Chargement en cours...
Fantasy urbaine 11 à 12 ans Lecture 26 min.

La couture du ciel au labyrinthe des escaliers

Dans une ville de béton, Malik et Jonas, guidés par des ombres et une mystérieuse gardienne, entreprennent de recoudre une déchirure qui s’ouvre dans le ciel à l’aide d’un fil bleu magique.

Télécharger cette histoire en PDF

Idéal pour partager ou imprimer cette histoire !

Télécharger l'e-book (.epub)

Lisez cette histoire sur votre liseuse électronique

Quatre personnages sur un vieux pont urbain la nuit : Malik, ~12 ans, peau hâlée, veste en jean usée, cheveux courts bouclés, au centre près du parapet, tient dans la main droite une aiguille faite de lumière et regarde le ciel en cousant une déchirure lumineuse ; Jonas, ~12 ans, cheveux en brosse, sweat à capuche rouge, à gauche et un peu plus bas sur le parapet, tient une bobine de fil bleu scintillant et la tend pour stabiliser la couture ; Madame Lanterne, femme d’une cinquantaine d’années, manteau noir long, cheveux gris en nuage, regard vert émeraude, légèrement en retrait à droite près d’une cabine technique, tient une petite lanterne éteinte et veille d’une posture protectrice ; une petite ombre non humaine, fluide et sombre avec reflets bleu pâle, taille d’un chat, se colle au parapet devant Malik et projette une silhouette sur l’eau pour aider à stabiliser le vent. Le pont, en métal rouillé couvert de graffiti et de cadenas, a une rambarde froide en fer et surplombe une rivière noire qui reflète la lune ; en arrière-plan on distingue antennes et toits, et des lampadaires jaunes projettent des halos. Action : les deux garçons cousent une déchirure dans le ciel avec un fil bleu profond scintillant, l’aiguille de Malik perce l’air comme une petite flamme solide ; l’atmosphère mêle tension douce et émerveillement, dominée par des bleus profonds, gris urbains et touches chaudes de jaune. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Le labyrinthe d'escaliers

Dans la grande ville, les bus grognaient comme des bêtes fatiguées et les néons bourdonnaient, même en plein jour. Au milieu des immeubles, coincé entre une station de métro et un gymnase, il existait un endroit que les adultes traversaient sans le voir : un labyrinthe d'escaliers publics, empilés comme des cartes mal rangées.

Malik y habitait presque. Pas officiellement—il avait un appartement au huitième avec sa mère—mais son vrai territoire, c'était ces marches qui grimpaient, tournaient, se recroquevillaient sous des passerelles, se faufilaient derrière des murs tagués. On disait que les escaliers avaient été construits pour “relier le quartier”, mais Malik était persuadé qu'ils avaient surtout été inventés pour perdre les gens pressés.

Ce soir-là, l'air sentait la pluie et la gomme chaude. Malik attendait Jonas au pied de la cour du collège, là où le goudron se craquelait en petites îles. Jonas arrivait toujours avec un détail étonnant : une cassette audio dans la poche, un autocollant holographique, ou un secret. Il roulait jusqu'à Malik, ses mains sûres sur les roues, comme s'il connaissait chaque bosse.

— T'as vu le ciel ? demanda Jonas sans même dire bonjour.

Malik leva la tête. Entre deux immeubles, au-dessus des antennes TV, le ciel était… bizarre. Il y avait une ligne, fine et sombre, comme une couture qui aurait lâché.

— On dirait une déchirure, souffla Malik.

— Ou une rayure géante, dit Jonas. Sauf que… ça bouge.

Effectivement, la ligne frémissait, comme un fil tendu dans le vent. Et, près de la cour, dans l'ombre d'un préau, quelque chose frissonnait aussi : un petit groupe de taches sombres, pas tout à fait des silhouettes, pas tout à fait des flaques.

Malik sentit une fraîcheur lui courir le long des bras.

— Tu vois ça ? chuchota-t-il.

— Je croyais que c'était des sacs-poubelle, répondit Jonas. Mais… ils ont peur, non ?

Les ombres se serrèrent davantage. Elles n'avaient pas de visage, pourtant on comprenait. Elles tremblaient comme des chats surpris par un klaxon.

Malik s'approcha doucement, les paumes ouvertes, comme pour montrer qu'il ne portait rien de dangereux.

— Hé, murmura-t-il, tout va bien. Personne ne va vous marcher dessus.

Les ombres reculèrent… puis s'arrêtèrent, comme si la voix de Malik faisait une lumière discrète. Un souffle, presque un soupir, sortit d'elles—un souffle froid qui sentait la poussière des vieux cartons.

— Elles t'écoutent, fit Jonas, étonné.

— Les escaliers m'ont appris à parler doucement, dit Malik. Ici, si tu cries, les murs te répondent.

Dans le ciel, la déchirure s'élargit d'un millimètre. Un courant d'air descendit, chargé d'une odeur de métal.

Jonas plissa les yeux.

— Si le ciel se déchire, il faut… le recoudre, non ?

Malik eut un rire nerveux.

— Avec quoi ? Un fil et une aiguille géants ?

Une ombre, la plus petite, se détacha du groupe et glissa jusqu'au pied de Malik. Elle fit apparaître, sur le sol, une tache en forme de pointillé, comme une indication.

— On dirait qu'elle montre quelque chose, dit Jonas.

— Alors on va voir, répondit Malik. Mais ensemble.

Les ombres se resserrèrent autour d'eux, comme une troupe muette. Et le labyrinthe d'escaliers, derrière, semblait retenir son souffle.

Chapitre 2 — Le fil de la ville

Ils suivirent les pointillés, traversant la cour, puis une ruelle où l'on entendait une radio grésiller derrière une fenêtre. La ville des années 1990 avait ses bruits propres : les freins des bus, les walkmans qui fuyaient des écouteurs, les pièces qui tombaient dans les cabines téléphoniques. Tout cela formait une musique qui couvrait presque les choses étranges… presque.

Le chemin les mena au cœur du labyrinthe d'escaliers. Là, entre deux paliers, il y avait un palier plus large, comme une petite place secrète. Une mosaïque s'y étalait, faite de carreaux cassés et de morceaux de miroirs. Au centre, un cercle avait été dessiné à la craie. Quelqu'un avait écrit : “NE PAS MARCHER SUR LE CIEL”.

— Charmant, dit Jonas. On a un avertissement.

Malik s'accroupit et effleura la craie. Elle était fraîche.

— C'est récent. Et regarde…

Dans un angle, coincée sous une marche, une bobine reposait. Une bobine de fil, mais pas un fil normal : il était bleu profond, comme le soir, et scintillait faiblement.

Jonas siffla.

— Ça, c'est pas vendu au supermarché.

Malik prit la bobine. Elle était chaude, comme si elle avait été gardée dans une poche. En la soulevant, il sentit une vibration dans ses doigts, une sorte de chant minuscule.

Les ombres se rapprochèrent. Elles n'avaient pas d'yeux, pourtant Malik sentit leur attention fixée sur le fil.

— Je crois que c'est pour la déchirure, dit Malik.

— Et l'aiguille ? demanda Jonas. Parce que recoudre sans aiguille…

À cet instant, une porte grinça au-dessus d'eux, là où aucun appartement n'était censé se trouver. Une vieille porte métallique, couverte d'affiches arrachées, s'entrouvrit comme si quelqu'un respirait derrière.

Une voix fit :

— Vous touchez à ce qui dépasse vos poches.

Malik leva la tête. Dans l'entrebâillement, une femme très grande se dessinait, manteau noir trop long, cheveux comme un nuage. Ses yeux brillaient d'un vert calme. Elle ne semblait ni jeune ni vieille, comme si elle avait décidé d'arrêter de vieillir un jeudi et de s'y tenir.

— Vous êtes… la gardienne des escaliers ? tenta Jonas.

La femme sourit, à moitié amusée.

— On m'appelle Madame Lanterne quand il fait sombre. Et quand il fait clair… on ne m'appelle pas.

Elle descendit deux marches, et sa main sortit de sa manche avec quelque chose de fin et brillant : une aiguille. Mais ce n'était pas du métal. C'était un éclat de lumière solidifiée, un petit morceau de lune.

— Le fil est à vous, dit-elle. L'aiguille aussi, si vous comprenez ce que vous faites.

Malik déglutit.

— On comprend juste que le ciel se déchire.

Madame Lanterne posa l'aiguille dans la main de Malik. Elle ne piqua pas : elle fit une chaleur douce.

— La ville tire sur le ciel comme on tire sur une couverture. Trop de vœux, trop de secrets, trop de fumée. Les coutures lâchent. Alors il faut recoudre. Pas avec de la force. Avec de l'entente.

Jonas fronça les sourcils.

— Et les ombres ?

Les ombres frémirent. Madame Lanterne les regarda comme on regarde des voisins timides.

— Elles se sont échappées d'un angle du monde. Elles ont peur de redevenir des taches sans histoire. Rassurez-les, et elles vous aideront. Elles savent où se cachent les déchirures.

Malik se tourna vers le petit groupe sombre.

— Vous venez avec nous ?

Une ombre fit un mouvement qui ressemblait à un hochement de tête. Une autre se colla au mur, dessinant une flèche vers le haut des escaliers.

Jonas souffla.

— Donc on monte.

— On monte, confirma Malik. Ensemble.

Et, au-dessus d'eux, le ciel fit un petit craquement, comme du papier qu'on froisse.

Chapitre 3 — La couture qui siffle

Ils grimpèrent. Les escaliers changeaient d'humeur à chaque étage : tantôt larges et rassurants, tantôt étroits comme une gorge. Les ombres glissaient sans bruit, se faufilant dans les coins comme si elles connaissaient chaque fissure.

Au bout d'un long couloir d'escaliers, ils débouchèrent sur une passerelle qui donnait sur un boulevard. Les voitures passaient, pressées, ignorantes. Un marchand de journaux hurlait les gros titres. Personne ne levait vraiment les yeux.

Malik, lui, leva la tête. La déchirure dans le ciel était plus nette ici, comme une cicatrice mal fermée. On distinguait un bord légèrement lumineux, et l'intérieur semblait… vide. Un vide pas noir : un vide qui aspirait les couleurs.

Jonas attrapa la bobine de fil.

— Bon. On fait comment ? On lance le fil comme une ligne de pêche ?

Malik serra l'aiguille de lune.

— Madame Lanterne a dit “avec de l'entente”. Peut-être qu'il faut être… d'accord avec le ciel.

Jonas le fixa.

— D'accord avec le ciel ? Malik, t'es sûr que tu vas pas devenir poète par accident ?

— Trop tard, dit Malik. J'habite un labyrinthe d'escaliers, je parle aux ombres… c'est foutu.

Ils échangèrent un sourire rapide, puis Malik inspira. Il posa la bobine sur la rambarde. Le fil bleu se déroula tout seul, comme s'il était impatient.

Les ombres s'agitèrent, puis se placèrent en cercle, chacune sur un coin de la passerelle, comme des gardiens silencieux. Une d'elles se souleva et pointa vers le ciel : là où la déchirure commençait.

— Je vais essayer, dit Malik.

Il leva l'aiguille. Elle fit un petit sifflement, comme une bougie dans le vent. Il piqua l'air—et l'air se laissa piquer. Le fil suivit, s'accrochant à la bordure de la déchirure comme à une toile.

Jonas ouvrit de grands yeux.

— Ça marche !

Malik fit un point, puis un autre. Chaque fois, le ciel vibrait légèrement, et une odeur d'orage neuf descendait, propre et fraîche.

Mais au troisième point, une bourrasque sortit de la déchirure. Elle frappa la passerelle, secoua la bobine, arracha presque l'aiguille des doigts de Malik.

Les ombres se plaquèrent au sol, comme si elles craignaient d'être emportées.

— Hé ! cria Jonas. Doucement !

Le vent répondit par un gémissement, comme un enfant qui n'aime pas qu'on le soigne.

Malik s'arrêta, le cœur battant.

— Il n'aime pas, murmura-t-il. Il a peur aussi.

Jonas se rapprocha, posa une main sur la rambarde.

— Alors on lui parle. Comme toi avec les ombres.

Malik fixa la déchirure. Le vide à l'intérieur frémissait.

— On ne veut pas te faire mal, dit Malik, d'une voix calme. On veut juste… te tenir ensemble. Comme une veste qu'on recoud pour qu'elle dure.

Le vent ralentit. Les ombres se redressèrent un peu.

Jonas ajouta, un peu maladroit :

— Et puis, sans toi, on est fichus. On ne peut pas jouer au foot sous… un trou.

Un son étrange s'échappa de la déchirure : pas un rire, mais quelque chose qui s'en approchait. Le vide sembla moins affamé, plus curieux.

Malik reprit. Il fit un point, puis un autre. Jonas, lui, tint la bobine, empêchant le fil de s'emballer.

— Voilà, dit Jonas. Une équipe.

Les ombres, encouragées, se mirent à onduler doucement. Elles projetèrent sur le sol des petites formes, comme des ombres chinoises : une main qui guide, une flèche, un nœud.

— Elles nous disent comment faire le nœud final, souffla Malik.

À mesure qu'ils cousaient, la déchirure se refermait, mais pas complètement. Elle se déplaçait, comme si elle fuyait la couture, glissant vers le centre-ville.

Jonas grimaça.

— Elle s'échappe.

— Alors on la suit, dit Malik, en enroulant le fil. On n'a pas fini.

Et, comme un ruban dans le vent, la déchirure glissa au-dessus des immeubles, attirant leur regard vers les lumières plus denses, plus hautes, là où la ville vibrait encore plus fort.

Chapitre 4 — Le toit des antennes

Ils traversèrent des escaliers qui sentaient le béton mouillé, un parking où des chats se disputaient un sachet de frites, puis un hall d'immeuble dont le gardien dormait devant une petite télévision. La ville n'empêchait pas la magie ; elle la laissait simplement passer entre deux publicités.

Les ombres les conduisirent à une tour d'habitation, immense, avec un ascenseur en panne (évidemment). Ils prirent l'escalier de secours. Jonas avançait à son rythme, sans se presser, et Malik restait à côté, ajustant leur vitesse comme on ajuste une radio pour capter la bonne station.

À chaque palier, une ombre restait en arrière un instant, comme pour calmer l'escalier, puis glissait à nouveau devant. Malik se surprit à leur parler.

— Ça va ? Vous tenez bon ?

Une ombre effleura sa chaussure. C'était comme un “oui” silencieux.

Arrivés au toit, ils furent accueillis par un paysage de métal : antennes, paraboles, fils électriques comme des lianes. La ville s'étendait autour d'eux, brillante et dense, et la déchirure se trouvait juste au-dessus, plus large, plus nerveuse.

Le vent soufflait fort ici. Jonas haussa la voix.

— On dirait qu'elle a faim de hauteur !

Malik s'accrocha à une antenne. Le fil bleu vibrait dans sa poche, impatient.

Ils s'approchèrent du bord du toit. Les ombres se rassemblèrent près d'une vieille cabane technique, comme si elle les rassurait.

— D'accord, dit Malik. On continue la couture. Jonas, tu tiens le fil.

— Chef, oui chef, répondit Jonas, en attrapant la bobine.

Malik leva l'aiguille de lune. Il piqua l'air. Le ciel s'ouvrit un peu plus, comme un tissu qui refuse le point. Un bruit de déchirure retentit, sec, et une pluie de poussière de lumière tomba, scintillant avant de s'éteindre.

— Oh non, fit Jonas. Ça s'aggrave !

Malik sentit un doute le mordre.

— Peut-être qu'on coud à l'envers.

Une ombre se dressa, plus grande que les autres. Elle prit la forme approximative d'une personne : une tête, des épaules. Elle pointa la cabane technique, puis le ciel, puis… Jonas et Malik, en les entourant de ses bras d'ombre comme pour les rapprocher.

— Elle dit… “ensemble”, traduisit Malik.

Jonas fronça le nez.

— On est déjà ensemble.

L'ombre secoua la tête, puis dessina sur le sol une forme : deux fils qui se croisent.

— Ah, comprit Jonas. Pas “côte à côte”. “Croisés”. Comme quand deux personnes tiennent un drap pour le plier.

Malik hocha la tête. Ils changèrent de position : Jonas passa derrière Malik, tenant le fil plus haut, tandis que Malik cousait plus bas. Le fil forma une diagonale stable.

La différence fut immédiate. L'aiguille glissa avec moins de résistance. Le ciel se laissa recoudre, point après point, comme s'il acceptait enfin la main qui ne tirait pas trop fort.

Malik chuchota, concentré :

— Un point pour la ville. Un point pour les gens. Un point pour… ceux qui ont peur.

Les ombres frémirent comme si elles souriaient.

Mais soudain, un grondement monta de la déchirure. Pas un tonnerre : un murmure de milliers de voix lointaines, des vœux mal rangés, des secrets jetés dans l'air. La couture trembla.

Jonas serra la bobine.

— Malik… si ça lâche, on fait quoi ?

Malik avala sa salive.

— On ne la laisse pas lâcher.

Il regarda les ombres.

— Aidez-nous.

Les ombres se déplacèrent, se collèrent aux antennes, aux fils électriques, aux barrières. Elles devinrent des poids, des ancrages. Le vent se calma un peu, comme retenu par des mains invisibles.

— Elles stabilisent le toit, souffla Jonas, impressionné.

Malik reprit. Il fit un long point, puis un autre, plus sûr.

La déchirure rétrécit… puis se déplaça encore, mais cette fois plus lentement, comme si elle acceptait d'être guidée vers un endroit précis : le vieux pont qui enjambait la rivière, au centre de la ville.

Jonas suivit du regard.

— Elle veut aller là-bas.

— Alors on y va, dit Malik. Avec elle.

Chapitre 5 — Le pont qui boit la nuit

Ils descendirent et traversèrent les rues, portés par une urgence silencieuse. La ville du soir s'allumait : vitrines, lampadaires, feux tricolores qui clignaient comme des yeux fatigués. Sur le trottoir, des gens marchaient avec des sacs de courses, des écouteurs, des pensées. Aucun ne regardait la couture bleue qui serpentait au-dessus des toits, attachée au ciel comme un cerf-volant invisible.

Le pont apparaissait au loin, large, ancien, couvert de graffiti et de cadenas. La rivière dessous roulait lentement, noire et brillante, comme si elle transportait la nuit.

Les ombres s'arrêtèrent au début du pont. Elles hésitaient. L'eau leur faisait peur.

— Ça va, dit Malik. On ne vous force pas.

Une ombre s'avança quand même, tremblante, et se colla à la rambarde. Elle semblait se rendre courageuse pour les autres.

Jonas posa une main sur le métal froid du pont.

— On dirait qu'il attend quelque chose.

Malik leva les yeux. La déchirure tournoyait juste au-dessus du milieu du pont. C'était là qu'elle voulait être recousue, comme si l'endroit avait une importance.

— Peut-être que le pont relie déjà deux rives, dit Malik. Alors il peut relier… deux morceaux de ciel.

Jonas hocha la tête.

— Logique de magie urbaine. Tout ce qui relie aide à réparer.

Ils s'installèrent au centre. Le vent y était différent, chargé d'humidité. Malik planta l'aiguille dans l'air. Le fil suivit.

Mais la déchirure se mit à aspirer. Pas fort, juste assez pour tirer sur le fil, comme quelqu'un qui voudrait récupérer son écharpe.

Jonas grimpa sur un petit muret du pont pour tenir la bobine plus haut.

— Elle tire ! Elle veut le fil !

— Alors on le partage, dit Malik, soudain. On ne lui arrache pas. On lui donne de quoi tenir.

Il fit un point plus large, laissant une boucle volontaire, comme une petite bride.

Le ciel frissonna. L'aspiration diminua.

Jonas éclata d'un rire bref.

— Malik, t'es en train de faire des nœuds d'amitié au ciel.

— Appelle ça comme tu veux, répondit Malik. Tant que ça tient.

Les ombres, rassurées, avancèrent sur le pont, une par une. Elles se placèrent en demi-cercle autour des garçons, comme des spectateurs. Puis elles commencèrent à faire quelque chose d'étrange : elles projetèrent leurs formes sur la surface de la rivière. Sur l'eau noire, apparurent des silhouettes mouvantes, comme un théâtre.

Malik comprit : elles racontaient une histoire. Une histoire sans mots, mais pleine d'émotions. Des ombres qui avaient été oubliées, coincées dans un recoin du monde, et qui avaient suivi Malik parce qu'il leur avait parlé comme à des êtres.

Le ciel sembla écouter. La déchirure ralentit, comme si elle s'apaisait en entendant cette histoire.

— Elles lui montrent qu'elles existent, murmura Jonas. Qu'elles ne sont pas juste… du noir.

— Et qu'on coopère, dit Malik. Nous, elles, la ville.

Il cousit, point après point. Jonas ajustait la tension du fil, le déroulant doucement, évitant les à-coups. Les ombres, elles, stabilisaient l'air, amortissant les bourrasques. Chacun avait son rôle, sans que personne ne commande vraiment.

La couture bleue forma bientôt une ligne délicate, comme une cicatrice lumineuse. Il restait le nœud final, celui qui décide si tout tient… ou si tout se défait.

Malik regarda Jonas.

— Prêt ?

— Prêt, répondit Jonas. Et si on se rate, on recommence. Ensemble.

Malik sourit. Il fit passer l'aiguille dans la dernière boucle. Ses doigts tremblaient un peu.

Une ombre s'avança : la plus petite, celle qui avait fait les pointillés. Elle se glissa sous les mains de Malik, comme une présence rassurante. On aurait dit qu'elle lui prêtait du courage.

— Merci, souffla Malik.

Il tira doucement. Jonas retint la bobine. Les ombres retinrent l'air.

Et le nœud se fit.

Le ciel ne claqua pas. Il soupira. La déchirure se referma, non pas brutalement, mais comme une paupière qui se ferme pour dormir. La couture bleue resta visible un instant, puis s'effaça, laissant à sa place un ciel normal, légèrement plus profond, comme s'il avait été lavé.

Le vent cessa d'être nerveux. La rivière refléta un morceau de lune intact.

Jonas lâcha la bobine et s'adossa à la rambarde.

— On vient de réparer le ciel, dit-il. C'est… complètement dingue.

Malik observa ses mains. L'aiguille de lune avait perdu un peu de son éclat, comme si elle avait donné de sa lumière.

— Pas tout seuls, dit Malik.

Il regarda les ombres. Elles étaient plus nettes maintenant, moins tremblantes. Elles ne se collaient plus aux coins ; elles se tenaient debout, tranquillement, comme un petit groupe qui a enfin trouvé sa place.

Chapitre 6 — Les escaliers gardent le secret

Ils retournèrent vers le labyrinthe d'escaliers. La ville semblait la même, et pourtant Malik avait l'impression que les lampadaires éclairaient un peu mieux, comme s'ils avaient récupéré un sourire.

Près de la cour du collège, les ombres s'arrêtèrent. Elles n'avaient plus l'air perdues. Elles se tournèrent vers Malik et Jonas, puis, l'une après l'autre, elles glissèrent sur les murs, sur le sol, jusqu'à se fondre dans les coins familiers : sous le préau, derrière un banc, au pied d'un arbre. Pas pour se cacher, mais pour habiter.

La petite ombre resta une seconde de plus. Elle dessina sur le goudron une forme simple : deux mains qui se touchent.

— Toi aussi, tu restes ici ? demanda Malik.

Elle fit un mouvement qui ressemblait à un oui. Puis elle se dissout doucement, comme une encre dans l'eau, laissant juste une sensation de chaleur étrange.

Jonas roula jusqu'au premier escalier du labyrinthe.

— On fait quoi du fil ? Et de l'aiguille ?

Malik sortit la bobine. Elle était presque vide. Il ne restait qu'un petit bout, fin comme un cheveu de lumière.

— On le garde, dit Malik. Pour se rappeler.

— Pour se rappeler que coopérer, c'est plus fort que… je sais pas, un trou dans le ciel, conclut Jonas.

Ils entendirent un pas derrière eux. Madame Lanterne était là, comme si elle avait toujours été là. Elle tenait une lanterne éteinte, juste pour le style.

— Vous avez bien cousu, dit-elle. Et vous avez surtout appris la vraie couture.

Jonas leva un sourcil.

— La vraie couture, c'est… parler aux trucs qui ont peur ?

— C'est ne pas tirer chacun de votre côté, répondit Madame Lanterne. C'est accepter que même les ombres ont un rôle. La ville tient parce que ses gens se répondent. Les escaliers tiennent parce que chaque marche porte l'autre.

Malik regarda le labyrinthe. Il imagina toutes les histoires qu'il avait absorbées sans le dire : des gens qui montaient avec des sacs trop lourds, des ados qui riaient, des voisins qui se disputaient puis se retrouvaient. Tout cela faisait une sorte de tissu.

— Le ciel peut se déchirer encore ? demanda Malik, inquiet.

Madame Lanterne haussa les épaules, comme si c'était la chose la plus normale du monde.

— Les tissus se déchirent, les genoux se trouent, les amitiés se froissent. Mais quand on sait recoudre… on a moins peur.

Jonas sourit, fatigué mais fier.

— Et personne ne nous croira.

— Tant mieux, dit Madame Lanterne. Les secrets de la ville aiment rester légers.

Elle tendit la main. Malik lui donna l'aiguille. Elle la rangea dans sa manche, comme si c'était une clé.

— Gardez le dernier bout de fil, dit-elle. Il sert parfois à faire un nœud… entre deux personnes.

Puis elle disparut dans l'ombre d'un escalier, comme une phrase qui se termine sans point final.

Malik et Jonas restèrent un moment à écouter la ville : les bus, les rires, le bourdonnement des néons. Malik leva les yeux. Le ciel était entier, vaste, et il donnait l'impression de respirer tranquillement.

— On se retrouve demain ? demanda Jonas.

— Demain, répondit Malik. Et après-demain. Et tant que les escaliers seront là.

Ils repartirent, chacun vers sa porte, leurs pas et leurs roues dessinant une trajectoire sûre dans le labyrinthe. Et, dans les coins de la cour, les ombres veillaient, apaisées, comme de petits gardiens silencieux qui avaient enfin compris qu'on pouvait compter sur quelqu'un—et que quelqu'un pouvait compter sur elles.

Sans publicité 3 € par mois

Envie d’une lecture sans interruption ? Soutenez Mes Histoires du Soir, retirez toutes les publicités et profitez d’autres avantages inclus dès 3 € par mois.

Voir les forfaits & tarifs
Partager

signaler un problème avec cette histoire

Qu'avez-vous pensé de cette histoire ?

Donnez votre avis en attribuant une note à cette histoire en fonction de ce que vous et/ou votre enfant en avez pensé. Merci par avance !

Merci ! Votre note a été prise en compte !

Le quizz : as-tu bien compris l'histoire ?

Labyrinthe d’escaliers
Endroit où les escaliers sont nombreux et compliqués, comme un puzzle pour monter.
Néons
Lampes qui brillent en couleurs et font une lumière froide dans la ville.
Grognaient
Faisaient un bruit grave et continu, comme quand on est fatigué ou mécontent.
Mosaïque
Image faite de petits morceaux de carreaux ou de verre assemblés côte à côte.
Bobine de fil
Objet rond qui enroule du fil pour le garder propre et facile à dérouler.
Déchirure
Ouverture ou trou créé quand quelque chose se déchire ou se rompt.
Aiguille
Objet fin et pointu utilisé pour coudre ou percer avec du fil.
Cicatrice
Marque laissée sur une surface après qu'elle a été réparée ou guérie.
Ancrages
Points solides qui servent à fixer et retenir quelque chose pour qu'il tienne.
Rambarde
Barre ou garde-corps le long d'un escalier ou d'un pont pour se tenir.
Paraboles
Objets en forme de plat qui servent à capter des signaux, comme la télévision.
Passerelle
Petit pont ou passage élevé pour passer d'un endroit à un autre.

Créez une histoire magique et unique pour votre enfant !

Créez en quelques minutes une aventure personnalisée où votre enfant devient le héros. Avec notre outil exclusif, c'est facile, gratuit et divertissant !

Créer une histoire

Téléchargez cette histoire :

Télécharger cette histoire en PDF Télécharger l'e-book (.epub)

À lire ensuite dans Fantasy urbaine (Urban fantasy) pour 11 à 12 ans

Recevez de nouvelles histoires chaque dimanche soir !

Recevez 7 histoires passionnantes et captivantes, adaptées à l'âge et aux goûts de votre enfant, chaque dimanche à 17h*. C'est gratuit et garanti sans spam !
*E-mail envoyé à 17h, heure de Paris.
Nous n'aimons pas non plus le spam. Ainsi, nous ne vous enverrons que des histoires. Vous pourrez vous désinscrire quand vous le souhaiterez.