Chapitre 1
Dans le couloir, tout était tapotements.
Pas des pas. Pas des grincements. Non. Des tap… tap… tap…, comme si des doigts invisibles testaient chaque pierre, chaque porte, chaque souffle.
Éloi avançait pourtant, très droit, sa lampe de poche tenue devant lui comme une règle. Il avait onze ans, et il avait ce regard qui compte les choses même dans le noir. Un observateur. Rigoureux. Le genre à remarquer qu'une toile d'araignée tremble quand personne ne l'a touchée.
À côté de lui, Nour marchait sur la pointe des pieds, même si ça ne servait à rien. Les tapotements, eux, n'avaient pas besoin de pieds.
— Tu entends ? chuchota Nour.
— Oui. Ça vient de partout… mais ça ne s'approche pas, répondit Éloi.
Ils étaient entrés dans l'ancienne galerie sous la colline parce qu'une lueur y avait cligné, la veille au soir, depuis la fissure d'un mur près du terrain de jeu. Une lueur douce, presque rassurante, comme une veilleuse dans une chambre trop grande.
Éloi avait noté l'heure exacte, l'endroit exact, la couleur exacte : jaune pâle, avec une pointe de vert, comme une luciole fatiguée.
Et ce soir, ils suivaient cette lueur.
Elle flottait plus loin, au bout du couloir, une petite flamme ronde qui n'éclairait pas vraiment les murs mais donnait envie de la rejoindre. Autour, les pierres suintaient une humidité froide. Les tapotements semblaient s'amuser à rebondir dessus.
Tap. Tap-tap. Tap…
— Ça me fait penser à quelqu'un qui frappe pour qu'on lui ouvre, murmura Nour.
— Ou à quelqu'un qui vérifie si on est là, dit Éloi, sans quitter la lueur des yeux.
Ils s'étaient promis une règle simple : ne jamais courir. Courir fait du bruit. Et le bruit nourrit les choses qui n'aiment pas qu'on les regarde.
La galerie s'élargit, comme une bouche qui s'ouvre. La lueur les attendait au milieu d'une salle ronde. Au plafond, des racines pendaient comme des cheveux mouillés.
Et là, sur le sol, il y avait des traces. Pas des empreintes de chaussures. Des marques de doigts, en demi-cercles, comme si quelque chose s'était déplacé en tapotant la pierre pour ne pas tomber.
Éloi s'agenouilla et les examina.
— Elles sont fraîches, dit-il.
— Fraîches comment ? demanda Nour, une petite secousse dans la voix.
Éloi posa deux doigts dessus. La pierre était tiède.
Le tapotement s'arrêta.
Le silence tomba comme une couverture lourde. La lueur, elle, continua de palpiter doucement.
— On devrait… partir, souffla Nour.
Éloi inspira lentement. Il aimait les listes, les plans, les preuves. Mais il savait aussi reconnaître le moment où le courage n'est pas de comprendre, mais d'avancer quand même.
— On suit la lueur, dit-il. Elle n'a pas l'air méchante.
Comme s'il avait été entendu, un tap unique retentit derrière eux. Puis un autre, sur leur gauche. Puis un troisième, tout près, contre une pierre.
Tap.
Nour serra la manche d'Éloi.
— Elle nous encercle.
Éloi se redressa. Son cœur battait, mais ses yeux restaient stables.
— Alors on garde la lueur au milieu. On ne la quitte pas.
Ils avancèrent. La lueur glissa devant eux, lentement, comme un guide patient. Et les tapotements reprirent, plus doux… comme des rires étouffés.
Chapitre 2
Ils arrivèrent à une porte de métal, rongée de rouille, avec un petit hublot rond. Derrière le verre sale, on ne voyait rien… sauf un reflet.
Pas leur reflet à eux. Un reflet qui bougeait quand ils ne bougeaient pas.
Éloi s'approcha du hublot. La lueur s'arrêta à hauteur de sa poitrine, comme si elle voulait être vue.
Dans le cercle de verre, un visage apparut. Un visage d'enfant, à peu près leur âge, mais trop pâle, trop lisse. Ses yeux étaient noirs, sans pupilles.
Nour recula.
— Éloi… ce n'est pas drôle.
Le visage sourit, mais sa bouche s'étira trop loin, comme un dessin qu'on tire.
Tap… tap… tap…
Ça venait de la porte, de l'autre côté, comme si des ongles tapaient doucement pour qu'on la laisse entrer. Ou sortir.
Éloi posa sa main sur la poignée. La rouille lui collait aux doigts.
— On n'ouvre pas, dit Nour, plus fort. On n'ouvre pas !
La lueur palpita, plus vive, comme une petite voix qui insiste. Et Éloi sentit quelque chose d'étrange : une chaleur dans la paume, une sensation de confiance, comme quand on tient une main sûre dans une foule.
— Ce n'est pas… la porte qu'elle veut, murmura Éloi.
Il se tourna. Sur le mur, à droite, il y avait une fissure fine, presque invisible, qui dessinait une ligne verticale. La lueur glissa vers elle et s'y enfonça comme une goutte de miel.
Tap !
La porte vibra derrière eux, comme si quelque chose s'était jeté contre le métal.
— Éloi ! Nour !
Une voix d'enfant résonna dans le couloir, claire et haletante. Pas une voix de l'autre côté de la porte. Une voix derrière eux.
Ils se retournèrent. Une silhouette surgit de l'ombre, une fille de leur âge, cheveux attachés n'importe comment, genoux plein de poussière, regard brillant.
— Je m'appelle Lila, dit-elle en reprenant son souffle. Vous êtes fous d'être là. Enfin… moi aussi, du coup.
Éloi cligna des yeux, surpris.
— Tu nous suivais ?
— Je vous ai vus passer près de la fissure dehors. Et… j'ai entendu les tapotements. Ils m'appellent depuis des jours, ajouta-t-elle en serrant son sac contre elle. Vous aussi, non ?
Nour plissa les yeux.
— Ça t'appelle comment ?
Lila haussa les épaules.
— Comme un code. Tap… tap-tap… tap. Toujours pareil. Et quand je ferme les yeux, je vois une lumière. Comme une veilleuse.
Éloi sentit un petit frisson : la même lueur. La même promesse.
La porte de métal trembla de nouveau. Cette fois, le hublot se fissura en étoile. Le visage pâle disparut.
Tap. Tap. Tap.
Les tapotements s'éparpillèrent, plus rapides, impatients.
— Il faut bouger, dit Éloi. Par la fissure.
— Par une fissure ? répéta Nour. On est pas des feuilles de papier.
La lueur ressortit du mur et s'étira, devenant un filet lumineux qui dessinait un contour, comme une porte cachée dans la pierre.
Lila ouvrit de grands yeux.
— Vous voyez ça ?!
Éloi posa sa main sur le mur. La pierre, au lieu d'être dure, était souple, comme une peau froide.
Il avala sa salive.
— On n'a pas beaucoup de choix.
Nour prit une grande inspiration, comme avant de plonger.
— D'accord. Mais si on se retrouve coincés, je te transforme en lampe de poche humaine, Éloi.
— Marché conclu, dit-il, malgré lui un peu amusé.
Ils se glissèrent dans le mur, et la pierre les avala sans bruit.
Derrière eux, la porte de métal reçut un dernier choc.
Puis, tout redevint tapotements.
Chapitre 3
De l'autre côté, il n'y avait plus de galerie. Il y avait un monde.
Un monde fait de pénombre et d'échos, comme si l'air avait appris à chuchoter. Le sol semblait être un immense tambour sombre, et partout, de petites colonnes de pierre montaient vers un plafond qu'on ne voyait pas. Sur ces colonnes, des milliers de doigts… non, pas des doigts, plutôt des formes de doigts gravées, comme des empreintes anciennes.
Et chacune semblait prête à taper.
Tap… tap… tap…
C'était là que les tapotements vivaient. Pas seulement des sons : une langue.
La lueur flottait devant eux, toujours rassurante. Elle éclairait un sentier de poussière claire, comme si quelqu'un l'avait balayé exprès.
— C'est comme… une salle d'écoute géante, murmura Lila.
— Ou un piège, répondit Nour.
Éloi, lui, observait. Chaque tapotement avait un rythme. Parfois un petit groupe répétait le même motif, comme une phrase. Il compta.
— Trois tap courts, un long. Puis deux. Ça revient.
— Et ça veut dire quoi, professeur ? demanda Nour.
— Je ne sais pas encore.
Ils avancèrent entre les colonnes. Par moments, des ombres passaient derrière les pierres, rapides, basses, comme des chats sans corps. La lueur semblait les repousser : quand elle brillait un peu plus, les ombres s'éloignaient.
— Elle nous protège, souffla Lila.
— Ou elle nous attire pour autre chose, répondit Nour, mais sa voix tremblait moins. Dire ses peurs à voix haute, ça les rend plus petites.
Soudain, les tapotements s'arrêtèrent net.
Au centre du vaste espace, une silhouette se dressait : une sorte d'homme très grand, trop fin, fait d'ombres collées ensemble. Là où devraient être ses mains, il n'y avait que des grappes de doigts, des dizaines, qui s'agitaient comme des insectes.
Sur son torse, une cavité ronde battait doucement, comme un cœur… vide.
La lueur se figea, puis descendit au niveau de ce vide, comme si elle reconnaissait quelque chose.
La créature pencha la tête.
Tap… tap-tap… tap.
Cette fois, les tapotements étaient clairs, presque… polis.
— Vous êtes… les nouveaux ? dit une voix, mais elle ne sortait pas d'une bouche. Elle vibrait dans les pierres.
Nour recula d'un pas.
— Non merci.
Lila serra les dents.
— Qu'est-ce que tu veux ?
La silhouette leva une grappe de doigts et tapota l'air. À chaque tap, un frisson parcourait le sol.
— La Lumière, dit la voix. Elle appartient au Gardien du Tapotement.
Éloi sentit une colère froide lui monter. Pas contre la créature seulement, mais contre l'idée qu'on puisse posséder ce qui réchauffe.
— Elle ne t'appartient pas, dit-il. Elle nous guide.
Le Gardien se pencha, et l'ombre de son corps s'étira comme une encre renversée.
— Elle guide… vers moi.
La lueur vibra, comme contrariée, puis fit un petit mouvement vers Éloi, comme si elle choisissait son camp.
Les doigts du Gardien se mirent à tapoter plus vite. Autour d'eux, les colonnes répondirent : tap tap tap, comme une foule qui s'impatiente.
Nour se planta devant Éloi, sans même réfléchir.
— T'approche pas, d'accord ? On n'est pas des batteries pour veilleuse géante.
Lila, elle, fouilla dans son sac et sortit une craie blanche.
— Ma grand-mère dit que la craie, ça marque les limites. Même dans les rêves.
Elle traça un cercle autour d'eux, rapide, tremblant.
— Ça va servir à quoi ? demanda Éloi.
— À dire “ici, c'est nous”, répondit-elle. Et je sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression que ça compte.
Le Gardien s'arrêta juste au bord du cercle. Ses doigts tapotèrent le sol, mais ne franchirent pas la ligne.
Tap… tap… tap…
Comme s'il hésitait.
Éloi observa. La craie n'était pas magique toute seule. Mais elle imposait une règle. Et dans ce monde, les règles étaient faites de sons.
— Les tapotements… obéissent à des rythmes, murmura-t-il. Et les rythmes obéissent à des limites.
La lueur s'éleva un peu, plus brillante, et éclaira un passage derrière le Gardien : une sorte d'arche de pierre, d'où sortait un souffle d'air plus frais. Peut-être une sortie. Peut-être pire.
— On va devoir passer, dit Éloi.
Nour avala sa salive.
— Et comment on passe un truc qui a mille doigts ?
Éloi fixa le vide au centre du torse du Gardien. Un cœur sans lumière.
— En lui montrant qu'on n'a pas peur… de le regarder.
Il fit un pas hors du cercle.
Le Gardien se redressa, surpris.
Et les tapotements du monde entier se mirent à battre comme un orage.
Chapitre 4
Le sol vibrait sous leurs baskets. Les colonnes tapotaient en chœur, et les ombres glissaient entre elles comme des poissons noirs.
Éloi ne courut pas. Sa promesse lui tenait la gorge, mais il la respecta. Il avança, un pas après l'autre, vers le Gardien.
— Éloi ! siffla Nour. Tu fais quoi ?!
— Je compte, répondit-il entre ses dents.
Il écoutait. Dans le chaos, un motif revenait, obstiné : trois courts, un long, deux. Le même code que Lila avait entendu.
Tap tap tap—TAAAP—tap tap.
Il le répéta du bout de ses doigts sur sa lampe de poche, doucement, comme un message en morse.
La lueur, comme si elle comprenait, clignota en rythme.
Le Gardien s'immobilisa. Ses doigts se mirent à tapoter plus lentement, à l'unisson.
— Tu parles, dit la voix, plus basse.
— J'essaie, répondit Éloi. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Le Gardien pencha la tête. Une ombre passa sur son torse vide.
— Cela veut dire… “reviens”.
Nour frissonna.
— Reviens où ? demanda-t-elle.
La voix vibra comme un soupir.
— Là où la lumière était avant. Dans le Vide. Dans la Cavité. Dans le Gardien.
Lila s'avança à son tour, sans courir, en gardant un pied sur la ligne de craie comme si elle était reliée au monde normal par un fil.
— Mais la lumière, elle n'a pas envie, dit-elle. Ça se voit.
La lueur s'éloigna du torse du Gardien et revint près d'eux, presque collée à l'épaule d'Éloi.
Tap… tap… tap…
Cette fois, ce n'était plus menaçant. C'était… plaintif.
Éloi eut une image étrange : quelqu'un qui tape sur une table pour ne pas pleurer.
— Tu n'es pas juste un monstre, murmura-t-il. Tu es… un gardien sans ce que tu dois garder.
Le Gardien se courba. Les doigts de ses mains frémirent, maladroits.
— Sans lumière, je dois écouter. Je dois appeler. Je dois tapoter pour ne pas disparaître.
Nour serra les poings.
— Donc tu fais peur aux gens pour ne pas être seul ?
La silhouette resta silencieuse. Les tapotements autour d'eux baissèrent, comme si le monde retenait son souffle.
Éloi regarda la lueur. Elle restait chaude. Rassurante. Mais il comprit : elle ne voulait pas seulement fuir. Elle voulait être choisie, pas volée.
— Écoute, dit Éloi au Gardien. On peut t'aider. Mais pas en te rendant la lumière si tu l'emprisonnes.
Le Gardien leva lentement une main. Les doigts tapotèrent l'air, hésitants.
— Alors… comment ?
Lila inspira.
— Tu dois promettre. Promettre avec un rythme. Ici, tout est rythme, non ?
Éloi hocha la tête.
— Fais le code. Trois courts, un long, deux. Et après… fais silence. Montre que tu peux être sans tapoter, juste un instant. Sans forcer.
Le Gardien trembla. Puis, très doucement, il tapota le sol :
Tap tap tap—TAAAP—tap tap.
Puis il s'arrêta.
Un vrai arrêt. Un silence qui ne grinçait pas. Un silence courageux.
Le monde sembla se détendre, comme une épaule qu'on baisse.
La lueur s'approcha du Gardien, prudente. Elle tourna autour de sa cavité vide, comme un oiseau autour d'un nid.
Nour murmura :
— Si elle entre… il va nous lâcher ?
Éloi répondit sans quitter la scène des yeux :
— Elle n'entre pas si elle n'est pas d'accord.
La lueur se posa sur le bord de la cavité, puis glissa à l'intérieur.
Aussitôt, le Gardien changea. Son ombre devint moins épaisse. Les doigts cessèrent de s'agiter comme des insectes et se posèrent, calmes, presque humains.
Il leva le regard vers eux.
— Merci, dit la voix, cette fois comme une vraie voix.
Et il fit un geste lent vers l'arche de pierre derrière lui.
— La sortie. Mais… prenez garde. Il y a plus ancien que moi. Plus froid. Une chose qui déteste la lumière… et qui adore les pas.
À ces mots, un grondement sourd monta de l'arche, comme un ventre qui gargouille.
Et, dans l'obscurité du passage, quelque chose répondit.
Pas un tapotement.
Un pas.
Un seul. Lourd.
Chapitre 5
Le Gardien recula, comme s'il avait peur de son propre couloir.
La lueur, maintenant nichée en lui, éclairait son torse d'une clarté douce. Mais devant l'arche, la lumière semblait hésiter, comme si l'air devenait plus épais.
— On n'est pas obligés… d'y aller, souffla Nour.
Éloi regarda derrière eux. Le chemin par lequel ils étaient arrivés s'était estompé, comme un dessin effacé. Les colonnes tapaient à peine, un murmure.
— On ne peut pas revenir par là, constata-t-il.
Lila serra sa craie dans sa main.
— Alors on avance. Ensemble.
Dans l'arche, le pas lourd recommença. Boum… boum… lent, régulier. Pas de tapotements. Aucun rythme fin. Juste une marche qui écrase.
Le Gardien parla, urgent :
— Ne courez pas. Les pas l'attirent. Faites… comme moi. Un silence dans votre corps.
— Facile à dire, grogna Nour.
Ils franchirent l'arche.
Le passage était plus étroit, et l'air y sentait la terre retournée et la pierre froide. Sur les murs, on voyait des marques profondes, comme si une énorme chose avait frotté ses ongles.
Boum…
Le pas venait de plus loin, mais il vibrait jusque dans leurs genoux. Chaque fois, un peu de poussière tombait du plafond.
Éloi observa le sol : il était recouvert d'une fine couche de sable noir. Le moindre mouvement y laisserait une trace.
— On marche… léger, murmura-t-il. Comme si on ne voulait pas réveiller quelqu'un.
Nour roula des yeux, mais elle fit exactement ça.
La lueur dans le torse du Gardien projetait une clarté devant eux, et, dans cette clarté, quelque chose bougea. Un petit reflet, comme un fil.
Lila s'accroupit.
— Des clochettes, murmura-t-elle. Des mini clochettes attachées à des fils.
Éloi sentit son estomac se serrer.
— Des pièges sonores.
Ils étaient donc attendus.
Boum…
Le pas lourd se rapprocha, très légèrement.
Le Gardien posa ses doigts contre le mur et tapota une fois, très discret. Un petit écho répondit plus loin, sur la droite : une alcôve.
— Par là, souffla-t-il.
Ils se glissèrent dans l'alcôve. À l'intérieur, il y avait une ouverture basse, presque une trappe. Pas de poignée. Juste une pierre plus claire, marquée d'un cercle.
Lila sortit sa craie et dessina un petit point au centre du cercle.
— Les limites, toujours, murmura-t-elle.
Éloi posa sa main sur la pierre. Elle vibra, comme si elle reconnaissait un contact.
Boum… boum…
Le pas était maintenant tout près.
Nour murmura, la voix serrée :
— Je le sens… dans mes dents.
Une ombre colossale passa devant l'alcôve, si noire qu'elle avalait la lumière. Ils ne virent pas sa forme entière, seulement une masse, et quelque chose qui traînait : des chaînes ? des racines ? des fils ?
Et puis, un bruit horrible : comme une langue qui lèche la pierre.
Nour plaqua sa main sur sa bouche.
Éloi, lui, força sa paume contre la pierre claire. Il pensa à la lueur dehors, à la fissure, à leur curiosité. Il pensa aussi à la peur, et au fait qu'on peut avancer même avec elle, si on avance juste un peu.
La pierre céda, silencieuse, comme une porte qui s'ouvre vers le bas.
— Descendez, souffla le Gardien.
Ils glissèrent dans l'ouverture, un par un. Le sable noir leur colla aux doigts. Éloi passa en dernier, et, juste avant de disparaître, il vit l'ombre colossale se tourner vers l'alcôve, attirée par… rien. Comme un chien qui sent une pensée.
Le Gardien tapota une fois.
Tap.
La pierre se referma au-dessus d'eux.
Et dans le noir, ils entendirent l'ombre frapper le mur.
Boum.
Mais trop tard.
Chapitre 6
Ils tombèrent sur une pente douce de terre humide et glissèrent jusqu'à une petite salle ronde, plus basse, plus chaude. Ici, les tapotements étaient absents. Le silence était presque normal, comme une pièce fermée.
Au plafond, des gouttes d'eau brillaient. Et, au centre, une fissure laissait passer un filet d'air frais… et une minuscule lueur de nuit.
Nour s'assit, essoufflée.
— Je crois que je déteste les couloirs maintenant. Et les portes. Et les… trucs avec des doigts.
Lila laissa échapper un rire nerveux.
— Moi, je déteste surtout quand mes jambes se mettent à trembler toutes seules.
Éloi s'approcha de la fissure. Il examina les bords : la pierre était cassée récemment, comme si quelqu'un avait déjà essayé de sortir.
— On est sous la colline, dit-il. Cette fissure mène dehors.
Derrière eux, un léger tapotement se fit entendre. Pas dans les murs. Dans leur dos.
Ils se retournèrent d'un coup.
Le Gardien était là, accroupi pour tenir dans la salle. Sa lumière était plus douce, plus stable.
— Je ne peux pas aller plus loin, dit-il. Dehors, les tapotements se dispersent, ils deviennent… des bruits ordinaires. Je m'y perds.
Nour fronça les sourcils.
— Alors tu restes là, tout seul ?
Le Gardien baissa la tête.
— Je garderai la lueur. Et je garderai le silence, parfois. Pour apprendre.
Éloi sentit un étrange respect. Le courage n'était pas toujours un cri. Parfois, c'était accepter de ne pas taper, de ne pas appeler, de rester debout dans sa peur.
Lila s'approcha de la fissure et passa ses doigts dans l'air froid.
— Ça sent les feuilles, dit-elle.
Éloi posa son épaule contre la pierre. Nour fit pareil. Ensemble, ils poussèrent.
La fissure s'élargit dans un grincement étouffé. Un souffle de nuit entra, avec l'odeur d'herbe et de terre. Ils virent le ciel, sombre, piqué d'étoiles, et la silhouette du terrain de jeu au-dessus.
Derrière eux, le Gardien tapota une dernière fois, un rythme calme :
Tap tap tap—TAAAP—tap tap.
Puis il se tut.
Nour se hissa dehors la première. Lila suivit. Éloi sortit en dernier et se retourna vers la fissure.
Dans l'ouverture, une lueur douce brillait, comme une veilleuse dans une maison lointaine. Pas une prison. Une présence.
— Au revoir, murmura Éloi.
Il referma doucement la pierre, pas complètement, juste assez pour que l'air passe.
Ils restèrent un moment immobiles, sur l'herbe froide. Les tapotements avaient disparu. Il ne restait que le vent, et, au loin, un chien qui aboyait.
Nour souffla :
— On a survécu.
Lila ajouta, plus bas :
— Et on a… aidé un monstre.
Éloi regarda leurs baskets couvertes de poussière noire. Il pensa à la règle : ne pas courir. Ne pas nourrir la peur. Et pourtant, avancer.
— On a surtout été courageux, dit-il simplement.
Ils commencèrent à rentrer, sans parler trop fort, comme si la nuit pouvait écouter.
Éloi posa alors un dernier geste, presque imperceptible, sur le sol : un pas léger, pour ne pas réveiller les ombres, pour respecter la lueur, et pour se souvenir que même dans l'horreur, on peut choisir la douceur.