Chapitre 1 – Le plan (presque) parfait
Dans la cuisine qui sentait la clémentine et la cannelle, Lino regardait le calendrier accroché au mur. Un gros 31 entouré de feutre rouge clignotait presque sous ses yeux.
« Ce soir, c'est la dernière soirée de l'année, » dit sa mère en posant un plat de petits feuilletés sur la table. « J'espère que tu vas être sympa avec ta cousine Zoé. L'an dernier, vous aviez failli vous battre pour la dernière part de bûche. »
« Ce n'est pas ma faute si elle ne comprend pas la tactique, » répondit Lino très sérieusement. « Quand on veut la dernière part, on se rapproche discrètement du frigo. C'est de la stratégie de base. »
Son père éclata de rire.
« Toi, tu vas finir général d'armée du dessert, » plaisanta-t-il.
Lino haussa les épaules. Il adorait réfléchir à des plans, des tactiques, des façons de réussir ce qu'il voulait. Cette fois, il en préparait une très spéciale. Pas pour voler des gâteaux, non. Pour impressionner tout le monde à minuit.
Sur son bureau, dans sa chambre, l'attendait un carnet bleu couvert de petits post-it multicolores. Sur chaque bout de papier, il y avait une phrase entourée de flèches, de points d'interrogation et de mots bizarres.
« Bonne année » en plein de langues différentes.
Lino voulait que, quand les douze coups de minuit sonneraient, il puisse souhaiter la bonne année à chacun dans la langue de son pays d'origine, ou de celui de sa famille, ou de celui de ses rêves. Il savait que, ce soir, l'appartement serait plein : voisins, amis, la tante italienne de son copain Enzo, la mamie polonaise de la voisine du dessus, un camarade de classe d'origine chinoise, et même le nouveau voisin, un étudiant sénégalais très discret.
« Pour une fois, ma tactique va servir pour autre chose que des gâteaux, » murmura-t-il.
Il bondit jusqu'à son bureau, ouvrit le carnet bleu et relut la première page.
« Bonne année… feliz año nuevo… happy new year… buon anno… szczęśliwego nowego roku… »
Les lettres se mélangeaient presque devant ses yeux. Il avait l'impression que son cerveau était un saladier où toutes les langues se bousculaient.
Sa grande sœur Mila passa la tête par la porte.
« Tu révises pour un contrôle de géo, ou tu prépares un sortilège ? »
« Je prépare la soirée de ma vie, » répondit Lino. « À minuit, tout le monde va halluciner. »
« Tant que tu ne fais pas exploser le salon, ça me va, » dit Mila en ricanant.
Lino leva les yeux au ciel.
« Très drôle. Moi, je prépare de la paix mondiale. »
Il ne le savait pas encore, mais ce n'était pas si loin de la vérité.
Chapitre 2 – Le carnet des langues
L'après-midi avançait. Par la fenêtre, le ciel d'hiver devenait rose, puis violet. Dans l'appartement, ça sentait le gratin, la pizza et un peu la fumée parce que son père avait oublié des toasts dans le grille-pain.
Lino s'installa en tailleur sur son lit avec son carnet. Sur la couverture, il écrivit en gros, en capitales : « OPÉRATION BONNE ANNÉE ».
Puis il fit sa liste de personnes.
1. Mamie – français, évidemment.
2. Tata Gloria – italien.
3. Madame Kowalska – polonais.
4. Monsieur Chen – chinois (mandarin, avait-il appris).
5. Samba, le nouveau voisin – wolof (peut-être ?) ou français, il ne savait pas trop.
6. Enzo – il adorait l'espagnol.
7. Zoé – elle se croyait bilingue anglais parce qu'elle regardait des séries en VO.
Il prit un stylo noir et traça des flèches.
« Pour Mamie, pas de stress, c'est “Bonne année, Mamie”, » nota-t-il.
Pour Tata Gloria, il écrivit très soigneusement : « Buon anno! »
Pour Madame Kowalska : « Szcz… szcz… »
Il soupira.
« Celui-là, c'est l'enfer. »
Mila, qui passait par là avec un bol de chips, leva un sourcil.
« Tu invoques un dragon ou tu écris en polonais ? »
« En polonais, » grogna Lino. « Regarde, c'est imprononçable. »
Il lui montra le mot.
« “Szczęśliwego nowego roku.” »
Mila éclata de rire.
« On dirait que t'as éternué en écrivant. »
« C'est pas drôle ! Je dois le dire ce soir. »
Mila s'assit à côté de lui.
« Tu sais, tu peux aussi demander aux gens de t'aider. C'est ça, écouter. C'est plus puissant que de tout savoir par cœur. »
« J'ai une tactique. C'est mieux que la puissance, » répliqua Lino, têtu.
« Ouais, ouais, général Lino, » dit Mila en lui ébouriffant les cheveux. « Mais ta tactique pourrait inclure un peu d'écoute, tu sais. Les humains adorent qu'on leur demande de parler de leur langue. »
Elle sortit de la chambre en grignotant ses chips.
Lino la regarda partir, pensif. Demander de l'aide, c'était vrai que ça allait plus vite…
Mais il voulait que ce soit une surprise.
Il posa son carnet, s'approcha de son ordinateur et tapa chaque phrase dans un site de traduction, puis cliqua sur le bouton pour écouter la prononciation.
Une petite voix mécanique répéta : « Feliz año nuevo… Buon anno… Szczęśliwego nowego roku… »
Lino imita, la bouche tordue, les sourcils froncés. Au bout d'un moment, il se fit rire lui-même.
« On dirait que j'ai avalé une cuillère de consonnes, » marmonna-t-il en essayant à nouveau le polonais.
Plus il répétait, plus il se rendait compte que chaque langue avait un rythme différent, une musique un peu à elle. Comme si « bonne année » changeait de costume selon le pays.
Il se surprit à sourire.
« C'est comme des feux d'artifice de sons, » pensa-t-il.
Il nota cette phrase au coin de la page, sans trop savoir pourquoi. Puis il continua d'écouter, de répéter, de s'emmêler, de recommencer.
Par moments, ça ressemblait à du travail.
Mais, bizarrement, ça ressemblait aussi à un voyage.
Chapitre 3 – Les invités et les secrets
À partir de dix-neuf heures, l'appartement commença à se remplir. Les manteaux s'empilaient sur le lit de Mila, les chaussures formaient une montagne près de la porte, et les voix résonnaient dans le couloir comme si l'appart était devenu plus grand.
« Lino ! » cria sa mère depuis le salon. « Viens dire bonjour à tout le monde ! »
Il referma son carnet, le glissa dans la poche de son sweat à capuche et sortit de sa chambre.
Dans le salon, les guirlandes lumineuses clignotaient doucement. Sur la table basse, des bols de chips, de cacahuètes et de légumes croquants entouraient une énorme bouteille de jus de pomme pétillant.
Mamie était déjà installée dans le fauteuil, avec un gilet en laine et un sourire qui faisait des plis autour de ses yeux.
« Mon grand ! » s'exclama-t-elle. « Tu as encore grandi, non ? »
« C'est parce que tu me vois une fois par an, » répondit Lino en rigolant.
Il fit la bise à Mamie, à Tata Gloria qui parlait en mélangeant français et italien, à la voisine du dessus, Madame Kowalska, qui avait apporté des pierogi fumants dans un grand plat, à Monsieur Chen qui avait un sac plein de petites enveloppes rouges décorées de doré.
« Pour les enfants, » expliqua-t-il avec un clin d'œil.
Enzo débarqua en courant, déjà surexcité.
« Mec ! J'ai ramené des pétards… enfin, des tout petits, hein, » chuchota-t-il. « On les fera sur le balcon à minuit. »
« Vous ne ferez rien sans un adulte, » déclara la mère de Lino en passant derrière eux. Elle avait l'air de tout entendre, même quand on murmurait.
Zoé, la cousine de Lino, arriva avec des écouteurs sur les oreilles et un sweat trop grand.
« Salut, les mortels, » lança-t-elle. « J'ai fait une playlist spéciale pour ce soir. Pas question de finir l'année sur des vieux slows. »
« Tant qu'on n'a pas à danser devant tout le monde, ça me va, » souffla Lino à Enzo.
Soudain, la porte s'ouvrit encore. Un jeune homme entra, un peu timide, un sac en toile sur l'épaule.
« Ah, Samba ! » s'exclama le père de Lino. « Notre nouveau voisin ! Entrez, entrez ! »
Samba eut un sourire timide.
« Merci pour l'invitation, vraiment. C'est ma première fête de Nouvel An en France. »
Lino l'observa discrètement. Il avait l'air gentil, mais un peu perdu. Il parlait bien français, avec juste un accent léger.
« Tu viens d'où ? » demanda Lino.
« Du Sénégal, » répondit Samba. « Chez nous, on dit “Bonne année” en français, mais aussi “Bésub bess bu baax” en wolof. »
Lino sentit son cœur faire une petite pirouette.
« Bésub… quoi ? »
« Bésub bess bu baax, » répéta patiemment Samba. « Ça veut dire quelque chose comme “Que ce jour nouveau soit bon”. »
Lino sentit son carnet peser dans sa poche.
Il hésita. Devait-il lui dire qu'il notait toutes ces phrases ? Que c'était sa grande tactique pour ce soir ?
Non, pas encore.
Il hocha la tête.
« C'est trop classe. »
— Et toi, tu viens d'où ? ajouta Samba, un peu en plaisantant.
— Euh… du couloir ? répondit Lino, surpris.
Tout le monde rit, et la glace fut cassée.
Un peu plus tard, pendant que les adultes discutaient cuisine et politique, Lino se faufila dans le couloir. Il sortit son carnet, écrivit « Bésub bess bu baax » avec des lettres énormes et dessina un petit soleil à côté.
Il se rendit compte qu'il avait déjà appris un nouveau « bonne année » sans même l'avoir prévu. Pas avec un site, pas avec une voix robotique, mais en écoutant quelqu'un.
Ça lui fit un drôle d'effet, comme si la phrase brillait un peu plus que les autres dans son carnet.
Chapitre 4 – Les langues qui rient
La soirée avançait. Dans la cuisine, ça parlait fort, ça riait, ça goûtait tout. Dans le salon, la playlist de Zoé passait du rap à la pop, et Mamie disait toutes les cinq minutes : « Monte un peu moins le son, j'ai l'impression d'être dans un tambour. »
À un moment, alors que tout le monde croquait dans quelque chose, Lino décida de tester sa tactique.
Il s'approcha de Tata Gloria, qui discutait avec la mère de Lino.
« Euh… Tata, » dit-il. « Comment on dit “bonne année” en italien… correctement ? »
Elle sourit, ravie.
« Oh ! “Buon anno!” » dit-elle en roulant un peu le “r” du “buon” comme si elle savourait un bonbon. « Répète, mon chéri. »
« Bwon anno ? »
Tout le monde éclata de rire.
« Pas “bwon”, “buon”, » corrigea-t-elle.
Lino recommença, perfectionniste.
« Buon anno. »
« Parfait ! » s'exclama Tata Gloria. « Tu as l'accent d'un vrai Romain ! »
Lino n'en croyait pas un mot, mais ça le fit sourire.
Un peu plus tard, il guetta le moment où Madame Kowalska posa son plat vide sur la table.
« C'était super bon, Madame Kowalska, » dit-il. « Et… euh… comment on dit “bonne année” en polonais ? »
Les yeux de la voisine s'illuminèrent.
« Oh ! Tu veux apprendre ? »
« Oui, mais j'avoue, j'ai essayé tout à l'heure, et ma langue a failli démissionner. »
Elle rit doucement.
« On dit “Szczęśliwego nowego roku”. »
Elle le prononça lentement, en découpant les sons. Lino répéta, presque correctement.
« Tu vois, c'est comme une petite danse de la langue, » expliqua-t-elle. « Faut la laisser bouger. »
Il essaya encore, et encore, jusqu'à ce qu'elle hoche la tête.
« Très bien ! Tu sais, quand j'étais petite, je trouvais le français impossible. Maintenant, je l'aime beaucoup. Alors, merci d'essayer le polonais. »
Lino sentit une chaleur monter dans sa poitrine. Il griffonna la phrase sur un post-it, mais cette fois, ce n'était pas juste des lettres. Il entendait encore la voix douce de Madame Kowalska, sa façon de dire « petite danse de la langue ».
Plus tard, il retrouva Monsieur Chen près du balcon.
« Vous distribuez les enveloppes rouges à la nouvelle année chinoise ? » demanda Lino, curieux.
« Normalement oui, » répondit Monsieur Chen. « Mais là, j'avais envie d'en donner quelques-unes dès ce soir. La nouvelle année chinoise viendra plus tard, mais on peut souhaiter du bonheur quand on veut, non ? »
Il mit une petite enveloppe dans la main de Lino.
« Pour toi. Et pour te remercier de toujours dire bonjour dans l'escalier. Chez nous, on dit “Xīnnián kuàilè” pour “bonne année”. »
« Shin… nian… kwaï… le ? »
Monsieur Chen rit.
« Pas mal ! “Xīnnián kuàilè”, » répéta-t-il doucement.
« Xīnnián kuàilè, » tenta Lino encore, en articulant comme s'il attrapait des bulles de savon.
« Excellent, » valida Monsieur Chen. « Tu es doué pour écouter. »
La phrase resta suspendue dans l'air.
Doué pour écouter.
Lino n'avait jamais pensé ça de lui-même. Il se voyait plutôt comme un roi des plans, un stratège des bêtises. Mais ce soir, il découvrait autre chose. Il découvrait qu'écouter les langues, c'était un peu écouter les gens aussi.
Chaque personne avait une façon unique de dire « bonne année », et derrière les sons, il y avait des souvenirs, des pays, des familes entières.
Le merveilleux ne venait pas de la magie, finalement. Il venait de ces mots partagés, de ces yeux qui pétillaient quand on leur demandait : « Et toi, comment tu dis ? »
Chapitre 5 – Minuit moins cinq
Vers 23 h 55, la tension monta d'un coup. On baissa un peu la musique, on alluma la télé pour voir le compte à rebours géant sur la place publique, on remplit les verres de jus ou de soda, on vérifia les bouchons des bouteilles de pétillant.
« On éteint la lumière à minuit ? » proposa Enzo.
« Hors de question, » répondit la mère de Lino. « Je veux voir vos têtes quand vous ferez semblant de ne pas vieillir. »
Zoé s'installa près de la fenêtre, son téléphone à la main, prête à filmer. Mamie était debout, appuyée sur le dossier du fauteuil, les yeux brillants.
Lino sentit son cœur battre plus vite.
Dans sa poche, son carnet bleu semblait peser dix kilos. Il l'ouvrit discrètement. Les mots sautèrent à ses yeux comme des feux follets.
Bonne année
Feliz año nuevo
Happy new year
Buon anno
Szczęśliwego nowego roku
Xīnnián kuàilè
Bésub bess bu baax
Et deux-trois autres qu'il avait glanés au fil de la soirée : « S novym godom » que lui avait appris un vieux voisin russe croisé sur le palier, « Frohes neues Jahr » entendu dans une chanson allemande de Zoé.
« Tu révises encore ? » chuchota Mila en se glissant à côté de lui.
« J'ai peur d'en oublier. J'ai peur de tout mélanger. »
« Au pire, » murmura-t-elle, « tu rigoleras, tu recommenceras. On est entre nous. Le but, ce n'est pas d'être parfait. C'est de leur montrer que tu as pensé à eux. Ça, tu l'as déjà réussi. »
Il inspira doucement.
Elle avait raison. C'était ça, finalement, sa nouvelle tactique : pas être le meilleur, mais être sincère.
La voix du présentateur à la télé se fit plus forte.
« Dix… neuf… huit… »
Toute la pièce se rassembla autour de l'écran. On se tenait par les épaules, par la main, ou par la manche du pull.
Lino se plaça au milieu du salon, juste assez près de tout le monde pour être entendu, mais pas trop au centre pour ne pas mourir de honte.
« Sept… six… cinq… »
Il sentit une main dans la sienne. C'était celle de Samba, le voisin, qui lui serra les doigts doucement, comme pour lui dire : « On est ensemble. »
« Quatre… trois… deux… un… »
Les cris explosèrent en même temps que le feu d'artifice sur l'écran.
« BONNE ANNÉE ! »
Les bouchons sautèrent, les flûtes en plastique tintèrent, les gens s'embrassèrent, se serrèrent, se cognèrent un peu.
Lino se jeta dans la mêlée avec un courage nouveau.
Chapitre 6 – Une paix toute douce
Il commença par Mamie.
« Bonne année, Mamie ! »
Elle l'embrassa sur les deux joues.
« Bonne année, mon Lino. Qu'elle soit douce comme un gâteau au chocolat. »
Puis il se tourna vers Tata Gloria.
« Buon anno ! » lança-t-il fièrement.
Elle leva les mains au ciel.
« Ma che bello ! » s'écria-t-elle. « Tu es prêt pour venir me voir en Italie ! »
Il passa à Madame Kowalska.
Il prit une grande inspiration, se souvenant de la « petite danse de la langue ».
« Szczęśliwego nowego roku ! »
Elle porta sa main à son cœur.
« Merci, Lino, » murmura-t-elle. « C'est… très beau. »
Même si sa prononciation n'était pas parfaite, il sentait que les mots avaient touché quelque chose d'invisible.
Avec Monsieur Chen, il s'essaya à nouveau au mandarin.
« Xīnnián kuàilè ! »
Monsieur Chen rit et lui tapota l'épaule.
« Xīnnián kuàilè, petit voisin. »
Enzo reçut un grand :
« ¡Feliz año nuevo, capitaine des pétards ! »
Ils éclatèrent de rire.
« C'est toi le général des langues, » répondit Enzo. « On fera exploser que des mots, promis. »
Pour Zoé, il prit un air faussement snob et dit :
« Happy new year, madame la DJ officielle. »
« Oh my God, » répondit-elle, moqueuse. « Tu fais des progrès, cousin. »
Puis vint le tour de Samba.
Là, Lino sentit son cœur ralentir un peu. Il se souvenait exactement du ton avec lequel le voisin l'avait dit plus tôt.
Il leva les yeux vers lui.
« Bésub bess bu baax, Samba. »
Le silence se fit un instant autour d'eux. Samba le regarda, surpris, puis sourit, mais d'un sourire différent. Un sourire plein de souvenirs, un peu mélancolique, un peu joyeux.
« Bésub bess bu baax, Lino, » répondit-il doucement.
À ce moment-là, quelque chose de très discret se posa sur la soirée. Un fil invisible reliait tous ces gens, toutes ces langues, toutes ces façons de dire la même chose : « Que l'année qui vient soit bonne. Qu'elle soit plus douce, plus légère, plus humaine. »
Lino sentit ses épaules se détendre. Il rangea son carnet. Il n'en avait plus besoin pour l'instant.
Sur le balcon, Enzo agita ses mini-pétards.
« On y va ? » demanda-t-il.
« Attendez, » dit Lino.
Il ouvrit la porte-fenêtre. Dehors, le ciel se remplissait de lumières colorées, de boums lointains, de fusées qui traçaient des lignes éphémères.
Le froid entra dans le salon comme une vague claire. Tout le monde frissonna un peu, mais personne ne referma.
« Écoutez, » dit Lino sans même s'en rendre compte.
Ils se turent.
On entendait les cris de joie des immeubles voisins, des « Bonne année ! » qui se répondaient d'un balcon à l'autre, quelques « Happy New Year ! », un « ¡Feliz año! » qui venait sûrement de l'appartement du bas, un « Buon anno ! » perdu dans la rue, un rire d'enfant, une chanson qu'on devinait africaine dans un appartement un peu plus loin.
Toutes ces langues se mêlaient. Elles ne se battaient pas. Elles ne se coupaient pas. Elles s'ajoutaient, comme des couches de lumière sur une même nuit.
Zoé abaissa son téléphone.
« C'est mieux sans enregistrer, » souffla-t-elle. « On dirait… je sais pas… un feu d'artifice de voix. »
Mila se tourna vers Lino.
« Tu vois ? Ta tactique, c'était surtout ça : nous faire écouter. »
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda Samba, Madame Kowalska, Monsieur Chen, sa famille, ses amis. Il pensa au Sénégal, à la Chine, à la Pologne, à l'Italie, à tous ces endroits qu'il ne connaissait pas mais qui, ce soir, semblaient un peu plus proches.
« Peut-être, » dit-il finalement. « Peut-être que la meilleure tactique, c'est juste de laisser de la place aux mots des autres. »
Enzo tira doucement sur sa manche.
« On les fait, ces pétards ? »
Lino sourit.
« Oui. Mais un par un. Et après, on écoute encore. D'accord ? »
Sur le balcon, les mini-pétards claquèrent dans la nuit, modestes et joyeux. Rien de dangereux, rien d'explosif. Juste de petits éclats de lumière qui disparaissaient tout de suite.
Dans le salon, Mamie s'était un peu assoupie, un sourire au coin des lèvres. La télé murmurait toujours des vœux, mais plus personne ne l'écoutait vraiment.
Lino referma doucement la porte-fenêtre. Le bruit du dehors devint plus lointain, comme un souffle.
Il se rassit sur le canapé, le carnet dans sa poche, chaud contre sa cuisse.
Autour de lui, on parlait moins fort. On riait encore, mais d'un rire plus doux, comme si la nuit avait baissé le volume.
Il se dit que, peut-être, c'était ça, la paix.
Pas un grand discours, pas un miracle.
Juste cette seconde où tout le monde se tait un peu pour écouter l'autre dire, dans sa langue, dans sa voix : « Bonne année. »
Et dans ce silence-là, discret et tendre, Lino se sentit, pour la première fois, vraiment chez lui dans cette nouvelle année.