Chapitre 1 — L'ombre en grève
Zoé avait douze ans, des baskets aux lacets fluo et un sac à dos qui soupirait dès qu'on lui demandait un effort. Ce matin-là, elle tira le rideau, regarda le soleil, se tourna vers le sol… et s'aperçut qu'il manquait quelqu'un.
— Euh… Allô, mon ombre ? fit-elle en remuant les doigts.
Rien. Le parquet brillait comme une tartine huilée. À la place, une note était collée au pied du lit, écrite en feutre noir: « Je prends ma journée. J'en ai assez de faire tout pareil, tout le temps. Signé: Ton Ombre. »
— Super, marmonna Zoé. Mon ombre a un agenda.
Elle essaya de se mettre entre le soleil et l'armoire. Une petite forme grisouille apparut, hésita, puis s'évapora comme une buée timide.
— Zoé, tu vas être en retard ! lança sa mère depuis la cuisine.
— J'ai un léger… problème technique, répondit Zoé. Mon ombre a démissionné.
— Très drôle, file te brosser les dents !
Zoé se regarda dans la glace. Elle avait l'air normale, à un détail près: l'air en dessous d'elle avait la mine vide. C'était bizarre et pourtant, ça arrivait. Elle enfila ses baskets, attrapa une tartine, et sortit. Les rayons du matin essayaient de dessiner quelque chose autour de ses pieds, mais ça ressemblait à une patate qui s'enfuyait.
Dans la rue, ses voisins levèrent les sourcils.
— On t'a raccourcie ? fit le facteur en plissant les yeux.
— Non, c'est mon ombre. Elle a pris sa journée. Apparemment.
Le facteur haussa les épaules. On a déjà vu des parapluies changer de trottoir, alors pourquoi pas une ombre en RTT.
Au coin, devant la laverie « Tout Tourne », Zoé remarqua des traces sombres au sol, comme des pas dessiné au fusain. Ça ondulait, ça glissait, ça filait vers la porte automatique.
— Aha, fit Zoé. Tu n'es pas très discrète.
Elle poussa la porte. Une cloche tinta en miaulant (c'était une cloche chat, ici tout le monde le savait). À l'intérieur, les machines ronronnaient. Et sur la vitre de la machine numéro 3, quelqu'un avait apposé un carré de ruban noir en forme de flèche.
— Eh bien, eh bien, dit la dame au comptoir, Madame Brouillon. Une chercheuse d'ombre, j'imagine ?
— On dirait, oui. Vous avez vu passer…
— Ça faisait un « chchch » nerveux, des pieds très plats et une écriture soignée ? Oh là là, la numéro 3 l'a avalée.
— Une machine à laver a avalé mon ombre ?
— Seulement en mode Essorage 1200. Ne t'inquiète pas, ça n'a aucun sens, et pourtant ça marche.
Zoé avala sa salive. Elle posa la main sur la porte ronde. De l'autre côté, au milieu des chaussettes, tournoyait une petite tache sombre qui lui fit un signe, très vite, comme pour dire: « Suis-moi. »
— D'accord, dit Zoé. Mais on négocie.
Chapitre 2 — La laverie qui s'ouvre à l'envers
Madame Brouillon actionna un levier caché derrière un tas de draps. La machine numéro 3 s'arrêta de tourner lentement, puis à l'envers, puis pas du tout, puis elle ouvrit sa porte avec un clic de coffre-fort content.
— Prends l'escalier, indiqua la dame. Mais ne touche pas aux pinces à linge vertes. Elles pincent pour de vrai.
Zoé se glissa dans la bouche ronde. Dedans, un escalier en colimaçon descendait, avec des marches en carrelage humide, qui faisaient plop plop sous ses baskets. Au mur, des affiches: « Respectez le Rêve des Ombres », « Soyez discrets, les silhouettes travaillent ».
— Où est-ce que ça mène ? murmura Zoé.
— En bas, répondit une voix minuscule.
C'était une pince à linge verte. Elle tenait un badge: « Agent de Ramassage — Service Nuit ».
— Je cherche mon ombre, dit Zoé.
— Fils à plomb à droite, dernière porte à gauche, puis suivez le couloir qui n'a pas envie de finir.
— Et si le couloir finit quand même ?
— Alors recommencez à l'envers. Ça n'a aucun sens, et pourtant ça marche.
Zoé descendit. À mesure qu'elle avançait, le carrelage devenait plus sombre, puis plus doux, puis presque moelleux, comme marcher sur une couverture chauffée. Elle passa devant un bureau où un crabe en casquette triait des enveloppes couleur nuit.
— Bonjour, fit le crabe d'une voix pincée. Crabe-Express, courrier d'ombre. Une signature ici, là, et en bas. Vous avez un numéro ?
— Euh… non ?
— Alors je vous en donne un. A-PEU-PRÈS 12. Ça ne sert à rien, mais ça rassure.
Plus loin, elle arriva devant une grande porte en velours, avec des lettres qui ne tenaient pas en place: « AGENCE DES OMBRES JOYEUSES ». Les lettres se dandinaient comme des sardines.
Zoé inspira. Elle frappa. La porte soupira, puis s'ouvrit.
Chapitre 3 — L'Agence des Ombres Joyeuses
À l'intérieur, c'était comme une bibliothèque, mais au lieu de livres, des silhouettes bien rangées dans des cadres transparents chuchotaient. Il y avait l'ombre d'un hibou qui battait des yeux, l'ombre d'une trottinette qui faisait semblant de rouler, l'ombre d'une plante verte en plein entraînement de danse.
Un monsieur aux cheveux argentés, costume gris perle, moustache de fumée, leva la tête. Il sentait le thé au jasmin et la poussière de rideau.
— Bienvenue, dit-il. Je suis Monsieur Crépuscule, directeur par intérim à plein temps. Que puis-je faire pour une humaine sans silhouette ?
— Je m'appelle Zoé. Mon ombre a pris sa journée. Je suis venue… discuter.
— Sagement décidé, approuva Monsieur Crépuscule. Ici, les ombres viennent quand elles ont besoin de souffler. Copier tout le temps, ce n'est pas humain. Enfin… ce n'est pas ombral.
— Mais… elle est à moi. Enfin, oui et non, mais quand même.
— Elle est avec vous depuis que vous êtes tombée du lit pour la première fois, dit-il avec un sourire. Elle aime vos pirouettes ratées, vos idées qui courent plus vite que vos jambes et même vos devoirs de maths. Mais elle veut aussi exister un peu. Suivez-moi.
Il l'emmena dans un salon moelleux où un chat en queue-de-pie dirigeait une chorale de silhouettes à l'aide d'une baguette de chef d'orchestre.
— Maestro Mistigri, voici Zoé. Un cas de séparation temporaire.
— Charmant, fit le chat. Une note de musique, puis deux, puis silence. Et hop, on colle ça avec du ruban nuit.
— Où est mon ombre ? demanda Zoé.
— Là-bas, dit Monsieur Crépuscule en désignant une forme plus sombre qui bougeait avec nervosité derrière un paravent.
Zoé s'approcha. L'ombre de Zoé se tenait droite, exactement comme elle se tiendrait elle-même… sauf qu'elle se balançait, un peu. Elle avait l'air gênée et déterminée à la fois.
— Salut, dit Zoé.
— Salut, répondit l'ombre, d'une voix qui ressemblait à du papier froissé dans un sourire.
— Tu aurais pu prévenir autrement qu'avec un post-it, quand même.
— J'ai essayé de faire du Morse avec les branches de l'arbre, hier soir. Tu dormais.
— Bon. Tu veux quoi ?
L'ombre gonfla les épaules. Ça ne se voit pas vraiment, mais Zoé le sentit.
— Je veux être co-pilote, pas juste le rétroviseur. Parfois, j'aimerais lever la main la première, tourner la tête avant toi, danser quand tu t'ennuies, faire un pas de côté quand tout le monde avance tout droit.
Zoé plissa les yeux.
— Et moi, je me casse la figure dans les escaliers si tu fais un pas de côté ?
— Non. Moi je propose. Toi tu disposes. Mais on peut s'entendre, non ?
Monsieur Crépuscule tapa dans ses mains. Des confettis d'ombre tombèrent doucement.
— Très bien. Nous allons écrire un Contrat de Frottement Harmonieux. Il faut trois ingrédients pour le signer: un soupir de sac à dos honnête, un éclat de rire bien plié et une minute de silence emballée dans du papier cadeau. C'est la procédure. Ça n'a aucun sens, et pourtant ça marche.
— Où est-ce que je trouve ça ? demanda Zoé.
— Ici, répondit Maestro Mistigri. Tout est à portée de pied, si on sait écouter avec ses coudes.
Chapitre 4 — Le Contrat de Frottement Harmonieux
Ils commencèrent par le soupir de sac à dos. Zoé posa son sac sur une chaise. Il roula des bretelles.
— Écoute, dit Zoé. Je sais qu'on te demande beaucoup. Mais je te promets d'enlever les cailloux qui restent au fond et les miettes de biscuits. Tu me ferais un soupir, un vrai ?
Le sac hésita, craqua un peu, puis expira un long « fffffffff » qui sentait la gomme et la feuille de cours. Maestro Mistigri le cueillit avec une petite épuisette. Hop, dans un bocal.
— Un. Parfait, ronronna-t-il.
Ensuite, l'éclat de rire bien plié. Ils allèrent jusqu'à la salle d'attente où des silhouettes lisant les magazines d'elle-même lisaient les mêmes pages sans tourner. Zoé repéra une chaise bancale.
— Tu as l'air de vouloir te marrer, toi, dit-elle à la chaise.
La chaise fit la fière.
— Je me tiens droite, mademoiselle.
Zoé s'assit, fit exprès de balancer un peu, puis raconta à voix basse l'histoire du prof de sport qui confond toujours main gauche et main droite avec les pieds. La chaise grinça. Zoé fit un clin d'œil, ajouta une grimace si ridicule que même le crabe du courrier se mit à claquer des pinces en rythme. Et la chaise éclata d'un rire en « kikikik » qui rebondit sur le plafond. Zoé le ramassa comme une feuille de papier, le plia en deux, puis en quatre. Hop, dans une enveloppe.
— Deux, annonça Monsieur Crépuscule.
La minute de silence emballée, c'était le plus délicat. On ne peut pas la prendre en courant. On doit l'attendre. Dans la Grande Salle des Rideaux, ils tirèrent un volet d'ombre et s'assirent. Le chat posa sa baguette. Monsieur Crépuscule ferma les yeux. L'ombre de Zoé, à côté d'elle, arrêta même de se balancer.
La minute arriva doucement, comme une plume qui sait tenir l'heure. Zoé la sentit sur ses épaules, juste là, et sur la pointe de son nez. Elle la cueillit dans ses mains, avec soin. Elle l'enveloppa dans un papier cadeau rayé de nuit et de gris. Un ruban fit un nœud de rien du tout.
— Trois, dit Maestro Mistigri, très bas.
Ils revinrent dans le salon. Monsieur Crépuscule sortit une feuille qui semblait avoir été découpée dans une ombre de nuage.
— Contrat de Frottement Harmonieux entre Zoé et Son Ombre, lut-il. Article premier: chacun existe. Article deuxième: chacun écoute. Article troisième: inventer au moins une pirouette par jour, même mentale.
— J'adore l'article trois, souffla l'ombre.
— Je préfère que tu dises quand tu veux danser, précisa Zoé. Et que tu arrêtes de me faire des oreilles de lapin pendant les photos de classe.
— Négociable, dit l'ombre, avec un sourire qui n'existait pas tout à fait, mais si.
— Signatures, demanda Monsieur Crépuscule.
Zoé prit un feutre. Son ombre prit… l'ombre du feutre. Elles signèrent: Zoé avec des lettres rondes, l'ombre avec un trait fin comme la tranche d'un rêve. Maestro Mistigri colla dessus le soupir de sac à dos, l'éclat de rire et la minute de silence.
— Voilà, dit Monsieur Crépuscule. Il reste la procédure d'attache.
— Ça va faire mal ? demanda Zoé.
— Seulement aux chaussures trop serrées, répondit le chat. Debout, appuie sur les talons, lève un bras, puis l'autre, fais un petit zig, un petit zag, et termine par un « hop-hop-chut ».
— Sérieux ?
— Très, fit Monsieur Crépuscule. Et n'oublie pas… Ça n'a aucun sens, et pourtant ça marche.
Chapitre 5 — Le zig, le zag et le « hop-hop-chut »
Zoé prit une grande inspiration. Elle planta bien ses pieds, sentit le sol comme une pâte à pain qui attend un secret, leva un bras, puis l'autre. Maestro Mistigri attaqua un air de musique muette. Les silhouettes autour s'alignèrent pour faire la claque, sans bruit mais avec enthousiasme.
— Et maintenant le zig, déclara le chat.
Zoé zigga. Très sérieusement. Puis elle zagua. Un peu moins sérieusement. Elle tourna sur elle-même, la langue coincée entre les dents, les yeux brillants. L'ombre la suivit, presque, puis un peu en avance, puis à la même vitesse, comme si elles s'apprivoisaient.
— Hop, dit Zoé.
— Hop, répondit l'ombre.
— Chut, firent les rideaux.
Quelque chose fit clic dans l'air, pas un bruit, un accord. Zoé sentit sur sa peau un frisson doux, comme une vague de lumière qui aurait appris à marcher. Elle regarda au sol. Là, bien posée, exactement à sa place, l'ombre de Zoé respirait avec elle.
— On est d'accord ? murmura Zoé.
— On est co-pilotes, répondit l'ombre.
Monsieur Crépuscule sourit de toutes ses moustaches.
— Magnifique. Avant que tu ne remontes, quelques conseils. Quand tu es triste, regroupe-vous contre le mur du salon, c'est plus confortable. Quand tu es en colère, va marcher à grands pas; les ombres adorent les grandes enjambées. Et quand tu as peur… enfin non, tu n'auras pas peur, mais si un jour tu croises un placard trop bavard, parle-lui doucement.
— Et si on oublie le contrat ?
— Alors il se rappelle à vous. Il est très têtu.
Zoé hocha la tête. Elle remercia Maestro Mistigri, qui lui offrit une micro-baguette brillante en souvenir, « pour diriger les files d'attente trop nerveuses ». Crabe-Express lui donna un timbre avec sa propre pince dessus. Madame Brouillon, en haut, avait préparé un sac de linge doux comme des nuages repassés.
— Tu repasses par la machine, affirma-t-elle. Tu sais, numéro 3. Les autres sont susceptibles.
— Évidemment, dit Zoé.
Elles redescendirent une fraction de marche (car la laverie aime faire des caprices d'ascenseur) et hop, Zoé et son ombre furent aspirées dans un tourbillon de savon. Une odeur de citron s'accrocha à son sourire. Elles ressortirent en riant, la tignasse un peu électrisée, et le monde semba identique, mais avec une légère musique dans le fond, comme un accord de guitare qu'on n'a pas tout à fait lâché.
Chapitre 6 — Le retour en surface, doucement
Dehors, la ville avait mis sa lumière d'après-midi. Les trottoirs étiraient leurs hanches. Les fenêtres clignaient. Zoé marcha, et son ombre marcha. Elles essayèrent des choses, des choses minuscules. Un pas normal, un pas latéral, un micro-saut qui ne dérange personne, un demi-tour sans bouger les pieds. À chaque fois, un petit accord invisible disait oui.
— Alors, demanda la mère de Zoé en l'apercevant à la porte, ta blague d'ombre ?
— Ce n'était pas une blague, répondit Zoé avec sérieux et des miettes de savon dans les cheveux. Mais tout va bien.
— Tu as de la mousse derrière l'oreille.
— Normal. J'ai pris la machine numéro 3.
— Pardon ?
— Rien. On mange quoi ?
Plus tard, dans sa chambre, Zoé fit ses devoirs. Son ombre leva la main un tout petit peu avant elle, juste pour rire. Zoé rigola, effaça un 7 qui ressemblait à un canard, réécrivit 7, ferma son cahier.
— On invente une pirouette mentale ? proposa l'ombre.
— D'accord. On imagine qu'on sait parler couramment papillon.
— Bonjour, papillon.
— Bonjour, co-pilote.
Elles gloussèrent. Le sac à dos émit un micro soupir qui disait merci pour les cailloux en moins. Le crabe quelque part, dans son bureau, devait cocher la case « Contrat actif ». Et Madame Brouillon, au-dessus, devait ranger ses pinces à linge vertes qui n'avaient pincé personne.
La fin de l'après-midi glissa comme une balle sur l'herbe. Zoé sortit sur le balcon. Les immeubles étendaient leurs silhouettes longues, très longues, qui se touchaient presque. C'était apaisant. Le ciel tirait lentement un drap rose sur la journée. Les bruits devenaient doux. Les pas sur le trottoir, les voix, les rires, tout se posait un peu, comme des moineaux après une pirouette.
— Demain, dit l'ombre, on pourra faire le pas de côté quand tu t'ennuies en histoire-géo ?
— Oui, mais pas pendant que Monsieur Delorme parle des volcans. On le fait au moment des cahiers. Et on s'entraîne ce soir avec un micro zig.
— Un micro zig, c'est parfait.
Elles firent un micro zig, si petit que seule la plante verte de la cuisine l'aperçut. La plante verte approuva silencieusement, car les plantes vertes, le soir, aiment les histoires sans bruit.
La nuit approcha sur ses pattes de chat. Zoé posa la micro-baguette de Maestro Mistigri sur sa table, rangea ses baskets, étira ses doigts. Son ombre s'allongea, s'affina, puis se roula sous le lit comme une couverture plate qui sait où se cacher. Dans la rue, un vélo passa en faisant une musique de coussin. Au plafond, un carré de lumière se promena, se coucha, s'endormit.
— Bonne nuit, co-pilote, murmura Zoé.
— Bonne nuit, pilote, répondit l'ombre.
Le silence emballé qu'elles avaient gardé pour la route revint s'asseoir sur leurs épaules, tout léger, tout tiède. Le monde, qui avait fait un zig, un zag, un hop-hop-chut, ralentit doucement, très doucement, juste assez pour que la fenêtre respire, que le rideau s'immobilise, que le cœur fasse deux pas en arrière, un pas de côté, et puis s'apaise. Et Zoé s'endormit avec un sourire, comme on range une journée dans son tiroir préféré, sans bruit, sans effort, avec la certitude simple et drôle que demain, à la lumière, elles danseraient encore, un peu, ensemble.