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Histoire qui fait peur 11 à 12 ans Lecture 25 min.

Le couloir des issues et la porte qui dit la vérité

Nino, un garçon qui vérifie les issues de la ville, découvre avec son amie Lila un étrange courant de lueurs et doit affronter des secrets qui l'obligent à confronter ses peurs et ses responsabilités.

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Garçon de 12 ans au visage pâle et taches de rousseur, yeux grands et humides, sweat gris et trousseau de clés en poche, main gauche posée sur une trappe en bois entrouverte ; fille d’environ 11 ans aux cheveux bruns en bataille, frontale allumée, inquiète mais courageuse, tenant le bras du garçon juste derrière lui à gauche de la trappe ; devant eux flotte "le Courant", silhouette très mince d’ombres bleuâtres et filaments violets sans visage net mais avec des braises pâles pour yeux ; arrière-scène d’un vieux théâtre (plancher en bois usé, rideaux de velours rouge partiellement tirés, poutres apparentes) avec une trappe ouverte laissant échapper un couloir sombre de verre parcouru de petites lueurs serpentines ; confrontation nocturne et tendue, une lueur violette enlace le poignet du garçon, atmosphère humide et poussiéreuse aux reflets aquarelle bleu, violet et rouge, ombres longues et particules lumineuses flottantes. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Les issues qui respirent

La nuit avait la couleur d'un encrier renversé, mais la ville, elle, ne s'éteignait jamais tout à fait. Des lueurs glissaient sur les murs comme des poissons lumineux : bleus froids, verts malades, jaunes timides. Elles sortaient des pavés, des fenêtres, parfois même des fissures du ciel.

Nino, onze ans, avançait doucement dans cette lumière qui tremblait. Il n'était pas grand, pas bagarreur non plus, mais on lui reconnaissait un drôle de courage : celui qui ne fait pas de bruit. Dans la poche de son sweat, ses doigts serraient un petit trousseau de clés. Sur son poignet, un bracelet de fil gris, offert par sa mère, lui grattait la peau comme un rappel.

Il avait une mission, toujours la même, et pourtant chaque soir différent : vérifier les issues.

Les portes. Les grilles. Les trappes. Les fenêtres du rez-de-chaussée. Les sorties de secours du gymnase. Il connaissait les endroits où la ville pouvait « respirer » trop fort et laisser entrer quelque chose.

Ce soir-là, la lueur des lampadaires clignotait avec une insistance nerveuse.

— T'as pas peur, Nino ? avait demandé Lila le matin, à l'école, en pointant du menton la ruelle qui menait au Vieux Passage.

Nino avait haussé les épaules, comme si c'était facile.

— J'ai peur, si. Mais je regarde quand même.

Il n'avait pas ajouté le reste : quand il ne vérifiait pas, il rêvait de portes qui s'ouvraient toutes seules, en grinçant comme des dents.

Au bout de la rue des Verriers, il s'arrêta devant la porte du local des compteurs. Une lueur verte filtrait sous le bas de la porte, comme si une mer étrange se trouvait derrière.

Nino posa la main sur la poignée.

La poignée était tiède. Comme une paume.

Il retira sa main d'un coup.

— D'accord… murmura-t-il. Toi, t'as pas le droit de bouger.

Il sortit une petite craie et traça un signe discret sur le bois : un triangle avec un point au centre. Son signe à lui, son repère. Puis, en retenant son souffle, il tira. La porte résista. Parfait. Pourtant, juste avant de lâcher, il eut l'impression d'entendre un soupir, de l'autre côté.

Une lueur blanche s'alluma dans la serrure, très brève, comme un œil qui cligne.

Nino recula, le cœur battant, et reprit sa tournée.

Chapitre 2 — Le passage des lueurs

Le Vieux Passage était un couloir entre deux immeubles, si étroit qu'on pouvait toucher les murs des deux côtés en écartant les bras. Les gens évitaient cet endroit. Officiellement, à cause de l'humidité et des poubelles. Officieusement… à cause des lueurs.

Ici, elles n'étaient pas jolies. Elles ne dansaient pas. Elles rampaient.

Nino alluma sa petite lampe de poche. Le faisceau semblait hésiter, comme s'il n'aimait pas ce qu'il éclairait.

Sur le mur, des affiches déchirées faisaient des visages. On aurait dit qu'elles le regardaient passer.

— Tu devrais être couché, fit une voix.

Nino se figea. La voix ne venait pas de derrière. Elle venait… du mur.

Il pencha la tête. Entre deux briques, une lueur violette pulsait lentement. Comme un cœur.

— Qui est là ? demanda-t-il, en essayant de ne pas trembler.

— Quelqu'un qui n'aime pas les portes fermées, répondit la voix, plus grave. Quelqu'un qui attend.

Nino déglutit. Ses doigts cherchaient déjà les clés dans sa poche, comme si elles pouvaient servir de bouclier.

— Je ne suis pas là pour te laisser passer, dit-il.

Le violet s'étira, devenant une fissure fine.

— Tu vérifies les issues, Nino. Tu as le don. Tu sens quand ça… se desserre.

Nino sentit ses oreilles chauffer.

— Comment tu connais mon prénom ?

Le mur fit un petit bruit, comme une langue qui claque.

— Les lueurs parlent entre elles. Et toi, tu les écoutes sans t'en rendre compte.

Une goutte d'eau tomba du haut du passage et éclata sur le sol, mais ce n'était pas de l'eau. C'était une goutte de lumière sombre, presque noire. Elle s'étala en une flaque qui avalait les reflets.

Nino recula.

Son intuition lui hurla : ne cours pas. Si tu cours, tu fais du bruit. Si tu fais du bruit, tu l'invites.

Il marcha donc, lentement, jusqu'au bout du passage. Au fond, une petite porte métallique donnait sur l'arrière du théâtre municipal. Une issue qu'il vérifiait chaque semaine.

Ce soir, la porte n'avait pas son cadenas.

Le trou du cadenas était vide, comme une bouche sans dents.

Nino sentit un froid lui serrer la poitrine.

— Non… souffla-t-il.

Derrière lui, le violet vibra, satisfait.

— Voilà une issue qui respire.

Chapitre 3 — Le théâtre aux sièges aveugles

La porte du théâtre grinça en s'ouvrant, mais le bruit fut étouffé, comme si le bâtiment avalait les sons. Une odeur de poussière et de velours mouillé s'éleva, familière et pourtant différente, comme un parfum qu'on reconnaît mais qui a tourné.

Nino entra.

Le couloir était éclairé par des lueurs faibles, des petits points flottants qui ressemblaient à des lucioles fatiguées. Elles n'éclairaient pas vraiment : elles suggéraient les formes, et laissaient le reste au noir.

Il referma la porte derrière lui, sans cadenas, et sentit aussitôt que ce n'était pas une vraie fermeture. Juste un geste.

— Bon, Nino, pensa-t-il tout haut pour se donner du courage. Tu vérifies, tu refermes, tu ressors. Facile.

Le théâtre était censé être fermé pour travaux. Mais la scène, là-bas, semblait prête. Les rideaux rouge sombre étaient tirés, et au milieu, une mince ouverture laissait passer une lueur bleue, glaciale.

Il traversa la salle. Les sièges alignés semblaient l'observer avec leurs dossiers ronds, comme des crânes polis. Certains étaient recouverts de bâches. Les bâches remuaient légèrement, alors qu'il n'y avait pas de vent.

Nino s'arrêta au premier rang.

— Il y a quelqu'un ? lança-t-il, d'une voix qu'il voulait ferme.

Silence.

Puis, un chuchotement, si près qu'il crut le sentir sur sa nuque :

— Derrière toi.

Il se retourna d'un coup.

Personne.

Mais sur un siège, une petite étiquette brillait. D'habitude, elles étaient ternes. Là, elle luisait d'un blanc lunaire. Et dessus, en lettres fines, il lut : NINO.

Il recula.

— C'est une blague… ? murmura-t-il.

Une rangée plus loin, une autre étiquette s'alluma : LILA.

Puis une troisième : MAMAN.

Nino sentit son ventre se nouer. Les lueurs se rassemblaient au sol, comme si elles formaient un chemin vers la scène.

Son intuition, cette sensation étrange qui lui chatouillait le sternum quand quelque chose clochait, se mit à pulser plus fort.

Il ne devait pas avancer.

Et pourtant, il le fit.

Parce que quelqu'un n'avait pas mis de cadenas. Parce que quelqu'un avait laissé une issue ouverte. Et parce que, s'il ne comprenait pas, il recommencerait à avoir des rêves de portes qui grincent.

Il s'approcha du rideau.

Une main, froide comme une pièce de monnaie, toucha soudain son poignet.

Nino étouffa un cri et se retourna.

C'était Lila.

Elle était essoufflée, les cheveux en bataille, une lampe frontale sur le front, comme une exploratrice perdue.

— Tu croyais vraiment que j'allais te laisser faire ça tout seul ? chuchota-t-elle.

— Lila ?! Mais… comment t'es entrée ?

Elle montra une petite fenêtre cassée, en haut du couloir.

— Issue non vérifiée, monsieur le vérificateur, dit-elle, avec un sourire qui tremblait. Je t'ai suivi. Et… j'ai vu la lueur violette. Elle m'a donné la chair de poule.

Nino voulut la gronder, mais un bruit les coupa.

Sur scène, quelque chose racla le bois, lentement, comme une chaise qu'on traîne.

Le rideau bougea.

La fente bleue s'élargit.

Chapitre 4 — Celui qui déteste les serrures

Le rideau s'écarta tout seul, sans qu'aucune main ne le tire.

Derrière, la scène baignait dans une lumière bleue qui n'avait rien de rassurant. Elle faisait ressortir les clous du plancher comme des petits dents. Au centre se tenait un personnage trop mince, comme dessiné au crayon puis effacé à moitié.

Il portait un manteau long, mais le manteau semblait fait d'ombre. À la place du visage : un vide parcouru de lueurs faibles, comme des braises sous la cendre.

Lila agrippa le bras de Nino.

— C'est… quoi, ça ?

La créature inclina la tête. Sa voix n'était pas forte, mais elle remplissait le théâtre comme une musique qui colle aux murs.

— Vous avez fermé beaucoup de portes, Nino. Beaucoup trop. Vous étouffez la ville.

Nino sentit ses jambes vouloir partir, mais il resta. Il pensa au bracelet gris, aux clés, à toutes les fois où il avait tourné un verrou en se disant : « Comme ça, on est en sécurité. »

— Je ne veux étouffer personne, répondit-il. Je veux juste que… que ce qui n'est pas censé entrer reste dehors.

Un rire sec claqua, comme une planche qui casse.

— Dehors. Dedans. Ce sont des mots de serrure. Moi, je suis le Courant. Je passe là où ça fuit.

Le Courant glissa vers le bord de la scène sans marcher. Les lueurs bleues se collaient à lui, comme attirées.

— Tu sens les issues. Tu sais où ça s'ouvre. Laisse-moi sortir, et je te promets une chose : plus de cauchemars. Plus de portes qui grincent dans ta tête.

Nino avala sa salive. La proposition était tentante, comme un oreiller après une journée trop longue.

Lila murmura :

— Nino… n'écoute pas. C'est jamais gratuit, ce genre de promesse.

Le Courant se pencha, et le vide de son visage sembla plus noir.

— Elle parle par peur. Toi, tu peux parler par intuition. Fais la différence.

Nino ferma les yeux une seconde.

Il écouta.

Pas la voix du Courant, ni celle de Lila.

Il écouta le théâtre.

Les bâches qui frémissaient. Les sièges qui craquaient doucement, comme s'ils se tassaient pour mieux entendre. Les petites lueurs fatiguées qui tournaient autour des murs, nerveuses.

Et il sentit autre chose : la porte par laquelle il était entré. La sensation d'un courant d'air, très léger, qui tirait vers l'extérieur.

Une issue.

— Tu veux sortir par les grandes portes, dit Nino en rouvrant les yeux. Parce que ça fait du bruit. Parce que tu veux qu'on te voie.

Le Courant se figea, et les lueurs bleues vacillèrent.

— Je veux être libre.

— Non, dit Nino, la gorge serrée. Tu veux être invité.

Lila le regarda, surprise.

Nino souffla, puis demanda, comme on pose une énigme à haute voix :

— Si tu es un courant… alors tu suis les règles des courants. Tu vas là où c'est le plus facile.

Le Courant siffla.

— Et ?

— Et il y a une issue plus facile que la porte arrière, dit Nino. Une issue que tu ne vois pas parce que tu regardes toujours les serrures.

Il pointa le plafond de la scène.

Là-haut, parmi les poutres, une trappe de service laissait tomber une fine poussière lumineuse. Elle était entrouverte.

Lila leva la tête, horrifiée.

— C'est ouvert depuis quand, ça ?

Nino sentit son intuition bondir : c'était là que tout se jouait.

Chapitre 5 — La trappe des murmures

Ils montèrent l'escalier de service sur le côté de la scène. Les marches grinçaient, mais le théâtre étouffait ce bruit comme un secret qu'on serre contre soi.

Derrière eux, le Courant les suivait sans se presser.

— Vous montez vers l'issue, dit-il, amusé. Vous m'aidez. Merci.

— On ne t'aide pas, grogna Lila, même si sa voix tremblait.

— Tu te trompes, répondit le Courant. Tout le monde aide, d'une manière ou d'une autre. On ouvre, on oublie, on laisse une fenêtre mal fermée… et moi, je passe.

Arrivés devant la trappe, Nino vit qu'elle n'était pas simplement entrouverte. Le bois avait gonflé, comme s'il avait bu de la lumière. Des filaments bleus s'en échappaient, fins comme des cheveux.

Lila approcha sa lampe frontale, et le faisceau trembla.

— On fait quoi ? chuchota-t-elle.

Nino posa la main sur le cadre.

Froid, mais pas vivant comme la poignée du local. Un froid de plafond, normal… presque.

Son intuition lui souffla : il y a quelque chose de vrai derrière cette issue. Quelque chose qui ne ment pas.

— On vérifie, dit-il.

— Vérifier quoi ? C'est une trappe, Nino !

— Une issue, c'est une issue, répondit-il. Et si elle est ouverte, il faut comprendre pourquoi.

Il souleva doucement.

Une odeur de pluie entra, mais une pluie étrangère, qui sentait le métal. Au-dessus, ce n'était pas les combles du théâtre.

C'était un autre endroit.

Un couloir suspendu, fait de verre sombre, où couraient des lueurs comme des serpents. Au loin, des portes se succédaient, chacune d'une couleur différente : rouge, blanc, vert, noir. Elles vibraient comme si elles respiraient.

Lila laissa échapper un petit rire nerveux.

— OK. Là, on est clairement sortis du “travaux de rénovation”.

Le Courant s'approcha derrière eux, et l'air devint plus lourd.

— Le Couloir des Issues, murmura-t-il, presque respectueux. La ville en a un, caché entre les murs. Toutes les sorties possibles… et celles qu'on regrette.

Nino sentit un frisson le traverser.

Sur la première porte, une plaque luisait : PORTE DES RÊVES.

Sur la deuxième : PORTE DES OUBLIS.

Et plus loin… une porte noire, sans plaque, mais dont la poignée pulsait d'une lueur violette.

Le Courant fixa cette porte-là.

— Ouvrez celle-ci. Elle est pour moi.

Lila secoua la tête.

— Non.

Nino n'avait pas envie d'avancer, mais il avait envie de comprendre. Il se tourna vers le Courant.

— Si je t'ouvre… tu fais quoi ?

— Je coule, dit-il. Je m'étends. Je passe dans les rues, dans les maisons, dans les écoles. J'éteins ce qui gêne. Je déverrouille ce qui résiste.

Nino sentit une image s'imposer à lui : des portes qui claquent toutes seules, des gens qui se réveillent dans le noir, des lueurs qui deviennent des ombres.

Il inspira.

— Alors non.

Le vide du visage du Courant se contracta, comme une colère.

— Tu ne comprends pas. Les issues veulent être utilisées. Une porte qui ne s'ouvre jamais pourrit.

Nino serra les clés dans sa poche jusqu'à se faire mal.

— Peut-être. Mais une porte qui s'ouvre n'importe quand, c'est pire.

Lila s'approcha de Nino, épaule contre épaule.

— On referme la trappe et on part. Simple, non ?

Mais au moment où Nino voulut rabattre la trappe, une lueur violette surgit du couloir et enroula son poignet, comme un ruban vivant.

Il étouffa un cri.

Le Courant souffla, satisfait.

— Tu vois ? Les issues t'ont choisi.

Nino sentit une panique froide monter… puis, sous la peur, une petite étincelle : son intuition n'avait pas dit “fuis”. Elle avait dit “regarde”.

Il regarda sa propre main.

La lueur violette ne le brûlait pas. Elle le tirait vers la porte noire, oui… mais avec hésitation, comme si elle attendait un ordre.

Comme si elle écoutait.

— Nino ! hurla Lila, en attrapant son autre bras. Résiste !

Nino ferma les yeux une seconde et pensa très fort : une issue, ça se décide.

Il murmura, non pas au Courant, mais à la lueur elle-même :

— Tu veux sortir ? Alors tu sors… par là où tu ne blesses personne.

La lueur violette vibra, surprise.

Et, au lieu de le tirer vers la porte noire, elle glissa le long de son bras et pointa, comme un doigt, vers une petite porte blanche, presque cachée derrière une poutre : ISSUE DE SECOURS.

Elle n'avait pas de poignée. Juste une plaque de verre dépoli qui brillait doucement.

Le Courant recula d'un mouvement brusque.

— Non. Pas celle-là.

Lila fronça les sourcils.

— Pourquoi pas ? C'est une issue, non ?

Le Courant siffla, menaçant.

— Parce qu'elle ne s'ouvre que si on dit la vérité.

Chapitre 6 — Le secret partagé

Nino sentit son cœur taper si fort qu'il avait l'impression qu'on pouvait le voir battre sous son sweat. Dire la vérité. À qui ? À quoi ? Au couloir ? À la ville ?

Il s'approcha de la porte blanche. La plaque de verre était froide, mais pas méchante. Elle renvoyait un reflet flou de son visage et de celui de Lila.

Le Courant tournoya derrière eux, et les lueurs bleues se mirent à grésiller.

— Ne faites pas ça, souffla-t-il. Vous allez perdre ce que vous croyez protéger.

Nino posa sa paume sur le verre.

Aucune serrure. Aucun verrou.

Juste lui.

Son intuition lui souffla une idée qu'il n'aimait pas, une idée qui avait le goût d'un aveu.

Il murmura, assez fort pour que Lila entende :

— Je vérifie les issues… parce que je crois que c'est ma faute.

Lila cligna des yeux.

— Ta faute de quoi ?

Nino sentit ses joues brûler, mais il continua, parce que la porte blanche vibrait légèrement, comme attentive.

— Le mois dernier, j'ai oublié de fermer la fenêtre de la salle d'arts plastiques. Celle qui donne sur la cour. La nuit, ils ont retrouvé des traces noires sur les murs… des traces qui brillaient. Les adultes ont dit “vandalisme”. Mais moi, j'ai su. Quelque chose est entré parce que j'avais laissé ouvert.

Le Courant émit un bruit de satisfaction, comme un ronronnement.

— Voilà, dit-il. La culpabilité. Une belle clé.

Nino serra les dents.

— Alors j'ai commencé à tout vérifier, ajouta-t-il. À surveiller. À me dire que si je fermais assez fort, ça n'arriverait plus.

La porte blanche brilla un peu plus.

Lila resta silencieuse, puis elle dit, d'une voix basse :

— Moi aussi, j'ai un truc.

Nino la regarda.

Elle avala sa salive, puis lâcha :

— C'est moi qui ai cassé la petite fenêtre du couloir du théâtre… il y a des semaines. J'avais lancé un caillou, juste pour faire la maligne, et… crac. J'ai rien dit. Et aujourd'hui, j'ai suivi ton chemin, comme si… comme si je pouvais réparer en venant.

Le Courant eut un mouvement brusque, comme si ces mots le heurtaient.

— Assez, grogna-t-il. Vos vérités n'ont aucun—

La porte blanche s'illumina, coupant sa phrase. Une lueur chaude, presque dorée, se répandit sur le couloir de verre. Les lueurs-serpents reculèrent, et même le bleu glacé sembla perdre du terrain.

Sur le verre, des mots apparurent, comme dessinés par de la buée :

UNE ISSUE SE FERME MIEUX À DEUX.

Nino sentit la lueur violette autour de son poignet se détendre, comme un nœud qu'on défait.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? chuchota Lila.

Nino posa l'autre main sur la porte et dit, doucement :

— Ça veut dire… qu'on arrête de porter ça tout seuls.

Il regarda le Courant, qui tremblait maintenant, comme une flamme au vent.

— Tu passes là où ça fuit, dit Nino. Alors on va arrêter de fuir.

— Vous ne pouvez pas me verrouiller ! siffla le Courant. Je suis dans les fissures, dans les oublis, dans—

Lila se redressa, les yeux brillants malgré la peur.

— Dans les secrets, aussi, hein ? Eh bien, voilà. On partage.

Elle prit la main libre de Nino. Sa paume était moite, mais ferme.

Nino inspira et appuya.

La porte blanche s'ouvrit sans bruit.

Derrière, il n'y avait pas un autre couloir, ni une autre porte.

Il y avait… l'air du dehors.

La vraie nuit de la ville, avec ses lampadaires fatigués et ses lueurs qui flottaient calmement. On entendait au loin une voiture, un chien, un rire de balcon. Le monde normal, pas complètement rassurant, mais réel.

Un souffle puissant traversa le Couloir des Issues, comme une aspiration. Les lueurs bleues furent tirées vers l'ouverture. Le Courant poussa un cri qui ressemblait au froissement d'un drap.

— Non ! Je ne veux pas sortir comme ça !

— Comme quoi ? demanda Nino, en serrant la main de Lila.

— Comme une erreur qu'on admet, cracha le Courant.

Et il fut aspiré, non pas dans la ville, mais dans l'air, dans le vent, dans quelque chose de plus vaste. La porte blanche se referma ensuite d'elle-même, doucement, comme une paupière.

Le couloir de verre s'éteignit peu à peu. Les portes colorées cessèrent de vibrer. La trappe du théâtre redevint une trappe ordinaire, en bois un peu gonflé.

Nino et Lila restèrent un moment immobiles, à reprendre leur souffle.

— Donc… dit Lila, en essayant de rire, si je comprends bien : une porte magique vient de nous faire la morale.

Nino laissa échapper un petit rire, surpris de l'entendre dans ce lieu.

— Ouais. Et elle a raison, je crois.

Ils redescendirent dans le théâtre. La salle paraissait moins hostile. Les sièges n'avaient plus cet air de crânes. Les étiquettes ne brillaient plus.

Arrivés à la porte arrière, Nino trouva, posé au sol, un vieux cadenas rouillé. Comme s'il était tombé du plafond exprès.

Lila le ramassa du bout des doigts.

— Tu l'avais déjà vu, celui-là ?

Nino secoua la tête.

— Non. Mais… on va le mettre.

Il fixa le cadenas, tourna la clé. Le clic résonna, clair et net, et cette fois, le théâtre ne l'avala pas.

Dehors, dans la rue des Verriers, les lueurs semblaient moins nerveuses. Elles flottaient comme des lanternes tranquilles.

Lila marchait à côté de Nino, sans se moquer, sans faire la maligne.

— On dit quoi aux adultes ? demanda-t-elle.

Nino réfléchit, puis répondit :

— Rien sur le couloir. Ils nous croiraient pas. Mais… on peut dire la vérité sur la fenêtre. Et sur la salle d'arts plastiques. On peut arrêter de faire comme si c'était “personne”.

Lila hocha la tête, puis murmura, presque avec soulagement :

— D'accord. Secret partagé : on a tous les deux laissé une issue ouverte. Et tous les deux… on va réparer.

Nino sentit quelque chose se desserrer en lui, comme une serrure qu'on n'a plus besoin de forcer.

Au moment de se quitter, Lila lui montra son poignet.

— Je veux un bracelet comme le tien. Ça a l'air de porter chance.

Nino sourit.

— Ça porte pas chance. Ça rappelle juste… d'écouter.

Lila pencha la tête.

— Écouter quoi ?

Nino regarda les lueurs dansantes sur les pavés, puis répondit :

— Ce truc là, dedans, qui dit “attention”… sans crier.

Ils repartirent chacun de leur côté, et la ville continua de briller, mystérieuse, mais un peu moins menaçante. Comme si, quelque part entre les murs, une issue venait d'apprendre que la vérité pouvait aussi être un verrou.

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Encrier renversé
Un petit récipient à encre qui s'est renversé; image pour dire la nuit très sombre.
Pavés
Pierres plates qui forment le sol d'une rue ou d'une place.
Petit trousseau de clés
Un ensemble de clés attachées ensemble, que l'on porte dans la poche.
Issues
Ouvertures par où on peut sortir ou entrer, comme des portes ou des fenêtres.
Trappe
Petite porte souvent au plafond ou au sol, qui donne sur un autre endroit.
Velours mouillé
Tissu doux et épais, ici humide, qui rappelle une matière chaude et sombre.
Faisceau
Grosse bande de lumière produite par une lampe ou une torche.
Poutres
Longues pièces de bois ou de métal qui soutiennent le toit d'un bâtiment.
Aspiration
Action d'attirer ou d'aspirer de l'air ou des choses vers soi.
Braises
Morceaux de charbon ou de bois très chauds qui restent rouges après le feu.
Plaque de verre dépoli
Morceau de verre rendu mat pour cacher la vue mais laisser passer la lumière.

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