Chapitre 1 — Le panier disparu
Sur le quai, l'air sentait la rivière et la confiture chaude. La péniche de M. Lenoir, « La Lune Bleue », grinçait doucement contre les amarres. À l'intérieur, on préparait la fête du quartier : un goûter flottant, avec une tombola et, surtout, le grand panier de gourmandises.
Quatre garçons traînaient là comme s'ils avaient grandi sur les pavés du port.
Il y avait Noé, nez fin et cerveau toujours en alerte, capable de deviner le menu d'une cantine rien qu'en respirant devant la porte. Tom, rapide, qui avait toujours un plan… même quand il n'y en avait pas. Sami, passionné de bricolage, qui adorait résoudre les problèmes avec des bouts de ficelle. Et Léo, observateur, un peu moqueur, qui remarquait les détails que les autres rataient.
M. Lenoir apparut, tablier noué, moustache frémissante.
— Les garçons, vous tombez bien. J'ai un mystère à vous servir.
Noé leva le nez. Ça sentait le caramel… et quelque chose d'autre, plus bizarre. Une odeur de peinture fraîche.
M. Lenoir ouvrit une petite cale sous le comptoir.
— Le panier pour la tombola était ici. Un panier énorme, avec des biscuits, des bonbons, un pot de miel… et la clé de la caisse pour acheter les lots. Disparu.
Tom siffla.
— Disparu… comme dans les films ?
— Sans fumée ni musique, répondit M. Lenoir. Mais je vous assure que mon cœur a fait « plouf ». La fête commence dans deux heures.
Léo se pencha au-dessus de la trappe.
— Personne n'a pu l'emporter sans laisser une trace, non ?
Noé ferma les yeux une seconde. Il inspira. Caramel. Peinture. Et… menthe forte.
Il rouvrit les yeux.
— Quelqu'un est venu récemment. Quelqu'un qui mâche des chewing-gums à la menthe. Et qui a touché de la peinture.
Sami sourit.
— Ton super-pouvoir, c'est ton nez.
Noé haussa les épaules, sérieux.
— C'est surtout une habitude. On commence par les faits. Et on pose des questions.
Les garçons se regardèrent. Une enquête sur une péniche. Ça valait toutes les consoles du monde.
Chapitre 2 — Des indices qui flottent
Ils inspectèrent « La Lune Bleue ». La péniche était un long couloir de bois clair, avec une cuisine, une petite salle, puis un pont arrière où des guirlandes attendaient d'être accrochées.
Tom prit un carnet.
— D'accord. On fait la liste des suspects. Qui est monté aujourd'hui ?
M. Lenoir compta sur ses doigts.
— Moi. Ma nièce, Inès, qui peint les pancartes. Hugo, le livreur de boissons. Et Mme Rivière, la voisine, qui apporte des nappes. Ah, et le petit Arthur… il traîne souvent, mais il est reparti vite.
Léo pointa le nez vers le pont.
— Et si quelqu'un est venu par l'eau ?
— Impossible, dit M. Lenoir. La passerelle grince comme un canard enrhumé. Je l'entends à chaque fois.
Sami s'accroupit près de la trappe.
— Il y a des miettes… et un petit fil rouge.
Noé prit le fil entre deux doigts.
— Fil rouge, miettes, odeur de caramel… Le panier contenait des biscuits. Logique. Mais le fil rouge, c'est nouveau.
Tom, déjà en mouvement, ouvrit la porte arrière. Une brise entra, portant des rires du quai. Sur le pont, une planche était posée contre le mur, couverte de peinture blanche. Et au sol, une trace de peinture, comme une semelle qui aurait glissé.
Léo se pencha.
— Peinture blanche. Et regardez : une empreinte de chaussure, mais pas entière. Comme si quelqu'un avait marché sur la pointe.
Noé s'accroupit. Il renifla.
— Menthe. Ici aussi.
Sami tapota la planche.
— C'est la pancarte de la tombola ! Inès la peint, non ?
M. Lenoir appela :
— Inès ! Tu es où ?
Une voix répondit depuis la salle.
— Ici ! Je finis les lettres !
Inès arriva, pinceau à la main, tache de peinture sur le front. Elle avait seize ans et un air pressé.
— Quoi ?
Tom montra la trace.
— Tu as marché dans la peinture ?
Inès roula des yeux.
— Évidemment. Je suis une usine à peinture. Mais je n'ai pas pris votre panier, si c'est ça.
Noé la regarda. Il n'accusait jamais sans comprendre.
— Est-ce que tu mâches du chewing-gum à la menthe ?
— Beurk, non. Je déteste la menthe. Moi c'est fraise.
Noé nota mentalement : pas menthe.
Léo, lui, observait les mains d'Inès.
— Tes doigts sont pleins de peinture, mais pas collants. Tu n'as pas touché un panier en osier récemment.
Inès souffla.
— Je peins, je ne vole pas.
Sami chuchota à Noé :
— On a : menthe + peinture blanche + fil rouge.
Noé hocha la tête.
— Et une intention à deviner. Un voleur vole pour garder, cacher, ou… déplacer. On doit comprendre pourquoi.
Chapitre 3 — La piste du chewing-gum
Ils descendirent sur le quai. Le port était vivant : vélos qui claquaient, mouettes curieuses, odeur de frites. À côté de la péniche, un petit chariot de livraison était garé. Sur le siège, une canette vide et… un papier de chewing-gum froissé.
Tom le ramassa comme s'il manipulait un diamant.
— Menthe ?
Noé renifla. Menthe, très nette.
— Oui.
Ils suivirent la piste la plus simple : interroger Hugo, le livreur. Ils le trouvèrent près du camion, en train de porter des caisses.
Hugo était grand, avec un bonnet et un sourire facile.
— Salut les détectives du dimanche.
Léo fronça les sourcils.
— On est plutôt du samedi, mais bon. Tu mâches des chewing-gums à la menthe ?
Hugo tapota sa poche.
— Toujours. Ça aide quand on livre des fromages.
Tom brandit le papier.
— Celui-là vient de toi ?
Hugo éclata de rire.
— Probable. Je sème des preuves comme le Petit Poucet, moi. Mais je n'ai pas volé de panier. J'ai juste livré les sodas, et j'ai même aidé M. Lenoir à porter deux sacs.
Sami demanda :
— Tu es monté sur le pont arrière ?
— Oui, pour déposer les caisses. Et j'ai failli glisser sur un truc blanc. La peinture, je suppose.
Noé plissa les yeux.
— Tu as vu quelqu'un d'autre ?
Hugo réfléchit.
— J'ai croisé Mme Rivière qui arrivait avec une pile de nappes. Et… j'ai vu un garçon filer avec quelque chose. Pas un panier, trop gros. Plutôt un sac, rouge, qui dépassait d'un panier ou… d'un carton, je sais plus.
Un sac rouge. Le fil rouge. Ça se recollait.
Léo lança :
— Et Arthur, tu l'as vu ?
— Le petit qui court partout ? Oui. Il tournait autour des guirlandes. Il m'a demandé si la tombola avait déjà commencé. Je lui ai dit non.
Tom griffonna.
— Donc : Arthur traîne. Hugo mâche menthe. Mme Rivière apporte des nappes. Inès peint. Qui a le sac rouge ?
Noé regarda le quai. Un détail attira son attention : près des poubelles de tri, une miette de biscuit collée sur une tache de peinture blanche.
Il sourit, presque malgré lui.
— Le panier n'est pas parti loin. Il a été déplacé. Et quelqu'un a marché dans la peinture après l'avoir déplacé.
Sami s'enthousiasma.
— On cherche où on peut cacher un panier sur une péniche… ou à côté.
Léo désigna les bateaux voisins.
— Il y a la vieille barque de secours. Et la petite cabine de stockage sur le quai.
Tom claqua des doigts.
— Et la cale à matériel sous le pont ! Celle qui sent l'huile.
Noé leva une main.
— Avant de courir partout, on se pose une question : pourquoi prendre aussi la clé de la caisse ? Si c'était un vol, il prendrait l'argent. S'il veut empêcher la fête, il prend la clé. Si… il veut préparer une surprise, il prend la clé pour acheter autre chose.
Léo ricana.
— Ou pour faire croire à un vol.
Noé ne répondit pas tout de suite. Son nez captait autre chose, un parfum sucré, comme du miel chauffé.
— Venez. J'ai une idée.
Chapitre 4 — La cale aux secrets
Ils remontèrent sur « La Lune Bleue ». Noé se dirigea vers l'arrière, là où une petite porte donnait sur un compartiment de rangement. M. Lenoir l'ouvrit en soufflant.
— C'est plein de vieux cordages. Faites attention aux araignées. Elles ont payé leur loyer.
Tom fit un pas dramatique.
— Je suis prêt à affronter la terrible Araignée du Port.
À l'intérieur, l'air était frais et humide. Des gilets de sauvetage pendaient, et des boîtes étaient empilées. Sami alluma la lampe de son téléphone.
Léo pointa du doigt une caisse.
— Regardez, là ! Il y a de la peinture blanche dessus… et une trace rouge.
Noé s'approcha. La caisse était entrouverte. À l'intérieur, un coin de panier en osier dépassait, avec un ruban rouge accroché.
Tom chuchota :
— On l'a !
Sami souleva doucement le couvercle. Le panier était bien là, intact. Mais quelque chose clochait : à côté des biscuits, il y avait… des rouleaux de papier coloré, des bougies, et un petit sachet de confettis.
Léo fronça les sourcils.
— Confettis ? Dans un panier de tombola ?
Noé renifla les confettis.
— Ça sent le miel… et la cannelle. Pas seulement des bonbons.
Tom s'accroupit.
— Donc quelqu'un a ajouté des trucs. Pour une surprise ?
Sami trouva la clé de la caisse, soigneusement attachée dans un coin, avec un morceau de ficelle rouge.
— La clé est là. On ne voulait pas la voler. On voulait la garder avec le panier.
Ils entendirent un bruit au-dessus : des pas pressés sur le pont. Puis un raclement, comme une passerelle qu'on traverse en courant.
Noé leva la tête.
— Quelqu'un vient de fuir.
Tom, déjà dehors, bondit sur le pont.
— Hé ! Reviens !
Ils aperçurent une silhouette petite, un sweat à capuche, qui descendait la passerelle. Elle courait vers le quai, zigzaguant entre les passants.
Léo soupira.
— Arthur.
Sami partit à sa suite, mais Tom le retint.
— Pas besoin de faire une course poursuite. On veut comprendre, pas attraper comme des policiers.
Noé resta calme. Il regarda le panier, puis la caisse, puis la trace de peinture.
— Celui qui a déplacé le panier a marché dans la peinture blanche. Inès peint en blanc aujourd'hui, oui. Mais elle déteste la menthe. Hugo aime la menthe, mais il est trop grand pour courir comme ça… et il n'aurait pas ajouté des confettis.
Léo compléta :
— Mme Rivière ? Elle apporte des nappes, pas des confettis.
Noé prit un rouleau de papier coloré. Sur l'étiquette, on pouvait lire : « Boutique Créa-Quai ».
Sami murmura :
— La boutique de loisirs créatifs au bout du port.
Noé hocha la tête.
— Quelqu'un a utilisé la clé pour acheter des fournitures. Pas pour voler.
Tom sourit.
— Donc l'intention, c'était… préparer quelque chose pour la fête.
Léo ajouta, malicieux :
— Et faire croire à un mystère, parce que c'est plus drôle.
Noé ferma la caisse sans la verrouiller.
— On va parler à Arthur. Mais doucement. S'il a fait une bêtise, il a sûrement paniqué.
Chapitre 5 — Le plan d'Arthur
Ils trouvèrent Arthur derrière la boutique « Créa-Quai », assis sur une borne, les joues rouges comme une tomate. Il triturait un bout de ruban rouge.
Quand il vit les quatre garçons, il se leva d'un bond.
— J'ai rien fait !
Tom leva les mains.
— On n'a pas dit le contraire. Respire.
Noé s'approcha, sans le coincer.
— On a retrouvé le panier. Il est en sécurité. On veut juste comprendre.
Arthur avala sa salive.
— Je voulais pas voler… Je voulais… aider.
Léo s'assit sur la borne, à distance.
— Aider en cachant le panier ? C'est une méthode originale.
Arthur se gratta la nuque.
— C'est parce que M. Lenoir avait l'air stressé. Il disait qu'il fallait que la fête soit parfaite. Et… ma mère est nouvelle dans le quartier. Elle vient ce soir. Je voulais que ce soit… génial.
Sami demanda :
— Et les confettis ?
Arthur sortit un sachet de sa poche.
— J'ai eu l'idée d'une chasse au trésor. Sur la péniche ! Avec des énigmes. Et à la fin, on gagne le grand panier. Mais pour ça, fallait… le cacher. Et acheter des trucs. Alors j'ai pris la clé quand M. Lenoir l'a posée, juste une seconde, pour aller à Créa-Quai.
Noé le regarda, attentif.
— Et la menthe ?
Arthur rougit encore plus.
— C'est Hugo qui m'a donné un chewing-gum. Pour que je “réfléchisse mieux”, il a dit. J'ai marché dans la peinture parce que je passais sur le pont… Je voulais juste aller vite.
Tom souffla.
— Donc tu as créé un mystère… sans prévenir personne.
Arthur baissa la tête.
— Je voulais une surprise. Et puis… j'avais peur qu'on dise non.
Léo pencha la tête.
— Tu sais ce qui arrive quand on cache une surprise sans le dire ? Les gens croient au pire.
Arthur murmura :
— Désolé.
Noé prit une inspiration. Il sentait la peur, comme un goût de métal, et aussi l'envie de bien faire, comme une odeur de gâteau pas encore cuit.
— Ton intention était bonne. Mais la méthode… a fait paniquer tout le monde. On va réparer ça. Ensemble.
Sami sourit.
— La créativité, c'est super. Surtout quand on embarque les autres dans le bateau au lieu de ramer tout seul.
Arthur releva enfin les yeux.
— Vous… vous allez pas me dénoncer ?
Tom répondit :
— On va surtout empêcher M. Lenoir de faire une crise cardiaque. Viens. On va lui expliquer et lui proposer un plan.
Chapitre 6 — Une enquête qui devient jeu
De retour sur la péniche, M. Lenoir les attendait sur le pont, les bras croisés, l'air inquiet. Quand il vit Arthur, il ouvrit la bouche, prêt à gronder.
Noé parla avant que la tempête n'éclate.
— M. Lenoir, on a résolu. Le panier n'a pas été volé. Il a été caché… pour une surprise.
Arthur s'avança, la voix tremblante.
— Je suis désolé. Je voulais faire une chasse au trésor pour la fête. Pour que ce soit plus… waouh. J'ai pris la clé juste pour acheter des papiers et des confettis. J'ai eu peur de demander.
M. Lenoir resta silencieux. Puis sa moustache frémit d'un côté, comme si elle hésitait entre colère et rire.
— Tu m'as fait avaler mon tablier de travers, petit. Mais… une chasse au trésor, sur ma péniche ?
Tom, rapide, enchaîna :
— On peut transformer l'accident en animation officielle. On écrit des énigmes. On utilise le panier comme trésor final. Et on explique à tout le monde que c'était… une “enquête test”.
Léo ajouta :
— Et on garde la clé à un endroit normal, cette fois.
Sami sortit déjà un bout de carton.
— On peut faire des indices avec des pliages. Un bateau en papier qui mène au suivant. Créatif, simple, classe.
M. Lenoir regarda Arthur, puis les quatre garçons. Son visage se détendit.
— Bon. D'accord. Mais à une condition : tu demandes avant de prendre quelque chose, même pour “aider”.
Arthur acquiesça vivement.
— Promis.
Noé proposa :
— On peut même intégrer une leçon dans le jeu. La première énigme parlera… de demander la permission.
Tom éclata de rire.
— Une énigme morale. On va être célèbres.
Ils se mirent au travail. Inès, ravie, ajouta des flèches peintes et dessina une loupe sur la pancarte. Hugo, le livreur, prêta des craies pour faire des marques au sol.
— Je savais que vous étiez des détectives, dit-il. Je vous ai juste… donné un chewing-gum d'inspiration.
Léo murmura à Noé :
— Il se donne beaucoup de mérite.
Noé répondit, amusé :
— Oui, mais il a une bonne intention. On reconnaît ça maintenant.
La fête commença. Les enfants montèrent sur la péniche par petits groupes. M. Lenoir annonça :
— Bienvenue à l'Enquête de la Lune Bleue ! À vous de retrouver le grand panier !
Les énigmes étaient claires, amusantes, et demandaient d'observer : compter les bouées, repérer une corde avec un nœud spécial, sentir trois pots d'épices pour trouver celui à la cannelle. Noé guidait sans tout donner.
— Regardez bien, pas besoin de courir. Les indices ne s'enfuient pas.
Arthur, lui, distribuait les papiers avec un sérieux de capitaine.
À la fin, tout le monde retrouva le panier dans la cale, mais cette fois avec une pancarte : « BRAVO — Et merci de demander avant d'emprunter ! »
M. Lenoir remit le panier au gagnant, une petite fille qui sauta de joie. Puis il se pencha vers Noé et sa bande.
— Vous avez transformé un souci en aventure. C'est ça, être malin.
Le soleil descendait, faisant briller l'eau comme une feuille d'aluminium froissée. Noé inspira. Menthe, caramel, peinture… et maintenant, surtout, le rire des gens.
Léo donna un petit coup d'épaule à Arthur.
— Alors, détective, prêt pour ta prochaine idée ?
Arthur sourit, soulagé.
— Oui. Mais cette fois, je demande d'abord.
Noé regarda la péniche qui se balançait doucement et pensa que, parfois, les meilleurs mystères finissaient comme ça : avec une solution, une leçon, et un dernier sourire.