Chapitre 1 — La lumière qui cligne
Lina avait onze ans et des poches pleines d'idées. Elle vivait près du port, là où les mouettes se disputaient les frites et où les bateaux craquaient comme de vieux meubles. Le soir, elle aimait s'asseoir sur le quai, les jambes dans le vide, à écouter la mer respirer.
Ce soir-là, quelque chose changea.
Au loin, sous la surface sombre, une lumière apparut. Pas la lampe d'un bateau. Pas un reflet de lune. Une lueur douce, verte et dorée, qui clignait comme un œil.
Lina se pencha, le cœur serré et curieux.
— Tu as vu ça, toi aussi ? chuchota-t-elle.
À côté d'elle, Malo, son voisin de ponton, mâchait un chewing-gum avec l'air de réfléchir à l'univers.
— Si c'est un monstre, je tiens à préciser que je cours vite, répondit-il.
Lina rit, mais son rire tremblait un peu. La lumière plongea, remonta, puis disparut, comme si elle jouait à cache-cache.
Malo pointa du doigt la petite cabane des pêcheurs.
— Mon oncle a un vieux masque et des palmes. Et… une mini-bouteille d'air. Enfin, pas mini-mini. Mais pas énorme.
Lina sentit une chaleur monter dans sa poitrine. Un mélange de peur et d'élan.
— Demain, on cherche l'origine de cette lumière, dit-elle. Pas pour la prendre. Juste pour comprendre.
Elle se redressa. La mer n'avait pas l'air méchante. Elle avait l'air immense.
Et Lina adorait l'immense.
Chapitre 2 — Le plan et la promesse
Le lendemain, Lina revint tôt au port. Son sac tapait contre sa hanche. Dedans, elle avait glissé une lampe étanche, un carnet, un crayon attaché avec une ficelle, et une petite boîte de biscuits “pour le courage”, selon elle. Malo arriva avec un sac plus gros, qui sentait la cave et le sel.
Ils s'installèrent derrière la cabane des pêcheurs, à l'abri des regards. La mini-bouteille d'air était là, avec un détendeur un peu rayé. Malo sortit aussi une bouée orange et une corde fine.
— On ne joue pas aux héros, déclara-t-il, sérieux comme un capitaine. On fait ça proprement. On reste près du fond, près des rochers, et si on a un doute, on remonte.
Lina hocha la tête. Elle avait envie de foncer. Mais elle savait que l'océan n'était pas un terrain de jeu. C'était une maison pour des milliers de vies.
— On ne touche rien, ajouta-t-elle. Ni les coraux, ni les animaux. On regarde avec les yeux, pas avec les mains.
Malo fit un salut militaire exagéré.
— Respect total, chef.
Ils attendirent la marée, comme l'on attend une porte qui s'entrouvre. Quand l'eau devint plus claire et plus haute, ils enfilèrent leurs palmes. Lina ajusta le masque sur son visage. Son souffle résonna dans le plastique, comme si elle parlait à une grotte.
Avant de se mettre à l'eau, Lina posa la main sur la planche du quai, rugueuse et tiède.
— Promis, murmura-t-elle. On revient.
La mer les accueillit avec un frisson froid. Puis, tout devint plus calme.
Chapitre 3 — Le jardin silencieux
Sous l'eau, le monde changeait de règles. Les sons se faisaient lointains. Les mouvements devenaient lents, comme dans un rêve. Lina battait des jambes et avançait en douceur, attentive à ne pas soulever le sable.
Autour d'eux, il y avait un jardin d'algues brunes, longues comme des rubans. Des poissons argentés passaient en éclairs. Un crabe, vexé, les regarda puis disparut dans une fente.
Lina fit signe à Malo et pointa une étoile de mer collée sur un rocher. Malo leva les pouces, puis fit une grimace comique derrière son masque. Lina dut se retenir de rire, ce qui lui fit avaler une micro-bulle d'eau salée. Elle toussa dans son détendeur, et ses yeux piquèrent.
Elle s'arrêta. Une seconde. Elle posa la main sur sa poitrine, comme si elle pouvait calmer son cœur avec sa paume.
“Doucement”, se dit-elle.
Malo se rapprocha, inquiet. Il montra son poing fermé : “Ça va ?”
Lina fit “oui” avec la tête. Puis elle leva un doigt : “Attends.”
Ils reprirent. À mesure qu'ils s'éloignaient du port, la lumière du soleil se filtrait en rayons pâles. On aurait dit des échelles de verre. Le fond descendait doucement, et la mer semblait avaler les couleurs.
Et puis, Lina le vit.
Un clignement. Très loin. Une lueur verte, douce, régulière.
Lina sentit ses pensées se mettre à courir.
“Ce n'est pas un phare. Ce n'est pas un écran. C'est… vivant ? Ou caché.”
Elle fit signe à Malo : direction la lumière.
Chapitre 4 — Le passage des rochers
La lueur les guida vers une zone plus accidentée. Des rochers empilés formaient un passage étroit. L'eau y était plus sombre, plus froide. Les algues s'accrochaient aux pierres comme des cheveux mouillés.
Malo s'arrêta et montra la corde.
Il attacha une extrémité à une pierre solide, puis fit signe : “On avance, mais on reste reliés.” Lina approuva. L'idée lui plaisait. Pas pour être prisonniers, mais pour être sûrs de rentrer ensemble.
Ils s'engagèrent dans le passage. Lina se faufila, attentive à ses palmes. Un oursin noir, rond et piquant, brillait comme un petit piège. Elle l'évita avec soin. Sa lampe éclaira un mur rocheux couvert de petits coquillages. Certains s'ouvraient et se fermaient lentement, comme s'ils bâillaient.
Soudain, un courant plus fort les poussa. Pas violent, mais surprenant. Lina cogna doucement son genou contre la pierre.
Elle serra les dents. La douleur était vive, puis devint une brûlure sourde. Elle eut envie de remonter tout de suite.
Mais la lumière cligna, juste devant, comme une promesse.
Malo s'approcha et lui montra un signe simple : “On fait une pause.” Il posa sa main sur le rocher, stable, et attendit qu'elle respire.
Lina se concentra sur son souffle. Inspirer. Expirer. Les bulles montaient en colonnes rapides.
Elle pensa : “Le courage, ce n'est pas de foncer. C'est de rester calme.”
Quand la douleur se calma, elle hocha la tête. Malo lui répondit par un clin d'œil ridicule, ce qui, sous l'eau, ressemblait à un poisson malade. Lina rit dans son détendeur. Cette fois, sans tousser.
Ils avancèrent encore.
La lueur venait d'un endroit où les rochers formaient une arche. Derrière, il y avait une petite anse cachée. Comme une chambre secrète sous la mer.
Chapitre 5 — Le secret qui ne veut pas être pris
Dans l'anse, le sable était plus clair. Des herbiers ondulaient comme un champ sous le vent. Et au milieu, il y avait quelque chose d'inattendu : une vieille structure en bois, à moitié mangée par le temps. Peut-être un morceau d'épave, ou une ancienne passerelle tombée.
La lumière clignait sous une planche tordue.
Lina s'approcha lentement. Très lentement. Son imagination faisait des bonds. Un trésor ? Un animal rare ? Un œuf géant ? Un bracelet de pirate ?
Elle souleva légèrement la lampe et éclaira dessous.
Ce n'était pas de l'or.
C'était une petite boule translucide, coincée dans un filet de pêche déchiré. La boule émettait une lueur verte, douce, comme un feu follet. Tout autour, de minuscules points lumineux flottaient. Des petites créatures, presque invisibles, qui brillaient quand elles bougeaient.
Lina comprit d'un coup.
“Du plancton… bioluminescent.”
Elle avait entendu ce mot dans un documentaire. Des êtres si petits qu'on les oublie, mais capables d'allumer la nuit.
La boule, elle, n'était pas vivante. C'était un flotteur de pêche, ou une petite lampe perdue, enrobée d'algues, qui excitait le plancton autour. Le filet, lui, était un piège.
Un petit poisson était coincé dedans. Pas mort. Mais fatigué. Il battait faiblement de la queue.
Lina sentit sa gorge se serrer, même avec le détendeur.
— Non… pensa-t-elle.
Malo arriva. Il vit le filet. Son visage changea. Il ne fit plus le clown.
Lina fit signe : “On aide.”
Malo hésita, puis montra la surface : “Air.”
Lina comprit. Ils n'avaient pas beaucoup de temps. Et un filet, sous l'eau, c'est dangereux. On peut s'y accrocher.
Lina réfléchit vite. Elle fouilla dans sa poche et sortit le petit carnet. Pas utile. Le crayon. Pas utile.
Puis elle se rappela la corde.
Elle fit signe à Malo : “Corde + rocher.”
Ils attachèrent la corde à un rocher plus loin, puis Lina passa l'autre extrémité autour de sa taille, pas serrée, juste assez pour que Malo puisse la tirer si besoin. Ils se regardèrent, sérieux.
— Un seul geste à la fois, pensa Lina. Pas de panique.
Elle s'approcha du filet. Elle ne tira pas fort. Elle observa. Les mailles étaient emmêlées dans une planche, et le poisson avait une nageoire prise.
Lina posa une main sur la planche pour se stabiliser. De l'autre, elle écarta délicatement les fils. Malo éclairait et tirait très doucement sur une partie du filet pour détendre les mailles.
Le poisson fit un sursaut. Lina s'arrêta. Elle ne voulait pas lui faire mal.
Elle attendit qu'il se calme, puis reprit, plus lentement encore.
Enfin, la nageoire se libéra.
Le poisson resta une seconde immobile, comme s'il n'y croyait pas. Puis il fila d'un coup, laissant derrière lui un petit nuage de sable. Lina sentit un immense soulagement lui traverser tout le corps.
Malo leva les bras, comme s'il venait de gagner une coupe. Ses bulles partirent dans tous les sens.
Lina pointa ensuite le flotteur lumineux coincé. Il continuait de cligner, obstiné. Elle le regarda, partagée.
“C'est lui, l'origine de la lumière. Mais ce n'est pas un trésor.”
Elle fit signe : “On enlève le filet. On ne laisse pas ça.”
Malo acquiesça. Ensemble, ils détachèrent ce qu'ils purent, sans casser les herbiers, sans remuer trop de sable. Ils roulèrent le filet en boule. Pas parfait. Mais déjà moins dangereux.
La boule lumineuse, elle, restait là. Lina la toucha à peine du bout des doigts. Elle était froide, lisse, couverte d'une fine peau d'algues.
Elle la laissa.
Parce que l'océan n'était pas sa chambre. Et que tout n'était pas à emporter.
Chapitre 6 — Remonter avec la mer dans les yeux
Le manomètre de Malo indiqua qu'il était temps. Lina sentit aussi sa fatigue. L'aventure pesait dans ses muscles, mais son esprit brillait comme le plancton.
Ils tirèrent doucement sur la corde pour revenir vers le passage. Le courant avait faibli. Les rochers semblaient moins menaçants, comme s'ils les laissaient partir.
En sortant de l'anse, Lina jeta un dernier regard en arrière. La lumière clignait encore, mais elle lui paraissait différente. Ce n'était plus un mystère effrayant. C'était un signal discret.
Un rappel : “Il y a des vies ici. Faites attention.”
Ils remontèrent lentement, comme on tourne une page sans la froisser. La surface s'approcha, tremblante, miroir cassé en mille morceaux. Puis leurs têtes sortirent.
L'air du dehors parut chaud. Les bruits du port revinrent d'un coup : des voix, un moteur, le cri d'une mouette. Lina retira son masque. Ses cheveux collaient à son front.
Malo reprit son souffle.
— Bon, dit-il, je vote pour qu'on ne parle pas de mon oncle et de sa mini-bouteille. Il va vouloir nous faire payer une “taxe d'aventure”.
Lina éclata de rire. Ça lui fit du bien. Elle serra contre elle la boule de filet qu'ils avaient ramenée, lourde et dégoulinante.
— On la met à la poubelle du port, dit-elle. Et on prévient quelqu'un. Un adulte. Un garde-côte. Quelqu'un qui peut nettoyer mieux.
Malo la regarda, admiratif.
— T'es du genre à sauver un poisson et à faire la leçon à l'univers, toi.
— Je préfère appeler ça “respect”, répondit Lina, en essorant une mèche.
Ils nagèrent jusqu'au quai. Lina posa la main sur le bois, comme la veille, mais cette fois avec un sentiment neuf : elle avait touché un secret, et elle l'avait laissé intact.
Sur le ponton, ils déposèrent le filet dans une benne prévue pour les déchets marins. Lina prit une grande inspiration, puis ouvrit son carnet et écrivit : “Lumière : flotteur + plancton. Endroit : arche des rochers. À protéger.”
Le soleil commençait à descendre. Le port devenait doré.
Lina s'assit au bord du quai, les pieds qui balançaient, et regarda l'eau. Elle ne voyait plus la lueur, mais elle savait qu'elle existait, là-dessous, dans la chambre secrète.
Malo s'assit à côté d'elle.
— Alors, capitaine Lina, on fait quoi demain ?
Lina sourit, avec la mer encore dans les yeux.
— À demain, au quai.