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Histoire qui fait peur 11 à 12 ans Lecture 24 min.

Lina et la serrure voleuse de souvenirs

Lina, onze ans, entend des craquements la nuit et découvre un passage où des ombres dérobent veilleuses et souvenirs; elle décide d'affronter ce mystère pour protéger la lumière et les siens.

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Lina, 12 ans, déterminée, visage rond à taches de rousseur, queue de cheval, tient près de sa poitrine une petite veilleuse lune blanche pulsante; debout sur un sol en bois fissuré, elle a rattrapé la veilleuse tombante et la brandit devant une serrure métallique et un anneau noir, sa lumière repoussant de petites ombres rampantes et une grande créature d'ombre en forme de manteau aux manches effilées qui recule; un petit phare jaune pâle flotte à son épaule droite pour la guider; au centre une colonne d'arbre noir sert de pilier où pendent des souvenirs (chausson rose, lettre froissée, mèche de cheveux, dessin), la pièce ronde aux parois de verre reflétantes et au plafond étoilé de veilleuses baigne dans un éclairage cinématographique avec encrage noir prononcé, couleurs saturées et textures granuleuses pour l'ombre, ambiance mystérieuse mais non terrifiante, perspective en légère contre-plongée pour souligner le courage de la fille. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

Dans la ville de Lueurval, la nuit n'était jamais complètement noire. À chaque fenêtre tremblotait une veilleuse: une étoile en plastique, un champignon bleu, un petit poisson qui clignotait. On disait que ces lumières apprivoisaient les ombres, comme on apprivoise un chat peureux en lui parlant doucement.

Lina, onze ans, trouvait surtout que ça rendait les ténèbres plus rusées. Là où la lumière vacille, l'ombre danse mieux.

Elle vivait au troisième étage d'un immeuble ancien, avec un couloir si long qu'on aurait juré qu'il changeait de taille selon l'humeur des habitants. Chez elle, la veilleuse était une lune blanche posée sur sa table de nuit. Sa mère l'appelait « la Lune fidèle ». Lina, elle, l'appelait « la Lune qui écoute ».

Car Lina écoutait les craquements.

Pas ceux du parquet quand on marche en chaussettes. Pas ceux du radiateur qui tousse. Les autres. Les craquements qui ressemblent à un ongle sur du verre, à une branche qui se tord sans vent, à une page qu'on tourne dans un livre fermé.

Cette nuit-là, elle s'était réveillée avant son réveil, la gorge sèche, les draps collants. La Lune fidèle éclairait à peine la chambre. Le reste semblait avalé par une encre épaisse.

Crac.

Le bruit venait du couloir.

Lina se redressa, très lentement. Elle ne cria pas. Elle ne sauta pas du lit. Elle fit ce qu'elle faisait toujours: elle écouta. Et dans le silence, elle remarqua autre chose: toutes les veilleuses du bâtiment, celles qu'on devinait à travers les portes et les fissures, vacillaient au même rythme, comme si quelqu'un battait la mesure.

Crac… crac.

— Maman? chuchota Lina.

Aucune réponse. Pourtant, sous la porte de la chambre parentale, une lueur filtrait: leur veilleuse-lanterne était allumée. Mais la lumière semblait avoir peur de sortir.

Lina posa un pied au sol. Le parquet gémit, mais ce n'était pas le craquement qu'elle cherchait. Elle avança jusqu'à sa porte et colla l'oreille contre le bois.

Un souffle, d'abord. Puis un frottement. Comme une clé qu'on cherche dans une serrure, mais de l'autre côté.

Lina recula d'un pas, le cœur rapide. Elle pensa à appeler les voisins, à courir, à se cacher. Puis elle pensa à quelque chose que sa mère disait quand Lina se plaignait des autres enfants qui se moquaient d'elle parce qu'elle « entendait trop ».

« La dignité, ma chérie, c'est rester droite même quand on tremble. Et choisir ce qui est juste, pas ce qui est facile. »

Lina respira. Elle attrapa sa lampe torche dans le tiroir et l'alluma. Un cercle de lumière nette découpa la chambre.

Crac.

Cette fois, le bruit semblait plus proche. Comme si le couloir avait avancé jusqu'à sa porte.

Lina tourna doucement la poignée.

Chapitre 2

Le couloir était là… mais pas tout à fait le même.

La tapisserie beige semblait avoir perdu sa couleur, comme si quelqu'un l'avait essuyée avec une gomme. Les cadres accrochés au mur étaient vides: pas de photos, pas de dessins, seulement des rectangles pâles. Et les veilleuses, d'habitude posées sur des petites étagères, s'étaient alignées au sol, comme des jouets rangés par une main trop sérieuse.

Une veilleuse en forme d'ours fixait Lina avec ses yeux en plastique. Sa lumière vacillait, triste et obstinée.

— Ok… murmura Lina. Ça, ce n'est pas normal.

Elle avança en pointant sa torche. Le faisceau révélait des traces sur le parquet: de fines griffures, comme si quelque chose avait traîné une chaîne… ou une longue clé.

Un craquement résonna derrière elle.

Lina se retourna d'un coup. La porte de sa chambre était toujours ouverte. Mais l'ombre à l'intérieur paraissait plus profonde qu'avant, comme un puits. Sa veilleuse-lune brillait encore, minuscule, au bord du noir.

— Tu ne vas pas me faire croire que ma propre chambre me fait la tête, souffla-t-elle.

Elle continua, un pas après l'autre, avec prudence. Elle écoutait tout: le souffle de l'immeuble, le bourdonnement lointain de la rue, et surtout ces craquements qui ne ressemblaient à rien de connu.

Au bout du couloir, la porte du débarras était entrouverte.

Le débarras, c'était l'endroit des balais tordus, des cartons de vieux habits et d'un aspirateur qui faisait un bruit de dragon asthmatique. Lina n'y allait jamais la nuit. Personne n'y allait jamais la nuit.

Un craquement, très net, sortit de la fente.

Lina approcha, la main froide sur la poignée. Elle se souvenait d'une règle qu'elle s'était inventée: ne jamais ouvrir une porte quand on n'a pas de plan. Elle réfléchit vite. Plan A: refermer et retourner au lit en faisant semblant. Plan B: appeler sa mère. Plan C: regarder, comprendre, agir.

Plan C gagna, parce que les craquements avaient déjà décidé pour elle.

Elle poussa la porte.

L'air du débarras sentait la poussière et… autre chose. Une odeur de bougie éteinte, de fumée froide. Sa torche éclaira des cartons renversés. Au fond, là où devrait se trouver le mur, il y avait une ouverture.

Pas un trou. Une vraie ouverture, comme une porte sans porte. Et derrière, une lueur tremblante, comme une veilleuse géante.

Lina resta figée.

Dans l'ouverture, des dizaines de petites lumières flottaient, chacune enfermée dans un globe de verre. Des veilleuses, mais vivantes. Elles se déplaçaient lentement, comme des lucioles fatiguées.

Et au milieu, suspendue à rien, une serrure.

Une serrure sans porte, qui brillait faiblement.

Crac.

Le bruit venait de la serrure elle-même, qui remuait, comme si quelque chose essayait d'en sortir.

Lina avala sa salive.

— Qui est là? demanda-t-elle, la voix plus stable qu'elle ne l'aurait cru.

Une réponse arriva, pas en mots, mais en lumière: les globes frémirent, et une veilleuse en forme de petit phare s'approcha. Sa lumière clignota trois fois, comme un signal.

Puis, très clairement, un murmure monta, comme si le débarras se souvenait de parler.

« Écoute… sinon on t'efface. »

Lina sentit ses joues se réchauffer d'un mélange de peur et de colère.

— M'effacer? répéta-t-elle. Comme les cadres vides?

Le murmure ne répondit pas. Mais la serrure se mit à craquer, plus fort, comme un os qu'on plie.

Lina fit un pas en arrière. Une veilleuse-globe s'écrasa au sol, sans bruit, et sa lumière se répandit comme du lait.

Elle comprit alors: quelque chose était en train de voler les lumières… et avec elles, les souvenirs, les images, peut-être même les personnes.

Et elle, Lina, avait entendu.

Chapitre 3

Lina aurait voulu courir. Pourtant, ses pieds restèrent ancrés, comme si le parquet lui demandait de tenir bon.

Elle leva sa torche. Le faisceau frappa la serrure suspendue. La lumière électrique n'était pas douce comme une veilleuse; elle était tranchante. La serrure recula légèrement, comme une bête surprise.

— Tu n'aimes pas ça, hein? dit Lina, presque malgré elle.

Un craquement furieux répondit, et l'air devint plus froid. Les globes de verre se serrèrent les uns contre les autres, formant une sorte de nuage tremblant.

Le petit phare clignota encore, plus vite. Et cette fois, Lina eut l'impression de comprendre sans qu'on lui explique: les veilleuses étaient prisonnières d'un endroit entre les pièces, un monde de passages et d'angles morts. Un monde qui se nourrissait de ce qu'on oublie.

Lina pensa à sa mère derrière la porte éclairée. Et si la lumière filtrait parce que la veilleuse essayait de la protéger? Et si, au matin, il ne restait qu'une chambre vide et un cadre sans photo?

Elle serra les dents.

— D'accord, fit-elle. J'écoute. Je regarde. Et je ne te laisse pas faire.

Elle s'approcha de l'ouverture. Une chaleur douce l'effleura, comme l'air d'une boîte à musique. Elle tendit la main. Sa peau picota, comme si elle touchait un rideau de pluie.

Le craquement monta, menaçant.

Lina hésita une seconde. Puis elle passa.

Le débarras disparut derrière elle, sans bruit, comme si quelqu'un avait fermé un livre.

Elle se retrouva dans un couloir… mais pas celui de son immeuble.

Ici, les murs étaient faits de vitres. Derrière chaque vitre brillait une veilleuse différente: des poissons, des planètes, des dragons, des fleurs. Elles flottaient dans un espace sombre, comme des aquariums de lumière.

Le sol, lui, ressemblait à du bois ancien, couvert de fissures. Et dans chaque fissure, une lueur pâle s'infiltrait, comme des veines.

Crac… crac… crac.

Le bruit venait de partout. Lina tourna sur elle-même. Dans le reflet des vitres, elle vit quelque chose bouger. Pas une silhouette entière. Plutôt une absence de silhouette, un trou qui marche.

Un morceau d'ombre se détacha d'un coin et glissa vers elle, lentement, avec une élégance écœurante. On aurait dit un manteau vide, qui aurait appris à respirer.

— Je… je ne suis pas un souvenir facile, lança Lina d'une voix tremblante.

L'ombre craqua, comme si elle riait avec des os.

Sur la vitre à sa gauche, une veilleuse en forme de cœur clignota faiblement. Lina s'approcha. Dans la lumière du cœur, elle aperçut une image: une petite fille plus jeune qui riait en tenant la main de sa mère. L'image semblait se dissoudre, comme un dessin sous la pluie.

— Non! souffla Lina.

Elle posa sa paume contre la vitre. La chaleur de la veilleuse traversa le verre. Elle se concentra, comme quand elle écoute les craquements: elle laissa le silence s'installer en elle, et elle chercha le bon son. Celui qui dit la vérité.

Un craquement sec retentit derrière.

L'ombre-manteau s'était rapprochée. Elle tendit une forme de bras, long et trop mince, vers la vitre du cœur.

Lina se plaça devant, sans réfléchir.

— Tu ne prends pas ça. C'est à moi. C'est digne, c'est… c'est ma vie.

Le mot « digne » lui donna du courage, comme une épingle qui redresse un tissu froissé.

L'ombre s'arrêta. Elle semblait hésiter, comme si la dignité avait un goût mauvais pour elle.

Alors Lina fit quelque chose de simple: elle appuya sa torche contre la vitre et l'alluma à pleine puissance.

La lumière blanche inonda le cœur. L'ombre recula en craquant furieusement, et la veilleuse du cœur clignota plus fort, comme si elle respirait à nouveau.

Le petit phare apparut, flottant à hauteur de Lina. Il clignota lentement: viens.

— Très bien, dit Lina. Montre-moi où tu caches tout ça.

Le phare glissa le long du couloir de vitres, et Lina le suivit, le pas prudent, l'oreille tendue.

Chapitre 4

Plus Lina avançait, plus les craquements devenaient distincts. Ils n'étaient pas seulement des bruits: ils formaient une sorte de langage, comme une phrase répétée avec acharnement.

« Donne… donne… donne… »

Le couloir déboucha sur une salle ronde. Au plafond, des centaines de veilleuses étaient suspendues par des fils presque invisibles. Elles formaient une constellation basse, si proche qu'on aurait pu les toucher. Certaines brillaient fort. D'autres n'émettaient qu'une poussière de lumière, comme des braises.

Au centre de la salle se dressait une grande forme: un tronc d'arbre noir, sans feuilles, planté dans le sol comme un pilier. À la place des branches, il avait des crochets. Et sur les crochets pendaient des souvenirs.

Pas des souvenirs comme des images. Des souvenirs comme des objets: une tresse de cheveux, un ticket de cinéma, une lettre pliée, un petit chausson de bébé, un dessin de maison avec un soleil trop grand.

Lina sentit son ventre se serrer.

— C'est… c'est du vol, murmura-t-elle.

Le tronc craqua. Un son profond, satisfait. Comme une vieille porte qui se referme.

Puis l'ombre-manteau glissa dans la salle, suivie d'autres ombres plus petites, qui se faufilaient au sol. Elles avaient des gestes rapides, de petits voleurs pressés.

Le phare clignota devant Lina, comme s'il la mettait en garde.

Lina leva sa torche, mais sa lumière semblait avalée par l'immensité noire du tronc. Elle comprit qu'ici, la lumière seule ne suffirait pas.

Elle chercha du regard un détail, un point faible. Son oreille capta un craquement différent, plus aigu, comme un fil qu'on tend trop.

Au pied du tronc, il y avait la serrure suspendue, la même que dans le débarras. Elle flottait à quelques centimètres du sol, tenue par un anneau d'ombre.

Et sur la serrure, une fente minuscule, comme une bouche.

« Donne… » craqua-t-elle.

Lina sentit une vague de peur lui monter dans la poitrine. Une pensée horrible la traversa: et si, pour sortir, elle devait donner un souvenir? Un vrai. Un morceau d'elle.

Elle recula. Le sol sous ses talons vibra légèrement. Les petites ombres frémirent, attirées.

Lina ferma les yeux une seconde et pensa à ce qui comptait. À sa mère. À sa chambre. À ses amis qui se moquaient parfois mais qui, au fond, l'aimaient bien. À elle-même, debout, même quand ça tremble.

— Je ne te donnerai pas ce qui me construit, dit-elle clairement.

Sa voix résonna dans la salle ronde. Les veilleuses au plafond frémirent, comme si elles avaient entendu un mot interdit.

L'ombre-manteau s'approcha, plus menaçante. Elle tendit son bras vers Lina. Le bout de sa manche vide effleura la torche, et la lumière faiblit, comme si on l'étouffait.

Lina paniqua une seconde, puis elle fit un geste instinctif: elle tapota la torche, comme on réveille une veilleuse capricieuse.

— Allez, s'il te plaît… tiens bon…

La torche reprit, mais faiblement.

Alors Lina se rappela la Lune fidèle, dans sa chambre. La veilleuse-lune n'était pas forte, mais elle était constante. Elle ne se battait pas. Elle persistait.

Et si la solution n'était pas d'aveugler l'ombre… mais de rallumer ce qui avait été étouffé?

Lina leva la tête vers la constellation de veilleuses. Elle vit, parmi toutes, une petite lune blanche, presque éteinte. La sienne. Accrochée, comme un trophée.

Son cœur fit un bond.

— Tu l'as prise…

« Donne… » craqua la serrure, plus pressée.

Lina se mit à courir vers le tronc. Les petites ombres se jetèrent vers ses pieds, essayant de la faire trébucher. Leurs doigts froids accrochaient ses chevilles comme des algues.

— Pas aujourd'hui! lança Lina, entre rage et peur.

Elle sauta par-dessus une fissure lumineuse et arriva au pied du tronc. La serrure flottait juste devant elle.

Et là, Lina entendit le craquement le plus important: celui d'un fil au-dessus d'elle, prêt à céder.

La lune blanche vacillait, au bord de la chute.

Lina tendit les bras.

Chapitre 5

Le fil craqua, puis rompit sans bruit. La veilleuse-lune tomba.

Lina la rattrapa de justesse contre sa poitrine. Elle était glacée, comme si on l'avait laissée dans la neige. Mais en la tenant, Lina sentit une petite pulsation, un battement faible.

— Je t'ai, souffla-t-elle.

L'ombre-manteau hurla en craquements, et la salle ronde trembla. Les veilleuses suspendues se mirent à osciller, projetant des ombres folles sur les vitres.

Les petites ombres se ruèrent sur Lina. L'une attrapa le bord de son pull, une autre se glissa sur son bras comme une tache d'encre.

Lina serra sa veilleuse-lune et pensa à sa mère encore une fois. À sa phrase. Rester droite.

— Tu ne me feras pas ramper, dit-elle, le menton levé.

Elle posa la veilleuse-lune au sol, juste devant la serrure. Elle tâtonna sur le côté, comme elle l'avait fait mille fois dans le noir, et trouva le bouton.

Click.

La lune s'alluma.

Pas très fort. Une lueur blanche, calme, régulière. Pourtant, dès qu'elle brilla, les petites ombres reculèrent, comme si elles avaient été repoussées par une barrière invisible.

L'ombre-manteau hésita, puis avança encore, en craquant de rage. Mais sa forme se déchirait légèrement au contact de cette lumière stable.

Lina comprit alors: l'ombre se nourrissait des lumières qui vacillent, des peurs qui tremblent, des souvenirs qu'on abandonne parce que c'est plus simple. La lune, elle, ne vacillait pas.

La serrure se mit à tourner sur elle-même, folle, en craquant comme une mâchoire.

« Donne! »

— Non, répéta Lina. Je reprends.

Elle braqua sa torche sur la serrure et, de l'autre main, rapprocha la veilleuse-lune. Les deux lumières se rencontrèrent: l'une vive, l'autre constante. Ensemble, elles dessinèrent une ombre nette… au pied de la serrure.

Et dans cette ombre nette, Lina vit un détail: l'anneau d'ombre qui tenait la serrure. Un anneau comme un bracelet noir.

Elle saisit l'anneau.

Il était froid, mais solide. Et surtout, il craquait sous ses doigts, comme un plastique trop sec.

Lina tira.

Le tronc gémit. Les veilleuses au plafond clignotèrent, affolées. L'ombre-manteau se précipita, mais elle ralentissait dès qu'elle s'approchait de la lune.

Lina tira de toutes ses forces, les bras tremblants, les dents serrées.

— Tu n'as pas le droit! cria-t-elle. Les souvenirs ne sont pas à vendre!

L'anneau céda d'un coup.

La serrure tomba au sol avec un bruit métallique, bien réel, qui résonna comme un gong. Et aussitôt, un souffle immense traversa la salle ronde. Les crochets du tronc se mirent à vibrer. Les objets-souvenirs frémirent… puis s'envolèrent, comme attirés par une sortie.

Les petites ombres s'éparpillèrent, paniquées, comme des cafards sous la lumière. L'ombre-manteau craqua une dernière fois, un craquement long, brisé, puis se rétracta vers un coin sombre qui se referma sur lui.

La salle ronde perdit ses couleurs. Les vitres pâlirent. Le couloir de veilleuses se mit à se dissoudre, comme un décor qu'on plie.

Lina ramassa la serrure et sa veilleuse-lune. Le phare flottait devant elle, clignotant calmement: retour.

— Oui, dit Lina, essoufflée. Retour, et vite.

Elle courut.

Le monde de veilleuses se délitait derrière elle, et les craquements changeaient: ce n'était plus « donne », mais plutôt « pars, pars, pars ».

Lina passa la frontière de l'ouverture et retomba presque dans le débarras de son immeuble. L'air poussiéreux lui sembla délicieux, comme une odeur de maison après la pluie.

Derrière elle, l'ouverture se referma, sans bruit. Le mur du fond du débarras était redevenu un mur. Les cartons étaient renversés, certes, mais rien ne brillait.

Lina resta un moment immobile, la serrure dans la main, la veilleuse-lune dans l'autre.

Puis elle sortit dans le couloir normal.

Les cadres n'étaient plus vides. La tapisserie avait retrouvé sa couleur. Et les veilleuses avaient regagné leurs étagères, comme si elles n'avaient jamais bougé.

Mais Lina savait. Elle entendait encore, au loin, un dernier craquement, comme un soupir vexé.

Chapitre 6

Lina entra dans la chambre de ses parents sans frapper. La veilleuse-lanterne éclairait la pièce d'une lueur chaude. Sa mère dormait, le visage paisible. Son père aussi.

Lina sentit une boule dans sa gorge se défaire doucement. Elle s'approcha, posa sa main sur le bord du lit, puis se retira, comme si elle n'avait pas le droit de déranger la paix.

Elle retourna dans sa chambre, ferma la porte et s'adossa contre elle. Le silence revint, un vrai silence, celui qui ne cache pas de dents.

Sa veilleuse-lune brillait sur sa table de nuit, comme avant. Lina la regarda longuement. Elle n'était pas plus grande, pas plus jolie. Juste fidèle.

Lina ouvrit sa main. La serrure était là, froide, lourde, avec sa fente sombre. Elle ne craquait plus. Elle semblait… vide.

— Qu'est-ce que je fais de toi? murmura Lina.

Elle pensa à la jeter. À l'enfermer dans une boîte. À la cacher au fond du débarras avec l'aspirateur-dragon.

Mais une autre idée lui vint, plus lente, plus prudente. Si la serrure restait, c'était peut-être qu'une porte pouvait revenir. Et si une porte revenait, quelqu'un d'autre pourrait être tenté de « donner » un souvenir pour s'en sortir.

Lina se redressa. Elle prit une ficelle dans son tiroir — une vieille cordelette utilisée pour attacher des carnets. Elle fit un nœud solide, comme son grand-père le lui avait appris: « un nœud qui respecte ce qu'il tient ». Elle passa la ficelle dans l'anneau de la serrure.

Puis elle monta sur sa chaise et accrocha la ficelle à un crochet au plafond, juste au-dessus de sa table de nuit, là où la lumière de la lune pouvait l'atteindre.

La serrure se balança doucement, suspendue, immobile et pourtant présente. Une clé sans clé, une promesse de porte qui ne devait pas s'ouvrir n'importe comment.

Lina descendit de la chaise. Elle observa l'objet une dernière fois. Dans la lueur constante de la veilleuse-lune, le métal semblait moins menaçant. Presque… avertisseur.

— Tu restes là, dit Lina. Je t'entendrai si tu recommences.

Elle se glissa dans son lit. Son cœur battait encore vite, mais ce n'était plus seulement de la peur. C'était aussi de la fierté calme, celle qu'on ressent quand on n'a pas cédé, quand on n'a pas vendu un morceau de soi pour avoir la paix.

Avant de fermer les yeux, Lina écouta.

Le parquet craqua légèrement, comme toujours.

Le radiateur soupira.

Et, au-dessus d'elle, la serrure suspendue ne fit aucun bruit. Pourtant Lina sentit qu'elle gardait quelque chose, comme un gardien silencieux.

Dans la ville de Lueurval, les veilleuses continuèrent de briller derrière les fenêtres. Les ombres dansèrent, oui, mais elles dansèrent plus loin.

Et Lina, prudente et droite, s'endormit en écoutant les craquements… sans laisser les craquements décider à sa place.

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Veilleuse
Petite lampe qui donne une lumière douce pour ne pas laisser l'obscurité totale.
Tapisserie
Tissu ou papier décoratif collé sur un mur pour l'embellir.
Vacillaient
Bougeaient en tremblant, perdant un peu de stabilité.
Craquements
Bruits secs et cassants, comme du bois qui se tord.
Débarras
Pièce ou placard où l'on range les objets inutiles ou vieux.
Fente
Ouverture longue et étroite, comme une petite coupure dans un mur.
Constellation
Groupe d'étoiles qu'on voit ensemble dans le ciel, ou dessin lumineux.
Pilier
Colonne solide qui soutient quelque chose, comme un support.
Crochets
Objets en forme de courbe pour accrocher ou suspendre des choses.
Serrure
Mécanisme où on insère une clé pour fermer ou ouvrir une porte.
Anneau
Objet rond, souvent en métal, qui peut entourer ou tenir quelque chose.
Frémirent
Tremblèrent légèrement, montrant une émotion ou une réaction.
Asthmatique
Qui a des difficultés à respirer, qui tousse ou souffle avec effort.
Obstinée
Qui ne veut pas céder, qui persiste malgré les difficultés.
Algues
Plantes qui vivent dans l'eau et qui ressemblent à des rubans ou filaments.
Dignité
Comportement fier et respectueux, même quand on a peur ou mal.

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