Chapitre 1 : La liste au stylo bleu
Léna avait onze ans et un sens de l'organisation qui faisait rire son grand frère. Elle n'aimait pas les surprises… sauf celles qu'on prépare soi-même.
Le 31 décembre, pendant que la maison sentait la cannelle et les épluchures d'orange, elle s'installa à la table de la cuisine avec un cahier à carreaux. Elle sortit son stylo bleu « spécial décisions importantes » et écrivit en haut de la page :
« À essayer cette année ».
— Tu fais tes devoirs ? demanda Adam, la bouche pleine d'un biscuit.
— Non. Je fabrique mon futur, répondit Léna sans lever les yeux.
Elle traça une liste, avec des cases à cocher bien carrées :
1. Apprendre à faire des crêpes sans en coller au plafond.
2. Lire un livre plus gros que mon oreiller.
3. Dire “bonjour” au nouveau voisin au lieu de faire semblant de chercher mes clés.
4. Faire une bonne action sans le raconter.
5. Écrire une lettre à moi-même pour l'année prochaine.
Elle relut, satisfaite. C'était sérieux, mais pas ennuyeux. Ça ressemblait à une aventure qui tient dans une page.
Sa mère passa derrière elle avec un saladier.
— Ta liste est très… Léna, dit-elle, mi-amusée mi-tendre.
— C'est pour être responsable, déclara Léna. Comme ça, je ne laisse pas l'année me conduire. C'est moi qui conduis l'année.
Adam éclata de rire.
— Madame la conductrice, n'oublie pas ton clignotant quand tu vas vers les crêpes.
Léna lui tira la langue, mais elle sourit. Dehors, le ciel était déjà violet, et les fenêtres des voisins brillaient comme des aquariums lumineux. La soirée du Nouvel An commençait, avec ses rituels, ses “bonne année” en avance, et ce frisson particulier : celui d'être sur le seuil.
Chapitre 2 : La fête, version mission secrète
À dix-neuf heures, l'appartement se transforma en mini-fête. Le salon avait une guirlande qui clignotait comme si elle hésitait entre deux années, et une pile de gobelets en papier avec des étoiles. La télé était allumée sans vraiment être regardée : ce soir, tout le monde parlait plus fort que les présentateurs.
Léna avait posé son cahier près du canapé, comme un plan de bataille.
— Tu vas cocher des cases pendant qu'on danse ? se moqua Adam.
— Je vais observer, corrigea Léna. Une bonne liste, ça se respecte.
Sa grand-mère arriva avec une boîte en métal cabossée.
— Des sablés au beurre. Et attention, ils sont plus fragiles que ton oncle quand on lui dit qu'il a perdu au scrabble.
Tout le monde rit. La fête avait ce goût-là : du sucre, des petites piques gentilles, et des voix qui se superposent.
Vers vingt et une heures, Léna décida que le moment était idéal pour cocher quelque chose. Elle attrapa un tablier, posa un bol, et annonça :
— Je fais des crêpes. Sans plafond.
Sa mère cligna des yeux.
— Maintenant ?
— Maintenant. Comme ça, si je rate, on aura le temps d'oublier avant minuit.
Adam leva les mains en l'air.
— Je me mets à l'abri.
La première crêpe fut… courageuse. Elle se plia sur elle-même comme une couverture mal faite. La deuxième atterrit dans la poêle avec la dignité d'un pancake. La troisième, enfin, glissa, dorée, ronde, presque fière.
— Oh ! fit la grand-mère. Celle-là, elle pourrait passer à la télé.
— Je note : “Pas de plafond, victoire”, murmura Léna.
Elle eut un petit bonheur silencieux : réussir, c'était agréable, mais cocher la case, c'était comme fermer une porte derrière soi en sachant qu'elle ne claquera pas.
Chapitre 3 : Le voisin et la porte qui chante
Vers vingt-trois heures, la musique baissa un peu. On entendait dans l'immeuble des pas pressés, des ascenseurs qui soupiraient, des rires qui remontaient l'escalier.
Léna regarda sa liste. La case numéro 3 la fixait, insolente : dire bonjour au nouveau voisin.
— Je peux descendre jeter les bouteilles en verre ? demanda-t-elle, très raisonnable.
Sa mère la regarda avec suspicion.
— Tu veux surtout fuir la danse de ton père, non ?
— Non, dit Léna avec aplomb. Je veux… participer à la vie de l'immeuble.
Adam s'étouffa.
— Elle parle comme une brochure.
Léna prit le sac de verre. Dans le couloir, l'air était plus frais, et le néon au plafond bourdonnait comme une mouche fatiguée. Elle descendit au local à poubelles, posa le sac avec précaution—responsable, on a dit—et remonta.
Et là, au deuxième étage, la porte du nouvel appartement s'ouvrit.
Le voisin était un monsieur pas très grand, avec une écharpe rouge et un carton dans les bras. Le carton avait écrit “FRAGILE” en gros, mais il avait l'air de porter un troupeau de chatons.
Léna sentit son ventre faire un petit salto. Elle pensa à ses anciennes habitudes : regarder ses chaussures, faire semblant d'être pressée, disparaître. Mais son cahier était en haut, et sa case l'attendait comme un phare.
Elle inspira.
— Bonjour, dit-elle, la voix un peu plus aiguë que d'habitude. Bonne soirée… euh… bientôt bonne année.
Le voisin sourit, soulagé, comme si elle venait de lui offrir une chaise invisible.
— Bonjour ! Merci. Moi, c'est Monsieur Borel. Je… je viens d'arriver, et je crois que je me suis trompé de carton. Celui-ci fait “clac clac” quand je marche. Pas très pratique.
Léna écouta. “Clac clac” ? On aurait dit une chanson.
— Vous voulez que je tienne la porte ? proposa-t-elle.
— Oh, volontiers. Et tu t'appelles… ?
— Léna.
Elle tint la porte. Le carton passa. En le posant dans l'entrée, Monsieur Borel soupira.
— Je dois encore accrocher des rideaux, mais j'ai l'impression que les rideaux me regardent avec méfiance.
Léna rit.
— Les rideaux, c'est comme les chats. Il faut leur parler doucement.
— Alors je vais leur dire : “S'il vous plaît, ne tombez pas sur moi avant minuit.”
Ils échangèrent un dernier sourire.
— Bonne année, Léna. Enfin, dans… cinquante minutes.
Léna remonta chez elle, le cœur léger. Elle n'avait pas juste coché une case : elle avait ouvert une petite fenêtre entre deux vies.
Chapitre 4 : La lettre qui sent la mandarine
À vingt-trois heures trente, la table du salon était couverte de choses à grignoter : des chips, des raisins, des sablés, des mandarines, et une salade de fruits qui avait l'air de porter un chapeau de menthe.
Léna sortit son cahier.
— Je vais écrire ma lettre, annonça-t-elle.
— Une lettre à qui ? demanda son père, en essayant discrètement de faire tourner un chapeau de fête sur son doigt.
— À moi. Pour l'année prochaine.
La grand-mère hocha la tête.
— C'est une bonne idée. Moi, à ton âge, j'écrivais des lettres à mon chat. Il ne répondait pas, mais au moins il ne critiquait pas mon orthographe.
Léna prit une feuille propre. Elle s'éloigna un peu, s'assit sur le tapis, près du radiateur qui faisait “tic… tic…” comme une horloge. Elle posa une mandarine à côté d'elle, parce que l'odeur la calmait.
Elle écrivit :
« Salut Léna du futur,
Si tu lis ça, c'est que tu as traversé une année entière. Bravo.
J'espère que tu as gardé ton humour et que tu n'as pas oublié de dire merci.
J'aimerais que tu te rappelles de ce soir : la maison qui brille, les rires, les crêpes qui n'ont pas volé.
Essaie d'être courageuse quand tu as envie de te cacher.
Et surtout : n'oublie pas de cocher tes cases, mais n'oublie pas non plus d'en inventer.
PS : Si Adam t'embête encore, c'est qu'il t'aime. »
Elle plia la lettre soigneusement, comme un secret. Sa mère lui donna une enveloppe.
— On la mettra dans la boîte “souvenirs”, dit-elle. Et on la rouvrira le 31 décembre prochain.
Léna sentit une chaleur dans la poitrine. Ce n'était pas magique comme un sortilège, mais c'était un genre de magie quand même : celle qui fait tenir le temps entre deux plis de papier.
Chapitre 5 : Minuit, les douze coups et la petite merveille
À vingt-trois heures cinquante-cinq, tout le monde se rapprocha de la fenêtre. Dehors, la ville ressemblait à un grand plateau de jeu, avec des lumières qui clignotaient au hasard. On entendait déjà quelques pétards isolés, comme des pop-corn impatients.
— Compte bien, Léna, dit son père. Tu es la spécialiste des choses sérieuses.
Léna acquiesça. Elle se sentait investie d'une mission officielle : ne pas rater le passage.
La télé montrait une foule quelque part, des confettis prêts à tomber. Dans le salon, Adam tenait une coupe de jus de pomme comme si c'était du champagne. La grand-mère ajustait son serre-tête étoilé.
— Dix… neuf… huit… lança la télé.
Tout le monde suivit.
— Trois… deux… un…
Minuit.
Les voix explosèrent en même temps.
— Bonne année !
On s'embrassa, on se serra, on riait trop fort. Léna eut droit à une étreinte de sa mère qui sentait le parfum et la vanille, et à un câlin un peu maladroit d'Adam, qui fit semblant de l'étouffer.
— Je t'écrase pour commencer l'année, chuchota-t-il.
— Commence par respirer toi-même, répliqua Léna, mais elle riait.
Dehors, des feux d'artifice s'ouvrirent comme des fleurs géantes. Rouge. Or. Vert. Les couleurs se reflétaient sur les vitres, et pendant un instant, le salon semblait flotter dans un aquarium de lumière.
Et c'est là que quelque chose de minuscule arriva.
Un petit bruit, presque timide : “ting”.
Léna tourna la tête. Près de la fenêtre, la guirlande clignotante s'était arrêtée sur une seule couleur : un bleu profond, tranquille, comme un bout de nuit tombé sur un fil.
Au même moment, son cahier, posé sur la table basse, s'ouvrit tout seul à la page de la liste. Juste un peu, comme si un courant d'air avait des doigts.
— Vous avez vu ? souffla Léna.
— Vu quoi ? demanda sa mère, qui essayait de faire tenir un confetti sur le nez d'Adam.
Léna approcha. Le stylo bleu, pourtant fermé, roulait lentement, tout seul, jusqu'à la première case… puis la seconde… puis la troisième… comme s'il visitait ses promesses.
Elle cligna des yeux. Elle sentit la même sensation que quand on croit voir une étoile filante : est-ce que c'était vrai ou est-ce que c'était son imagination qui faisait des claquettes ?
Le stylo s'arrêta net, pile sur la case numéro 4 : « Faire une bonne action sans le raconter. »
Léna resta immobile. Le salon continuait de vivre autour d'elle, chaud et bruyant. Mais elle, dans sa tête, entendit comme un chuchotement : et si tu essayais maintenant ?
Elle referma doucement le cahier. La guirlande reprit son clignotement habituel, comme si elle n'avait rien fait d'étrange.
Léna ne dit rien. Pas parce qu'elle avait peur, mais parce que… la case parlait d'elle-même.
Chapitre 6 : Le dernier check
Le lendemain matin, l'appartement était plus calme. On entendait le chauffage et, de temps en temps, un “crac” discret du parquet. Dans la cuisine, le calendrier avait changé de page : janvier, tout neuf, avec une photo de montagne qui donnait envie de mettre un bonnet.
Léna se leva avant les autres. Elle aimait ce moment du 1er janvier : la lumière pâle, le monde un peu plus lent, comme s'il bâillait.
Elle prit son cahier et s'assit à la table. Devant elle, sa liste attendait.
Elle pensa à la case numéro 4. Faire une bonne action sans le raconter. C'était la plus compliquée, parce que raconter, c'est tentant. Ça gratte la langue.
Léna enfila un pull, prit une petite enveloppe dans un tiroir, et glissa dedans un dessin : une fenêtre avec des rideaux, et un bonhomme bâton qui souriait. Elle ajouta un mot court :
« Pour que vos rideaux vous aiment plus vite. Bonne année ! — Léna »
Elle sortit sur la pointe des pieds, descendit un étage, et glissa l'enveloppe sous la porte de Monsieur Borel. Elle entendit un léger “clac” à l'intérieur, comme si quelque chose se posait. Peut-être le carton fragile. Peut-être autre chose.
Elle remonta, le cœur tranquille, sans public, sans applaudissements. Juste elle et le couloir qui sentait le savon.
De retour à la cuisine, elle prit son stylo bleu. Elle cocha la case numéro 4. Un simple trait, mais il fit un bruit dans sa tête : celui d'une porte qui s'ouvre.
Elle relut la liste. Crêpes : fait. Livre plus gros que l'oreiller : à venir. Bonjour au voisin : fait. Bonne action discrète : fait. Lettre à moi-même : faite et rangée.
Adam entra, les cheveux en bataille.
— Tu complotes encore avec ton futur ?
— Non, dit Léna en refermant le cahier. Je commence.
Sa mère arriva, un mug à la main.
— Qu'est-ce que tu fais, ma responsable préférée ?
Léna hésita une seconde. Elle pensa à la case cochée, à l'enveloppe sous la porte. Elle sourit.
— Un dernier check, répondit-elle simplement.
Et, dehors, le jour de janvier s'étira comme une page blanche qui n'attendait plus qu'on écrive dessus.