Chapitre 1
Dans la baie des Algues-Étoiles, l'eau avait une drôle de mine. Elle brillait encore, mais comme derrière un voile gris. Les poissons-clowns toussaient en faisant des bulles. Les anémones restaient fermées, vexées comme des parapluies.
Sur un rocher plat, un ours regardait la mer avec des yeux ronds et curieux. Il s'appelait Barnabé. Il n'était pas un ours comme les autres. Il aimait compter. Les galets. Les méduses. Les vagues. Et surtout, les hublots des navires.
— Un, deux, trois… murmurait-il souvent, juste pour le plaisir.
Au large, un vieux navire reposait, couché sur le flanc, comme un géant endormi. Sa coque était couverte de coquillages. Des algues y dessinaient des moustaches. Barnabé en rêvait depuis longtemps.
Ce soir-là, il prit sa grande inspiration. Son petit scaphandre en coquille de noix était prêt. Un crabe l'avait aidé à le rendre étanche avec de la résine de pin. Barnabé posa une patte sur l'eau.
— Je vais les compter. Tous. Et je reviendrai, promit-il au vent.
Un poisson-lune passa, l'air inquiet.
— Tu vas vers le navire ? Là où l'eau devient sombre ?
— Oui. Mais je ne pars pas pour me faire peur. Je pars pour comprendre.
Le poisson-lune fit une grimace.
— Alors prends au moins un guide. Sous la mer, on ne gagne pas tout seul.
Barnabé hocha la tête. Il était ouvert, et il savait écouter. Il appela ses voisins.
Une pieuvre violette sortit d'une faille, très digne.
— Je m'appelle Violette. J'ai huit bras et une mémoire qui colle, dit-elle.
Une raie tachetée glissa comme un tapis volant.
— Moi, c'est Paillette. Je connais les courants.
Et un petit hippocampe tout doré se présenta, avec l'air sérieux d'un ministre.
— Capucin. Je suis petit, mais je vois les détails.
Barnabé sourit.
— Parfait. On compte les hublots… et on découvre pourquoi l'eau s'est embrouillée.
Ils plongèrent ensemble. Les bulles montèrent comme des perles pressées.
Chapitre 2
Sous la surface, le monde changea de voix. Tout devint plus calme, plus rond. La lumière tombait en colonnes pâles. Les algues se balançaient comme des cheveux longs.
Barnabé nageait avec des gestes lents. Il gardait une patte sur son carnet imperméable, attaché à son cou par une ficelle d'algue. Il avait prévu des traits, des petites cases, et même un dessin de hublot pour ne pas se tromper.
Paillette tourna autour de lui.
— Le courant pousse vers le navire. Profite, ours-compteur. Mais reste collé à moi. Il y a des tourbillons farceurs.
Violette avança, tentacules déployés.
— Je sens une odeur de rouille et… d'encre. C'est bizarre.
Capucin, minuscule, zigzaguait entre des coraux.
— Regardez ! Des fils ! Des fils comme des cheveux, mais qui grattent !
Barnabé s'approcha. De fines bandes noires serpentaient entre les rochers. Elles accrochaient des grains de sable et des bouts de coquilles. Elles avaient l'air vivantes, sans l'être.
— On dirait des ombres qui se sont perdues, souffla Barnabé.
Ils suivirent les fils. Plus ils avançaient, plus l'eau devenait épaisse, comme si quelqu'un avait versé du thé trop fort. Des poissons passaient en vitesse, en gardant leurs nageoires près du corps, comme s'ils ne voulaient toucher à rien.
Enfin, la silhouette du navire apparut. Immense. Silencieuse. Elle avait un air fier malgré sa position de travers.
Barnabé sentit son cœur battre plus vite. Il avait peur, un peu. Mais sa curiosité lui tenait la patte.
— On commence par l'avant, dit-il. On compte en allant vers l'arrière. Sans tricher.
Violette le regarda.
— Et si on se perd ?
— Alors on se retrouve. Ensemble.
Capucin fit une mini-révérence.
— J'aime quand les plans sont simples.
Ils s'approchèrent du premier rang de hublots. Barnabé posa un doigt dessus. Le verre était opaque, couvert d'une poussière sombre.
— Un, annonça-t-il. Un hublot. On y va.
Chapitre 3
Barnabé avançait le long de la coque. Chaque hublot était comme un œil fermé. Il comptait à voix basse, et son crayon traçait des marques nettes.
— Dix-sept… dix-huit… dix-neuf…
Paillette éclairait le chemin en réfléchissant la lumière sur son ventre clair. Violette inspectait les fissures. Capucin, lui, passait juste devant les hublots pour observer ce qui s'y accrochait.
— Ce n'est pas seulement de la saleté, dit Capucin. C'est comme… une pellicule. Ça colle.
Violette posa deux tentacules sur la coque.
— Je sens des vibrations. Très faibles. Comme un ronflement.
Barnabé s'arrêta. Le “ronflement” semblait venir d'une ouverture, là où une porte de service était restée entrouverte. Des fils noirs s'y engouffraient comme des racines.
— On n'était pas censés entrer, murmura-t-il.
Paillette fit une boucle rapide.
— Le courant change ici. Ça aspire un peu.
Barnabé avala sa salive. Il pensa à sa mission. Compter les hublots. C'était son objectif. Mais il comprenait aussi que compter ne servait à rien si l'eau restait triste.
— On garde le cap, dit-il. Mais on jette un œil. Juste un œil. Enfin… un hublot.
Violette rit doucement.
— Un ours qui fait des blagues sous l'eau. Je note.
Ils glissèrent à l'intérieur. Le couloir était sombre, tapissé de moules. Des poissons-ardoises se cachaient derrière des tuyaux. La poussière noire flottait en petits nuages.
Barnabé éclaire avec une lampe de plancton, offerte par une méduse amie. La lumière verte révéla des murs gravés de marques anciennes.
Au bout du couloir, un spectacle les stoppa net. Une énorme boule de filets emmêlés et de déchets flottait là, coincée contre une cloison. Elle suintait une sorte de teinte grise, qui se répandait comme de la fumée dans l'eau.
— Beurk, souffla Paillette. On dirait un monstre qui a mangé trop de boîtes.
Capucin s'approcha, prudent.
— Ce n'est pas un monstre. C'est un piège. Les fils noirs viennent de là.
Violette tendit un bras, puis le retira aussitôt.
— Ça accroche. Et ça tire. Comme si ça voulait garder ce qu'il a avalé.
Barnabé sentit un frisson dans son dos, malgré la mer.
— Si ça continue, l'eau ne redeviendra jamais claire.
Il regarda ses amis.
— On a besoin d'un plan. Et de courage.
Chapitre 4
Ils se mirent à l'abri derrière une grosse poutre. Barnabé sortit son carnet. Il dessina un rond. Puis des flèches. Puis un petit hublot, parce que ça l'aidait à réfléchir.
— L'eau se salit parce que cette boule relâche de la poussière, dit-il. Si on la retire, l'eau pourra respirer.
Capucin leva une petite nageoire.
— Oui, mais elle est coincée. Et elle colle.
Paillette tapota la poutre de sa queue.
— Le courant aspire vers elle. Ça peut nous plaquer contre.
Violette prit une voix posée.
— Il faut travailler à plusieurs. Un seul se fait attraper, c'est fini. Huit bras, c'est bien. Mais huit bras coincés, c'est bête.
Barnabé inspira. Il se sentit responsable. Il voulait être brave, mais pas imprudent.
— On fait une chaîne, dit-il. Paillette, tu gères le courant. Tu nous tiens dans une zone calme. Violette, tu découpes les filets avec ton bec. Capucin, tu repères les endroits où ça se desserre. Et moi… je tire. Doucement. En comptant.
— En comptant ? répéta Paillette.
— Oui. Ça m'empêche de paniquer. Quand je compte, je respire mieux.
Violette hocha la tête.
— Astucieux. Compter pour rester vivant.
Ils s'approchèrent. Paillette se plaça face au courant, comme un bouclier. Elle déploya ses nageoires, et l'eau glissa autour d'eux au lieu de les pousser.
Violette s'agrippa à une barre. Ses bras se déroulèrent vers la boule. Son bec claqua, précis, et découpa les premiers nœuds. Capucin fit des allers-retours rapides.
— Là ! cria-t-il. Un nœud qui tient tout !
— Vu, dit Violette.
Barnabé prit une grande prise sur un paquet de filets. Ça collait à ses pattes comme de la gomme.
— Un… deux… trois… souffla-t-il, et il tira.
La boule bougea à peine. Elle résista. Barnabé sentit ses épaules trembler.
— Ne force pas d'un coup ! prévint Violette. Elle adore les mouvements brusques.
Barnabé ralentit.
— Quatre… cinq… six…
Paillette gronda.
— Le courant change ! Tenez bon !
Une vague d'eau sale passa. Barnabé cligna des yeux. Sa lampe vacilla. La boule sembla se gonfler, comme si elle respirait.
— Elle se nourrit de ce qu'on lâche, dit Capucin. Si on a peur, on lâche. Alors… on garde notre calme.
Barnabé serra les dents.
— Sept… huit… neuf…
Violette coupa encore. Un nœud céda. Un bruit de corde qui craque, étouffé par l'eau.
— Maintenant ! ordonna Paillette.
Barnabé tira avec tout son corps, mais sans secousse. Comme on retire une écharde. La boule glissa d'un demi-mètre. Puis encore.
— Dix… onze… douze… On y est !
Chapitre 5
La boule se détacha soudain. Pas violemment. Elle se libéra comme un soupir. L'eau autour d'elle tourna, puis se calma.
Mais la boule n'était pas juste un tas de filets. Coincé dedans, il y avait un petit coffre de métal, cabossé, avec une fente. Le coffre vibrait. Et de la fente sortait la poussière grise.
— Ce coffre… chuchota Capucin. C'est lui qui “fume”.
Violette posa un tentacule dessus.
— Ce n'est pas de la fumée. Ce sont des particules. Comme de la cendre.
Barnabé regarda autour. Leur travail avait déjà amélioré un peu l'eau dans le couloir. On voyait plus loin. La lumière avait retrouvé une couleur plus douce.
— On ne va pas ouvrir ça n'importe comment, dit Barnabé. Il faut l'emmener dehors. Dans un endroit où le courant peut disperser sans étouffer les coraux.
Paillette approuva.
— Au-dessus du sable blanc. Là où l'eau se renouvelle vite.
Ils attachèrent la boule de filets avec une liane solide. Violette fit des nœuds parfaits. Barnabé passa la liane sur ses épaules, comme un harnais.
— Tu portes ? demanda Capucin.
— Je suis un ours, répondit Barnabé. J'ai des épaules pour ça.
— Et une tête pour compter, ajouta Violette.
Ils sortirent du navire en file indienne. Dehors, la mer semblait moins oppressante, mais la poussière continuait de s'échapper du coffre. Elle traçait un ruban gris derrière eux.
Paillette ouvrit la marche vers une zone de sable clair. Là, des herbiers ondulaient comme une foule polie. Des poissons-papillons observaient, étonnés.
— Qu'est-ce que vous trimballez ? demanda une murène curieuse, sans méchanceté.
— Un problème, répondit Barnabé. Et bientôt, une solution.
Arrivés au-dessus du sable blanc, ils posèrent la boule. Barnabé s'assit un instant, essoufflé.
— Maintenant, dit Violette, il faut arrêter ce coffre.
Capucin inspecta la fente.
— Il y a quelque chose coincé dedans… une sorte de poudre sèche. Si on la rince, elle partira.
Paillette pencha la tête.
— Rincer, d'accord. Mais comment ? L'eau ici est déjà trop calme. Il faut un jet.
Barnabé regarda les alentours. Puis son regard tomba sur un groupe de crevettes-pistolets, connues pour leurs claquements puissants.
— Les crevettes ! Elles font des bulles-chocs. Pas pour faire peur. Juste pour pousser l'eau.
Il s'approcha, respectueux.
— Bonjour. On a besoin de votre aide. Pour nettoyer un coffre qui salit la mer.
Les crevettes se consultèrent, antennes frétillantes.
— On aime quand ça claque, dit l'une. Mais on préfère quand ça sert.
— Et si c'est pour l'eau claire, dit une autre, on est partantes.
Elles se placèrent autour du coffre, comme une petite fanfare. Elles claquèrent une à une. Pas trop fort. Juste assez.
À chaque “clac”, un jet d'eau frappait la fente. La poussière grise sortait, se diluait, devenait plus pâle. Paillette guidait le courant pour l'emporter loin des coraux fragiles.
Barnabé observa, inquiet et admiratif.
— Merci… vous êtes incroyables.
Violette souffla.
— Coopération : quand chacun fait sa part, même si elle est petite.
Chapitre 6
Au bout d'un moment, le coffre arrêta de “fumer”. Il semblait juste… vide. Fatigué. Inoffensif.
Barnabé posa une patte dessus. Plus de vibration. Seulement le silence, et le chant lointain des bulles.
Et alors, quelque chose de magnifique se produisit. Comme si la mer avait retenu son souffle depuis des jours, l'eau commença à s'éclaircir. D'abord autour du sable blanc. Puis en cercles plus larges. Les couleurs revinrent. Le rouge des coraux. Le bleu profond. Le jaune des poissons-papillons. Même les algues semblaient plus vertes.
Capucin fit des pirouettes minuscules.
— Je vois mes reflets ! Je vois mes reflets !
Paillette glissa joyeusement.
— Ça chatouille les nageoires, cette eau propre.
Violette resta un instant immobile, émue.
— On a rendu la mer plus légère.
Barnabé se releva.
— Et je n'ai pas oublié ma mission.
Ses amis le regardèrent.
— Quelle mission ? demanda Paillette, amusée.
— Compter les hublots du navire.
Ils retournèrent vers la coque, maintenant plus visible. La poussière avait presque disparu. Les hublots brillaient, lavés par une eau plus claire. Barnabé reprit son carnet.
Ils longeèrent le navire, cette fois sans brouillard. Barnabé comptait en marchant dans l'eau, appliqué, mais le sourire aux lèvres.
— Trente-quatre… trente-cinq… trente-six…
Capucin s'installait près de chaque hublot comme un inspecteur.
— Celui-là est fêlé. Mais pas dangereux.
Violette notait les coins où les filets pouvaient encore accrocher.
— On reviendra vérifier. Ensemble.
Paillette suivait les courants, attentive.
— Là, l'eau circule bien. C'est bon signe.
Enfin, Barnabé s'arrêta devant le dernier hublot, tout près de la poupe. Il posa son crayon avec un petit geste solennel.
— Soixante-douze, annonça-t-il. Soixante-douze hublots.
Il laissa le nombre résonner dans sa tête, comme une note juste. Puis il regarda autour de lui. La mer était claire. On voyait loin, jusqu'aux herbiers qui ondulaient comme des draps propres au soleil. Des bancs de poissons dessinaient des virgules d'argent. Une tortue passait, tranquille, saluant de la nageoire.
Barnabé se tourna vers ses amis.
— Merci. Sans vous, je n'aurais compté que des hublots dans une eau triste. Avec vous, j'ai compté… et on a soigné la mer.
Paillette répondit en faisant une boucle autour de lui.
— Et toi, sans ton idée de compter pour rester calme, on se serait peut-être emmêlés.
Violette posa un bras sur l'épaule de Barnabé, doucement.
— Le courage, ce n'est pas foncer. C'est avancer, même quand on a peur, en choisissant bien.
Capucin hocha la tête, important.
— Et l'intelligence, c'est demander de l'aide. Même quand on est un ours.
Barnabé rit, un rire qui fit monter des bulles rondes.
— Alors je suis un ours chanceux.
Ils remontèrent vers la surface, ensemble, au milieu d'une eau redevenue transparente. Là-haut, la lumière du soir descendait comme une couverture dorée. Et la baie des Algues-Étoiles, enfin, respirait clair.