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Histoire de cirque 11 à 12 ans Lecture 48 min.

Tambourin et le silence qui fait boum

Tambourin, un jeune artiste du Cirque Mirifique, rêve de créer son propre numéro en apprenant à écouter les autres et à tisser des liens entre les performances. À travers des essais comiques et des rencontres avec des personnages fantastiques, il découvre que la magie du spectacle réside dans l'harmonie et l'amitié.

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Tambourin, un jeune garçon aux cheveux bouclés et à la peau dorée, se tient au centre d'une piste de cirque, les yeux pétillants d'excitation et un large sourire. Il porte un costume coloré avec des cercles brillants et tient deux bâtonnets scintillants, prêt à faire son numéro. À proximité, Zélie, la trapéziste, est suspendue dans les airs, vêtue d'un justaucorps bleu nuit parsemé d'étoiles, prête à exécuter un saut gracieux. Le chapiteau du Cirque Mirifique, avec ses grandes tentes rouges et dorées, est décoré de guirlandes lumineuses. La sciure recouvre le sol, et des ballons colorés flottent autour, créant une atmosphère festive. Tambourin se prépare à donner le signal pour le numéro, tandis que le public retient son souffle, impatient de découvrir la magie du cirque. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Sciure, confettis et rêves qui font boum

Le matin se levait sur le Cirque Mirifique, et la lumière, toute dorée, glissait entre les tentures rouges comme un chat gourmand se faufile entre deux chaises. La piste était encore calme, couverte de sciure claire, et l'air sentait le sucre brûlé, la corde chauffée et la peinture fraîche des panneaux. Au loin, des pigeons se disputaient un grain de maïs, mais ici, dans le grand chapiteau, on n'entendait que le frottement feutré des balais, les bâillements des lions (qui tentaient d'avoir l'air dangereux malgré leurs moustaches ébouriffées) et un petit rythme timide, régulier, presque un cœur qui se réveille.

Ce petit rythme, c'était celui de Tambourin.

Tambourin était jeune, vraiment jeune. On disait de lui au cirque qu'il était « un enfant du Mirifique ». Il avait une peau lisse et tendue qui vibrait au moindre frisson, des cercles luisants comme la lune en plein, et deux bâtonnets qu'il tenait avec une fierté comique — trop grands pour lui, un peu lourds, mais tellement brillants qu'on aurait juré qu'ils chantaient. Tambourin vivait dans la roulotte des musiciens, entre un accordéon grincheux et une trompette susceptible qui n'aimait pas qu'on la confonde avec sa cousine la corne. Il dormait roulé dans un foulard à paillettes, avec une casquette à pompon pour lui tenir chaud. Et chaque matin, en se réveillant, il se disait la même chose:

« Un jour, je ferai mon numéro sur la piste. Au centre. Avec le projecteur qui fait des étoiles dans mes cercles. Et tout le monde me regardera et dira: “Oh!” et “Boum!” et “Reboum!” »

La voix de Monsieur Loyal, le maître de piste à moustache cirée, roulait alors comme un tambour de tonnerre: « Mesdames et messieurs, voici le plus jeune artiste du Mirifique! » Et dans la tête de Tambourin, les applaudissements explosaient comme du maïs dans une poêle bien chaude.

Pour l'instant, cependant, aucun « Mesdames et messieurs » ne sonnait pour lui. Il devait se contenter d'accompagner, tapoter doucement pendant les répétitions, et donner des signaux lorsque Zélie la trapéziste s'élançait dans le vide. Zélie portait un justaucorps bleu nuit constellé de petites étoiles. Elle sentait toujours la fleur d'oranger et le courage. Elle disait en riant: « Tambourin, mon champion, si tu tapes trop fort, je vais voler jusqu'aux nuages! Reste sage et compte bien. »

— Un, deux, trois… souffle, un, deux, trois… rit Zélie, se balançant.

Tambourin comptait. Il aimait compter. Mais il aimait encore plus inventer des rythmes drôles, des roulements qui donnaient envie de sauter sur place, de grimper aux rideaux ou d'avaler de grands éclats de rire. Sauf que Maestro Bouton, le chef d'orchestre, un petit homme au veston à queues de pie, fronçait les sourcils et tapotait l'air avec sa baguette.

— Pas de fantaisie pendant l'exercice, jeune prodige! s'agaçait-il. Du sérieux, du solide, du tac-tac régulier. La fantaisie, on la servira plus tard, avec la barbe à papa.

Tambourin se mordait la langue. C'était difficile, de ne pas faire le rigolo quand on avait des bâtonnets dans les mains et une peau qui chatouillait chaque fois que quelqu'un prononçait « tac-tac ». Il rêvait d'un numéro à lui, un numéro qui ferait rire, qui ferait danser, qui ferait oublier aux gens que dans la vie, parfois, les pieds glissent et le cœur fait des grumeaux.

À l'autre bout de la piste, les clowns, Gaston et Lolo, répétaient un sketch avec des tartes à la crème. Lolo, minuscule avec une fleur à eau sur son chapeau, pointait ses chaussures trop grandes vers le ciel.

— Je te préviens, Gaston, si tu m'éclabousses, je te chatouille les oreilles avec un spaghetti!

— Ah oui? miaula Gaston, gigantesque, moustachu, portant un pantalon à carreaux qui aurait pu servir de tente à un village. On verra bien qui aura la crème… sur la trombine!

Sploutch! La tarte partit, fit une pirouette et atterrit… sur Églantine, l'éléphante.

Églantine cligna des yeux. Elle huma l'odeur de vanille. Puis, avec une gravité comique, elle se lécha la trompe. C'était difficile à expliquer, mais on sentait bien qu'une tarte sur la trompe, ce n'était pas prévu dans le programme du matin.

— Pfffrrrr! fit Églantine, réalisant qu'elle adorait la vanille.

Gaston et Lolo se figèrent, horrifiés. Puis Lolo éclata de rire en glissant sur sa propre chaussure.

Tambourin tapota une petite cadence de comédie, priiing, boum, tac-tac-boum, et tout le monde se détendit. Même Maestro Bouton esquissa un sourire.

— Vous voyez? souffla Tambourin à Zélie. La musique, ça sauve des tartes.

Zélie fit la moue d'un air sérieux, avant de lui voler un clin d'œil.

— Des tartes, et parfois des trapézistes.

Ce soir-là, quand les répétitions furent terminées et que le chapiteau se vida, Tambourin se glissa hors de la roulotte. Il aimait l'odeur du soir qui s'installait, l'odeur du cirque qui ressemble un peu aux histoires: caramel, paille, sueur d'effort et une pincée de mystère. Il roula jusqu'au centre de la piste, sous la grande coupole où les guirlandes de drapeaux dormaient, et il se planta au milieu du rond de sciure, imaginant les projecteurs et le brouhaha.

— Un jour, ce sera moi, murmura-t-il. Un jour, j'aurai ma chance.

On aurait dit que la piste, avec ses milliers de pas, chuchotait en réponse: « Peut-être… si tu sais écouter. »

Chapitre 2 — Les essais fous, la crème et le fil

Le lendemain, Tambourin décida que rêver, c'était bien, mais agir, c'était mieux. Il se présenta, tout rond, tout décidé, auprès de Monsieur Loyal, qui ajustait ses gants blancs devant un miroir plus grand qu'une roulotte. Les moustaches de Monsieur Loyal dessinaient des boucles parfaites, des spirales de caramel.

— Monsieur Loyal! lança Tambourin en se redressant de toute sa hauteur (qui n'était pas très haute, mais la volonté y était). Je veux participer. Je veux un numéro à moi. Pas un petit bout, pas un signal, non, un vrai, avec des fanfares et des confettis et peut-être même un lapin.

Monsieur Loyal ne fut pas surpris. Au Cirque Mirifique, les rêves se disaient à voix haute et se promenaient comme des perroquets. Il se pencha vers Tambourin, prit un air sérieux, puis parla doucement.

— Un numéro à toi, jeune champion? C'est exigeant. Il faut apprendre, il faut rater, il faut recommencer, et parfois se couvrir de crème pâtissière.

— Je suis prêt! déclara Tambourin, gonflant ses cercles comme on gonfle la poitrine.

— Très bien. Essaie plusieurs choses. C'est en essayant qu'on trouve… son rythme, dirons-nous.

Tambourin file dans les coulisses, la joie au ventre. Il trouva d'abord les jongleurs, deux jumeaux aux yeux pétillants, Nora et Noé, qui faisaient voler des massues comme si c'étaient des étoiles filantes.

— On peut essayer avec toi? demanda Tambourin, ses bâtonnets tremblant d'impatience. Je pourrais… euh… jongler?

Nora et Noé échangèrent un sourire en coin.

— Les massues sont lourdes, prévint Nora.

— Et elles ont tendance à bouder si on les laisse tomber, ajouta Noé très sérieusement.

— Moi? Laisser tomber? fit Tambourin, bravache.

Cinq secondes plus tard, il avait trois massues sur la peau, deux sur la tête (il n'avait pas vraiment de tête, mais il avait une idée précise d'où elle devait se trouver), et il tournait en rond en criant: « Je gère! Je gère! »

— Attention, côté gauche! hurla Nora, en voyant une massue filer tout droit vers un panier à pop-corn.

Le pop-corn s'envola comme une pluie de papillons. Un lama en profita pour étirer la langue et attraper une poignée au vol.

— Bon, conclut Noé, imperturbable, peut-être que jongler n'est pas ta première vocation.

— Ou pas avec des massues, haleta Tambourin, étourdi.

Il se secoua comme on se réveille d'une sieste. À peine avait-il repris son souffle qu'il croisa Zélie qui s'échauffait près du grand fil tendu. Elle était pieds nus, légère comme un rayon. Le fil vibrait doucement, confiant, calme comme un lac le matin.

— Je pourrais… tenter le fil? proposa Tambourin, un peu pâle mais décidé.

Zélie le regarda, étonnée, puis éclata de rire, non pas méchamment, mais avec cette bonté qui chatouille.

— Tu es courageux. Viens, je te tiens.

Tambourin monta sur le fil. Il sentit la tension sous lui, la sensation étrange d'être porté par une ligne invisible. Il fit un pas — plutôt un roulement. Puis un autre. Et encore un… Ce fut le quatrième qui posa problème. Parce que Gaston passa une tête sous le fil en criant: « Personne n'a vu ma tarte? », que Lolo, poursuivi par Églantine, glissa sur un grain de maïs, et que le lama, curieux, souffla un « brrr » humide contre la peau de Tambourin au moment exact où il tentait de rester concentré.

Résultat: Tambourin fit un spin — un magnifique spin, pour être honnête — puis bascula dans les bras d'un coussin de paille prévu pour les chutes. Il rebondit, fit boum, puis pouf, puis un petit « clonc » poli.

Zélie se pencha, inquiète.

— Ça va?

— Ça boum, murmura Tambourin, un peu sonné. Je crois que je vais essayer… une discipline moins… aérienne.

Il décida ensuite de passer voir Tonton Nino, le dresseur aux yeux rieurs qui parlait aux chiens comme à des enfants et aux enfants comme à des rois. Tonton Nino lui proposa de participer à un petit numéro avec Méduse, une chèvre aux cornes en spirale et à l'haleine de foin.

— Tu resteras à côté d'elle et tu marqueras les temps: hop, hop, hop. Simple, hein?

— Hop! dit Tambourin, plein d'entrain.

Méduse regarda Tambourin, secoua la tête, puis décida que hop voulait dire « je saute par-dessus lui ». Elle s'élança, et d'un bond gracieux et légèrement paniqué, elle passa par-dessus Tambourin, accrochant au passage un de ses bâtonnets. Les deux prirent la fuite à l'unisson: le bâtonnet, secoué par l'élan, et Méduse, contente d'avoir réussi un truc brillant, partirent en ligne droite jusque dans le bac de confettis, qu'ils renversèrent. Une tempête de papiers colorés s'abattit sur la piste. On se serait cru au Nouvel An, mais en juin.

— Coucou! dit Méduse, la tête coiffée de rose et de bleu.

— Je… crois… que… j'ai… confetti, souffla Tambourin, enfoui jusqu'au cou dans un arc-en-ciel de papiers.

Tonton Nino le dégagea en riant.

— Au Mirifique, on ne manque jamais de couleurs, au moins!

Tambourin essaya encore avec Maï, la contorsionniste. Il tenta de se plier, de se tordre, d'imaginer qu'il pouvait entrer dans une boîte plus petite que lui. Maï lui expliqua que la souplesse, c'était aussi dans la tête. Tambourin essaya de croire qu'il était un ruban. Il fit un bruit étrange, mi « ouille », mi « gniiiii ».

— Ne te fais pas mal! s'inquiéta Maï.

— Non, non, je… j'apprends ce que je ne suis pas, répondit Tambourin en souriant malgré tout.

Et ce n'était pas fini. Il voulut aider les magiciens — « tu vas tenir un foulard, c'est tout » — et se retrouva avec un lapin endormi sur la peau. Il voulut aider les équilibriste sur monocycle — « reste bien comme repère, on va tourner autour de toi » — et il fut pris d'un vertige à force de rondes. Il tenta même d'être assistanat auprès de la cracheuse de feu. On arrêta tout net quand un courant d'air faillit transformer son pompon en bougie d'anniversaire.

— D'accord, d'accord, souffla Maestro Bouton, en lui tendant un verre d'eau. Peut-être que ton numéro n'est pas un numéro d'emprunt. Peut-être que ton numéro, c'est… toi. Il faut trouver ce que tu fais mieux que tout le monde.

— Je sais faire boum, répondit Tambourin, un peu dépité. Mais tout le monde sait faire boum.

— Oui, mais pas au bon moment, répliqua Maestro Bouton. Faire boum au bon moment, c'est déjà de l'art.

Tambourin garda ces mots dans un coin de sa peau. Le soleil tombait lentement derrière les roulottes. On entendait au loin un train qui filait, un vieux train, grinçant, un peu nostalgique. Personne ne remarqua que le train s'était arrêté pas très loin du terrain du cirque. Personne, sauf une ombre qui se glissa, silencieuse, au bord du chapiteau.

Chapitre 3 — L'étrange voyageur aux chaussures silencieuses

Le soir descendit, et avec lui, une fraîcheur qui faisait plisser la sciure comme une couverture qu'on remonte. Les guirlandes électriques clignotaient paresseusement, comme des lucioles qui jouent à pile ou face. Tambourin, un peu fatigué, s'apprêtait à rejoindre sa roulotte quand il entendit un bruit incroyable: aucun bruit.

Il y avait quelqu'un, tout près. Quelqu'un qui ne faisait pas de bruit en marchant. Au cirque, c'était rare. Même les chats du Mirifique faisaient tinter leurs clochettes, et les souris soupiraient quand elles pensaient à leur fromage.

Tambourin avança prudemment. Et il le vit.

Le personnage se tenait près d'un poteau, à moitié dans la lumière, à moitié dans l'ombre. Il portait un manteau long, violet sombre, presque noir, avec des reflets comme du ciel juste avant l'orage. Un chapeau au bord usé lui mangeait la moitié du visage. On apercevait pourtant des yeux d'un gris curieux, couleur de pluie qui hésite. Ses chaussures étaient d'un cuir si souple qu'elles n'avaient pas de son. Au bout d'une lacet, un petit grelot pendait, mais il ne sonnait pas. C'était comme s'il avait oublié comment.

— Bonsoir, dit doucement le personnage sans-qu'on-sait-d'où-il-sort. Je m'appelle… On m'appelle, disons, Monsieur Minuit.

— Vous êtes arrivé avec le train? osa Tambourin.

— Peut-être. Peut-être avec une valise d'histoires, ou avec un souffle de vent.

Sa voix était calme, un peu grave, une voix qui s'écoute comme on écoute un bruit familier qu'on aurait oublié, avant de se souvenir d'où il vient. Il posa près de lui un sac de toile aux coins râpés, d'où émergeaient la poignée d'un parapluie constellé de points, un livre à la couverture usée, et une tasse cabossée.

— Vous êtes… un artiste? demanda Tambourin.

Monsieur Minuit eut un sourire invisible.

— J'aime les numéros bien joués et les ratés bien rattrapés. J'aime les silences qui vibrent, et les petits bruits qui deviennent grands. J'aime quand un « tac » rencontre un « boum » et qu'ensemble, ils racontent quelque chose.

Tambourin sentit sa peau dresser l'oreille, si l'on peut dire.

— Moi, j'aimerais un numéro. Mais… tout ce que j'essaie devient une pâtisserie dans la figure.

— Cela arrive, fit Monsieur Minuit. Les gâteaux ont le sens de l'humour. Tu sais ce qui manque?

— L'équilibre? répondit Tambourin, se souvenant du fil.

— Non. L'écoute.

— L'écoute?

— Tu veux qu'on t'entende? Alors commence par écouter.

Tambourin tourna lentement. Le cirque, la nuit, avait une musique différente. On entendait Églantine qui ronflait très légèrement, sur un do grave. On entendait les clowns qui chuchotaient et qui, parfois, ne chuchotaient plus du tout quand ils se racontaient leurs gags préférés. On entendait le toit du chapiteau qui cliquetait, les drapeaux qui chantaient dans une langue de vent, la vieille moto de Nora et Noé qui soupirait dans son coin, et la voix de Maestro Bouton, au loin, qui fredonnait une marche.

— Tu entends? demanda Monsieur Minuit. Chaque chose a son rythme, son tempo. Ta peau sait le sentir. Tu peux l'assembler. Tu peux prendre la marche d'Églantine, les rires de Gaston, les pas de Zélie, et en faire quelque chose qui les rend… ensemble.

— Je pourrais… composer?

— Ou plutôt… tisser. Tisser des moments. Trouver le bon boum au bon instant, et la petite pause qui fait tout.

Monsieur Minuit sortit de sa poche une montre à gousset qui ne ressemblait à aucune autre. Les chiffres semblaient un peu dans le désordre, et l'aiguille trottait doucement, parfois en arrière, parfois en avant.

— Le temps n'est pas un chef sévère, dit le voyageur, presque pour lui-même. C'est un partenaire de jeu. Si tu l'écoutes, il te suivra.

— Vous avez fait des numéros, vous?

— J'ai… voyagé. J'ai applaudi. J'ai soufflé des conseils aux ombres. Et j'ai toujours, toujours aimé la façon dont ce monde frappe dans ses mains.

Monsieur Minuit s'accroupit — on aurait dit que les ombres l'aidaient à plier son manteau. Il prit la tasse cabossée dans son sac, la posa sur la sciure, et la fit tinter du bout du doigt. Cling. Un son clair, propre, étonnamment long. Puis il tendit à Tambourin un petit grelot, minuscule, accroché à un ruban.

— Il ne sonnera que si tu es parfaitement posé, dit-il. Il ne t'obéira pas si tu te dépêches. Essaie.

Tambourin ferma les yeux. Il inspira. Il pensa à Zélie sur son fil, aux pas d'Églantine, à la respiration des chiens, aux blagues de Lolo. Il bougea son bâtonnet comme on touche une bulle. Tint. Là, net, pur, le grelot offrit à la nuit un minuscule soleil.

— Tu vois? dit Monsieur Minuit, les yeux brillants. Tu peux aligner les étoiles. Il ne s'agit pas de faire plus. Il s'agit de tomber juste.

Tambourin eut le vertige d'une idée. Pas un vertige désagréable: plutôt un vertige comme celui qu'on a quand on comprend enfin une énigme.

— Je sais! s'exclama-t-il. Je vais… je vais rythmer les autres. Je vais faire des signaux drôles. Je vais… je ne sais pas encore, mais… Oh, je sens que ça frétille!

— Doucement, sourit Monsieur Minuit. Laisse l'idée grandir. Et reviens me dire… si ça boum.

Le lendemain, personne ne remarqua tout de suite le nouveau regard de Tambourin. Il avait la prudence tranquille de ceux qui savent que la bonne blague doit tomber au moment où tous retiennent leur souffle. Il commença par observer. Il suivit Zélie dans ses échauffements: quand elle posait le pied, c'était un tac-tic délicat; quand elle soufflait, un fff doux. Il accompagna Nora et Noé: leur jonglage était un tournoiement qui disait bou-bou-bou bim, bou-bou-bou bim. Il écouta Gaston et Lolo se chamailler: leurs mots volaient comme des balles en mousse, pank, pouf, oh!, puis… silence, un silence qui appelait la chute de la tarte.

Il rentra tout excité voir Maestro Bouton.

— Maestro! J'ai une idée! Et je crois que c'est de la bonne.

— Mange d'abord, répondit Maestro Bouton, réaliste, en lui tendant un croissant. Les idées ont besoin de beurre.

Tambourin mordit dans le croissant, se fit une moustache de miettes, et expliqua. Maestro Bouton l'écouta jusqu'au bout, les yeux plissés, puis tira sur ses bretelles.

— C'est risqué. Mais c'est brillant. On essaie dès ce soir.

Chapitre 4 — Quand la piste apprend à écouter

Ce soir-là, avant que le public n'entre, Tambourin réunit les autres sous le chapiteau. Les guirlandes étaient allumées pour eux seuls, c'était comme un ciel privé qui n'appartenait qu'au Mirifique. Monsieur Loyal observait, intrigué, les bras croisés. Églantine mâchonnait un bouquet de foin en faisant un bruit de papier froissé.

— Voilà mon idée, annonça Tambourin, la voix tremblante et joyeuse. On va faire un numéro où tout le monde joue… mais en s'écoutant. Chacun aura un motif. Et moi, je donnerai les signes. Pas des signes bâtons, non, des signes rigolos, des sons, des petits chocs. Quand vous entendez tel son, vous faites tel mouvement. Et si c'est un autre, vous improviserez, avec humour.

— Tu veux nous diriger? demanda Nora en faisant voler une massue par réflexe.

— Pas diriger, non, guider. Comme un ami qui tient la porte quand on a les bras chargés. D'accord?

Zélie hocha la tête, curieuse. Lolo et Gaston se mirent au garde-à-vous de travers, en lissant leurs cheveux… inexistants.

— Je suis partant, déclara Tonton Nino. Méduse aussi. Méduse?

La chèvre leva la tête, fromage mental en bouche.

Les répétitions commencèrent. Au début, ce fut un bazar délicieux.

— Quand tu fais “prriiiing”, tu veux dire quoi exactement? demanda Zélie.

“Prriiiing”, c'est pour que tu fasses un petit balancement supplémentaire, plus haut que prévu. Comme un clin d'œil, tu sais?

— Et “boum-pa-boum”? interrogea Gaston.

“Boum-pa-boum”, c'est pour toi: c'est la marche idiotissime, celle où tu fais semblant de ne pas trouver ta chaussure dans ta chaussure.

— Ah! Celle-là! Je l'adore. Ma chaussure se cache dans ma chaussure depuis trois ans.

Tambourin avait prévu un système: il avait accroché autour de ses cercles plusieurs petits accessoires sonores: une clochette, un morceau de bois qui faisait clac, un sifflet doux, un petit tambourin plus petit que lui, et même une cuillère en métal accrochée à un ruban. Il avait aussi collé des gommettes colorées sur le sol, comme une carte mystérieuse que seuls les initiés comprendraient. Quand il frappait un certain rythme, Nora savait qu'elle devait lancer les balles plus haut. Quand un sifflet discret piaillait, Lolo comprenait qu'il devait faire semblant de rater. Quand la clochette tintinnabulait, Églantine devait lever la patte. Et quand un “boum!” profond sonnait, Zélie savait qu'il fallait se laisser aller à un grand geste qui vole.

Ce fut laborieux et hilarant.

— Noé, tu confonds “clac” et “cloc”! criait Nora, essayant de rattraper une balle qui avait décidé de plonger dans la bouse.

— Ce n'est pas facile de différencier de si grandes subtilités, rétorquait Noé, pince-sans-rire.

— Méduse, non! “cling” ne veut pas dire “mange le ruban de Zélie”! gémissait Tonton Nino.

Zélie attrapait au vol son ruban, Lolo se coinçait la main dans sa mauvaise chaussure (la gauche qui ressemblait à un poisson), Gaston inventait des grimaces nouvelles, Églantine oubliait de lever la patte mais se souvenait de souffler des bulles avec sa trompe quand Tambourin faisait “prout-prout” du sifflet doux. Et Tambourin, au milieu, tapait, cliquetait, tintait, riait, rattrapait des fiascos avec un “boum” bien placé qui faisait rire tout le monde et transformait les erreurs en réussite.

Monsieur Loyal, d'abord sceptique, se surprit à sourire, puis à applaudir du bout des doigts.

— Il y a quelque chose, murmura-t-il.

Maestro Bouton, lui, prenait des notes sur un carnet. “Boumler rapide/ Zélie — oui/ Clang — trop fort pour Églantine/ Sifflet — éviter pendant que Lolo respire.” Il réglait les volumes, posait des questions pointues. Il finit par arroser tout le monde d'un jet de sa gourde quand il vit Norbert, le lapin de scène, tenter d'escalader Tambourin pour se coucher dessus comme s'il s'agissait d'un coussin chauffant.

— Non, Norbert! cria-t-il. On travaille!

— Norbert est attiré par le rythme, expliqua Nora, très sérieuse. Les lapins, ça a la musique facile.

Il fallut trois jours pour que le numéro commence à ressembler à quelque chose d'autre qu'à une catastrophe joyeuse. Trois jours durant lesquels Monsieur Minuit apparaissait parfois au fond du chapiteau, un peu flou, un peu souriant, et disparaissait dès qu'on voulait lui poser une question. Trois jours où les rires succédaient aux soupirs, où les mains tapaient sur des cuisses et où on s'excusait en se trompant de partenaire.

Un soir, après une répétition particulièrement casse-cou mais encourageante, Monsieur Minuit s'approcha de Tambourin. Il sortit de sa poche la petite montre aux aiguilles fantaisistes.

— C'est presque prêt, dit-il. Il te manque une chose.

— Laquelle? s'inquiéta Tambourin.

— Un silence. Un silence placé où il faut. Le silence juste avant l'explosion de rire, celui qui fait trembler les épaules.

Tambourin réfléchit. Le silence. Il connaissait le bruit des bâtons, celui de la tarte qui tombe, de l'éléphante qui soupire. Mais le silence?

La nuit suivante, il alla s'asseoir au milieu de la piste. Il ne bougea pas. Il laissa ses bâtonnets se reposer sur sa peau. Et il écouta. Très fort, il écouta. Le silence du chapiteau ne ressemblait pas à un vide. C'était un plein, un plein de promesses. On y entendait le désir des rires, l'attente des yeux, la respiration d'un public qui n'était pas encore là mais qui avait déjà déposé au-dessus des gradins une fine poussière de curiosité.

— Là, chuchota Tambourin pour lui-même. Là, entre “priiing” et “boum”. Là, je vais faire… rien.

Il sourit. Il n'avait jamais été aussi heureux de prévoir un rien.

Le lendemain, on répéta encore. Tambourin montra le moment de rien.

— Vous sentez? Après “priiing”, on ne bouge pas. On retient notre souffle. Juste un battement. Et ensuite, “BOUM!”. Pas un boum qui écrase, un boum qui libère.

Ils le firent. Et c'était presque magique. Le rire leur chatouilla la poitrine sans sortir: on le garda, on le garda, on le garda… Puis on l'offrit d'un coup, et on éclata tous ensemble. Ce fut si réussi que Méduse, émue, poussa un petit bêlement qui ressemblait à un applaudissement.

— C'est bon, dit Maestro Bouton, ému pour de vrai. C'est très bon.

Monsieur Loyal se racla la gorge. Sa voix, quand il voulait être solennel, rendait dignes même les éléphants.

— Je déclare que demain, au grand soir, le Cirque Mirifique présentera un nouveau numéro. Un numéro… tissé de temps et de fantaisie. Un numéro… guidé par un enfant du cirque qui a appris à écouter.

Tambourin sentit ses cercles se réchauffer d'un soleil intérieur. Il remercia Monsieur Loyal, remercia Maestro Bouton, remercia Zélie, Nora, Noé, Lolo, Gaston, Tonton Nino, Méduse, Églantine, Norbert. Il voulut aussi remercier le vent, à cause des drapeaux. Il chercha Monsieur Minuit. Mais le voyageur avait disparu. À sa place, on trouva, accroché à un clou, un papier.

“Le vrai spectacle, c'est quand on s'amuse à être soi-même. Si tu es perdu, fais sonner le grelot.”

Tambourin toucha le petit grelot dans sa poche. Il ne sonna pas. Ce silence-là le remplit d'une confiance douce.

Chapitre 5 — Le grand soir, le grand rien et le grand boum

Le soir arriva comme un gâteau au chocolat arrive au milieu d'un goûter: attendu, désiré, un peu sacré. Les gens affluaient, en manteaux chics et en vestes un peu trop petites, en bottes de pluie et en chaussures vernies. On sentait l'excitation, cette étincelle qui rend les yeux plus grands. Les guichets claquaient, les billets grésillaient, les enfants traînaient leurs parents, les grands-parents devenaient des enfants, et tout le monde sentait la barbe à papa et la promesse.

Dans les coulisses, c'était un ballet de panique et de calme. Lolo avait perdu sa chaussure (la vraie, pas celle du gag), Zélie avait trouvé un nœud dans son ruban, Maestro Bouton cherchait ses lunettes alors qu'elles étaient perchées sur sa tête, Églantine voulait absolument goûter le seau d'eau des chiens.

— Pas maintenant, Églantine! gémit Tonton Nino. Ou alors un petit sip, mais pas tout!

Tambourin, lui, était étrangement, étrangement tranquille. Il avait ses bâtonnets à portée de peau. Autour de lui, ses petits instruments étaient ordonnés: clochette, clac, sifflet doux, cuillère, mini tambourin. Les gommettes sur la piste brillaient sous les projecteurs. Il fit un signe à Nora et Noé, qui répondirent d'un clin d'œil en miroir. Zélie frotta ses mains, souffla, et lui adressa sa promesse: « Je te suis. » Gaston et Lolo, déjà en demi-maquillage, se tapèrent dans la main.

— Mesdames, mesdemoiselles, messieurs… cria la voix de Monsieur Loyal qui remplissait l'air comme un fleuve. Bienvenue au Cirque Mirifique!

Le spectacle commença. Les numéros s'enchaînèrent, joyeux et brillants. Les lions bâillèrent de façon impressionnante, Nora et Noé trompèrent l'ennui de trois massues et la gravité de cinq balles huilées. Lolo et Gaston firent pleurer de rire un bébé qui n'avait jamais vu une tarte voler. Zélie, au sommet de son fil, se laissait porter par l'air, avec cette confiance qui donne aux spectateurs l'impression qu'ils volent aussi. Il y eut des “oh”, des “ah”, et des “non mais!” heureux. Il y eut aussi des “non!” inquiets et des “oufff!” soulagés. Le cirque était en beauté.

Et vint le moment.

— Et maintenant, annonça Monsieur Loyal, nous avons le plaisir — que dis-je, l'extrême bonheur — de vous présenter une nouveauté. Un moment… d'horlogerie farfelue, de comédie chorégraphiée, de magie du temps. Place à… la Joyeuse Machine du Mirifique!

Ils avaient choisi ce nom parce que “La Joyeuse Machine du Mirifique” faisait sourire même les passants sérieux. Tambourin se plaça au centre. La piste vibra sous de minuscules pas: ceux de Norbert, qui décidait de s'installer dans les confettis à côté. Méduse secoua la tête, prête. Églantine fit un salut en pliant le genou. Zélie, en haut, se balançait lentement. Nora et Noé avaient leurs balles; Lolo avait une tarte. Gaston, deux. Maestro Bouton leva sa baguette et, deux secondes plus tard, réalisa que ce n'était pas lui qui menait.

Tambourin leva son bâtonnet. Il fit un “clac” discret. L'écho du clac se balada dans les gradins et revint comme un petit boomerang doux. Zélie posa un pied invisible entre deux nuages. Nora et Noé lancèrent deux balles en diagonale. Méduse marqua un “hop” du sabot. Églantine, subtile, leva la trompe. Gaston fit semblant de trébucher, Lolo leva la tarte d'un air outré.

Prriiiing. Zélie prit de l'élan. Boum-pa-boum. Gaston commença sa marche idiotissime. Cling. Églantine leva la patte. Pif, paf. Nora et Noé envoyèrent quatre balles plus haut. Sifflet doux. Lolo fit mine de rater sa prise. L'audience rit, mais pas encore tout à fait. On sentait que quelque chose se tissait. Le numéro avait l'air de se faire lui-même, comme une nappe qu'on tire sans renverser les verres.

Et soudain, la catastrophe. Mais une catastrophe polie, bien élevée, prête à s'excuser.

Norbert, attiré irrésistiblement par la douceur du centre de la piste, décida d'explorer les gommettes. L'une, jaune, lui plaisait particulièrement. Il s'avança en faisant des petits bonds d'oreilles, renifla, et se coucha. Juste là où Tambourin devait poser son bâtonnet pour déclencher le “prriiiing” extraordinaire qui disait “Zélie, fait la comète”.

Tambourin vit Norbert. Il vit la gommette jaune. Il vit l'instant. Il pensa: « Silence. » Il leva le bâtonnet — pas trop. Il fit un vide avec son geste, un vide doux. Un rien.

Le rien se répandit. Sur le fil, Zélie, au lieu de prendre de l'élan, se figea, sourit, cligna des yeux vers le public, et leva un doigt comme on lève un secret. Gaston, à l'autre bout de la piste, se trouva soudain dans l'attente, Lolo avec sa tarte en l'air, bouche ouverte. Nora et Noé suspendirent une balle chacun dans les mains, immobiles. Méduse bloqua même une rumination. Églantine cessa de respirer.

Le public retint son souffle.

Tambourin, calmement, abaissa son bâtonnet à côté de Norbert, dans le tissu de la piste, et fit, du bout du bois, un minuscule « tint ».

Le grelot de Monsieur Minuit, dans la poche de Tambourin, se mit à vibrer comme s'il avait compris. Zélie prit son élan, pivota, et fit la comète: un mouvement si beau, si drôle dans sa façon d'être légèrement exagéré, que des rires fusèrent comme des fleurs.

Boum! Tambourin envoya un grand boum rond, délicieux, un boum-praliné. Gaston rata sa marche d'une façon spectaculaire et parfaitement fausse, glissa, voulut s'accrocher à Lolo, et se prit la tarte. Sploutch! La crème vola en gerbes, retomba dans le chapeau d'un monsieur chauve au premier rang, qui éclata de rire à s'en faire mal au ventre. Nora et Noé firent s'embrasser deux balles en plein ciel, et elles redescendirent sur leur nez à eux, le nez qu'ils avaient décoré d'un point rouge discret pour l'occasion. Méduse fit un petit cabriole, Églantine fit une révérence, et Norbert bâilla de satisfaction.

Tout vibrait. Les sons, les gestes, les gags. Tambourin, au centre, ne menait pas en chef. Il invitait, il lançait, il rattrapait. Il jouait comme on joue avec des amis: attentif, généreux, joyeux. Il y eut un moment suspendu où Lolo fit semblant d'envoyer la tarte vers la zone des officiels; le maire du village se tût, un sourcil levé; Lolo détendit son bras non pas vers lui, mais vers un garçon aux cheveux en brosse, qui attrapa la tarte avec les yeux et avec la bouche ouverte, mimant la peur. Puis Lolo retourna la tarte dans sa propre joue. La salle hurla de rire.

Et, malgré tout, la catastrophe polie n'avait pas dit son dernier mot. Car au moment de la séquence finale, quelqu'un attacha sans le vouloir un coin du ruban de Zélie au bouquet de confettis qui attendait, en hauteur, leur explosion. Quand Zélie fit sa boucle double, le ruban tira le bouquet, et tous les confettis se déversèrent trop tôt sur la piste. Une pluie de papiers s'abattit, un orage de couleurs, un carnaval soudain.

Le public applaudit en pensant que c'était voulu. Mais tambourin savait que la suite comptait. Il avait prévu un final où le dernier “boum” se répandrait comme une vague, avec les confettis comme une aurore. Là, tout tombait en avance, comme les flocons d'un hiver impatient.

Il respira. Il pensa au rien, au silence. Il fit un signe à Zélie, à Nora, à Noé, à Lolo et Gaston, à Tonton Nino. Il leva son bâtonnet. Rien. Il le garda en l'air. Les confettis, par miracle, semblèrent ralentir dans la conscience de chacun. Puis, au moment où l'on aurait juré que le temps s'était arrêté, il fit un “clac” sec, net. Zélie, Nora, Noé, Lolo, Gaston et même Méduse firent un geste exactement ensemble: une inclinaison ridicule et gracieuse, un salut qui disait “oui, c'était prévu”, un clin d'œil géant.

Boum. Le grand boum. Un boum qui fit vibrer les bancs, qui fit sauter les cœurs, qui transforma le rire en applaudissements. Maestro Bouton, surpris de découvrir qu'il avait des larmes sur les joues, battit la mesure de ses mains, et ses mains, pour une fois, roulèrent en retard, mais on lui pardonna. Monsieur Loyal, moustache en avant, entonnait des bravos.

Le numéro s'acheva sur un cercle: Tambourin fit tourner Zélie dans sa cadence, Zélie fit signe à Nora et Noé qui envoyèrent une balle à Gaston, Gaston la renvoya à Lolo, Lolo à Méduse (qui la regarda passer sans rien faire, ce qui fit hurler de rire tout le monde), et Églantine posa sa trompe sur la peau de Tambourin, doucement, comme on pose sa main sur l'épaule d'un ami, déclenchant un dernier “prriiiing” qui fit se lever la salle.

On ne vit pas Monsieur Minuit, pas tout de suite. On applaudit, on cria “Bravo”, on tapa des pieds. On jeta des roses. On jeta aussi, par erreur, un paquet de cacahuètes qui atteignit Méduse, qui s'en fit un chapeau. On chanta. On réclama un rappel. On eut le rappel.

Enfin, quand le calme revint, quand le public s'éloigna en commentant le clac et le prriiiing et en se promettant de revenir demain, Tambourin chercha Monsieur Minuit. Il le trouva près d'une poutre, en train d'aiguiser un sourire.

— C'était… c'était… balbutia Tambourin.

— C'était votre moment, à tous, répondit Monsieur Minuit. Tu as donné la musique, mais tu as surtout donné la place. C'est généreux.

— C'est vous qui m'avez dit d'écouter, et que le silence était une note.

— Le silence est une note. Et toi, tu l'as entendue.

Tambourin voulut saisir sa main, mais le voyageur détourna la sienne pour retirer de sa poche un petit carnet. Il l'ouvrit. Sur la page, on voyait un dessin: un petit cercle avec des bâtonnets, entouré de petites étoiles et de “boum” calligraphiés comme des fleurs. Il arracha la page, la tendit à Tambourin.

— Un souvenir. Un motif que tu pourras broder.

— Vous restez, Monsieur Minuit? demanda Zélie, qui s'était approchée, curieuse comme toujours.

— Je suis de passage, répondit-il, un peu triste peut-être. Les pas me portent où l'on a besoin de retenir son souffle. Je reviens parfois. Quand le temps n'a pas d'heure.

— Vous êtes… qui, en vrai? s'enhardit Lolo, sa tarte enfin sérieusement rangée.

— Un visiteur. Un aimant pour les rires. Une paire de chaussures silencieuses. Et, ajouta-t-il en regardant Tambourin, un ami.

Il fit un signe de chapeau, mais son chapeau n'existait plus — il avait disparu, on ne sait comment. Alors il salua avec sa montre. Les aiguilles firent mine de saluer, elles aussi. Puis il recula, et l'ombre l'avala. On aurait juré qu'un grelot avait tinté au loin.

Les jours suivants, le numéro de la Joyeuse Machine du Mirifique fit salle comble. Les gens riaient d'avance, puis se surprenaient à rire encore plus que prévu. Ils se souvenaient dans la rue, en tapant du pied: prriiiing, boum, clac, rien, boum! Certains essayaient de reproduire la marche idiotissime de Gaston (ce qui provoquait des collisions amusantes avec des poubelles), d'autres imitaient l'inclinaison de Zélie ou la manière qu'avait Méduse de lever la tête pour saluer le public comme si elle connaissait chacun de leurs prénoms.

Tambourin, chaque soir, au moment du salut, regardait la piste, les sourires, les yeux brillants, et se disait: « J'y suis. » Il n'était pas le chef, il n'était pas le soliste, il était… tambour, oui, mais surtout, il était celui qui avait trouvé comment faire vibrer tout ce petit monde ensemble. Il avait une place que personne d'autre n'aurait pu prendre, parce qu'elle avait la forme exacte de ses rêves.

Un matin, très tôt, alors que la rosée faisait des perles sur les cordages, il entendit un train, au loin. Il sourit sans tristesse. Il attacha le petit grelot de Monsieur Minuit à un fil, près de sa roulotte. Parfois, le vent le faisait sonner. Ce son rappelait à tout le monde — aux artistes, aux animaux, aux instruments, aux enfants qui venaient visiter les coulisses — qu'il y avait, dans ce cirque, une note invisible, un drapeau sans couleur, un bout de temps qu'on peut toucher. Et cette note, c'était l'écoute.

Quand on lui demandait comment il avait eu l'idée, il répondait:

— J'ai raté beaucoup de choses, et j'ai appris une chose simple: l'astuce, c'est de rire quand on glisse, d'écouter quand on veut parler, et de laisser aux autres un espace pour leur propre boum.

Les enfants hochaient la tête, très sérieux. Puis ils demandaient: « Et c'est vrai que c'est difficile de faire un silence? » Tambourin répondait: « Au début, on croit que oui. Ensuite, on s'aperçoit que c'est comme tenir la main d'un ami. Ça demande juste un peu de confiance. »

Une nuit de fin d'été, alors que le chapiteau était devenu un grand ventre chaud plein de ronflements, le grelot tinta longuement. Tambourin se réveilla, roula dehors. Au bord de l'ombre, une silhouette trouvait chaussure à son pied.

— Monsieur Minuit? murmura Tambourin.

Le voyageur inclina la tête. Il ne dit pas “je m'en vais”, il ne dit pas “à bientôt”, il posa juste un doigt sur le grelot et le fit parler. La note se répandit comme un sucre qui fond dans du lait chaud. Puis il sourit, et ce sourire éclaira la nuit d'une lueur qui n'avait pas de lampe.

— J'avais oublié, dit-il. Tu as tissé quelque chose qui sonnera encore quand vous ne serez pas là. C'est ça, le spectacle. Pas les paillettes, pas les numéros. Les liens. On les entend longtemps après.

— Vous reviendrez? demanda Tambourin.

— Quand vous aurez un nouveau silence à dompter.

Et il disparut entre deux tentes, à travers un interstice qu'on n'avait jamais remarqué.

Bien plus tard, quand il fut temps pour le cirque de plier le chapiteau et de prendre la route, Tambourin monta dans la roulotte des musiciens. Il regarda par la petite fenêtre. Le terrain qu'ils quittaient était parsemé de confettis oubliés, de traces de pas, de rires séchés sur la sciure comme de petites comètes figées. Dans sa poche, le grelot ne sonnait pas. Il était bien, en repos, comme un cœur qui sait que l'aventure continue.

Zélie s'installa sur la marche, à côté de lui.

— Tu sais, dit-elle, je me demande si ce que nous faisons de mieux, ce n'est pas de donner aux gens l'envie de créer leur propre numéro.

— Je crois, répondit Tambourin, qu'on leur donne aussi une idée simple: on peut rire à plusieurs, on peut être sérieux sans être triste, on peut se tromper et faire de ce moment un trésor. Et surtout, on peut écouter. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est énorme.

— C'est énorme, répéta Zélie.

Le convoi se mit en route. Les roues chantaient un “tou-doum tou-doum” apaisant. Églantine, dans sa remorque, rêvait à la vanille et à des douches de confettis. Lolo cherchait une nouvelle façon de se coincer la chaussure dans soi-même. Gaston écrivait des blagues dans un carnet qui faisait “hihi” quand on l'ouvrait. Nora et Noé, aux commandes de la vieille moto, discutaient du meilleur angle pour faire rebondir des balles sur le nez sans perdre ses lunettes. Maestro Bouton pratiquait l'art de ne pas perdre ses lunettes, ce qui nécessitait une concentration énorme. Tonton Nino faisait la leçon à Méduse sur l'importance de ne pas confondre “cling” et “mange”, avec un sérieux comique. Et Tambourin, au milieu de tout cela, sentait sa peau vibrer doucement. Il avait trouvé son chemin.

À la prochaine ville, de nouveaux regards s'émerveilleraient, de nouvelles mains applaudiraient. Et peut-être, au bord de la foule, quelqu'un aux chaussures silencieuses sourirait en levant une montre aux chiffres un peu fous. Peut-être pas. Ce n'était pas le plus important. Le plus important, c'était de continuer à fabriquer des boums au bon moment, à glisser des silences malins entre les rires, à donner aux autres l'envie d'entrer dans la danse.

Et si un jour, un enfant — qu'il soit grand, tout petit, timide, bruyant, rond, pointu, drôle ou sérieux — venait voir Tambourin en lui disant: « Je veux, moi aussi, être là, sur la piste », Tambourin lui tendrait ses bâtonnets, lui montrerait comment respirer, comment écouter le rien, puis le boum, et barrerait d'un trait joyeux le mot “impossible” de sa tête.

Le cirque s'éloigna. La route devant était longue et tournante, comme une mélodie. Derrière eux, la ville gardait dans ses poches un “prriiiing” inattendu qui ressortirait quand l'ennui pointerait le nez. Devant eux, un autre terrain croirait bientôt à la magie. Et au cœur du Mirifique, un enfant du cirque, bien rond, bien sonore, riait déjà de ce qui allait arriver. Parce que c'est ça, le secret des artistes: ils rient de ce qui n'est pas encore là, et, en riant, ils l'invitent.

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Le quizz : as-tu bien compris l'histoire ?

Chapiteau
Grand bâtiment en toile qui sert de lieu de spectacle dans un cirque.
Maître de piste
Personne qui anime et présente les numéros dans un cirque.
Justaucorps
Vêtement moulant porté par les artistes de cirque ou les danseurs.
Confiance
Sentiment de sécurité et d'assurance en soi ou en quelqu'un d'autre.
Cadence
Rythme régulier auquel on fait quelque chose.
Génération
Groupe d'individus nés à la même époque ou ayant traversé des expériences similaires.

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