Chapitre 1 : La tisane qui chatouille le nez
Milo le blaireau adorait les choses douces : les coussins moelleux, les chaussettes en laine (quand il en trouvait), et surtout la tisane au miel de trèfle que préparait sa tante Lila. Ce soir-là, l'air sentait la pluie tiède, et la cuisine sentait le bonheur.
— Bois lentement, Milo, sinon tu vas encore avaler une bulle d'air, dit tante Lila en remuant la tasse.
Milo hocha la tête avec un sérieux très convaincant… puis but si vite qu'une moustache de mousse lui poussa sous le nez.
— Pffr… J'ai une moustache de nuage ! s'étrangla-t-il.
— C'est ta spécialité, sourit tante Lila. Tu peux être maladroit, mais tu es volontaire. Ça équilibre.
Milo essuya son museau, renifla… et éternua si fort que la nappe se souleva comme une voile.
Atchiii !
Un petit sachet de sucre (avec un dessin de château dessus) glissa de la table et atterrit pile dans la soucoupe. Le sucre grésilla, comme s'il avait un secret.
— Bizarre… murmura Milo. Depuis quand le sucre fait “pssst” ?
— Depuis jamais, répondit tante Lila. Ne le touche pas, ça doit être… euh… du sucre qui se croit mystérieux.
Évidemment, Milo le toucha.
Le sachet gonfla tout à coup, se déplia comme une petite tente, puis grandit, grandit, grandit encore, jusqu'à devenir une porte de château… en tissu brillant, rebondi, avec des tourelles qui semblaient faites de coussins.
— Oh. D'accord, fit Milo, très calme. Mon sucre vient d'inventer un château gonflable.
— Et moi, je viens d'inventer une nouvelle règle, dit tante Lila en reculant. On ne met plus de sucre dans la tisane.
La porte s'ouvrit toute seule en faisant “pouiiit”, comme un klaxon poli.
Milo avala sa salive.
— J'y vais juste pour voir. Une minute. Deux, maximum.
— Milo…
— Trois, mais alors après je reviens.
Il posa une patte sur le seuil. Le sol était souple, comme une énorme joue. Il fit un pas… et le château l'aspira gentiment, comme un oreiller qui vous invite à vous allonger.
Pouf.
Chapitre 2 : Le couloir qui rebondit
Milo se retrouva dans un couloir immense, entièrement gonflable. Les murs respiraient doucement : pfff… pfff… comme un géant endormi. Chaque fois qu'il posait une patte, le sol répondait par un “boing” discret, très encourageant.
— Bon… murmura Milo. Je suis dans une pâtisserie architecturale.
Le couloir était décoré de drapeaux en tissu où l'on lisait : “Bienvenue au Château Plouf-pouf ! Merci de ne pas vous prendre trop au sérieux.”
— Facile, ça, dit Milo. Je me prends déjà de travers.
Il avança. Chaque pas le faisait rebondir un peu plus haut. Au bout de quelques mètres, il flottait presque.
— Oh non… chuchota-t-il. Je vais encore tomber… mais dans le ciel.
Une porte surgit devant lui, avec une sonnette en forme de fraise. Milo appuya.
Driiiing.
La porte se gonfla, se dégonfla, puis s'ouvrit sur une petite salle ronde. Au centre, un lapin en uniforme de majordome sautillait sur place, comme s'il avait trop bu de limonade.
— Bonjour ! Je suis Barnabé, majordome et rebondisseur officiel, annonça le lapin en faisant une révérence qui le fit décoller de dix centimètres. Vous avez une réservation ?
— Euh… j'ai une tisane, dit Milo.
— Parfait ! Ici, la tisane est une réservation très respectable. Suivez-moi, s'il vous plaît, mais attention : dans ce château, les pas peuvent devenir… exagérés.
— Exagérés comment ?
Barnabé sourit d'un air malicieux.
— Comme si vos jambes racontaient des blagues.
Milo n'eut pas le temps de poser une autre question : Barnabé ouvrit une deuxième porte, et un courant d'air parfumé à la barbe à papa leur chatouilla les moustaches.
— Voici la Salle des Pas de Géant, déclara Barnabé.
Milo entra… et ses yeux s'arrondirent comme des billes.
Chapitre 3 : La Salle des Pas de Géant (mimés, s'il vous plaît)
La salle ressemblait à un terrain de sport couvert, sauf qu'au lieu de lignes peintes, il y avait des traces de pas gigantesques dessinées au sol : des empreintes larges comme des baignoires. Sur un mur, une grande pancarte disait : “Ici, on ne fait pas des pas de géant. On les mime. Merci.”
— On… les mime ? répéta Milo.
— Oui, confirma Barnabé. Sinon, le château se prendrait pour une montgolfière.
Dans un coin, une bande d'animaux s'échauffait : une chèvre sportive, un corbeau avec un sifflet, et une loutre qui portait un bandeau rose fluo.
— Nouveau ! cria la loutre. Viens, on teste ton style !
— Je… je suis un peu maladroit, prévint Milo.
— Excellent ! Ici, on adore les maladroits. Ils inventent des figures.
Le corbeau s'approcha, très sérieux.
— Règle numéro un : tu mimes un pas de géant, mais tes pieds restent petits. C'est ton intention qui devient immense.
— Mon intention… immense… répéta Milo en regardant ses pattes. Mes pattes n'ont jamais eu une ambition pareille.
La chèvre lui montra.
— Regarde. Tu te tiens droit, tu fais un grand geste de jambe… et tu poses délicatement, comme si tu déposais un secret.
La chèvre fit un mouvement majestueux. Le sol répondit par un “BOING” très doux, et une bulle de savon géante sortit du plafond.
— Wah ! fit Milo. Le château applaudit ?
— Exactement, dit Barnabé. Il est sensible. Très impressionnable. Comme une éponge qui a lu de la poésie.
Milo inspira. Il leva une patte, très haut, très lentement, comme s'il allait traverser un fleuve imaginaire. Il mima un pas de géant avec toute la concentration d'un blaireau qui essaye de ne pas renverser une pile de crêpes.
Il posa… et glissa.
— Oups !
Au lieu de tomber, il rebondit, fit un tour sur lui-même, et atterrit assis dans une empreinte géante. Un “POUET” sonore retentit. Puis une pluie de confettis en forme de feuilles tomba du plafond.
La loutre éclata de rire.
— Tu viens d'inventer le “pas de géant assis” !
— Ce n'était pas prévu, avoua Milo, rouge jusqu'aux oreilles.
— Tout ce qui n'est pas prévu est souvent très utile, déclara le corbeau en gonflant ses plumes. Règle numéro deux : le château adore les surprises… mais pas les catastrophes.
Barnabé hocha la tête.
— Justement, nous avons un petit problème. Le Château Plouf-pouf a avalé… son propre plan.
— Son plan ? demanda Milo.
— Oui. Un parchemin qui explique où sont les sorties, les salles, les coins tranquilles. Sans le plan, le château se perd dans lui-même. Il commence à tourner en rond.
Comme pour confirmer, le sol fit un “bwoooing” inquiet, et une tourelle se déplaça de quelques centimètres, comme une chaise qui change d'avis.
— Si le château se perd, reprit Barnabé, les salles risquent de se mélanger. On pourrait retrouver la cuisine dans la salle de sport. Ou la salle de sport dans… la tisane.
Milo imagina une tisane avec des haltères. Il frissonna.
— Et on fait quoi ?
Le corbeau pointa son sifflet vers Milo.
— Toi. Tu as un talent rare : tu fais des pas de géant… en mimiques. Avec ça, tu peux traverser la Grande Galerie des Sauts sans déclencher le “Mode Tornade”.
— Le Mode Tornade ? répéta Milo.
— Une option du château, dit la loutre. Très amusante… mais seulement si on aime que tout tourne pendant trois heures.
Milo se redressa.
— D'accord. Je vais retrouver le plan.
— Parfait ! dit Barnabé. Et n'oublie pas : intention immense, pieds sages.
Milo fit un salut maladroit qui ressemblait à un petit plongeon.
— Pieds sages. Intention immense. Je peux le faire. Je peux le faire… Je peux le faire en tombant un peu.
Chapitre 4 : La Grande Galerie des Sauts (et le plafond qui ricane)
La Grande Galerie des Sauts était un long couloir en pente douce, avec des coussins partout, des arches gonflables, et un plafond si bas qu'il semblait vouloir écouter les secrets.
— Bon, murmura Milo. On y va en version géant… mais sans géant.
Il leva sa patte avec une lenteur comique, comme s'il tirait une jambe très lourde… invisible. Il mima un premier pas. Le sol répondit gentiment : boing.
Rien ne tourna. Pas de tornade. Juste un petit “hmm” satisfait dans les murs.
— Ça marche, souffla Milo.
Il enchaîna. Un pas. Puis un autre. À chaque fois, une bulle sortait d'une fente du mur et éclatait en faisant “plip”. Comme si le château comptait ses efforts.
— Un… deux… trois… chuchota Milo. Ne tombe pas, ne tombe pas… tombe seulement avec élégance.
À mi-chemin, il entendit un rire. Un petit rire étouffé, comme un coussin qui se moque.
— Qui est là ? demanda Milo.
— Moi, répondit une voix. Je suis le Plafond.
Milo leva la tête. Le plafond était décoré d'yeux dessinés au feutre. Des yeux malicieux.
— Le plafond parle ? marmonna Milo.
— Évidemment. Et je ricane quand quelqu'un marche trop normalement. Ici, c'est interdit d'être banal.
— Je n'ai jamais été banal, dit Milo avec dignité. Je suis… euh… très accidentel.
— Alors tu es à ta place, ricana le plafond. Le plan que tu cherches est passé par ici. Il a glissé vers la Salle des Échos Élastiques.
— Merci, Plafond.
— De rien. Et si tu tombes, fais-le avec panache.
Milo reprit sa route. À la fin de la galerie, une porte battante gonflable l'attendait. Elle faisait “flap-flap” comme une langue géante.
Il passa.
Chapitre 5 : La Salle des Échos Élastiques et le parchemin qui se cache
La salle était immense et ronde, comme l'intérieur d'un tambour. Chaque mot rebondissait.
— Bonjour ! tenta Milo.
— Bonjou-ou-ou-our ! répondit l'écho, en s'étirant comme un chewing-gum sonore.
Au centre, un parchemin roulé se déplaçait tout seul, en sautillant. On aurait dit un ver de papier très pressé.
— Hé ! cria Milo.
— Hé-é-é ! répéta la salle.
Le parchemin fit un bond, puis un autre, et se cacha derrière un énorme pilier gonflable.
Milo s'approcha doucement.
— Écoute, petit plan… On a besoin de toi. Le château se perd.
Le parchemin sortit un bout de coin, comme une oreille curieuse, puis recula.
— Tu as peur ? demanda Milo.
— Peur-eur-eur ! chanta l'écho.
Milo réfléchit. Il se rappela la règle : intention immense, pieds sages. Mais là, ce n'était pas une question de pas. C'était une question de confiance.
Il s'assit par terre, bien en vue, et parla calmement, même si sa voix rebondissait partout.
— Je m'appelle Milo. Je suis maladroit, oui. Une fois, j'ai renversé un pot de confiture… sur une tartine qui n'était pas la mienne. Mais je suis volontaire. Et je te promets de ne pas te froisser. Enfin… je vais essayer très fort.
Le parchemin s'avança, hésitant, puis se roula autour de lui-même comme s'il se faisait un câlin.
— Tu veux jouer ? devina Milo.
Le parchemin fit un petit saut : boing.
— D'accord. On joue au “pas de géant mimé”, mais version papier. Tu me suis ?
Milo se leva et mima un pas de géant très lent. Le parchemin l'imita en faisant un saut exagéré… et atterrit parfaitement, comme un acrobate.
— Bravo ! s'écria Milo.
— Bravo-avo-avo ! applaudit la salle.
Le parchemin sembla grandir de fierté. Il se déroula un peu, montrant des lignes et des dessins : des salles, des flèches, une sortie marquée par un petit nuage.
— Tu vois ! On peut le faire ensemble, dit Milo. Tu reviens avec moi, et on remet de l'ordre. Le château sera rassuré, toi aussi.
Le parchemin hésita une seconde, puis se roula autour de la patte de Milo, comme un bracelet.
— Parfait, dit Milo. Un bracelet de responsabilité. C'est nouveau pour moi.
Il repartit, avec des pas prudents. Sauf un.
Il trébucha sur… rien du tout.
— Oups.
Le parchemin fit “flap” et se resserra, comme pour le tenir.
— Merci, chuchota Milo. Tu es plus stable que moi.
Ils traversèrent la salle. L'écho, vexé de ne plus pouvoir s'amuser, murmura :
— Reviens… reviens…
— Plus tard, peut-être, répondit Milo. Sans tornade, merci.
Chapitre 6 : Le château retrouve son souffle
Quand Milo revint dans la Salle des Pas de Géant, Barnabé, la loutre, la chèvre et le corbeau l'attendaient. Le sol faisait un “bwoing-bwoing” nerveux, comme un cœur qui court.
— Tu l'as ! s'écria Barnabé.
Milo leva la patte. Le plan, fier comme un drapeau, se déroula à moitié.
— Il s'appelle… euh… Plan, dit Milo.
— C'est un très beau nom, approuva la loutre avec un sérieux ridicule.
Le corbeau prit une petite épingle en forme d'étoile et fixa le parchemin sur un tableau gonflable. Aussitôt, le château réagit : les murs soupirèrent, le sol se stabilisa, et un parfum de vanille se répandit comme une couverture.
Pfff… pfff…
— Il se calme, dit la chèvre. On dirait qu'il vient de retrouver ses lunettes.
Barnabé posa une patte sur l'épaule de Milo.
— Mission accomplie. Tu as sauvé le château de sa propre confusion.
Milo se gratta la tête.
— J'ai surtout essayé de ne pas m'emmêler dans… tout.
— C'est exactement ça, dit Barnabé. Dans ce château, la bravoure ressemble souvent à quelqu'un qui avance en se retenant de glisser.
Le château émit un petit “plop” joyeux, et une dernière bulle de savon descendit doucement. Sur la bulle, on pouvait lire : “Merci”.
Milo sourit.
— De rien, Château Plouf-pouf.
Le plafond aux yeux dessinés cligna (enfin, il essaya) et dit :
— Maintenant, tu peux sortir par la porte au parfum de tisane. Elle est à gauche, après le couloir qui fait “boing” trois fois.
— Tout ici fait “boing”, nota Milo.
— Oui, répondit Barnabé. Mais pas trois fois avec la même intention.
Milo salua tout le monde.
— Au revoir ! Et merci pour… l'entraînement.
— Reviens quand tu veux ! cria la loutre. On te prépare une médaille en mousse !
— Une médaille qui rebondit ! ajouta la chèvre.
— Et moi, je sifflerai l'hymne du pas de géant assis, promit le corbeau.
Milo partit en riant. Le rire rebondit un peu derrière lui, puis s'adoucit, comme s'il trouvait enfin un coussin.
Il franchit la porte au parfum de tisane.
Pouf.
Il se retrouva dans la cuisine de tante Lila, exactement au même endroit, avec sa tasse encore tiède. Comme si le temps avait fait un petit saut… puis s'était rassis.
Tante Lila le regarda, sourcil levé.
— Trois minutes ? demanda-t-elle.
Milo réfléchit.
— Trois minutes… élastiques.
Il aperçut le sachet de sucre, redevenu normal, avec son petit dessin de château.
— Et ? insista tante Lila.
Milo prit sa tasse, but lentement, vraiment lentement. Il sentit le miel lui réchauffer le ventre comme une lampe douce.
— C'était… gonflable, dit-il. Logique, mais pas trop. Et j'ai mimé un pas de géant.
— Tu as cassé quelque chose ? demanda tante Lila, inquiète, mais pas trop.
— Non. J'ai juste… aidé un plan à rentrer à la maison.
Tante Lila sourit, et posa une assiette de biscuits sur la table.
— Dans ce cas, tu mérites un biscuit. Un seul. Deux si tu ne renverses pas ta tisane.
Milo fixa sa tasse comme si c'était un animal sauvage.
— Je suis volontaire, murmura-t-il. Je suis volontaire.
Il prit le biscuit. Il ne renversa rien.
Dehors, la pluie commença à tomber, doucement, en petits pas réguliers, comme si elle mimait elle aussi un pas de géant, mais sans bruit, pour ne pas déranger la soirée. Milo s'enfonça dans sa chaise, le cœur calme, avec l'impression que le monde, parfois, devient absurde juste pour mieux vous faire sourire… puis vous laisser tranquille.