Chapitre 1 : Les vitraux qui saignent de couleur
Dans l'église, l'air avait une odeur de pierre mouillée et de cire froide, comme si le temps s'était arrêté à mi-respiration. Les vitraux, eux, ne tenaient plus vraiment debout. Ils étaient brisés en étoiles, en dents de verre, et le vent passait par les trous avec un sifflement de bête curieuse.
Assis près du chœur, un vieux carnet à la couverture noire attendait. Il avait des coins usés, des pages épaisses, et une petite lanière qui pendait comme une langue. Sur sa première page, une écriture fine avait été tracée jadis, mais l'encre semblait avoir pâli de peur.
Il s'appelait Nocturne. Pas parce qu'il aimait la nuit—même si, dans cette église, c'était presque toujours la nuit—mais parce qu'on ne l'ouvrait que pour des choses sérieuses.
Nocturne était modeste. Il ne cherchait pas à briller. Il aimait surtout qu'on écrive dedans proprement, bien aligné. Il était appliqué, du genre à garder les secrets sans les froisser.
Et pourtant, ce soir-là, il attendait un signe.
Pas un signe comme un panneau cloué sur une porte. Un vrai signe. Quelque chose qui dise : « Maintenant. Tu dois bouger. »
Un craquement résonna.
Nocturne tressaillit—oui, même un carnet peut tressaillir, quand le silence est trop grand. La porte de l'église n'avait pas bougé. Le bruit venait d'en haut, là où les vitraux brisés formaient une bouche ouverte sur le ciel.
Une plume noire tomba, lentement, comme un flocon brûlé, et se posa sur la couverture de Nocturne.
—Tu l'as vue ? chuchota Nocturne au banc le plus proche.
Le banc grinça, comme s'il se raclait la gorge.
—Je vois tout, moi, dit-il d'une voix de vieux bois. Mais je ne comprends pas toujours.
Nocturne fixa la plume. Elle était tiède. Et ça, dans une église froide, ce n'était pas normal.
Puis, très loin, du côté du clocher, une cloche sonna. Une seule fois. Sèche. Comme un doigt qui tapote une table pour exiger le silence.
Nocturne sentit ses pages frémir. Le signe approchait.
Chapitre 2 : Le nom qui apparaît tout seul
La lumière passait à travers les vitraux brisés en éclaboussures colorées. Rouge sur les dalles, bleu sur les colonnes, vert sur les bancs. On aurait dit que l'église saignait des couleurs.
Nocturne, pourtant, n'était pas au milieu de cette peinture. Il était dans l'ombre, à côté d'un pilier fendu. Et dans l'ombre, quelque chose bougeait.
Ce fut d'abord un souffle, un courant d'air qui renversa un grain de poussière. Puis une sensation, comme si quelqu'un effleurait sa couverture.
La lanière de Nocturne se souleva toute seule.
—Hé ! protesta Nocturne en se crispant.
Mais déjà, ses pages s'ouvraient.
Une page blanche apparut. Vraiment blanche, comme si elle venait d'être créée. Nocturne eut un frisson : il n'aimait pas les pages qui surgissent sans explication.
Une écriture se forma, lettre après lettre, comme tracée par une main invisible. L'encre était d'un noir profond, plus sombre que la nuit.
« TROUVE LÉNA. »
Nocturne connaissait ce prénom. L'église l'avait déjà entendu, murmuré par la voix d'une enfant qui venait souvent avec sa grand-mère. Léna avait douze ans, des cheveux attachés n'importe comment, et des yeux qui brillaient comme si le monde cachait toujours une cachette secrète.
Nocturne l'aimait bien. Elle écrivait doucement, elle ne pliait pas les pages, et parfois elle lui parlait, comme à un ami.
Mais pourquoi la trouver ? Et surtout… où ?
—Le banc, demanda Nocturne, est-ce que tu sais où elle est ?
Le vieux banc soupira.
—Je suis cloué ici. Les gens vont et viennent, mais moi… Je n'ai que mes souvenirs.
Nocturne referma ses pages d'un coup sec. Sa lanière pendit comme un point d'interrogation.
Dans le fond, près de la sacristie, une ombre s'étira sur le mur. Elle n'avait pas la forme d'un humain. Elle ressemblait plutôt à un manteau vide, suspendu dans l'air.
Et cette ombre rit.
Pas un rire fort. Un rire fin, comme un ongle sur du verre.
Nocturne sentit la plume noire frémir sur sa couverture, comme un avertissement.
Il comprit alors que le signe n'était pas une invitation douce.
C'était un ordre.
Chapitre 3 : Le couloir des chuchotis
Nocturne n'avait pas de jambes. Pourtant, il se mit en mouvement.
Ce n'était pas une marche normale. Il glissa sur les dalles, poussé par un vent qui semblait le connaître. La plume noire resta accrochée à sa couverture, comme un guide.
Il passa entre les bancs. Certains grinçaient pour l'encourager, d'autres pour se plaindre.
—Tu vas où, petit ? grommela un banc plus jeune, qui se prenait pour un rebelle.
—Je cherche Léna, répondit Nocturne. Et je crois que quelque chose la cherche aussi.
À ces mots, les chandeliers frissonnèrent. Une flamme imaginaire sembla danser au bout de leurs branches.
Le couloir menant à la sacristie était étroit, avec des murs si proches qu'on avait l'impression qu'ils voulaient se toucher. Nocturne n'aimait pas cet endroit. Le silence y avait une texture, comme une toile d'araignée qu'on sent sur la peau.
Au fur et à mesure qu'il avançait, des chuchotis naissaient derrière lui.
« Reviens… »
« Tu n'es qu'un carnet… »
« Les secrets te mangeront… »
Nocturne serra ses pages. Un carnet, oui, mais un carnet qui avait gardé des promesses, des prières, des listes de courses, des mots d'amour et des excuses maladroites. Il avait vu des humains pleurer et se relever. Les mots, il les connaissait. Et les peurs aussi.
Dans une niche du mur, une statue d'ange sans main le regardait.
—Toi, murmura Nocturne, tu as vu passer Léna ?
La statue ne répondit pas. Mais son ombre, elle, bougea d'un centimètre.
Nocturne sentit un froid le traverser, comme si on avait soufflé entre ses pages.
Au bout du couloir, une porte entrouverte grinça.
Une odeur de poussière et de vieux tissus s'en échappa. Et autre chose… un parfum de cheveux d'enfant, de savon, et de pluie.
Léna était passée par là.
Nocturne glissa plus vite. La plume noire vibrait, excitée.
Et dans le couloir, les chuchotis changèrent de ton. Ils étaient moins moqueurs.
Plus affamés.
Chapitre 4 : La sacristie et la chose derrière le rideau
La sacristie était un capharnaüm d'objets oubliés : des vêtements religieux, des bougies tordues, des boîtes à fermoir, des livres gonflés par l'humidité. Une petite fenêtre, elle aussi brisée, laissait entrer un filet de lune.
Au centre, un rideau épais pendait, comme une peau sombre. Derrière, on entendait un froissement. Pas celui d'un tissu. Plutôt celui d'ongles qui cherchent une sortie.
Nocturne s'arrêta. Ses pages tremblaient malgré lui.
—Léna ? appela-t-il, sa voix de papier plus faible qu'il ne l'aurait voulu.
Un murmure répondit, très bas :
—Je suis là…
La voix venait… de dessous une table.
Nocturne glissa et se pencha. Sous la table, Léna était recroquevillée, les genoux serrés contre elle. Ses yeux étaient grands ouverts. Elle tenait une lampe de poche qui clignotait, comme si elle avait peur d'éclairer trop longtemps.
—Nocturne ? souffla-t-elle. Je… je savais que tu viendrais.
—Tu m'as… appelé ? demanda Nocturne.
Léna secoua la tête.
—Je n'ai rien écrit. J'ai juste pensé très fort que… j'avais besoin d'un signe.
Nocturne resta un instant silencieux. Ainsi, les signes pouvaient aller dans les deux sens.
Un froissement plus violent secoua le rideau. La forme derrière sembla s'y coller, comme une silhouette plate, trop grande pour être humaine.
Léna étouffa un petit cri.
—C'est quoi ? demanda Nocturne, même s'il n'était pas sûr de vouloir la réponse.
—Je crois que c'est… la chose qui prend les voix, dit Léna. Elle a pris la voix de ma grand-mère tout à l'heure. Elle disait : « Viens, ma chérie… » Mais ce n'était pas elle. Ce n'était pas sa chaleur.
Nocturne sentit la plume noire se hérisser, comme un chat nerveux.
Le rideau se gonfla, comme si quelque chose respirait derrière.
—Elle veut quoi ? demanda Nocturne.
Léna avala sa salive.
—Elle veut que je sois seule.
Nocturne comprit. Les peurs aiment l'isolement. Elles grandissent quand on coupe les liens, quand on fait croire qu'on n'a besoin de personne.
Nocturne se força à parler d'une voix ferme :
—Alors on ne sera pas seuls.
Le rideau claqua.
Et une main—non, pas une main—une forme longue et noire, avec des doigts trop nombreux, glissa sous le rideau et tâta l'air.
Léna se plaqua contre le mur.
Nocturne se mit entre elle et l'ombre. Il ne faisait pas le poids. Mais il avait des pages. Et dans ses pages, il y avait des mots.
Il s'ouvrit brusquement, comme un bouclier.
Sur la page blanche où le message était apparu, l'encre se mit à couler, formant une nouvelle phrase.
« NE LA LAISSE PAS OUBLIER. »
—Oublier quoi ? chuchota Léna.
Nocturne répondit doucement, comme si chaque syllabe était une corde tendue vers elle :
—Qu'elle est aimée.
Chapitre 5 : L'encre contre la nuit
La forme noire sous le rideau avança, lente, sûre d'elle, comme un prédateur qui sait que la pièce est petite. Elle faisait glisser ses doigts sur le sol, et là où elle passait, la poussière devenait grise, morte.
Léna tremblait, mais ses yeux restaient fixés sur Nocturne.
—Je ne veux pas être un poids, murmura-t-elle. Mamie dit toujours que je suis courageuse, mais là… j'ai l'impression d'être une bougie dans un orage.
—Les bougies, répondit Nocturne, ça sert justement à tenir quand tout souffle.
Il chercha au fond de lui, dans ses pages les plus anciennes, celles qui avaient absorbé des mots de réconfort. Il se rappela une phrase écrite par la grand-mère de Léna, un jour où Léna s'était disputée avec une amie : « Les liens se réparent. On ne jette pas les gens qu'on aime. »
Nocturne se mit à écrire tout seul, l'encre surgissant comme une source.
Les mots apparurent sur la page, grands, noirs, solides :
« LES LIENS SE RÉPARENT. »
La forme noire s'arrêta net, comme si ces lettres avaient une odeur qu'elle détestait.
Puis elle changea de stratégie.
Une voix douce s'éleva, venant de partout à la fois, exactement comme celle de la grand-mère :
—Léna… viens… tu es fatiguée… tu n'as besoin de personne…
Léna eut un mouvement involontaire, comme tirée par une ficelle invisible. Ses yeux se remplirent de larmes.
Nocturne claqua ses pages, puis les rouvrit. Une autre phrase s'écrivit, plus vite, comme une réponse :
« TU AS BESOIN DE CEUX QUI T'AIMENT. »
La voix vacilla, un instant. Comme une radio qui grésille.
La plume noire sur la couverture de Nocturne se souleva, tourna dans l'air, et se posa sur la page ouverte. Elle se mit à tracer un cercle d'encre autour des mots, un cercle serré, protecteur.
—Pourquoi elle fait ça ? demanda Léna, étonnée malgré la peur.
Nocturne comprit sans savoir comment : la plume n'était pas l'ennemie. C'était un messager.
—Elle nous aide, dit-il. Elle veut que les mots restent.
La forme noire se cabra derrière le rideau. On entendit un bruit comme du tissu qu'on déchire, mais aucun tissu ne bougea. La silhouette s'allongea, s'étira, et le rideau se déforma, comme si la chose voulait passer à travers.
Léna serra sa lampe de poche.
—On ne peut pas rester ici.
Nocturne hocha ses pages.
—Alors on sort. Ensemble.
Léna prit Nocturne contre elle. Il fut surpris de sentir la chaleur de ses mains, et même si son cuir était vieux, il se sentit soudain utile, vivant.
Ils avancèrent vers la porte.
La voix de la grand-mère revint, plus proche, plus pressante :
—Léna… tu n'es rien sans moi…
Léna s'arrêta, le souffle court. Ses lèvres tremblèrent.
Nocturne, dans ses bras, s'ouvrit juste assez pour laisser apparaître une dernière ligne, écrite avec une encre qui brillait légèrement, comme si elle avait avalé un peu de lune :
« TU ES TOI. ET NOUS SOMMES LÀ. »
Léna ferma les yeux une seconde.
—Mamie m'attend dehors, souffla-t-elle. Je l'ai laissée parce que j'ai entendu la cloche… J'ai cru qu'il y avait quelqu'un à aider.
Nocturne sentit une fierté tendre. Elle avait eu peur, oui. Mais elle avait aussi répondu à l'appel.
La porte s'ouvrit d'un coup.
Et l'ombre, furieuse, se jeta contre le rideau qui explosa en poussière noire.
Chapitre 6 : Le pas ferme
Ils traversèrent le couloir en courant. La sacristie derrière eux vomissait un froid épais, comme un brouillard vivant. Les chuchotis revinrent, rageurs.
« Reste… »
« Oublie… »
« Seule… »
Léna serra Nocturne plus fort.
—Tais-toi, murmura-t-elle entre ses dents, sans savoir à qui elle parlait exactement.
Nocturne, dans ses bras, se sentit plus courageux. Il s'ouvrit de nouveau, et des mots apparurent, comme si son cœur écrivait :
« PARLE-LUI. »
Léna fronça les sourcils.
—À… mamie ?
Nocturne fit frissonner ses pages. Oui.
Ils débouchèrent dans la nef. Les vitraux brisés laissaient passer le vent et la lune. Les éclats de verre au sol ressemblaient à des écailles de poisson, et chaque pas pouvait couper.
Près de l'entrée, une silhouette attendait, enveloppée d'un manteau. Une petite lampe éclairait son visage ridé, inquiet.
—Léna ! s'écria la grand-mère en courant. Mon cœur… Où étais-tu ?
Léna hésita une fraction de seconde. La peur lui murmurait : « Ne dis rien, tu vas passer pour une folle. »
Mais Nocturne, ouvert sur son bras, montrait une phrase simple, la plus difficile de toutes :
« DIS LA VÉRITÉ. »
Léna inspira.
—Mamie, je… j'ai eu peur. J'ai entendu la cloche et je suis entrée. Il y avait une chose… une ombre… Elle a pris ta voix. J'ai cru que tu m'appelais.
La grand-mère pâlit, mais elle ne se moqua pas. Elle prit Léna dans ses bras, fort, comme si elle voulait la recoudre au monde.
—Tu as bien fait de venir vers moi maintenant, dit-elle. Quand quelque chose essaie de te séparer, tu fais l'inverse. Tu reviens vers ceux qui t'aiment.
Derrière elles, dans les hauteurs, un courant d'air fit vibrer un morceau de vitrail. Un tintement résonna, comme un rire cassé.
Nocturne sentit la présence de l'ombre, loin, frustrée. Elle ne pouvait pas franchir ce lien-là, pas tant qu'il restait serré.
La grand-mère regarda l'église, les vitraux brisés, les pierres noircies.
—On ne devrait pas rester, murmura-t-elle. Cet endroit… il garde de mauvaises choses.
Léna hocha la tête. Puis elle regarda Nocturne.
—Tu viens avec nous, d'accord ? dit-elle. Je te garderai. Et si j'entends une cloche bizarre… je ne te laisserai pas seul.
Nocturne aurait voulu sourire, s'il avait eu une bouche. À la place, sa lanière se balança doucement, comme un signe d'accord.
Elles avancèrent vers la sortie. Sur le seuil, Léna s'arrêta. Elle leva le pied au-dessus d'un éclat de verre, hésita… puis posa son pied au sol.
Un pas ferme.
Et dans l'église derrière, la nuit sembla reculer d'un millimètre, vexée d'avoir perdu.