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Histoire qui fait peur 11 à 12 ans Lecture 26 min.

Le livre des veilles et la chambre des souvenirs

Deux enfants explorent un hôpital abandonné pour prendre une photo pour leur grand‑père et découvrent un mystérieux "Livre des Veilles" qui les entraîne à affronter des ombres, des énigmes et des souvenirs pour aider des présences oubliées.

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Trois personnages : Sacha, garçon de 12 ans aux cheveux courts châtain, veste bleu marine usée, tenant une petite photo jaunie debout à gauche du lit ; Inès, fille de 12 ans aux longs cheveux bruns en queue de cheval, manteau vert pâle, posant un bracelet en tissu coloré sur la table de chevet, légèrement derrière et à droite de Sacha ; Éline, fillette fantomatique d’environ 6 ans, pâle et translucide, robe blanche simple, assise au centre sur le lit, regard mélancolique s’illuminant en voyant la photo et le bracelet. Lieu : chambre pédiatrique d’un vieil hôpital abandonné aux murs craquelés couverts de dessins d’enfants et de papier peint effacé, lit métallique à peinture écaillée, petite table de chevet en bois usé et armoire bancale, lumière chaude d’une veilleuse à flamme douce contrastant avec l’air froid et bleuté, gouttelettes de condensation sur la vitre. Situation : les deux enfants offrent un souvenir à la fillette fantôme ; atmosphère tendre et légèrement inquiétante avec longues ombres, couleurs délavées et accents chauds autour de la lampe, tension mêlée de peur et de réconfort. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Les vitres qui n'oublient pas

Le portail de l'ancien hôpital grinça comme s'il voulait parler. Il pleuvait fin, une pluie qui ressemblait à de la poussière froide. Sacha posa une main sur la grille rouillée et inspira doucement.

— On entre, dit-il, d'une voix calme. On fait vite, on ne touche à rien de dangereux, et on ressort.

Inès, à côté de lui, essayait de paraître brave, mais ses doigts jouaient avec le cordon de sa veste.

— Tu dis ça comme si on allait juste acheter du pain.

— C'est le but, répondit Sacha. Faire comme si.

Ils avaient tous les deux douze ans, le même âge, mais pas la même façon d'avoir peur. Inès avait l'imagination qui courait plus vite que ses baskets. Sacha, lui, avait une tranquillité étrange, comme s'il gardait toujours une marche de recul dans sa tête.

L'hôpital était là depuis des décennies, abandonné, fermé, oublié derrière des arbres tordus. Les vitres du rez-de-chaussée avaient des yeux de poussière. Des lierres grimpaient comme des veines sur les murs.

— Pourquoi on est venus déjà ? demanda Inès, en chuchotant, comme si le bâtiment dormait.

— Pour le carnet de papi. Il a dit qu'il avait fait son stage ici, avant la fermeture. Il veut une photo de la plaque “Pavillon Nord”. Ça lui rappellera… des choses.

Inès hocha la tête. Elle connaissait papi Joël. Il ne parlait pas souvent de sa jeunesse, mais quand il le faisait, ses yeux devenaient loin. Et quand il avait demandé, la veille, presque timidement : “Tu pourrais y aller avec Inès ? Juste… une photo”, Sacha avait répondu oui tout de suite. Parce que les liens, ça se nourrit de petites choses. Une photo, parfois, c'est une main posée sur une épaule.

Ils franchirent l'entrée principale. L'air changea d'un coup : une odeur de vieux plâtre, de métal mouillé, et quelque chose de plus discret… comme du savon oublié.

Le hall était immense. Le carrelage blanc avait viré au gris, et des flaques reflétaient les néons morts au plafond. Une affiche déchirée montrait un sourire de dentifrice : “Lavage des mains obligatoire”.

— C'est… trop silencieux, souffla Inès.

Comme pour lui répondre, un “tac” lointain résonna. Puis un autre. Peut-être une goutte d'eau. Peut-être autre chose.

Sacha alluma sa lampe torche. Le faisceau découpa des chaises renversées, un comptoir d'accueil, et un couloir qui s'ouvrait comme une bouche.

— Pavillon Nord, c'est par là, dit Sacha, en consultant un plan froissé que papi avait dessiné de mémoire.

Ils avancèrent.

Leurs pas faisaient un bruit mou, avalé par la poussière. De temps en temps, Inès glissait une blague pour se donner du courage.

— Si je vois un fantôme, je lui demande son nom et je lui dis de faire le ménage.

— Très poli, répondit Sacha. Ça peut aider.

Mais au fond, ils sentaient tous les deux cette sensation : comme si l'hôpital écoutait.

Chapitre 2 — Le livre qui tombe tout seul

Le couloir menant au Pavillon Nord était long et légèrement en pente. Les portes, sur les côtés, portaient des plaques en plastique jaunies : “Salle de soins”, “Archives”, “Réfectoire”.

Archives, murmura Inès. C'est là qu'on range les secrets.

— Ou les factures, dit Sacha. Les factures sont aussi effrayantes.

Inès eut un petit rire étouffé. Ils poussèrent la porte des archives. Elle résista, puis céda d'un coup avec un gémissement. La pièce était remplie d'étagères. Des dossiers en carton s'étaient écroulés comme des dominos. Des feuilles volantes collaient au sol humide.

Sacha avançait en premier, prudent. Inès restait près de lui, son faisceau de lampe tremblant un peu.

— Regarde, fit-elle, en pointant une étagère au fond. Y a des livres.

Une bibliothèque basse, couverte de poussière, tenait encore debout. Sur une rangée, plusieurs volumes étaient gonflés par l'humidité. Sacha s'approcha, posa sa lampe sur une pile de dossiers, et effleura les dos. Certains titres avaient disparu.

Et là, sans qu'il touche rien, un livre glissa.

Il tomba.

Le bruit sec du carton sur le sol fit sursauter Inès.

— C'est toi ?!

— Non.

Sacha ne bougea pas pendant une seconde. Il observa le livre par terre, comme on observe un animal qu'on ne connaît pas. La couverture était sombre, presque noire, avec un motif en relief : un cercle traversé d'une ligne, comme une serrure.

Inès chuchota :

— Il est… tombé tout seul.

Sacha s'accroupit, sans précipitation. Il prit le livre entre ses mains. Il était froid, beaucoup trop froid, comme s'il avait dormi dans la neige.

— Ne l'ouvre pas, dit Inès.

— On est déjà là. Autant comprendre.

Il souffla sur la poussière. Sur la première page, une écriture fine, à l'encre pâle : “Livre des Veilles”.

— C'est quoi, “les veilles” ? demanda Inès.

— Les nuits où on ne dort pas, répondit Sacha. Ou les gens qui veillent sur quelqu'un.

Un frisson traversa la pièce. Pas un courant d'air, plutôt une… hésitation, comme si l'hôpital retenait son souffle.

Sacha tourna la page.

Les mots étaient flous, comme s'ils refusaient d'être lus. Mais une phrase se détacha, nette, tout en bas :

“Ne laisse pas les tiens seuls dans les couloirs.”

Inès recula d'un pas.

— Les tiens ? Comme… nos proches ?

— Je ne sais pas, dit Sacha, la voix toujours posée. Mais ça parle comme papi.

Il referma le livre. Au moment où la couverture se claqua, la lampe posée sur les dossiers clignota. Une fois. Deux fois. Puis elle se stabilisa.

— Bon, conclut Sacha. On prend la photo de la plaque, et on sort. Le livre… on le garde le temps de comprendre ce que c'est. D'accord ?

Inès avala sa salive.

— D'accord. Mais il ne retombe plus, hein.

Sacha glissa le livre dans son sac. Le poids du volume semblait plus lourd que sa taille.

Quand ils quittèrent les archives, le couloir paraissait différent. La pente semblait plus raide, comme si l'hôpital avait légèrement bougé pendant qu'ils étaient dans la pièce.

Et, au loin, très loin, quelque chose fit “chhh”, comme un chariot qu'on pousse.

Chapitre 3 — Le pavillon des ombres patientes

Ils atteignirent enfin une double porte battante. Au-dessus, une plaque tordue : “PAVILLON NORD”. Les lettres manquaient à moitié, mais on lisait encore. Sacha sortit son téléphone, prit la photo, vérifia.

— Parfait. On peut repartir.

Inès eut un soupir qui ressemblait à un ballon qui se dégonfle.

— Oui, merci, l'univers.

Sacha se retourna… et s'arrêta.

Le couloir derrière eux semblait plus long. Et surtout, la porte des archives, qu'ils avaient laissée ouverte, était fermée.

— J'ai pas fermé, dit Inès, trop vite.

— Moi non plus.

Ils s'approchèrent. La poignée était froide, et quand Sacha essaya d'ouvrir, elle ne bougea pas.

— Ça coince, dit-il.

“Ça coince” ? Sacha, c'est un hôpital abandonné, y a des portes qui se ferment toutes seules et des livres qui tombent du ciel. Dis plutôt : “Ça veut nous manger”.

Sacha eut un demi-sourire, mais ses yeux restèrent sérieux.

— On va trouver une autre sortie.

Ils poussèrent la porte du Pavillon Nord. L'air à l'intérieur était plus sec, plus ancien. Le faisceau de leurs lampes révéla des chambres alignées. Des lits métalliques, sans matelas, attendaient comme des squelettes. Sur un mur, des dessins d'enfants avaient été laissés : une maison, un soleil, une famille aux bras trop longs.

Inès s'arrêta devant un dessin où trois personnages se tenaient la main.

— Ils avaient peur, eux aussi, murmura-t-elle.

Sacha suivit son regard. Sous le dessin, une phrase au crayon : “Maman revient ce soir.”

— Peut-être qu'elle est revenue, dit Sacha, doucement.

— Et si elle n'est pas revenue ? demanda Inès.

Le silence répondit à sa place.

Ils avancèrent entre les chambres. Dans l'une d'elles, une chaise était tournée vers le mur, comme si quelqu'un avait été puni. Dans une autre, des rideaux déchirés flottaient sans vent.

Puis, dans le couloir, un bruit de pas.

Pas les leurs.

Quelque chose de lent, traînant, comme une semelle qui colle.

Inès attrapa la manche de Sacha.

— Dis-moi que c'est un pigeon.

— Les pigeons portent rarement des chaussures, répondit Sacha.

Le bruit s'arrêta. Juste derrière la porte de la chambre 12, une ombre passa, large, sans forme précise. Une seconde, puis rien.

Inès étouffa un petit cri.

Sacha posa une main sur l'épaule d'Inès. Un geste simple, mais solide.

— On reste ensemble. Tu m'entends ? Ensemble.

— Je… oui.

Il ouvrit doucement le sac, sortit le Livre des Veilles, comme on sort une carte en terrain inconnu.

— Si ce truc a un rapport, il va falloir lire.

— Ici ? Maintenant ?

— On n'a peut-être pas le choix.

Sacha ouvrit le livre. Les pages, cette fois, se laissèrent lire. Les mots apparurent comme si l'encre se réveillait.

“Les couloirs gardent ceux qu'on oublie.

Si tu veux sortir, cherche la Chambre des Veilleurs.

Apporte un souvenir. Appelle un prénom.”

Inès plissa les yeux.

— Un souvenir ? Comme… une photo ?

Sacha toucha sa poche. Il avait une petite chose, un objet qu'il gardait souvent sans y penser : un bouton de veste, détaché depuis longtemps, que papi Joël lui avait donné un jour en disant : “Garde-le, ça vient de mon premier uniforme. Ça me rappelle de ne pas lâcher.”

Sacha sortit le bouton. Il brillait faiblement dans la lumière.

Au même instant, un nouveau son résonna : “ding”.

Un ascenseur.

Mais l'hôpital n'avait plus d'électricité.

— La Chambre des Veilleurs, dit Sacha. On la trouve.

Et ils se mirent à marcher vers le “ding”, tandis que les ombres, dans les chambres, semblaient se pencher pour les regarder passer.

Chapitre 4 — L'ascenseur qui descend plus bas

Ils trouvèrent l'ascenseur au bout du couloir, encastré dans un renfoncement. Les portes, en métal, étaient entrouvertes comme des lèvres. Un panneau indiquait plusieurs niveaux : “0”, “-1”, “-2”. Les chiffres étaient griffés, comme si quelqu'un avait essayé de les effacer.

Inès approcha la lampe du bouton d'appel. Il était couvert d'une pellicule noirâtre, mais au centre, un petit point lumineux pulsait doucement.

— Ça respire, dit-elle.

— C'est une lumière, répondit Sacha. Mais oui, on dirait.

Le “ding” retentit encore, plus proche, comme si l'ascenseur appelait leur attention.

Sacha hésita. Puis il entra. Inès le suivit, collée à lui.

À l'intérieur, il n'y avait pas de miroir. Juste des parois métalliques, tachées, et une odeur de fer. Le bouton “-1” était enfoncé, comme s'il avait été pressé depuis longtemps.

— Je te jure que c'est pas moi, dit Inès.

Les portes se refermèrent.

Le monde se coupa en deux.

L'ascenseur se mit à descendre sans bruit de moteur. Juste une sensation dans le ventre, comme dans une grande roue, mais plus sombre.

Sur la paroi, des mots apparurent, tracés par une buée invisible :

“Ne cours pas.

Ne mens pas.

N'oublie pas.”

Inès sentit sa gorge se serrer.

— Sacha… on fait quoi si on arrive… en enfer version hôpital ?

— On reste poli, dit Sacha. Et on cherche la sortie.

L'ascenseur s'arrêta. “Ding.”

Les portes s'ouvrirent sur un sous-sol. L'air y était plus froid, chargé d'une odeur de linge mouillé et de terre. Le couloir devant eux était éclairé par des lampes qui n'auraient pas dû fonctionner : une lumière jaune, tremblante, comme une flamme.

Sur les murs, des plaques indiquaient : “Buanderie”, “Réserve”, “Morgue”.

Inès déglutit.

— On n'a pas besoin d'aller… là, hein ?

Sacha ne répondit pas tout de suite. Le Livre des Veilles vibra légèrement dans son sac, comme un téléphone en mode silencieux.

— La Chambre des Veilleurs, murmura-t-il. Ce n'est pas écrit où.

Ils marchèrent. Le sol était humide, et leurs pas faisaient un petit “ploc”. Au détour d'un couloir, ils virent un chariot d'hôpital. Dessus, une couverture blanche. Trop blanche.

Inès s'arrêta net.

— Y a quelqu'un dessous.

Le chariot bougea d'un centimètre. La couverture se souleva un peu, comme si quelque chose respirait.

Sacha sentit son cœur accélérer, mais son visage resta calme. Il se plaça devant Inès, instinctivement.

— On n'y touche pas, dit-il. On contourne.

Ils contournèrent. Le chariot, lui, fit un petit grincement, comme vexé.

Plus loin, une porte en bois portait un symbole gravé : un cercle traversé d'une ligne. Le même que sur la couverture du livre.

— Là, souffla Sacha.

La poignée était tiède. Comme une main.

Inès murmura :

— Si on ouvre, y a quoi ?

Sacha serra le bouton de papi dans sa paume.

— Peut-être quelqu'un qui attend qu'on se souvienne.

Ils ouvrirent.

Chapitre 5 — La Chambre des Veilleurs

La pièce était ronde, ce qui n'avait aucun sens dans un hôpital carré. Les murs étaient couverts de casiers métalliques. Au centre, une table avec une lampe à huile allumée. Oui, une vraie flamme, petite et patiente.

Et il y avait des silhouettes.

Pas des corps solides. Plutôt des formes de brume, assises autour de la table. Elles ne parlaient pas, mais leurs têtes semblaient tournées vers les enfants.

Inès recula, la bouche ouverte.

Sacha, lui, sentit une sorte de tristesse plus que de peur. Comme quand on voit une chaise vide à une fête.

Une voix, très basse, glissa dans la pièce. Pas vraiment dans l'air… plutôt dans leurs pensées.

“Vous êtes revenus.”

Inès trembla.

— On… on n'est jamais venus, répondit-elle, sans savoir à qui elle parlait.

La flamme vacilla. Les silhouettes bougèrent. Une d'elles se leva, plus haute que les autres, et se rapprocha. Son contour ressemblait à un adulte en blouse, mais sans visage.

La voix reprit, toujours douce, toujours inquiétante :

“Les Veilleurs gardent les portes. Mais les portes se ferment quand on oublie.”

Sacha sortit le Livre des Veilles et l'ouvrit sur la table. Les pages se tournèrent toutes seules jusqu'à une page blanche. Une phrase s'écrivit lentement, comme si une plume invisible grattait :

“Donne un souvenir. Dis un prénom. Et n'abandonne pas la main.”

Sacha posa le bouton sur la table. Le métal cliqueta. La flamme s'éleva d'un centimètre.

— Joël, dit Sacha. Mon papi. Il s'appelle Joël.

Le silence s'épaissit, puis un souffle parcourut les casiers, comme une vague. Des noms étaient gravés sur les portes : des dizaines, des centaines. Et l'un d'eux, tout en haut, se mit à briller faiblement : “JOËL M.”

Inès ouvrit de grands yeux.

— C'est… c'est lui ?

La silhouette sans visage inclina la tête.

“Il a veillé. Il a tenu des mains. Puis il est parti. Et ici, on n'aime pas quand on part sans dire au revoir.”

Sacha sentit une boule dans sa gorge. Il se souvenait des mains de papi, fortes, un peu tremblantes ces derniers temps. Et de sa demande, presque chuchotée : “Juste une photo.”

— Il ne vous a pas oubliés, dit Sacha. Il… il se souvient. Il veut se souvenir mieux. C'est pour ça qu'on est là.

La flamme se calma. La silhouette se rapprocha encore, si près que la lampe projeta une ombre immense.

“Alors prouve-le.”

La porte d'un casier s'ouvrit avec un “clac”. À l'intérieur : une petite photo abîmée. On y voyait un jeune homme, souriant, en blouse, avec un badge. Sacha reconnut immédiatement les yeux de son grand-père.

Mais sur la photo, à côté du jeune Joël, il y avait une petite fille. Très pâle. Elle tenait sa main.

Inès chuchota :

— C'est qui ?

La voix répondit :

“Une promesse non terminée.”

Et soudain, la température chuta. Les silhouettes autour de la table se levèrent d'un coup. La flamme de la lampe se mit à danser, projetant des ombres énormes sur les murs.

Dans le couloir du sous-sol, un cri étouffé résonna. Comme un appel.

La silhouette pointa la sortie.

“Elle attend encore.”

Sacha serra la main d'Inès.

— On y va. Ensemble.

Inès hocha la tête, les yeux brillants.

— Ensemble. Et si je panique, tu me rappelles que les pigeons ne portent pas de chaussures.

— Marché conclu.

Ils prirent la photo, le bouton resta sur la table. La flamme grandit légèrement, comme satisfaite.

Et ils sortirent dans le couloir, où l'obscurité semblait avoir avancé pendant leur absence.

Chapitre 6 — La chambre au bout du froid

Le cri avait laissé une trace, comme un fil invisible. Sacha ne savait pas comment l'expliquer : il sentait où aller, comme si la photo dans sa poche pesait du bon côté.

Ils passèrent devant la porte “Morgue” sans la regarder. Inès murmurait :

— On ne regarde pas, on ne regarde pas, on ne regarde pas…

Sacha, lui, comptait ses respirations. Une, deux, trois. Comme quand il fallait rester calme pour rassurer quelqu'un d'autre.

Au fond du couloir, une porte était entrouverte. Une plaque pendait : “Ch. 7 — Pédiatrie”. La peinture était écaillée. De l'intérieur venait un froid plus intense, comme si la pièce gardait l'hiver.

Ils entrèrent.

La chambre était presque vide : un lit d'enfant en métal, une petite table, une armoire. Mais sur le mur, il y avait des marques de crayons, des traits de taille, des étoiles dessinées.

Et sur le lit, assise, une petite silhouette translucide. Une fillette. Elle ne faisait pas peur comme un monstre. Elle faisait peur comme un souvenir oublié dans un tiroir : parce qu'on se sent coupable.

Elle leva la tête. Ses yeux étaient gris, comme un ciel avant l'orage.

— Joël ? demanda-t-elle, avec une voix qui ressemblait à un courant d'air.

Inès inspira, prête à fuir.

Sacha s'avança d'un pas.

— Non. Je suis Sacha. Je suis… son petit-fils.

La fillette cligna des yeux, comme si elle essayait de comprendre un mot trop grand.

— Il a dit… qu'il reviendrait. Il avait promis.

Sacha sortit la photo et la posa sur la petite table, bien en vue. La fillette la regarda, et son visage se tordit d'une tristesse ancienne.

— Il n'a pas pu, dit Sacha. L'hôpital a fermé. La vie l'a emmené ailleurs. Mais il se souvient de toi. Il m'a envoyé pour… dire au revoir. Et pour te remercier, aussi. Parce que… tu as compté.

La fillette pencha la tête.

— Je m'appelais Éline, dit-elle très doucement, comme si ce prénom était fragile.

— Éline, répéta Sacha. Tu n'es pas seule.

Inès, derrière lui, prit courage. Elle s'approcha, lentement, et sortit de sa poche un bracelet en tissu, celui que sa meilleure amie lui avait donné. Elle le tenait souvent quand elle avait peur, comme un porte-bonheur.

— Je peux… offrir ça ? demanda-t-elle, la voix tremblante.

Sacha la regarda, surpris. Inès haussa les épaules.

— C'est un souvenir. Et… j'aime pas l'idée que quelqu'un attende tout seul pendant des années.

Elle posa le bracelet près de la photo.

La chambre changea. Pas visiblement, mais comme si l'air devenait moins lourd. Le froid recula d'un pas.

Éline se leva du lit. Ses pieds ne touchaient pas tout à fait le sol.

— Si je pars… je vais où ?

Sacha réfléchit. Il n'avait pas de réponse sûre. Alors il choisit la plus vraie.

— Là où vont les gens quand on pense à eux sans peur. Là où on se tient la main, même si on ne se voit plus.

Éline fixa leurs mains serrées, celle de Sacha et celle d'Inès.

— Vous, vous avez de la chance, murmura-t-elle.

— On la fabrique, dit Inès, et sa voix trembla moins. On la fabrique en restant ensemble.

Éline sourit, un petit sourire qui éclaira la pièce comme une veilleuse. Puis elle regarda la porte, derrière laquelle le couloir semblait attendre.

Un souffle traversa la chambre. Les traits de crayon sur le mur se mirent à briller un instant, comme si quelqu'un repassait dessus.

La fillette s'effaça doucement, comme de la buée sur une vitre.

Mais avant de disparaître, elle posa une main transparente sur la photo. Et la photo, un instant, parut neuve, comme si le temps avait reculé.

Dans le couloir, un “ding” retentit. L'ascenseur.

Inès essuya ses joues sans s'en rendre compte.

— On… on a réussi ?

Sacha ramassa la photo. Le bracelet était resté sur la table, mais on aurait dit qu'il respirait, lui aussi, plus léger.

— On rentre, dit Sacha. Et on dira tout à papi. Enfin… ce qu'on peut.

Ils sortirent. Le couloir n'était plus le même : les lampes jaunes s'éteignaient une à une, mais pas comme une menace. Plutôt comme quand on ferme une maison après une visite.

Ils rejoignirent l'ascenseur. Les portes étaient ouvertes, dociles.

Ils entrèrent.

Cette fois, le bouton “0” s'alluma.

Chapitre 7 — La sortie et le murmure

L'ascenseur remonta. Les parois semblaient moins froides. Sur le métal, les mots de buée revinrent, mais changés :

“Tu as tenu la main.

Tu as dit le prénom.

Tu peux partir.”

“Ding.”

Les portes s'ouvrirent sur le rez-de-chaussée. Le hall était pareil, mais l'air y était différent, comme après une pluie : plus clair.

Le couloir des archives était à nouveau ouvert. La porte ne résistait plus. Même le silence paraissait moins menaçant.

Ils traversèrent le hall, pressés mais sans courir. Dehors, la pluie avait cessé. Le ciel restait gris, mais un gris qui laissait passer un peu de lumière.

En franchissant le portail, Inès s'arrêta et se retourna. L'hôpital se dressait toujours, énorme, mangé par le lierre. Pourtant, elle eut l'impression qu'il était… moins fâché.

— Sacha… le livre.

Sacha ouvrit son sac. Le Livre des Veilles était là, mais plus léger. Il l'ouvrit : les pages étaient blanches, comme un cahier neuf. Seule, la première page portait une phrase, écrite proprement :

“Les liens éclairent les couloirs.”

Sacha referma le livre, le cœur serré mais solide.

Ils rentrèrent chez lui. Papi Joël était assis dans son fauteuil, une couverture sur les genoux. Quand il vit Sacha et Inès, il sourit, mais ses yeux cherchèrent quelque chose, inquiet.

— Alors ? demanda-t-il. Vous avez trouvé la plaque ?

Sacha lui montra la photo sur le téléphone. Puis il sortit l'autre photo, celle du casier, et la posa doucement dans la main de papi.

Les doigts de Joël tremblèrent. Il fixa l'image longtemps. Son visage se plissa, comme s'il revoyait une pièce fermée depuis trop longtemps.

— Éline… souffla-t-il. Je… je pensais à elle souvent.

Sacha posa sa main sur celle de son grand-père.

— Elle sait, dit-il simplement. Elle sait que tu n'as pas oublié.

Joël ferma les yeux. Une larme glissa, mais son sourire revint, plus apaisé.

— Merci, murmura-t-il.

La maison était calme. On entendait juste le tic-tac de l'horloge et, au loin, une voiture qui passait.

Sacha et Inès se regardèrent. Ils n'avaient pas besoin de tout expliquer. Ils savaient ce qu'ils avaient fait : ils avaient tenu une promesse avec leurs deux mains d'enfants.

Et, dans un recoin de leur mémoire, comme un dernier souffle venant de très loin, un murmure se glissa — si léger qu'on aurait pu le confondre avec le vent :

merci.

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Grinça
Fait un bruit sec et aigu, comme une porte ou une grille qui bouge mal.
Rouillée
Recouverte de rouille, surface oxydée qui devient orange et rugueuse.
Archives
Endroit où l'on garde des documents anciens ou importants bien rangés.
Faisceau
Groupe de rayons lumineux projetés par une lampe ou une torche.
Humidité
Présence d'eau dans l'air ou sur les objets, qui rend tout un peu mouillé.
Dominos
Petites pièces plates qui tombent les unes après les autres en chaîne.
Buée
Fine vapeur d'eau qui embue une surface, souvent sur une vitre ou un miroir.
Ascenseur
Cabine qui monte et descend dans un bâtiment pour transporter des personnes.
Morgue
Endroit où l'on garde les corps avant les funérailles ou l'identification.
Casiers
Petites armoires ou boîtes fermées, souvent pour ranger des objets personnels.
Veilleurs
Personnes (ou figures) qui surveillent et protègent, ici de façon mystérieuse.

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