Chapitre 1
Léo avait un talent rare : il pouvait être têtu comme une porte qui grince. Surtout quand il avait décidé un truc. Et ce jour-là, son truc, c'était… rien. Absolument rien. Il traînait sur le chemin du retour, sac sur une épaule, en donnant des coups de baskets aux cailloux comme s'ils lui devaient de l'argent.
Dans sa poche, un petit bouton perdu—un bouton de manteau, gris, banal, discret—faisait “tic… tic… tic” contre ses clés. Léo ne se souvenait même pas de l'avoir ramassé. Peut-être qu'il l'avait attrapé en même temps qu'un chewing-gum collé au banc. Une victoire.
Quand il passa devant la supérette, une rafale de vent fit tournoyer une feuille jaune au-dessus du trottoir. Elle tourna, tourna, fit une pirouette de championne… puis sembla lui faire un clin d'œil.
Léo s'arrêta net.
— Toi, tu te la racontes, hein, murmura-t-il.
La feuille descendit doucement, comme si elle avait tout son temps. Léo leva la main pour l'attraper… et elle remonta d'un coup, pile hors de portée.
— Ah non. Pas comme ça. Je te préviens, je te cueille.
À ce moment-là, le petit bouton dans sa poche vibra, un minuscule “bzz” timide. Léo fronça les sourcils.
— Quoi ? T'es jaloux de la feuille ?
La feuille, elle, recommença à tomber, lentement, très lentement… et glissa vers une ruelle qu'il ne prenait jamais. Une ruelle tellement ordinaire que Léo ne l'avait jamais regardée plus de deux secondes. Aujourd'hui, elle semblait… plus longue. Plus brillante aussi, comme si quelqu'un avait versé du jus d'arc-en-ciel sur les pavés.
Léo inspira, coinça son sac plus haut sur son épaule et déclara à voix haute, parce que ça rend les décisions plus solides :
— Je la cueille. Point final.
Et il entra dans la ruelle.
Chapitre 2
Dès le premier pas, l'air changea. Ça sentait la menthe, le caramel et… l'encre de feutre. Les murs étaient toujours des murs, mais recouverts de tissus suspendus, de rubans, de fanions, de foulards qui dansaient sans corde ni crochet. Ils flottaient comme s'ils avaient chacun leur propre musique.
La ruelle s'élargit encore, puis encore, et Léo déboucha dans un souk.
Un vrai. Enfin… un souk de couleurs drôle, comme si quelqu'un avait mélangé un marché, une boîte de crayons et une fête d'école. Des étals s'alignaient, chargés de bocaux qui gloussaient, de chaussettes à pois qui se disputaient, de tapis roulants (littéralement : ils roulaient en faisant “roulou!”), et de lanternes qui bâillaient de lumière.
La feuille jaune, elle, planait au-dessus d'une allée, tranquille, moqueuse.
— Attends-moi ! lança Léo.
— Personne n'attrape une feuille qui tombe ici, dit une voix à sa droite.
Léo se tourna. Un vendeur minuscule, assis sur un coussin trop grand, le regardait avec sérieux. Il avait une moustache qui ressemblait à deux virgules et un turban rayé qui penchait comme une tour mal réveillée.
— Pourquoi ? demanda Léo, déjà agacé.
— Parce qu'elles tombent exprès. Et quand elles tombent exprès, elles ont le droit de choisir où elles atterrissent.
— Oui, eh bien moi, je choisis de la cueillir quand même.
Le vendeur hocha la tête, comme s'il venait d'entendre “je vais manger une soupe avec une fourchette”.
— Alors tu es têtu.
— Très. Et fier de l'être.
La feuille descendit. Léo tendit la main… et elle glissa entre ses doigts, pas vite, pas brusquement, juste assez pour le ridiculiser. Elle atterrit sur le sol, puis… se releva.
Oui. Elle se releva.
Comme si elle avait des genoux invisibles.
— Hein ? fit Léo.
La feuille se mit à marcher en dandinant, direction une allée où des pots de peinture se chamaillaient.
— Reviens ! cria Léo.
— Elle t'entend, dit le vendeur. Elle s'en fiche.
Léo serra les dents. Son bouton vibra encore, plus fort.
— D'accord, souffla Léo. Très bien. Je te cueille. Même si je dois te poursuivre jusqu'à… jusqu'à la fin de la ruelle arc-en-ciel.
Il partit au trot.
Chapitre 3
Léo slaloma entre des stands. Une marchande de bulles de savon lui proposa :
— Une bulle pour t'aider à flotter ?
— Je flotte déjà de colère, merci ! répondit Léo sans ralentir.
Un garçon de son âge vendait des boussoles.
— Elles indiquent toujours la direction du “presque”, annonça-t-il fièrement.
— J'ai besoin de la direction du “feuille”, moi !
La feuille, elle, avançait à petits pas, puis sautillait, puis faisait des glissades sur les pavés comme sur une patinoire. Parfois elle s'arrêtait, attendait que Léo arrive à deux doigts… et hop, elle tombait d'un millimètre, juste pour se moquer, puis repartait.
Léo haletait :
— Je… te… cueille… je… te… cueille…
Et à force de répéter, ça devenait une chanson.
— Je te cueille, je te cueille, je te cueille !
Les passants du souk se mirent à le regarder. Certains tapaient dans leurs mains, comme à un spectacle.
— Attrape-la ! cria une dame avec un panier plein de plumes qui éternuaient.
— Personne ne l'a jamais cueillie ! lança un monsieur qui vendait des chapeaux invisibles (on voyait seulement l'étiquette).
Léo rougit, mais il continua. Il était têtu, et en plus, maintenant, il avait un public. Le pire combo possible.
Au détour d'un stand, la feuille grimpa sur une pyramide de pastèques. Enfin… des pastèques carrées. Empilées comme des cubes. Léo s'arrêta, stupéfait.
— Des pastèques carrées… c'est pas légal, ça.
Une pastèque carrée répondit d'une voix grasse :
— On est parfaitement légales. On rentre mieux dans les frigos. Toi, tu rentres mieux où ?
— Dans ma victoire, marmonna Léo.
Il escalada la pyramide. La feuille s'éleva d'un coup, comme si un fil invisible la tirait.
— Eh ! cria Léo. Tricheuse !
La feuille flotta au-dessus d'une grande porte en bois, couverte d'affiches.
Sur l'une, on lisait : “ATELIER DE CHUTES : feuilles, plumes, idées.”
Sur une autre : “INTERDIT AUX GENS TROP SÛRS D'EUX.”
Léo la pointa du doigt.
— Je suis sûr de moi. Donc j'entre.
La porte s'ouvrit sans bruit, comme si elle avait honte de faire du bruit. Et la feuille disparut à l'intérieur.
Léo sauta au sol, récupéra son souffle, puis entra.
Chapitre 4
À l'intérieur, c'était une grande salle pleine de courants d'air soigneusement rangés. Oui, rangés. Des ventilateurs alignés comme des élèves. Des plumes suspendues à des fils. Des feuilles de toutes sortes qui faisaient la queue devant un comptoir.
Derrière le comptoir, une femme avec des lunettes rondes écrivait sur un carnet. Son stylo avait une petite hélice.
— Nom ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
Léo cligna des paupières.
— Euh… Léo.
— Objet de votre chute ?
— Je ne tombe pas, je… je cueille une feuille.
La femme leva enfin les yeux. Son regard était aussi précis qu'un pointeur laser.
— Ah. Encore un cueilleur.
— “Encore” ? fit Léo, vexé. Je suis unique.
— Tous les têtus pensent ça, répondit-elle calmement. La feuille que vous poursuivez s'appelle Jaunette 47. Elle adore faire courir les gens. Ça la détend.
Léo croisa les bras.
— Elle ne va pas se détendre longtemps. Je vais la cueillir.
La femme soupira, sortit une clochette et la fit tinter. Une petite feuille verte arriva en trottinant.
— Oui, Madame la Régisseuse des Chutes ? dit-elle avec une voix aigüe.
— Conduis Léo au Rayon des Promesses.
La feuille verte salua Léo, très poliment, puis se mit à avancer.
— Suivez-moi. Ne marchez pas sur les idées qui tombent, elles se vexent.
Ils traversèrent la salle. Au sol, de petites bulles transparentes chuchotaient des phrases.
Léo en entendit une : “Et si je devenais astronaute…”
Une autre : “Et si je disais pardon…”
Il faillit en écraser une et s'écarta, surpris.
Ils arrivèrent dans un couloir où des rideaux de papier faisaient “froufroufrou” à chaque respiration.
Au bout, une pièce ronde, lumineuse, avec un arbre en pot au centre. Un arbre pas très grand, mais très fier, avec des feuilles multicolores qui frémissaient comme des confettis.
La feuille verte annonça :
— Ici, on fait des promesses à voix haute. Comme ça, elles savent où habiter.
Léo sentit son bouton vibrer si fort que ça chatouillait sa cuisse. Il le sortit de sa poche. Le bouton gris brillait légèrement, comme s'il avait avalé une luciole.
— C'est quoi ce bouton ? demanda Léo.
La feuille verte pencha la tête.
— Ça ressemble à un Bouton d'Engagement. Quand on le porte, on termine ce qu'on commence… sauf si on apprend quelque chose de mieux.
— J'ai commencé à vouloir cueillir une feuille, dit Léo. Donc je finis.
Il se racla la gorge, se plaça devant l'arbre et déclara, solennel comme s'il jurait devant un tribunal de peluches :
— Je me promets de cueillir la feuille qui tombe.
Aussitôt, une branche de l'arbre se pencha. Une feuille jaune—Jaunette 47—descendit en tournoyant, pile au-dessus de sa tête.
— Ah ! s'exclama Léo. Je t'ai !
Il bondit… et la feuille se posa sur son front, juste hors de ses mains.
La feuille verte ricana.
— Elle vous a collé une étiquette de “poursuivant officiel”.
Léo tenta de l'attraper avec les doigts, en louchant.
— Ne bouge pas… ne bouge pas…!
La feuille glissa sur le côté de son visage, chatouilla son oreille, puis sauta au sol et fila vers la sortie, légère comme une blague.
Léo la suivit en grognant :
— Elle n'aura pas le dernier mot. Personne n'a le dernier mot contre moi. Personne !
Sauf que son bouton vibrait d'une manière différente. Comme s'il voulait dire : “Tu es sûr ?”
Chapitre 5
Ils ressortirent dans le souk. La feuille jaune avançait maintenant avec plus d'assurance, comme une star sur un tapis rouge. Les gens s'écartaient. Certains prenaient des notes. Un vieux monsieur vendant des bananes en forme de boomerang commenta :
— Elle a choisi un bon coureur, aujourd'hui.
Léo, lui, courait. Et plus il courait, plus il remarquait des détails étranges.
Un chat passait avec une paire de lunettes, lisant un journal à l'envers.
Une fontaine coulait vers le haut, mais sans faire de dégâts : l'eau remontait poliment.
Un stand vendait des “excuses prêtes à l'emploi”. Sur une pancarte : “Désolé, j'avais un dragon à nourrir”.
Léo se rapprocha de la feuille. Il sentait presque son odeur : un mélange de papier sec et de soleil d'automne.
— Tu vas tomber, oui ou non ? grommela-t-il.
La feuille se retourna. Enfin, “se retourna”… elle fit un petit mouvement qui ressemblait à un haussement d'épaules.
Puis elle monta sur un banc, s'assit… et se laissa tomber. Lentement. Très lentement.
Léo retint son souffle. Il plaça ses mains dessous, parfaitement.
— Ça y est, murmura-t-il. Cette fois, tu es à moi.
La feuille descendait, descendait… si lentement que Léo eut le temps de penser à son goûter, à ses devoirs, et au fait qu'il allait raconter ça à tout le monde.
Et juste avant d'atterrir dans ses mains… une petite brise arriva et dévia la feuille d'un centimètre. Un centimètre ridicule. Un centimètre moqueur.
La feuille atterrit sur le bout de sa chaussure.
Léo s'immobilisa, les yeux ronds.
— Elle est… sur moi.
Autour, les gens chuchotaient.
— Oh…
— Il l'a presque…
— Attention, moment historique…
Léo baissa lentement les mains. Il n'osait pas bouger, comme si un pas trop brusque allait faire exploser l'univers.
La feuille tremblota sur sa chaussure, hésita… puis fit un petit saut.
Et retomba.
Sur sa main.
Elle y resta, bien à plat, paisible, comme si elle avait décidé, tout d'un coup, d'être sérieuse.
Le souk se figea une demi-seconde. Puis quelqu'un applaudit. Puis deux. Puis tout le monde. Même les tapis roulants firent “roulou-roulou!” avec enthousiasme.
Léo ouvrit la bouche, prêt à crier “Victoire !” comme un joueur qui marque au dernier moment.
Mais la feuille, sur sa paume, n'avait pas l'air vaincue. Elle avait l'air… contente. Et un peu fatiguée.
Léo sentit sa colère se dégonfler, comme un ballon qu'on lâche sans faire exprès : pfffff.
— Tu… tu voulais juste être attrapée quand tu en avais envie, murmura-t-il.
La feuille fit un petit frémissement, comme un “oui” silencieux.
Le bouton d'engagement vibra une dernière fois, puis devint tout simple, tout gris, tout normal. Comme s'il disait : “Ok. Contrat rempli.”
Léo souffla.
— Bon. Je t'ai cueillie. Mais… c'était plus drôle quand tu me faisais courir.
La feuille se recroquevilla légèrement, comme si elle souriait.
La Régisseuse des Chutes apparut, sortie de nulle part, comme une maîtresse qui a toujours entendu la bêtise depuis le couloir.
— Vous pouvez la garder, dit-elle. Ou la relâcher. Les promesses ne sont pas des cages.
Léo regarda la feuille. Elle était légère. Chaude. Et étrangement rassurante, comme une petite preuve que l'impossible pouvait arriver sans casser les choses.
— Je… je crois que je vais la relâcher, dit-il. Mais pas tout de suite.
— Elle tombera quand elle voudra, reprit la Régisseuse.
— Et moi, je la cueillerai… si elle est d'accord, ajouta Léo, un peu fier de cette phrase.
La Régisseuse eut un micro-sourire.
— Progrès notable chez un têtu.
Chapitre 6
Le souk de couleurs drôle sembla se calmer. Les rubans dansaient moins vite. Les lanternes bâillaient plus doucement. Les bruits devenaient des murmures, comme si la journée posait sa tête sur un oreiller.
Léo s'assit sur une marche. La feuille jaune reposait sur sa paume, et il la regardait comme on regarde une chose qu'on ne comprend pas entièrement, mais qu'on apprécie quand même.
Un vendeur passa avec un plateau.
— Bonbon au goût de “ouf, enfin assis” ? proposa-t-il.
— Non merci, dit Léo. J'ai déjà le goût dans la gorge.
Le vendeur hocha la tête, très sérieux.
— C'est un goût rare. Profitez.
Léo rit, un rire plus calme.
Il leva la main, très lentement, et souffla doucement sur la feuille.
— Vas-y, Jaunette 47. Tu peux tomber.
La feuille se redressa, frissonna, puis se laissa glisser de sa paume. Elle descendit en tournoyant, sans se presser, comme une petite danse de fin de fête. Elle passa devant son nez, effleura sa joue, puis atterrit au sol avec délicatesse.
Et au lieu de repartir en courant, elle resta là, tranquille, comme une feuille… normale. Une feuille qui a fini son jeu.
Léo se leva, récupéra son sac et regarda autour de lui. Le souk était toujours là, mais les couleurs s'adoucissaient, comme si quelqu'un baissait le volume.
La ruelle, au loin, redevenait une ruelle. Simple. Grise. Habituellement ennuyeuse.
La Régisseuse des Chutes fit un signe de la main.
— Vous pouvez revenir, dit-elle. Mais évitez de promettre n'importe quoi. Les promesses, ça attire du monde.
— Je promets rien, répondit Léo, puis il ajouta vite : Enfin… je promets de faire attention aux promesses.
— Très bien. Promesse raisonnable.
Léo fit un pas vers la sortie, puis se retourna.
La feuille jaune était toujours au sol. Il eut envie de la reprendre, juste pour vérifier qu'il pouvait. Juste pour se prouver quelque chose.
Il serra les poings.
— Non, souffla-t-il. Je l'ai déjà fait.
Il sortit du souk. Dès qu'il franchit la ruelle, l'air redevint celui de la ville : un peu de voiture, un peu de boulangerie, un peu de poussière.
Dans sa poche, le bouton gris était redevenu un bouton comme les autres. Il ne vibrait plus. Il faisait seulement “tic” contre ses clés, comme au début.
Sur le trottoir, une autre feuille tomba, ordinaire, sans spectacle. Léo la regarda descendre.
Il sourit, mais ne bougea pas.
— Tu peux tomber tranquille, toi. Je ne suis pas obligé de gagner contre tout.
La feuille atterrit. Le monde continua.
Et Léo rentra chez lui d'un pas plus lent, avec dans la tête un souk plein de couleurs, et dans les mains invisibles une victoire qui, pour une fois, n'avait pas besoin d'être criée.