1. Le souffle du baobab
Au pied du grand baobab, là où les racines font des fauteuils pour les fourmis, vivait Aïssatou. Aïssatou avait une voix comme le tambour le matin : claire, forte, joyeuse. Sa voix faisait rire les enfants, appelait les chèvres, chantait avec les oiseaux. Mais parfois, sa voix réveillait les hiboux et les rêves. Parfois, sa voix faisait peur aux fleurs timides.
« Il faut baisser la voix, » disait le vent en passant. « Il faut baisser la voix, » murmurait l'ombre sur la terre. Aïssatou voulait apprendre. Elle voulait que sa voix devienne un fil doux, une rivière qui porte mais qui ne casse rien.
Chaque soir, elle venait s'asseoir sous le baobab. Le baobab était grand comme une maison, vieux comme le temps. Le baobab avait des oreilles de pierre et des souvenirs de pluie. Il écoutait. Les enfants se pressaient, les voisins aussi. Aïssatou respirait. Elle comptait les étoiles sur l'écorce, une, deux, trois. Elle regardait la lune qui souriait comme une mangue ronde.
2. Les conseils du village
Un matin, la grand-mère Mame Kumba vint près du baobab. Elle portait un pagne couleur soleil et des bracelets qui tintaient comme des clochettes.
« Aïssatou, » dit-elle, « ta voix est un oiseau. Apprends-lui à se poser. »
« Comment faire ? » demanda Aïssatou. « Quand je souffle fort, mon oiseau s'envole ! »
Mame Kumba posa une main sur la terre. « Écoute la terre, » dit-elle. « Parle au creux des racines. Chuchote comme on chuchote à une graine. »
Aïssatou essaya. Elle chuchota au papyrus, au chat, au tam-tam. Sa voix tomba, puis repassa comme une pluie légère. Les enfants la suivirent. Ils dirent en chœur : « Chuchote, chuchote, Aïssatou ! » Et la rivière d'enfants chuchota avec elle.
Un homme du marché, Bara, vint aussi. Bara avait une voix grosse comme un baobab. Il aimait parler fort pour vendre ses mangues.
« Pourquoi baisser la voix ? » demanda Bara. « Moi, je crie pour que l'on m'entende. »
Aïssatou sourit. « Parfois, crier fâche les voisins. Parfois, une voix douce rapproche. »
Bara écouta. Son cœur était un petit tambour qui pouvait changer. Il essaya de parler plus bas. La première phrase sortit comme un éléphant surprise. Puis il rit, et sa voix devint plus tendre, comme une peau de calebasse. Les voisins applaudissaient doucement.
3. Le voyage à l'intérieur
La nuit suivante, Aïssatou fit un rêve. Dans son rêve, elle entra dans le baobab. Le baobab était une maison aux pièces pleines de chansons. Des lucioles faisaient des lampes. Les mots dansaient et se donnaient la main.
Une voix ancienne, comme du miel, parla : « Pour baisser la voix, petite, il faut écouter l'autre comme l'on écoute la pluie. Il faut demander pardon si la voix a blessé. Il faut offrir un sourire comme on offre une mangue. »
Aïssatou se réveilla. Elle alla chez Tiémoko, qui gardait une rancune depuis une discussion. Elle frappa doucement.
« Tiémoko, » dit-elle, « je suis désolée si ma voix t'a blessé. Veux-tu partager un fruit ? »
Tiémoko regarda, surpris. Sa colère fondit comme neige au soleil. Il prit la mangue. « Merci, » dit-il. Et leur rire fit croître une petite fleur.
La nouvelle courut, roulée par les enfants comme une bille. Baisser la voix devint un cadeau. Les disputes se coloraient de sourires. Quand quelqu'un parlait trop fort, on soufflait sur sa joue pour lui rappeler le baobab : souffle, calme, paix.
4. La chanson qui s'endort
Les semaines passèrent. Aïssatou apprit à parler bas comme on raconte une histoire avant le sommeil. Sa voix devenait un fil d'or posé sur l'oreille. Les animaux s'approchaient. Les étoiles semblaient plus proches.
Une nuit, autour du baobab, tout le village s'assit. Les enfants, les vieux, les vendeurs, même Bara et Tiémoko. Aïssatou prit une calebasse et parla. Sa voix était douce, douce comme la soie. Elle raconta une histoire de réconciliation : deux frères oiseaux qui avaient crié, qui s'étaient réconciliés sous la pluie, qui avaient construit un nid plus grand pour partager.
Les mots d'Aïssatou descendaient comme des gouttes de miel. Les rires se transformaient en soupirs. Les paupières devinrent lourdes comme des fruits mûrs. Les petits voisins, blottis contre les jambes, fermaient les yeux.
« Chut, » murmurait le baobab avec ses feuilles. « Chut, » murmurait la lune en pressant sa robe d'argent. La voix d'Aïssatou devint si douce que l'histoire elle-même se fît berceau. Elle se recroquevilla comme un chaton, comme une graine sous la terre. La dernière phrase fut un souffle, une plume, un baiser sur la joue du monde.
Et l'histoire s'endormit.