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Histoire loufoque et absurde 11 à 12 ans Lecture 27 min. (2)

Le palais de cartons et le silence de poche

Lina découvre un carton lumineux qui la conduit au Palais de Cartons où, guidée par Monsieur Scotch et le Silence, elle apprend à écouter le silence et à aider les habitants à se délester d’un trop-plein de mots.

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Lina, 12 ans, au centre, visage émerveillé et serein, cheveux châtain mi-longs légèrement bouclés, t-shirt rayé bleu et blanc et jean, tient contre sa poitrine une petite boîte étiquetée « SILENCE DE POCHE » qui diffuse une douce lueur. Derrière elle à gauche, Monsieur Scotch, majordome non humain fait de boîtes et de ruban adhésif, silhouette anguleuse avec moustache au marqueur, observe poliment; à droite, Ploc et Ploc, deux petites boîtes d’allumettes animées coiffées de chapeaux en papier, l’un applaudit timidement, l’autre tient une étiquette « À RECYCLER EN HISTOIRES DRÔLES ». Le Silence apparaît comme une auréole de lumière liquide et pâle au-dessus du bassin de la Chambre des Chuchotements, un espace du Palais de Cartons aux murs en carton ondulé décorés d’étiquettes, étagères de bocaux de chuchotements, coussins en papier disposés en cercle et bassin lumineux en carton verni; ambiance calme, chaleureuse et enfantine, textures contrastées (carton rugueux, papier bulle moelleux, lueur translucide), style graphique clair aux lignes nettes et couleurs chaudes et pastel. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 : La petite lumière qui ne voulait pas s'éteindre

Lina avait onze ans et une façon bien à elle d'être tranquille : elle inventait des choses dans sa tête comme d'autres rangent des crayons par couleur. Elle pouvait passer dix minutes à choisir entre « bleu ciel » et « bleu qui a vu la mer », sans s'énerver une seule seconde.

Ce mercredi-là, elle aidait sa mère à descendre des cartons à la cave. Enfin… « aider », c'était beaucoup dire : Lina portait un carton léger, celui qui contenait officiellement « des trucs pas fragiles », et officieusement « le bazar des bazars ».

— Tu es sûre que ça ne contient pas un crocodile ? demanda Lina.

— Si c'était le cas, il aurait déjà mangé les chaussettes orphelines, répondit sa mère.

Dans la cave, une ampoule pendait au plafond, fatiguée comme un vieux citron. Lina posa son carton et remarqua un petit éclat, coincé derrière une pile de boîtes.

Un éclat qui n'avait rien à faire là.

Un éclat qui clignotait comme si quelqu'un faisait du morse pour dire : « Psst ! Par ici ! »

— Maman, tu as mis une luciole en cage ? demanda Lina.

— J'ai mis des conserves. Si elles brillent, on déménage, répondit sa mère depuis l'escalier.

Lina se pencha. Dans un carton plat, presque invisible, une étiquette brillait d'une lumière douce. Elle n'éclairait pas comme une lampe : elle souriait.

Sur l'étiquette, on lisait : « FRAGILE : CONTIENT DU SILENCE ».

— Contient… du silence ? répéta Lina, intriguée.

Elle toucha l'étiquette du bout du doigt. La lumière se mit à pulser, comme un cœur minuscule. Et le carton… fit un bruit de carton. Un simple « frrt ». Mais ce « frrt » était si net, si propre, si poli, qu'il donnait l'impression que tout le reste du monde parlait avec la bouche pleine.

Lina, créative et posée, prit une décision parfaitement logique : si un carton contient du silence, il faut vérifier qu'il respire.

Elle souleva le couvercle.

À l'intérieur, il n'y avait ni boule de coton, ni oreillers, ni mousse isolante. Il y avait un couloir. Un couloir en carton, bien droit, éclairé par une lumière tiède, comme celle d'une veilleuse.

— D'accord, murmura Lina. Soit je suis très imaginative… soit la cave vient de se mettre à faire du théâtre.

Le couloir sentait le papier neuf et la colle d'école. Et au fond, très loin, on distinguait une porte… en carton, évidemment, avec une poignée dessinée au feutre.

La petite lumière de l'étiquette cligna encore, comme pour dire : « Allez, viens. Je ne mords pas. Je suis une étiquette. »

Lina inspira, comme avant de plonger dans une piscine fraîche, et passa la tête, puis les épaules, puis tout le reste.

Le carton, derrière elle, se referma tout seul avec un « plop » très satisfait.

— Hé ! protesta Lina. On ne ferme pas les invités à double tour !

Mais sa voix n'échoa pas. Elle fit quelque chose d'étrange : elle se posa, gentiment, sur le sol en carton, comme si les mots n'avaient pas envie de courir.

Et la lumière, au-dessus d'elle, éclaira le chemin vers l'impossible avec le sourire.

Chapitre 2 : Le palais de cartons et le majordome scotch

Après le couloir, Lina déboucha dans une grande salle. « Grande » n'était même pas le bon mot. C'était immense, avec des colonnes faites de rouleaux de papier, des arches en boîtes à chaussures et un plafond en cartons empilés si haut qu'on aurait pu y perdre une girafe.

Tout était beige, brun, parfois décoré de motifs au marqueur : des étoiles, des moustaches, des points d'interrogation.

Au milieu, un tapis… de papier bulle. Il craquait doucement sous ses pas.

— C'est moelleux et bruyant, chuchota Lina. Le contraire d'un ninja.

Une silhouette arriva en glissant comme une lettre qu'on pousse sous une porte. C'était… un majordome. Enfin, une sorte de majordome : un grand personnage fait de boîtes, de tubes et de ruban adhésif. Son visage était un carré avec deux trous ronds pour les yeux, et une moustache dessinée de travers.

Il s'inclina, ce qui fit grincer son scotch.

— Bonjour, Mademoiselle Lina, dit-il d'une voix qui ressemblait au froissement d'un papier cadeau. Bienvenue au Palais de Cartons.

— Comment vous connaissez mon prénom ?

— Il est écrit sur votre front, répondit-il très sérieusement.

Lina porta la main à son front.

— Non, il n'y a rien.

— C'est de l'encre invisible. Très à la mode ici, expliqua le majordome. Je suis Monsieur Scotch, majordome officiel et recolle-tout à temps partiel.

Il lui tendit un petit badge en carton où il était écrit : « VISITEUSE TEMPORAIRE — NE PAS PLATIER ».

— Ne pas… quoi ?

— Ne pas plier, corrigea Monsieur Scotch, gêné. Désolé, mon orthographe a été emballée trop serrée.

Lina observa autour d'elle. Des fenêtres en papier transparent laissaient passer une lumière douce, comme si le soleil avait décidé de parler à voix basse. Des escaliers montaient vers des balcons, eux-mêmes menant à des couloirs qui menaient à d'autres couloirs, dans un enthousiasme architectural un peu excessif.

— C'est un vrai palais, dit Lina.

— Merci, répondit Monsieur Scotch. Nous avons un budget très serré, mais une imagination très large.

— Et… pourquoi il est ici ? Dans un carton de ma cave ?

Monsieur Scotch prit un air important.

— Le Palais de Cartons apparaît là où une personne calme ouvre un carton lumineux sans demander l'autorisation au monde.

— Donc… c'est ma faute.

— C'est votre mérite, rectifia Monsieur Scotch. Et vous êtes attendue.

Il claqua des doigts. Enfin, il essaya : ses doigts étaient du ruban adhésif, ça fit « floc ». Deux petits pages arrivèrent en courant : deux boîtes d'allumettes sur pattes, avec des chapeaux en morceaux de papier.

— Les Pages Ploc et Ploc, annonça Monsieur Scotch.

— Pourquoi ils ont le même prénom ?

— C'est un palais, Mademoiselle. Ici, on économise aussi sur les prénoms.

Les deux pages firent une révérence si rapide qu'ils faillirent tomber.

— Par ici ! dirent-ils en même temps, puis se regardèrent, vexés, et ajoutèrent : — Non, par là !

Lina rit.

— D'accord, d'accord. Je suis la visiteuse temporaire qui ne doit pas être platée… euh… pliée. Où est-ce qu'on va ?

Monsieur Scotch se pencha vers elle comme un secret.

— Vous allez écouter le silence.

Lina cligna des yeux.

— On écoute des chansons. On écoute la pluie. On écoute les adultes qui disent « on verra ». Mais… écouter le silence ?

— Ici, le silence se fait entendre. Mais il est timide. Il faut de l'imagination et un peu de patience.

— Ça tombe bien, j'ai des stocks, dit Lina. De patience, je veux dire.

Les pages l'emmenèrent sur le tapis de papier bulle, qui fit « pop-pop » avec une délicatesse surprenante, comme s'il s'excusait à chaque pas.

Plus loin, une grande porte en carton ondulé portait une pancarte : « SALLE D'ÉCOUTE — ENTREZ EN DOUCEUR ».

Lina posa la main sur la porte. Elle était tiède, comme si quelqu'un avait laissé un rêve derrière.

— Prête ? demanda Monsieur Scotch.

— Prête. Enfin… à moitié prête. L'autre moitié hésite, répondit Lina.

La porte s'ouvrit en grinçant gentiment, comme un vieux livre content d'être lu.

Chapitre 3 : Comment écouter un silence sans le faire fuir

La salle était ronde et presque vide. Au centre, un fauteuil en carton, étonnamment confortable, attendait comme un trône. Au plafond pendait une seule lampe : une ampoule enfermée dans une boule de papier, qui diffusait une lumière dorée.

Une lumière qui donnait envie de parler doucement, même à ses pensées.

Sur un panneau, il était écrit : « RÈGLE N°1 : NE PAS CRIER LE SILENCE. »

— On peut crier le silence ? demanda Lina.

— Les débutants le font, soupira Monsieur Scotch. C'est comme quand on murmure trop fort. Le silence se vexe et va se cacher derrière une commode.

Lina s'assit sur le fauteuil. Les pages Ploc et Ploc se postèrent de chaque côté, très sérieux.

— RÈGLE N°2, déclara Ploc.

— Rester immobile, ajouta Ploc.

— Ils ont même les mêmes phrases, dit Lina.

— C'est une tradition, répondit Monsieur Scotch. Et aussi un manque de temps.

Lina posa ses mains sur ses genoux. Elle ferma les yeux.

Au début, elle entendit tout ce qu'on entend quand on essaye d'entendre « rien » : son propre souffle, un petit « cric » de carton qui travaille, un « pop » lointain du tapis, comme un popcorn solitaire.

— Ça ne marche pas, chuchota Lina.

— Ça marche, murmura Monsieur Scotch. C'est juste que vous entendez encore le bruit de l'effort.

— Le bruit de l'effort ? Ça existe ?

— Ici, oui. Ici, même les idées font du bruit quand elles mettent leurs chaussures.

Lina essaya autrement. Elle imagina qu'elle avait des oreilles en coton. Puis des oreilles en plume. Puis des oreilles… en carton, pourquoi pas.

Elle imagina un silence comme une couverture qu'on tire doucement sur le monde. Un silence pas méchant, pas vide : un silence plein de petites choses tranquilles.

Et tout à coup, elle l'entendit.

Ce n'était pas une absence. C'était un son minuscule, comme la neige qui tombe dans un dessin animé très sérieux, ou comme le moment juste avant que quelqu'un raconte un secret.

Un silence qui faisait « chhh… » mais à l'envers, comme une respiration de bibliothèque.

Lina ouvrit les yeux, étonnée.

— Je… je crois que je l'entends.

— Très bien, dit Monsieur Scotch, fier comme un rouleau neuf. Maintenant, RÈGLE N°3 : ne pas lui poser de questions.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il répond.

À peine eut-il fini sa phrase qu'une petite voix, très douce, sortit de… nulle part et partout.

— Bonjour, dit la voix.

Lina se figea.

— Le silence… parle ?

— Seulement quand on l'écoute vraiment, répondit Monsieur Scotch, embarrassé. J'ai oublié de vous prévenir. Petite erreur de… scotchage.

La voix reprit :

— Je suis le Silence du Palais. Je suis un peu perdu.

— Comment ça, perdu ? demanda Lina, sans pouvoir s'en empêcher.

— On m'a rangé dans un carton, dit le Silence. Et on a écrit « Contient du silence ». C'est poli, mais ça fait très… objet.

Lina hocha la tête.

— Je comprends. Moi, on m'a déjà rangée dans la catégorie « enfant sage ». Comme si j'étais une boîte de biscuits.

— Exactement, dit le Silence, soulagé. Et maintenant, j'ai besoin d'aide.

— Pour quoi ?

— Pour rentrer dans mon endroit préféré. La Chambre des Chuchotements. Mais la porte est coincée.

— Coincée comment ? demanda Lina.

— Coincée par… trop de blabla.

Monsieur Scotch toussota. Les pages Ploc et Ploc regardèrent leurs chaussures imaginaires.

— Il y a eu, hum… un incident, admit le majordome. Une réunion du Conseil des Cartons. Beaucoup de discours. Beaucoup. Le palais a attrapé une indigestion de mots.

— Et ça coince une porte ?

— Ici, oui, dit Monsieur Scotch. Les mots s'empilent. Ils font des bouchons.

Lina se leva.

— D'accord. On va déboucher la porte. J'ai déjà débouché un évier avec une ventouse. Un bouchon de blabla, ça ne me fait pas peur.

— Parfait, dit le Silence. Mais doucement. Je suis fragile.

— Promis, dit Lina. Je suis posée. Même quand je suis pressée, je suis posée… mais plus vite.

Le Silence fit un petit son content, comme un soupir de chat qui s'endort.

— Suivez la lumière, dit-il.

L'ampoule dans sa boule de papier se mit à briller un peu plus, comme si elle pointait du doigt un couloir.

Lina, Monsieur Scotch et les deux pages s'avancèrent, prêts à affronter… une porte qui parle trop.

Chapitre 4 : Le bouchon de blabla et la porte qui racontait sa vie

Le couloir menant à la Chambre des Chuchotements était bordé de tableaux. Pas des peintures : des étiquettes. Des milliers d'étiquettes collées sur les murs, avec des mots écrits dessus.

« IMPORTANT », « URGENT », « À GARDER », « ON SAIT JAMAIS », « TRÈS TRÈS IMPORTANT », et même « IMPORTANT MAIS EN FAIT NON ».

— On dirait l'intérieur de la tête de mon oncle quand il fait une liste, murmura Lina.

Au bout du couloir, la porte était là. Une porte en carton épais, avec une poignée en ficelle, et un gros paquet de mots coincé dans la fente du bas, comme une boule de chaussettes dans un tiroir trop plein.

Et la porte… parlait.

— …et donc je lui ai dit : « Écoute, Gérard, ce n'est pas parce que tu es une boîte rectangulaire que tu peux te croire supérieur ! » Et là, il m'a répondu que je grinçais, alors j'ai grincé, évidemment, parce que je suis une porte, c'est mon travail, mais lui…

— Elle raconte sa vie, constata Lina.

— Sans respirer, précisa Monsieur Scotch. Elle a avalé un discours entier.

— Ça s'arrête jamais ? demanda Ploc.

— Ça s'arrête quand on l'écoute, répondit le Silence, très bas. Et quand on la laisse finir… mais pas trop longtemps, sinon on y passe la semaine.

Lina s'approcha de la porte.

— Bonjour, madame la Porte.

— …et puis le tapis de papier bulle a encore fait « pop » juste au mauvais moment, tu te rends compte, quel manque de savoir-vivre, et moi je dis toujours bonjour d'abord…

— Bonjour ! répéta Lina, un peu plus fort, mais pas trop, pour ne pas effrayer le Silence.

La porte s'interrompit net, surprise.

— Oh ! Une personne. Une vraie. En chair et… euh… en pas carton, dit la porte, soudain très polie. Pardon, je parlais toute seule. C'est plus fort que moi.

— On a remarqué, dit Lina avec un sourire. On dirait une radio coincée sur « discussion de famille ».

La porte soupira, ce qui fit tomber une étiquette « URGENT » du mur.

— Je suis coincée, avoua-t-elle. J'ai trop de mots dans le ventre. Je ne ferme plus bien, je n'ouvre plus bien, je… je fais des phrases qui débordent.

— On peut t'aider, dit Lina. Mais il va falloir recracher le blabla.

— Recracher ? Comme… des boulettes de papier ?

— Exactement.

Monsieur Scotch sortit de sa poche un objet très sérieux : une petite boîte à thé, étiquetée « DÉBLABLA-THÉ ». Lina l'ouvrit. Dedans, il y avait… une pince à linge.

— Une pince à linge ? répéta Lina.

— C'est l'outil officiel pour tenir la langue, dit Monsieur Scotch. Je l'ai inventé. Enfin, je l'ai trouvé dans un tiroir, mais je l'ai regardé très fort, alors ça compte.

Lina prit la pince.

— D'accord, madame la Porte. On va faire simple. Tu vas dire tout ce que tu as à dire… mais en une seule phrase.

— Une seule ?! s'étrangla la porte.

— Une seule. Très longue si tu veux, mais une seule. Et quand tu auras fini, tu souffles. Pas de parenthèses, pas d'exemples, pas de « et puis ».

— Mais… mes « et puis » sont mes meilleurs amis.

— Ils peuvent venir plus tard, dit Lina. Là, ils bouchent tout.

La porte hésita. Puis elle se lança, très vite :

— Je suis une porte qui a été vexée par Gérard la boîte rectangulaire, surprise par le tapis qui fait pop, stressée par les réunions, et j'ai gardé tous les discours dans mon ventre parce que personne ne m'écoutait vraiment alors maintenant je déborde et je voudrais retrouver le calme mais j'ai peur du silence parce que je ne sais pas à quoi il ressemble.

Lina posa doucement la pince à linge sur la poignée, comme pour dire « on tient bon ». Et elle répondit, calmement :

— Le silence ressemble à quelqu'un qui écoute. Tu peux essayer.

Il y eut un moment… pas vide. Un moment plein de rien qui repose.

La porte fit « hhhhh » et, comme une personne qui se vide les poches, recracha une boulette de papier énorme. Puis une autre. Puis encore une.

Les pages Ploc et Ploc les attrapèrent dans leurs minuscules bras.

— Beurk, dit Ploc.

— C'est du blabla mâché, dit Ploc, dégoûté.

Monsieur Scotch, très professionnel, colla une étiquette dessus : « À RECYCLER EN HISTOIRES DRÔLES ».

La porte, soulagée, se redressa.

— Je… je me sens plus légère.

— Normal, dit Lina. Tu viens de perdre trois kilos de « et puis ».

La porte rit, et son rire fit trembler les étiquettes, mais gentiment, comme une pluie fine.

— Je peux ouvrir maintenant, dit-elle. Avec douceur.

La poignée en ficelle tourna sans protester. La porte s'ouvrit sur une pièce plus sombre, éclairée par de petits points de lumière, comme des étoiles timides collées au plafond.

Le Silence souffla, heureux.

— Merci, Lina.

Lina se pencha vers la porte.

— Tu vois ? Le silence n'est pas un monstre. C'est juste… un endroit où les mots vont faire une sieste.

— J'aime bien les siestes, admit la porte.

Ils entrèrent dans la Chambre des Chuchotements.

Chapitre 5 : La Chambre des Chuchotements et la musique des choses tranquilles

La pièce était remplie de coussins en papier froissé, qui faisaient un bruit de feuilles mortes quand on s'asseyait dessus. Au centre, un petit bassin… en carton verni, avec une eau qui n'était pas de l'eau, mais une lumière liquide. Elle ondulait doucement.

— On dirait un bol de soleil, murmura Lina.

Sur les murs, des étagères portaient des bocaux. Dans chaque bocal, quelque chose bougeait très lentement : un « hmm », un « chut », un « oh… ». Des chuchotements conservés, comme des confitures.

— Ça se mange ? demanda Lina.

— On peut, mais ça chatouille le cerveau, répondit Monsieur Scotch. Une fois, j'ai mangé un « pssst » et j'ai éternué en secret toute la journée.

Le Silence glissa jusqu'au bassin de lumière et s'y posa, comme une feuille sur un lac. La pièce changea aussitôt : les bruits du palais devinrent lointains, polis, comme s'ils avaient mis des chaussons.

Lina s'assit sur un coussin. Les pages Ploc et Ploc se serrèrent l'un contre l'autre, soudain très calmes. Même Monsieur Scotch sembla mieux collé.

— Lina, dit le Silence, tu as réussi à me ramener ici. Je te dois un cadeau.

— Un cadeau ? demanda Lina, prudente. Je préfère les cadeaux qui ne mordent pas.

— Celui-ci ne mord pas. Il écoute.

Une petite boîte en carton apparut sur les genoux de Lina. Elle brillait faiblement, comme l'étiquette de la cave.

Sur le couvercle, il était écrit : « SILENCE DE POCHE — À UTILISER EN CAS DE TROP-PLEIN ».

— C'est… un silence portable ? demanda Lina, ravie.

— Oui. Tu l'ouvriras quand tu voudras entendre le calme. Pas pour fuir les autres, mais pour te retrouver.

— Et si je l'ouvre en classe ?

Monsieur Scotch leva un doigt.

— Conseil technique : ne pas ouvrir près d'un professeur en pleine explication. Le silence pourrait se mettre à applaudir intérieurement, et ça distrait.

— Noté, dit Lina en retenant un rire.

Le Silence s'approcha, sa voix encore plus douce.

— Maintenant, il est temps de rentrer. Le palais n'aime pas garder les visiteurs trop longtemps. Les humains, ça se froisse.

— Je ne suis pas si fragile, protesta Lina.

— Tu es solide, dit le Silence. Mais tu as une maison, des gens, et une cave qui va se demander où tu es passée. Et puis… il faut laisser le palais à ses cartons.

Lina regarda autour d'elle. La Chambre des Chuchotements était si apaisante qu'elle aurait pu y rester des heures. Pourtant, elle sentait que c'était un endroit à visiter, pas à habiter.

— D'accord, dit-elle. Mais je peux revenir ?

— Si tu trouves la lumière et que tu ouvres le bon carton, répondit le Silence. Et si tu es prête à écouter.

Monsieur Scotch s'inclina.

— Mademoiselle Lina, ce fut un honneur de vous servir sans vous plier.

— Sans me… quoi ?

— Sans vous plier, répéta-t-il, concentré. Je progresse.

Les pages Ploc et Ploc lui tendirent la main.

— Au revoir ! dit Ploc.

— Au revoir ! dit Ploc.

Puis ils ajoutèrent, très vite :

— Reviens avec des autocollants !

— Reviens avec des autocollants !

Lina se leva. La lumière du bassin forma un chemin, une sorte de ruban lumineux qui menait vers un couloir.

Elle serra la boîte de « silence de poche » contre elle.

— Merci, murmura-t-elle. Pour… le calme drôle.

— Le calme peut être drôle, dit le Silence. Il suffit de le laisser respirer.

Ils marchèrent. Le palais semblait moins gigantesque maintenant, comme s'il se repliait doucement, content, sans se presser.

Et Lina, au milieu de ce monde en carton, avait l'impression d'entendre une petite musique : pas des notes, plutôt le rythme tranquille des choses qui se posent.

Chapitre 6 : Le retour, le carton ordinaire et la fin qui parle doucement

Le couloir de retour était plus court qu'à l'aller. Ou peut-être que Lina marchait différemment : plus lentement, comme si elle ne voulait pas froisser l'air.

Au bout, la petite ouverture du carton d'origine l'attendait, avec son étiquette lumineuse.

Monsieur Scotch l'accompagna jusqu'à la frontière.

— Dernière recommandation, dit-il. Si quelqu'un te demande où tu étais…

— Je dis quoi ?

— Dis la vérité la plus simple, répondit-il. « J'étais dans un carton. »

— Ils vont me regarder bizarrement.

— Alors ajoute : « Comme tout le monde, parfois. »

Lina rit, mais doucement. Puis elle passa la tête, les épaules, et tout le reste.

« Plop. »

Elle se retrouva dans la cave. L'ampoule fatiguée était toujours là. Les cartons aussi. Tout avait l'air normal… sauf que, pendant une seconde, l'étiquette « Contient du silence » brilla encore, comme un clin d'œil.

Au-dessus, sa mère appelait :

— Lina ? Tu arrives ? J'ai retrouvé un sac avec des photos, et il y a ton père avec une coupe de cheveux… comment dire… courageuse !

— J'arrive ! répondit Lina.

Sa voix résonna normalement, mais elle avait quelque chose de neuf : une petite place vide, agréable, où les mots pouvaient se reposer.

Elle remonta l'escalier. Sa mère était assise sur une marche, une photo à la main, pliée de rire.

— Regarde ça ! Ton père en 2006. On dirait un hérisson qui a eu une idée.

— On dirait surtout qu'il a perdu un pari, dit Lina.

Elle sentit la boîte de carton dans sa poche, légère comme un secret.

Le soir, dans sa chambre, Lina posa la boîte « SILENCE DE POCHE » sur son bureau, entre son carnet de croquis et une gomme en forme de pastèque.

Elle l'observa, puis chuchota :

— Pas maintenant. Là, j'aime bien les bruits. Le crayon, la page, la maison.

La boîte ne bougea pas. Elle avait l'air d'approuver.

Lina s'allongea, et, avant de s'endormir, elle imagina le Palais de Cartons qui se rangeait tout seul, colonne après colonne, avec Monsieur Scotch qui collait les coins du calme, les pages Ploc et Ploc qui empilaient les « chut » dans des bocaux, et la porte qui racontait enfin sa vie… en une seule phrase, puis qui soupirait, contente.

Dans la pénombre, la ville dehors faisait ses bruits habituels. Mais Lina, elle, savait maintenant écouter entre les sons.

Et dans cet espace minuscule, elle entendit quelque chose de très doux : le silence, pas vide, pas triste, juste tranquille… comme une lumière qui s'éteint lentement pour laisser la nuit raconter la suite, à voix basse.

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étiquette
Petit morceau de papier collé sur un objet pour dire ce qu'il contient.
Morse
Système de signes avec des points et des traits pour communiquer à distance.
Majordome
Personne qui aide et sert dans une grande maison ou un palais.
Ruban adhésif
Bande collante utilisée pour attacher ou réparer des objets.
Papier bulle
Feuille de plastique avec des bulles d'air, qui protège les objets fragiles.
Indigestion
Malaise quand on a trop mangé, le ventre est dérangé et douloureux.
Chuchotements
Paroles très basses, prononcées pour ne pas être entendues loin.
Bocaux
Récipients en verre avec un couvercle pour garder des choses à l'intérieur.
Soupir
Petit souffle long et calme, souvent quand on est soulagé ou fatigué.
Recracha
Verbe : rendre quelque chose de la bouche en le rejetant, comme cracher.

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