Chapitre 1
Ce matin-là, le 31 décembre avait une odeur de colle blanche et de chocolat chaud. Nino, onze ans, était assis par terre dans le salon, entouré de cartons aplatis, de feutres, de ciseaux et d'un rouleau de scotch qui faisait un bruit de serpent quand on le déroulait.
— Tu sais que la plupart des gens se contentent d'allumer des guirlandes, lança sa grande cousine Lila en enjambant une boîte.
Nino leva les yeux, calme comme un capitaine qui a déjà tracé sa route.
— Justement. Moi, je veux qu'on sente le Nouvel An arriver… avec précision.
Il posa devant elle un cercle énorme découpé dans un carton épais : une horloge géante, presque aussi large que la table basse. Il avait même prévu deux aiguilles articulées avec des attaches parisiennes.
— Regarde, dit-il en tournant l'aiguille des minutes. À minuit, on fait un décompte chorégraphié. Pas un truc où tout le monde crie n'importe comment. Un décompte… élégant.
Lila plissa les yeux, intéressée malgré elle.
— “Décompte chorégraphié”, répéta-t-elle. Tu parles comme un chef d'orchestre.
— Je suis plutôt “chef de salon”, corrigea Nino.
Sa petite sœur Zoé, huit ans, surgit en chaussettes dépareillées.
— Moi je veux être l'aiguille qui tourne vite !
— Personne n'est une aiguille, répondit Nino, patient. Mais tu peux être… le gong.
Zoé fit un salut théâtral.
— D'accord. Je gongue.
Dans la cuisine, maman chantonnait en découpant des légumes. Papa tentait d'ouvrir un paquet de pétards de table sans les déclencher.
— Nino, appela maman, tu veux goûter la sauce ?
— Dans cinq minutes. Je dois finir les chiffres.
Il traça un “12” énorme en haut du carton. Les chiffres étaient ronds, un peu penchés, comme s'ils avaient aussi envie de danser. Chaque coup de feutre ressemblait à une promesse.
Dehors, la lumière d'hiver se faisait courte, mais dans le salon, une énergie douce s'installait déjà. Les objets semblaient attendre. Même l'aspirateur, coincé dans un coin, avait l'air de se dire : “Ce soir, je ne sers à rien, et c'est très bien.”
Nino posa le feutre et contempla son horloge.
— On va faire passer l'année comme on tourne une page, murmura-t-il. Sans se précipiter.
Chapitre 2
L'après-midi, la maison se remplit de voix et de manteaux. Les voisins du palier, monsieur Kader et sa fille Inès, arrivèrent avec une boîte de dattes brillantes. La meilleure amie de Nino, Maëlle, débarqua avec une bombe de confettis et une curiosité énorme.
— Alors, c'est vrai que tu fais une horloge en carton géante ? demanda-t-elle en posant son sac.
— Elle est là, répondit Nino en montrant son œuvre, qui trônait maintenant contre le mur, comme un décor de théâtre.
Maëlle s'approcha, toucha le carton du bout des doigts.
— Elle est… sérieuse. On dirait une horloge qui a mangé trop de pizza.
— Elle est majestueuse, corrigea Nino, sans se vexer. Et elle va nous aider à faire le décompte.
Il sortit une feuille avec des dessins de petits bonshommes.
— J'ai préparé la chorégraphie. Pour les dix dernières secondes. Chaque seconde, un geste simple. À “dix”, on lève les mains. À “neuf”, on se penche à gauche. À “huit”, on se penche à droite…
Lila prit la feuille.
— Et à “sept”, on fait quoi ?
— On fait semblant d'attraper une étoile. Comme ça.
Il tendit la main vers le plafond, très lentement, comme si une étoile invisible flottait juste au-dessus de la lampe.
Maëlle l'imita et éclata de rire.
— On va avoir l'air malin.
— On va avoir l'air ensemble, répondit Nino. C'est mieux.
Dans le couloir, Zoé testait son rôle de gong avec une cuillère et un saladier.
— DOOOONG !
— Pas maintenant ! crièrent trois adultes en même temps.
Zoé ricana et se cacha derrière un rideau, le saladier sous le bras comme un trésor.
Nino rassembla tout le monde.
— Bon. Répétition.
Ils formèrent un demi-cercle face à l'horloge. Nino plaça les aiguilles : presque minuit, mais pas trop, comme une répétition générale de l'avenir.
— On commence à “dix”, expliqua-t-il. On ne crie pas. On dit les chiffres clairement. Et on fait les gestes ensemble. Si quelqu'un se trompe, ce n'est pas grave. On continue. La patience, c'est… la colle de la chorégraphie.
Monsieur Kader hocha la tête, très sérieux.
— La colle, c'est important. Moi, une fois, j'ai collé ma main à une table. J'ai dû attendre que ça sèche.
— Voilà, dit Nino. Parfait exemple.
La répétition partit dans un joyeux désordre. À “huit”, papa se pencha du mauvais côté et faillit renverser un coussin. À “six”, Lila fit une pirouette non prévue. À “quatre”, Zoé lança un “DOOOONG” si fort que le chat, Plume, s'enfuit en glissant.
Nino leva les mains.
— Stop. On respire. On recommence, mais plus lentement.
Maëlle souffla.
— Tu es vraiment zen pour quelqu'un qui organise un truc aussi… énorme.
Nino sourit.
— Si je m'énerve, l'horloge va le sentir.
Comme pour lui donner raison, un petit courant d'air passa et fit frissonner le carton. Les aiguilles bougèrent légèrement, toutes seules, d'un millimètre.
Maëlle fronça les sourcils.
— Tu as vu ?
— Oui, répondit Nino doucement. Peut-être que le Nouvel An est déjà en train de s'approcher.
Chapitre 3
À mesure que le soir tombait, le salon se transforma. Les guirlandes clignotaient comme des lucioles domestiques. La table se couvrit de plats : mini-burgers, salade de pommes et noix, roulés au fromage, jus pétillant. Maman avait même sorti des serviettes avec des étoiles dorées.
Nino, lui, ajustait son horloge. Il fixa une petite ficelle derrière pour pouvoir la suspendre légèrement et éviter qu'elle ne glisse. Il colla des paillettes sur le contour, pas trop, juste assez pour que la lumière danse dessus.
Maëlle l'aidait en silence, concentrée.
— Tu sais, dit-elle tout à coup, j'aime bien que tu prennes ton temps. Ça change.
Nino haussa les épaules.
— Si on va trop vite, on rate des détails. Et ce soir, les détails, c'est… la moitié de la magie.
Ils reculèrent pour admirer le résultat. L'horloge semblait presque vivante, avec ses chiffres noirs et ses paillettes. On aurait dit une lune carrée qui avait décidé d'apprendre à compter.
Dans la cuisine, Zoé se disputait avec Lila à propos du saladier-gong.
— C'est mon instrument !
— Tu vas assommer quelqu'un avec, protesta Lila.
Zoé le serra contre elle.
— Promis, je gongue doucement.
Monsieur Kader observa la scène en grignotant une datte.
— Chez moi, on fait un vœu au moment du Nouvel An. Pas un gros vœu compliqué. Un vœu simple. Et on le garde au chaud.
— Comme une crêpe, dit Zoé.
— Exactement, répondit monsieur Kader, ravi.
Nino se tourna vers l'horloge. Les aiguilles indiquaient vingt-trois heures cinquante. Il les avait mises là exprès, pour commencer à se mettre dans l'ambiance. Pourtant, il eut l'impression que les aiguilles avaient avancé d'un cran.
Il cligna des yeux.
— Maëlle, tu as touché ?
— Non.
Un nouveau frisson parcourut le carton, comme un souffle. Pas effrayant. Plutôt… impatient, mais poli.
Nino posa la main sur l'horloge.
— Doucement, murmura-t-il. On arrive.
Le carton était tiède sous sa paume, ce qui n'avait aucun sens. Un carton, normalement, ne fait pas “tiède”. Plume le chat s'approcha, renifla, puis posa une patte sur le bas de l'horloge, comme pour dire : “Je valide.”
Papa passa la tête dans le salon.
— Tout va bien, chef de salon ?
— Tout va bien, répondit Nino. On est à l'heure.
Il n'ajouta pas : “Enfin, je crois.” Parce que ce soir, même les choses bizarres avaient l'air de vouloir participer à la fête.
Chapitre 4
Vers vingt-trois heures trente, tout le monde s'installa. Certains sur le canapé, d'autres sur des coussins au sol. La télé murmurait une émission de fin d'année, mais personne n'écoutait vraiment. Les rires faisaient un bruit plus intéressant.
Nino surveillait son horloge géante comme un gardien de phare. Il avait préparé une petite boîte avec des papiers et des stylos.
— Avant minuit, annonça-t-il, on écrit un vœu simple. Pas forcément un truc “je veux un dragon”. Un truc faisable. Un truc patient.
Zoé leva la main.
— Je peux souhaiter que Plume arrête de voler mon oreiller ?
Plume bâilla, offensé.
— Tu peux, dit Nino. Mais formule-le gentiment.
Maëlle écrivit longtemps, la langue coincée entre les dents. Lila écrivit très vite, comme si son vœu était pressé. Monsieur Kader plia son papier avec soin, comme un petit bateau. Maman écrivit puis sourit en relisant. Papa fit semblant d'écrire “nouvelle tondeuse” et se prit un coussin en pleine épaule.
Nino, lui, resta un moment immobile. Son stylo au-dessus du papier. Il cherchait un vœu qui lui ressemble. Quelque chose de calme, de solide.
Finalement, il écrivit : “Savoir attendre sans m'ennuyer.”
Il relut et hocha la tête. Oui. Parce qu'attendre, parfois, c'est long. Et lui voulait apprendre à rendre l'attente… intéressante.
Ils plièrent les vœux et les glissèrent dans une boîte à biscuits vide, qui devint officiellement “la boîte à futur”.
Puis Nino consulta l'heure sur le téléphone de papa.
— Vingt-trois heures cinquante-huit, dit-il. On se met en place.
Tout le monde se leva, comme si le salon devenait une scène. Nino plaça les gens en demi-cercle, avec l'horloge derrière lui.
— Rappelez-vous : on ne se précipite pas. On écoute. On respire. On fait les gestes.
Zoé attrapa son saladier et sa cuillère, les yeux brillants.
— Doucement, répéta Nino.
— Doucement, chuchota Zoé, comme si elle répétait une formule magique.
Les secondes s'étiraient. On entendait le radiateur, le chat qui se léchait, le bruit du jus pétillant qu'on versait dans les verres.
Et puis, un détail étrange : l'horloge en carton émit un “tic” minuscule. Pas un vrai tic-tac de mécanisme, non. Plutôt le son d'un papier qui se plie tout seul.
Maëlle se pencha vers Nino.
— Ton horloge… elle fait du bruit ?
Nino fixa les aiguilles. Elles tremblaient légèrement, comme si elles frissonnaient de joie. Puis elles se stabilisèrent, bien alignées, prêtes.
— Elle est motivée, répondit-il.
La télé annonça : “Dans quelques secondes, nous entrerons dans la nouvelle année…”
Nino leva la main.
— Attention… on commence à dix.
Chapitre 5
— Dix, dit Nino, clairement.
Tout le monde leva les mains. Même monsieur Kader, très digne, avec un sourire en coin.
— Neuf.
Ils se penchèrent à gauche. Papa fit l'effort, concentré comme s'il désamorçait une bombe de confettis.
— Huit.
À droite. Plume choisit ce moment pour passer entre les jambes de Zoé, qui faillit gonguer trop tôt.
— Sept.
Ils attrapèrent l'étoile imaginaire. Dans le geste, il y eut quelque chose de vrai : une petite faim d'avenir, attrapée du bout des doigts.
— Six.
Ils dessinèrent un cercle avec les bras, comme une grande bulle.
— Cinq.
Main sur le cœur. Nino sentit le sien battre, pas vite, mais fort.
— Quatre.
Ils pointèrent le sol : “ici”. Comme pour se rappeler qu'on est là, ensemble, dans ce salon, avec des miettes et des paillettes.
— Trois.
Ils pointèrent le plafond : “là-haut”. Les guirlandes clignotèrent pile au bon moment, comme si elles comprenaient.
— Deux.
Ils se rapprochèrent d'un pas.
— Un.
Silence. Un silence tout rond, qui tenait dans la gorge comme un bonbon.
Zoé frappa le saladier.
— DOOONG !
Au même instant, l'horloge en carton fit un “clac” joyeux. Les aiguilles sautèrent exactement sur minuit. Et pendant une fraction de seconde, les paillettes du contour semblèrent se soulever, comme si elles flottaient. Une pluie minuscule de lumière tomba, à peine visible, mais assez pour que Maëlle ouvre grand les yeux.
— Tu as vu ça ? souffla-t-elle.
Nino ne répondit pas tout de suite. Il regardait les visages : maman qui riait, papa qui applaudissait, Lila qui serrait Zoé, monsieur Kader qui murmurait “bonne année”, Plume qui se frottait à tout le monde comme s'il distribuait des câlins officiels.
Alors Nino répondit, doucement :
— Oui. Je crois que l'horloge a fait son travail.
Les confettis explosèrent, cette fois pour de vrai. Ils voltigèrent et se posèrent sur les cheveux, les épaules, les assiettes. On s'embrassa, on se souhaita des choses simples et belles. On se promit de se revoir, de rire plus, de moins râler, de garder un peu de cette chaleur pour les jours froids.
Maëlle tapa l'épaule de Nino.
— Ton décompte, c'était… étonnamment classe.
— Je te l'avais dit, répondit-il, faussement prétentieux. Élégant.
Zoé courut vers l'horloge.
— Elle a bougé toute seule ! Je le savais ! C'est une horloge magique !
Lila leva un sourcil.
— Ou alors c'est le scotch qui a lâché.
Mais même Lila souriait comme si elle acceptait, pour une nuit, que la magie et le scotch puissent être cousins.
Nino ramassa un confetti sur sa manche. Il le fit tourner entre ses doigts.
“Attendre sans s'ennuyer”, pensa-t-il. Il venait de passer des heures à coller, tracer, recommencer, respirer. Et il ne s'était pas ennuyé. Pas une seconde.
Chapitre 6
Après minuit, la fête ralentit comme une chanson qui baisse le volume. On grignota encore un peu. On raconta des souvenirs absurdes : la fois où papa avait mis du sel dans le café, la fois où Zoé avait voulu “habiller” le chat avec une chaussette, la fois où Nino, plus petit, avait attendu si longtemps devant le four qu'il s'était endormi sur un tabouret.
Maman bâilla, les yeux brillants.
— On devrait manger le plat, dit-elle. Il est temps.
Nino fronça les sourcils.
— Quel plat ?
Papa fit mine de réfléchir.
— Le plat… couvert.
Tout le monde se tourna vers la cuisine. Sur le plan de travail, une grande assiette était recouverte d'un couvercle métallique, comme un secret sous un casque.
Zoé s'approcha sur la pointe des pieds.
— C'est quoiiiii ?
Monsieur Kader se pencha, mystérieux.
— Peut-être que c'est le vœu du chef.
Lila tapota le couvercle.
— Ça sent bon. Et ça sent… la surprise.
Nino, curieux, s'avança. Maman lui fit signe.
— À toi de l'ouvrir, dit-elle. Comme tu as coordonné minuit.
Nino posa les deux mains sur le couvercle. Il prit une seconde. Pas pour faire durer, mais parce qu'il aimait ce petit instant où tout le monde retient son souffle. L'attente, quand elle est partagée, devient légère.
Il souleva.
Sous le couvercle, il y avait un plat de crêpes roulées, dorées, alignées comme des petits coussins. Et sur chaque crêpe, un mot écrit au chocolat : “Patience”, “Rire”, “Courage”, “Amitié”, “Curiosité”, “Douceur”.
Zoé lut à voix haute, très sérieuse.
— “Patience”. C'est mon mot préféré… enfin après “crêpe”.
Maëlle prit une crêpe “Curiosité” et la renifla.
— On dirait que ton vœu a pris forme, Nino.
Nino attrapa celle qui disait “Patience”. Le chocolat collait un peu aux doigts, et c'était parfait comme ça : une preuve concrète qu'un mot peut se manger, au moins symboliquement.
— Bonne année, dit-il, en levant sa crêpe comme un toast.
— Bonne année ! répondirent-ils.
Ils mangèrent, et le salon devint plus calme, plus doux. L'horloge géante, appuyée contre le mur, semblait satisfaite. Ses aiguilles restaient immobiles, comme si elles avaient décidé de se reposer après leur grand moment.
Avant d'aller se coucher, Nino passa près d'elle. Il effleura le carton.
— Merci, chuchota-t-il.
Le carton ne répondit pas, évidemment. Mais une paillette se détacha et tomba dans sa main, légère comme un flocon. Nino la glissa dans sa poche, comme un souvenir discret.
Dans sa chambre, en s'allongeant, il entendit encore les derniers rires au loin. Et il se dit que la nouvelle année avait commencé comme il l'espérait : sans se précipiter, avec des gestes partagés, et une surprise sous un plat couvert.