Chapitre 1 : La carte qui n'aimait pas les lignes droites
Il était une fois une petite fille de sept ans qui s'appelait Lila. Lila avait des cheveux aussi indomptables que la mousse d'une vague et des yeux curieux qui pétillaient quand elle souriait (c'est-à-dire souvent). Elle adorait se promener, mais il y avait un détail : Lila se perdait toujours. Même avec une carte. Surtout, en fait, si la carte était magique.
Ce matin-là, Lila tenait justement une carte parlante. Elle l'avait trouvée dans une vieille boîte à biscuits, derrière un pot de confiture qui avait oublié qu'il était à la fraise. La carte était toute chiffonnée et sentait la menthe poivrée. Quand Lila la déplia, la carte éternua. « Atchoum ! », fit-elle, un peu vexée.
« Oups, pardon, madame la carte », dit Lila en riant.
« Ce n'est rien, mais tu pourrais éviter de me plier comme une crêpe, s'il te plaît ? », répondit la carte d'une voix qui ressemblait à celle d'une vieille tante grognonne.
Lila se mit en route. Elle voulait rejoindre la clairière des Rêves Rieurs, mais la carte semblait avoir une idée différente.
« À gauche ! », ordonna la carte.
Lila tourna à gauche et se retrouva devant… un arbre. Un arbre vraiment très arbre, avec des racines bien décidées à ne pas bouger.
« Je crois que tu t'es trompée », dit Lila.
La carte bougonna : « Jamais de la vie ! Les arbres sont d'excellents points de repère. »
Lila soupira mais continua. À chaque croisement, la carte donnait des instructions plus farfelues : « Tourne autour de la pierre trois fois ! », « Salue le champignon à pois rouges ! », « Chante une chanson pour les fourmis ! »
Évidemment, Lila se perdit. Mais elle ne s'inquiéta pas. Elle avait l'habitude. Et puis, elle adorait découvrir des endroits inconnus, même si ce n'était pas prévu.
Bientôt, Lila arriva devant un petit village. Mais pas n'importe quel village ! À l'entrée, une grande pancarte disait : « Bienvenue à Couronne-sur-Moi, le village où chacun est roi ! »
Lila cligna des yeux. On entendait déjà des voix, des rires, des disputes… et beaucoup de « majesté » par-ci, « votre altesse » par-là.
« Ça promet ! », murmura Lila, la carte ronchonnant dans sa poche.
Chapitre 2 : Le village des rois de tout et de rien
Couronne-sur-Moi n'était pas un village comme les autres. Ici, chaque habitant portait une couronne. Grande, petite, en carton, en chocolat, en plume ou même en nouilles (celle-ci était très fragile les jours de pluie). Chacun décidait de ce qu'il voulait être roi ou reine.
Dès son arrivée, Lila fut accueillie par une dame à la couronne de marguerites. « Je suis la reine des Tartes aux Pommes, et toi ? »
Lila hésita. « Je… Je suis Lila. »
« Lila la Grande Perdue ? » proposa la dame, toute contente d'avoir trouvé un titre.
« Oui, pourquoi pas ! », répondit Lila en riant.
Un monsieur à moustache et à couronne de boutons s'approcha. « Je suis le roi des Chaussettes Orphelines. On fait la fête ce soir, tu viens ? »
À chaque coin de rue, Lila croisait un roi ou une reine. Il y avait la reine des Bêtises, le roi des Coups de Vent, la reine des Bisous sur le Nez, et même le roi des Bruits de Gargouillis.
Mais le plus drôle, c'était que tous voulaient donner des ordres, mais personne n'écoutait jamais. Ça criait, ça rouspétait, ça riait, et tout le monde finissait par faire n'importe quoi, mais ensemble.
En traversant la place du village, Lila remarqua une petite armée en désordre. Les soldats marchaient dans tous les sens : certains à reculons, d'autres en crabe, et un dernier en faisant la roue.
Le roi des Bottes Boueuses soupira : « Ah, si seulement ils pouvaient marcher du même côté… »
Lila pensa à son ambition secrète : aider une armée à marcher du même côté. Elle s'approcha, la carte toujours bien coincée dans sa poche, en train de marmonner : « Gauche… droite… non, gauche… »
« Je peux essayer d'aider ? » demanda-t-elle poliment.
Le roi des Bottes Boueuses leva les yeux au ciel. « Si tu y arrives, je te donne ma couronne et mes bottes ! »
Lila sourit. L'aventure venait de commencer.
Chapitre 3 : Le héros retraité et la fiole rigolote
Mais avant de s'attaquer à l'armée en désordre, Lila entendit une voix grave et joyeuse : « Je parie que tu préfères une bonne histoire à une armée de pieds gauches, non ? »
C'était un vieux monsieur assis sous un chêne, une cape en patchwork sur les épaules et une couronne de coquillettes (sûrement pour les jours de famine).
« Je suis Marmaduke, autrefois héros de ces contrées, désormais conteur officiel des bancs publics et des bancs de poissons », annonça-t-il avec un clin d'œil.
Lila s'assit près de lui. Marmaduke raconta comment il avait jadis combattu un dragon enrhumé, gagné un concours de grimaces contre une ogresse, et surtout, appris l'art de la patience avec les armées les plus mal organisées du royaume.
À la fin de son récit, il tendit à Lila une petite fiole remplie d'un liquide pétillant et jaune comme du citron.
« Ceci, ma chère Lila, est une fiole explosive à éternuements. Si jamais tu as besoin de secouer les choses, elle fera l'affaire. Mais attention, elle chatouille ! »
Lila remercia Marmaduke et glissa la fiole dans sa poche, juste à côté de la carte qui ronflait un peu.
« Il n'y a pas de honte à se perdre », dit le héros conteur. « Parfois, c'est en se trompant de chemin qu'on découvre les meilleures histoires. »
Lila sourit et sentit son cœur se remplir de courage.
Chapitre 4 : L'armée du grand n'importe quoi
Il était temps pour Lila de s'occuper de l'armée. Elle observa les soldats : tous différents, tous têtus, tous persuadés de marcher comme il fallait. Lila pensa à la carte, à Marmaduke, à la fiole magique, et surtout à ce que chacun voulait être.
« Écoutez ! », cria-t-elle, mais personne n'écouta. Elle grimpa alors sur une caisse et agita la fiole en l'air. « On va jouer à ‘Suivons le chef' ! Celui qui marche le plus droit gagne une couronne en nouilles (sous la pluie, ça compte double) ! »
Les soldats se mirent en rang, mais chacun voulait être le chef. Ils partirent tous dans des directions différentes. Lila éclata de rire.
Elle ouvrit la fiole. Une bulle s'en échappa et explosa dans un petit ‘atchoum !' collectif. Soudain, tout le monde éternua en même temps et, sans s'en rendre compte, fit un pas du même côté. Puis deux. Puis trois.
Les soldats se regardèrent, surpris, puis éclatèrent de rire. Même le roi des Bottes Boueuses battit des mains.
« Bravo, Lila la Grande Perdue, tu as trouvé le truc ! »
Mais à ce moment-là, la carte sortit de sa poche en hurlant : « Attention, piège évident à droite ! »
Trop tard. Toute l'armée, Lila comprise, tomba dans une grande tranchée… profonde de deux pommes de terre. C'était le piège le plus évident de tout le village.
Tout le monde se retrouva assis, hilare, en bas de la tranchée. La reine des Tartes aux Pommes lança : « On n'a jamais été aussi bien tombés ! »
Lila leva les yeux au ciel, la carte gigotant dans sa main.
Chapitre 5 : L'acceptation et la carte qui rit
Personne n'était blessé. On s'aidait à se relever, on s'époussetait, on échangeait les couronnes, et même le roi des Chaussettes Orphelines retrouva une chaussette égarée.
Lila pensa alors que chacun était un peu perdu, parfois. Mais, ensemble, on se retrouvait toujours, même dans une tranchée pleine de rires.
La carte, toute chiffonnée, sauta hors de la poche de Lila. « Je crois que j'ai trouvé la sortie ! », cria-t-elle, toute fière.
Mais voilà, la tranchée était trop étroite pour tout le monde en même temps. Il fallait un miracle.
La carte se tortilla : « Bon, je crois que c'est mon heure de gloire. » Elle se dressa, fit un petit salut, et se glissa sous les pieds de tout le monde. En riant, elle se transforma en un tapis magique. « Accrochez-vous, ça va secouer ! »
Le tapis-carpe fit décoller tout le monde hors de la tranchée dans un grand éclat de rire. En l'air, la carte chanta à tue-tête une chanson de routes qui ne vont jamais droit, et tout le monde atterrit doucement sur la place du village.
La carte, toute ébouriffée, s'évanouit dans une dernière pirouette, hilare. « Je ne suis peut-être pas droite, mais je suis drôlement utile ! », lança-t-elle avant de disparaître en confettis.
Lila, entourée d'une armée qui marchait enfin du même côté (même si c'était pour rentrer goûter), sourit. Elle était fière d'être la Grande Perdue, fière d'avoir accepté l'aide des autres, fière d'être elle-même.
Et dans le village où chacun était roi, tout le monde décida qu'il n'y avait rien de mieux que de régner sur ses propres petites bêtises. Surtout quand on les partage.
Depuis ce jour, chaque fois que Lila se perd, elle sait que le plus drôle, c'est ce qu'on trouve en chemin.
Et parfois, dans le vent, on entend encore la carte rire à gorge déployée : « À gauche ! Non, à droite ! Non, tout droit vers l'aventure ! »