier… loin. On ne le voit plus beaucoup. Il m'a laissé ce cahier, avec des croquis de trams. Et quand j'ai vu l'affiche de la librairie… j'ai paniqué. Je me suis dit : “Le Carnet des Tramways, c'est peut-être… un carnet de mon père. Ou un truc lié à lui.” J'ai voulu le voir tout de suite, sans attendre samedi. Je… je l'ai pris. Juste pour vérifier.
Sami sentit la nuance s'installer. Voler n'était pas pareil que prendre pour garder. Ça restait interdit, mais l'intention comptait pour comprendre.
— Tu l'as encore ? demanda Sami.
Tom secoua la tête, rapide.
— Non. Je ne l'ai plus.
Noé leva les sourcils.
— Tu l'as vendu ?
— Non ! protesta Tom. Je l'ai… caché. Parce que j'ai eu peur qu'on me voie avec. Et ensuite je n'ai pas osé le ramener. Et puis… je voulais aussi montrer un truc à l'expo.
Léna s'approcha.
— Quel truc ?
Tom attrapa un morceau de papier plié dans sa poche. Il le déplia : un plan du réseau de tram, dessiné à la main, très précis, avec des annotations. Certaines stations étaient entourées.
— C'est mon “parcours secret”, dit Tom. Les meilleurs endroits pour dessiner les trams : la courbe après la rivière, le pont, l'arrêt où la lumière est dorée. Je voulais faire une affiche pour l'expo, pour que les gens voient le tram autrement.
Sami regarda le plan. Il y avait un symbole répété : une petite étoile dans un carré.
— C'est quoi, ce signe ? demanda-t-il.
Tom hésita, puis il répondit :
— Un jeu… avec mon père. Quand j'étais petit, il me donnait des énigmes. Il disait : “Si tu veux trouver un truc important, cherche l'étoile dans la boîte.”
Léna échangea un regard avec Sami.
— Une boîte… répéta-t-elle.
Noé fronça le nez.
— On cherche un carnet, pas un trésor de pirate.
Sami posa son carnet d'enquête sur la table.
— Tom, où l'as-tu caché ? Donne-nous l'endroit. On pourra le ramener ensemble. On dira à Madame Kermor la vérité, mais on expliquera aussi pourquoi. On peut chercher une solution avec elle.
Tom mordit sa lèvre.
— Je ne peux pas. Pas tout seul. J'ai peur.
Sami ne le pressa pas. Il réfléchit, méthodique.
— D'accord. On va y aller avec toi. Mais tu vas nous aider à être précis. Tu l'as caché où : dans un bâtiment, dehors, dans le tram… ?
Tom souffla :
— Dans le tram.
Noé ouvrit de grands yeux.
— Dans le tram ? Tu l'as laissé… dans un tram ?
— Pas sur un siège, dit Tom, vexé. Caché. À un endroit que personne ne regarde. Enfin… presque personne.
Léna demanda :
— Quel tram ? Quelle ligne ?
Tom pointa sur son plan.
— La rame 312. Elle a un petit autocollant rayé sur la vitre arrière. Je la reconnais. Elle passe souvent vers l'arrêt “Rivière”. Je l'ai caché près de la dernière porte.
Sami nota.
— Et l'endroit exact ?
Tom avala sa salive.
— Sous le siège rabattable, il y a un compartiment en plastique, avec un couvercle qui se coince. J'ai mis le Carnet dedans, enveloppé dans un sac. Et… j'ai ajouté un ruban bleu autour, pour le repérer.
Noé se tapa le front.
— Un ruban bleu ? Super discret.
Tom rougit.
— Je sais…
Sami se leva.
— On y va. Tout de suite. Avant qu'un agent de nettoyage le trouve… ou pire, qu'il se perde.
Tom hocha la tête, tremblant un peu.
— Je viens.
Ils sortirent du centre culturel. Le ciel s'était éclairci. Les rails luisaient comme des traits de crayon.
Léna souffla :
— On le récupère, on le rend. Et on trouve une manière pour Tom de ne pas être écrasé par une avalanche de punitions.
Noé grinça :
— Ça dépend de Madame Kermor. Elle a une tête à punition en papier mâché.
Sami répondit :
— On ne négocie pas la vérité. On cherche une réparation.
Chapitre 5 — La rame 312
Ils attendirent à l'arrêt « Rivière ». L'eau coulait derrière les arbres, et on entendait des canards se disputer, sûrement pour une miette de pain.
Tom fixait la voie, nerveux. Sami, lui, répétait dans sa tête les étapes comme une recette : Trouver la rame. Vérifier l'autocollant. Monter. Rester calme. Récupérer sans attirer l'attention. Descendre. Aller à la librairie.
Le tram arriva.
Tom souffla :
— 312… oui !
Sur la vitre arrière, il y avait bien un autocollant rayé, comme une petite écharpe. Ils montèrent par la dernière porte. Le tram était à moitié plein.
Noé chuchota :
— Il faut faire ça vite. J'ai l'impression que tout le monde nous regarde.
Léna murmura :
— Personne ne nous regarde, Noé. Tu as juste une tête “je cache un crocodile”.
Tom se glissa près du siège rabattable. Il s'accroupit, prétendant refaire son lacet. Sami et Léna se placèrent de façon à lui faire un petit écran, comme une équipe.
Tom tâtonna sous le siège. Son doigt accrocha un couvercle. Il força doucement. Ça coinçait.
Sami chuchota :
— Pas de gestes brusques. Respire.
Tom inspira. Puis il poussa sur un côté. Le couvercle s'ouvrit d'un centimètre. Il glissa la main. Ses yeux s'écarquillèrent.
— Il n'est plus là.
Le sang de Noé sembla faire un saut périlleux.
— Quoi ?!
Léna serra les dents.
— Chut !
Sami se pencha, rapide mais discret. Il regarda dans le compartiment : vide, sauf une poussière grise et… un petit morceau de ruban bleu coupé net.
Sami sentit une seconde nuance : Tom disait vrai. Quelqu'un d'autre avait pris le Carnet après lui. L'affaire venait de grandir, comme une ombre quand le soleil baisse.
— Tom, dit Sami doucement, tu es sûr de l'endroit ?
— Oui… je le jure. Je l'ai mis là.
Noé murmura :
— Donc on a un voleur… qui vole le voleur.
Léna, concentrée, désigna le morceau de ruban.
— Coupé avec des ciseaux. Pas arraché.
Sami hocha la tête.
— Quelqu'un a ouvert, a pris le sac, et a coupé le ruban. Donc quelqu'un qui avait le temps… et un outil.
Le tram freinait. À l'arrêt suivant, « Marché Couvert », plusieurs personnes montèrent, dont un agent en gilet orange avec une petite sacoche à la ceinture. Il tenait une pince et… des ciseaux.
Noé fixa les ciseaux comme s'ils étaient une preuve vivante.
— Lui.
Sami ne bougea pas tout de suite. Il observa. L'agent regardait les barres, les sièges, notait quelque chose sur une tablette. Il avait l'air d'un contrôleur de maintenance, pas d'un bandit.
Mais il s'arrêta près de la dernière porte. Ses yeux glissèrent vers le siège rabattable. Juste une seconde. Une seconde de trop.
Sami se leva et s'approcha, poli.
— Bonjour monsieur. Excusez-moi. Vous travaillez pour le tram ?
L'homme sourit, professionnel.
— Oui, je vérifie l'état des équipements. Pourquoi ?
Sami répondit, honnête mais prudent :
— On cherche un objet perdu. Un grand carnet bleu. Est-ce que vous avez trouvé quelque chose aujourd'hui dans cette rame ?
L'homme réfléchit. Puis il dit :
— Ah… un carnet ? J'ai trouvé un sac en tissu, oui, ce matin, près de la dernière porte. Je l'ai remis au bureau des objets trouvés, au terminus “Horizon”.
Tom pâlit.
— C'était ça…
Léna souffla, soulagée.
— Donc il n'a pas été volé. Juste… récupéré.
Sami sentit la tension retomber, mais il resta strict avec lui-même : ne pas s'emballer.
— Merci beaucoup, monsieur. On peut le récupérer où, exactement ?
— Au comptoir “Objets trouvés”, dans la station “Horizon”, répondit l'agent. Il faut donner une description précise.
Noé marmonna :
— Facile. “Un carnet que tout le monde cherche”.
Sami remercia encore. Puis il se tourna vers les autres.
— On descend à “Horizon”. Et on suit la procédure. C'est aussi ça, une enquête : parfois, la solution est… administrative.
Noé soupira.
— La pire sorte de mystère.
Tom, lui, semblait prêt à pleurer.
— Je vais avoir des ennuis… je le mérite.
Sami répondit, calme :
— On verra après. D'abord, on récupère le Carnet. Ensuite, on répare ce qui peut l'être.
Chapitre 6 — La boîte décorée
Le terminus « Horizon » portait bien son nom : tout était grand, ouvert, avec des vitres qui laissaient entrer la lumière. Dans un coin, un petit guichet indiquait « Objets trouvés ».
Derrière la vitre, une dame aux cheveux gris tapait sur un clavier. Elle avait un air gentil, mais solide, comme une bibliothèque.
Sami s'avança.
— Bonjour madame. On vient pour un objet trouvé : un grand carnet bleu, avec un dessin de tram sur la couverture. Il a été ramené ce matin depuis la rame 312.
La dame ajusta ses lunettes.
— Nom ?
Sami hésita. Dire « Tom » pouvait l'enfoncer. Mentir n'était pas possible. Il choisit la méthode la plus propre.
— On n'est pas sûrs du nom du propriétaire officiel, dit-il. Mais on peut vous donner une description très précise. Et on peut appeler la librairie où il devait être exposé. Madame Kermor peut confirmer.
La dame les observa, intriguée.
— Vous avez l'air de trois moineaux très sérieux. Bon. Décrivez.
Léna enchaîna, claire :
— Couverture bleue brillante, dessin d'un tram ancien, coin inférieur droit un peu abîmé. À l'intérieur, des croquis, des plans de stations. Il y avait un ruban bleu autour d'un sac, mais le ruban a été coupé.
Tom baissa la tête.
La dame hocha lentement la tête.
— Je vois lequel. Attendez.
Elle disparut derrière une porte. On entendit des tiroirs, des cartons qu'on déplace. Noé comptait les secondes sur ses doigts, comme si ça allait accélérer le temps.
La dame revint avec… une boîte en carton, pas très grande, mais magnifique. Elle était décorée de dessins de trams multicolores, de petits éclairs dorés, et de nuages au pochoir. Sur le couvercle, une étiquette : « Fragile — Papier ».
Léna souffla, émerveillée :
— La boîte est trop belle…
La dame posa la boîte sur le comptoir.
— Le carnet était dans un sac, un peu humide. On l'a mis à sécher, puis je l'ai rangé là-dedans pour le protéger. C'est une boîte que des enfants ont décorée lors d'un atelier, l'an dernier. On s'en sert pour les objets délicats.
Sami sentit une chaleur de soulagement.
— On peut l'ouvrir ?
— Oui, mais doucement, dit la dame.
Sami souleva le couvercle. À l'intérieur, enveloppé dans du papier de soie, le Carnet des Tramways était là. La couverture bleue brillait comme une flaque au soleil.
Tom inspira fort, comme s'il retrouvait quelque chose de plus que du papier.
Noé chuchota :
— Mission… presque accomplie.
Sami referma la boîte.
— On doit le rendre à la librairie. Mais avant… madame, est-ce que vous notez qui vient récupérer ?
— Bien sûr, dit la dame. Il faut une signature. Et une explication.
Sami se tourna vers Tom.
— C'est le moment de faire les choses correctement.
Tom trembla, puis il releva la tête.
— Je… je vais dire la vérité.
La dame leur tendit un stylo.
Tom prit le stylo. Sa main hésita. Puis il signa, en lettres un peu tordues. La dame le regarda.
— Tu l'avais perdu ?
Tom avala sa salive.
— Je l'ai pris. Sans demander. J'ai eu peur. Je voulais juste vérifier un truc… et après, je l'ai caché, et… je suis désolé.
La dame resta silencieuse une seconde, puis elle dit, sans crier :
— Ce n'est pas une bonne idée. Mais… tu es venu le dire, et tu le rends. Ça compte. Je vais noter que l'objet a été récupéré par le groupe, pour restitution à la librairie. Et je vais appeler Madame Kermor avec vous. D'accord ?
Sami hocha la tête.
— Merci.
Ils appelèrent la librairie. La voix de Madame Kermor trembla quand elle comprit que le Carnet était retrouvé.
— Ramenez-le, dit-elle. Et venez tous les quatre.
Noé murmura, à Sami :
— “Tous les quatre”… Ça sent la discussion.
Sami répondit :
— Une discussion, c'est mieux qu'un mystère qui traîne.
Ils repartirent avec la boîte décorée, serrée contre eux comme un trésor fragile. Dans le tram du retour, les dessins colorés sur le carton attiraient les regards. Un petit garçon demanda :
— C'est quoi, votre boîte ?
Léna répondit avec un sourire :
— Une boîte à preuves. Et à bonnes décisions.
Au bout du trajet, ils entrèrent dans la librairie. Madame Kermor les attendait, les bras croisés, mais ses yeux étaient soulagés.
Sami posa la boîte sur le comptoir, délicatement, et l'ouvrit. Le Carnet réapparut, intact.
Madame Kermor porta une main à sa bouche.
— Oh… merci.
Tom fit un pas en avant.
— Madame… c'est moi. Je l'ai pris. Je suis désolé. Je voulais pas… je voulais juste…
Madame Kermor le fixa, sévère, puis elle regarda la boîte décorée.
— Tu sais ce que ça m'a fait ? demanda-t-elle. J'ai eu peur. J'ai pensé qu'on ne pouvait plus faire confiance.
Tom baissa les yeux.
— Je sais.
Sami intervint, calme :
— Tom a fait une erreur. Mais il a aidé à le retrouver et il a dit la vérité. On pense qu'il peut réparer autrement qu'avec juste une punition.
Madame Kermor soupira, longue comme une page qu'on tourne.
— Quelle réparation ?
Léna répondit, vive :
— Tom pourrait venir samedi, pendant l'exposition, et expliquer son parcours de dessin du tram. Il pourrait aussi aider à surveiller la vitrine. Et… écrire une lettre d'excuse.
Noé ajouta :
— Et ranger le rayon papeterie. C'est un labyrinthe, là-dedans.
Madame Kermor eut un petit sourire, malgré elle.
— Le rayon papeterie est un monstre, c'est vrai.
Elle regarda Tom.
— D'accord. Lettre d'excuse. Aide samedi. Et tu promets de demander, la prochaine fois.
Tom hocha la tête, les yeux brillants.
— Je promets.
Madame Kermor se tourna vers Sami, Léna et Noé.
— Et vous trois… vous avez fait ça avec méthode. Sans casser, sans accuser trop vite. Vous avez observé, posé des questions, vérifié. C'est rare.
Sami sentit sa poitrine se gonfler, mais il resta modeste.
— On a aussi eu de la chance. Et un agent de maintenance honnête.
Madame Kermor prit la boîte décorée et la caressa du bout des doigts.
— Cette boîte… je peux la garder pour le Carnet ? Comme protection. Et comme souvenir.
Léna répondit :
— Oui. Ça lui va bien.
Madame Kermor plaça le Carnet des Tramways dans la boîte décorée, puis referma le couvercle. Les trams colorés semblaient rouler en cercle, comme s'ils gardaient le secret.
Noé souffla, soulagé :
— Mystère résolu.
Sami regarda ses amis.
— Et le plus important : on a suivi les étapes. Observer. Questionner. Vérifier. Et comprendre la nuance.
Léna sourit.
— La nuance, c'est que les gens font parfois des bêtises… pas parce qu'ils sont méchants, mais parce qu'ils ont peur.
Tom essuya discrètement sa joue.
— Merci… de ne pas m'avoir traité comme un criminel.
Noé haussa les épaules.
— T'es un criminel de papier. Mais tu peux devenir un héros de carton, si tu ranges la papeterie.
Ils rirent tous, même Madame Kermor.
Dehors, un tram passa, silencieux et régulier. Dans la librairie, la boîte décorée reposait sur le comptoir, comme une fin bien fermée… et le début d'une prochaine enquête.