Chapitre 1 : Une tartine qui change tout
— Léo, tu as encore oublié ton écharpe ! s'écria Maman depuis la cuisine en agitant le bout de laine orange comme un drapeau de victoire.
Léo poussa un petit soupir. Son écharpe et lui, ce n'était pas une grande histoire d'amour. Mais ce matin-là, il obéit, car il savait que la pluie allait tomber. Une pluie bizarre, d'ailleurs, qui sentait la cannelle. Dans son village, Petits-Pieds-les-Brumes, ce genre de chose arrivait tous les mardis sans que personne ne s'en étonne.
La vraie surprise du matin, pourtant, attendait Léo sur la table en bois tordu du petit-déjeuner : une tartine qui brillait d'une lueur étrange. Le pain chantait doucement, comme un grillon enrhumé.
— Maman… Pourquoi la confiture de fraises bulle-t-elle ? demanda Léo, dubitatif.
— Oh, rien de dramatique, répondit sa mère en haussant les épaules. J'ai acheté un nouveau pot chez Mme Chouquette. Il paraît que c'est magique !
— Tu es sûre ? La dernière fois que tu as acheté du beurre magique, il faisait miauler les tartines…
Mais la faim l'emporta sur la méfiance. Léo mordit dans la tartine. Aussitôt, il sentit une étrange chaleur lui parcourir les oreilles. Il essaya de parler, mais il ne sortit que des bulles de savon parfumées à la fraise !
— Mmmmph ?!
— Oups, fit Maman, tu as pris la confiture parlante. C'est bon, ça passera dans une heure ou deux… Du moins, je crois.
De bulles en glouglous, Léo finit par sortir de la maison, sa capuche sur la tête, laissant derrière lui un petit nuage de bulles parfumées. Il n'avait pas très envie d'aller à l'école. Mais sur le chemin, il trébucha sur un petit sac en cuir tout cabossé.
Il l'ouvrit, curieux. Dedans, il y avait une carte, très ancienne, couverte de taches de compote et de confettis. Un message tremblotait dessus, écrit à l'encre verte : « Cherchez la pantoufle d'émeraude et la porte de la Salle d'Envers ! »
— La pantoufle d'émeraude ? marmonna Léo (en bulles).
Curieux et déjà bien en retard, il s'assit sur un tronc pour examiner la carte. À cet instant précis, le tronc vibra, puis gronda d'une voix grave :
— Qu'est-ce que tu veux, petit ? Je dormais !
Léo sursauta.
— Pardon, Monsieur le Tronc… Je ne voulais pas vous déranger.
— Trop tard. Maintenant tu es sur la Quête, affirma le tronc. Va voir la Sorcière du Marché. Elle t'expliquera.
Avant que Léo puisse répondre, une racine se glissa sous ses fesses et le propulsa, avec un « POUF » sonore et une pluie de feuilles, en direction du vieux marché.
Chapitre 2 : La Sorcière qui vend des chaussettes
Le marché du village bourdonnait de monde. Il y avait là des marchands de parapluies qui ne protégeaient que du soleil, des cracheurs de feux d'artifice en carton, et des vendeurs de poissons qui récitaient des poèmes. Mais la plus étrange de tous, c'était la Sorcière du Marché, que l'on appelait Mademoiselle Saperlipopette.
Cette dame, habillée en rose bonbon, tenait un étal couvert de chaussettes multicolores.
— Bonjour, Léo ! gazouilla-t-elle. Alors, tu cherches la pantoufle d'émeraude ?
— Euh… Oui, enfin… je crois ? fit Léo, dont les bulles commençaient à diminuer.
— Parfait ! J'en ai justement une paire. Mais attention : elles ont un effet secondaire. Elles te feront RIRE à chaque pas. Hihihi ! C'est embêtant, ou formidable, selon l'endroit où tu vas.
— Ben… Je n'ai jamais eu de pantoufles qui font rire, avoua Léo.
Mademoiselle Saperlipopette lui fourra une pantoufle d'un vert éclatant dans les mains.
— Pour ouvrir la porte de la Salle d'Envers, il te faudra le Grimoire de Monsieur Bric-à-Brac.
— Qui est-ce ?
— Un collectionneur un peu fou. Il habite dans la maison qui marche. Vite, vite, avant qu'elle ne parte en balade !
À peine les pantoufles enfilées, Léo fut secoué d'un rire incontrôlable. Il fit un pas : un fou rire. Deux pas : il riait tellement qu'il roula par terre. Même la Sorcière, hilare, lui fit signe d'avancer.
— Courage ! Et ne marche pas en arrière, ça fait pleurer !
Léo, hilare, trottina jusqu'à la maison de Monsieur Bric-à-Brac, qui, par chance, se prélassait sur la place, ses fenêtres écarquillées comme de grands yeux.
Chapitre 3 : La maison qui marche et le Grimoire farceur
La maison de Monsieur Bric-à-Brac portait bien son nom. Elle avait des jambes en bois et des volets qui claquaient en rythme, comme des castagnettes folles. Quand Léo arriva, elle tapota le sol du talon.
— Entrez, entrez ! cria la maison d'une voix chantonnante. Mais essuyez bien vos pieds sur le paillasson qui gratte les chaussettes !
Léo, toujours pris de fous rires à chaque pas, dut s'y prendre à trois fois pour traverser la porte sans tomber sur les fesses.
Monsieur Bric-à-Brac était un petit homme barbu, coiffé d'un chapeau en forme de casserole. Il lisait un gros livre, d'où sortaient des papillons en papier toilette.
— Bonjour, jeune aventurier ! s'exclama-t-il. Tu cherches le Grimoire de la Salle d'Envers ? Attention, il est un peu… taquin.
Le Grimoire était posé sur une étagère. Dès que Léo tendit la main, le livre fit un saut périlleux, atterrit sur la tête de Léo et se mit à éternuer de la poussière dorée.
— Attrape-le, vite ! gloussa Bric-à-Brac.
S'ensuivit une poursuite épique : Léo, riant à chaque pas, essayait d'attraper le livre, qui courait sur ses petites pattes reliées à la couverture. Il bondit sur une chaise, sauta sur une pile de coussins, fit une pirouette sur la table à confiture, avant de tomber tête la première dans un pot de confiture de cornichons.
Monsieur Bric-à-Brac applaudit.
— Bravo ! Il ne s'est laissé attraper que deux fois cette semaine. Tu dois être destiné à de grandes choses… ou alors tu sens très fort le cornichon.
Léo, dégoulinant de confiture verte, grimpa sur un tabouret. Le Grimoire, ravi, s'ouvrit tout seul et chanta d'une petite voix :
— Pour ouvrir la Salle d'Envers,
Cherche la porte et son réverbère !
Mais si tu ris devant la poignée,
Les choses, crois-moi, vont s'inverser !
Léo fronça le nez. Facile à dire… Mais où trouver une porte avec un réverbère dans ce village plein de surprises ?
— Prends ce miroir, dit Monsieur Bric-à-Brac en lui tendant un petit miroir de poche très sale. Il ne reflète que les bêtises. Ça peut servir là-bas !
Léo remercia avec un « hic ! » d'hilarité, enfourna le Grimoire et le miroir dans son sac et sortit de la maison qui, aussitôt, partit en courant vers la colline.
Chapitre 4 : La porte, le réverbère et le monde à l'envers
Dans Petits-Pieds-les-Brumes, il y avait beaucoup de portes. Mais celle-ci, Léo la reconnut tout de suite. Elle était collée contre un mur de l'école, juste sous un réverbère qui brillait d'une lumière verte, comme le jus de grenouilles.
Il s'approcha prudemment, ses pantoufles rigolant sous ses pieds. Il essaya de ne pas rire, mais rien à faire : en posant la main sur la poignée, il éclata d'un fou rire tonitruant.
Aussitôt, tout se mit à tourner. Le sol devint plafond, le ciel devint une mare où nageaient des poissons-arc-en-ciel, et des tables d'école volaient à l'envers, sous la surveillance d'un hibou en bonnet de bain.
— Bienvenue dans la Salle d'Envers ! hulula le hibou. Ici, chaque blague devient sérieuse, chaque bêtise est récompensée, et chaque sourire se transforme en chewing-gum !
Léo, la tête à l'envers, essaya de marcher, mais il bondit au plafond, où il resta collé comme une grenouille. Son miroir de poche tomba de sa poche et roula sur le sol-plafond, reflétant les grimaces les plus ridicules qu'il ait jamais vues.
— Pour trouver la sortie, il faut résoudre l'énigme du hibou, expliqua le Grimoire, qui volait désormais tout seul.
Le hibou se racla la gorge.
— Que fait un fromage quand il rencontre une chaussure qui rit ?
Léo se gratta la tête, mais de la confiture de cornichon lui coula dans l'œil. Il réfléchit fort, très fort, puis répondit :
— Il fait des blagues à trous !
Le hibou éclata de rire, fit une pirouette, et une trappe s'ouvrit dans le sol-plafond. Léo tomba, les bras en moulinet, atterrissant dans un amoncellement de coussins qui sentaient le popcorn.
De l'autre côté, il était de retour dans le marché du village. La porte disparut aussitôt dans un petit nuage de confettis.
Chapitre 5 : Les adieux et le retour à la normale (ou presque)
Sur la place, Mademoiselle Saperlipopette l'attendait, une tasse de thé chaud à la main.
— Alors, tu as trouvé ce que tu cherchais ?
Léo, tout collant de confiture et de rires, répondit :
— Je crois… J'ai surtout appris que ce qui compte, ce n'est pas d'avoir des pantoufles d'émeraude, mais de savoir en rire !
Mademoiselle Saperlipopette lui donna une tape dans le dos.
— Exactement ! Et tu as réussi la Quête Par Erreur, ce qui est bien plus difficile que la Quête Volontaire.
Monsieur Bric-à-Brac arriva en courant, son chapeau-casserole sur la tête, suivi de la maison qui essayait de marcher sur la pointe des pieds pour être discrète.
— Bravo, mon garçon ! Voici, pour toi, la Confiserie Magique de l'Inattendu, où chaque bonbon a le goût de la prochaine aventure.
Léo ouvrit la petite boîte qu'on lui tendait. Un bonbon en forme de grenouille sauta dans sa bouche et hurla : « Vive les bêtises ! »
Tout le village se mit à rire, même les bancs publics qui firent des bulles de savon.
De retour chez lui, Léo raconta tout à sa maman… qui n'en crut pas un mot, bien sûr. Mais le lendemain matin, quand il mordit dans sa tartine, elle se mit à chanter « Sur le Pont d'Avignon »… en espagnol. Léo éclata de rire.
Dans le village de Petits-Pieds-les-Brumes, rien ne serait plus jamais tout à fait normal. Et Léo se dit que, parfois, les erreurs sont les portes les plus drôles vers l'aventure.