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Histoire de voyage dans le temps 11 à 12 ans Lecture 27 min. (2)

La montre du port et l’anneau des époques

Lila découvre une montre magique qui la fait voyager à travers plusieurs époques du port, où elle rencontre des habitants de chaque moment et apprend l’importance de questionner la modernisation pour préserver les repères et la mémoire.

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Lila, 12 ans, visage rond, cheveux bruns en queue de cheval, sweat bleu clair et jean, tient une vieille montre à gousset ouverte dont l'intérieur porte les mots «avant», «maintenant», «bientôt» et une aiguille tremblante émettant une lueur douce; Jules, ~12 ans, joues un peu sales, cheveux courts, chemise à bretelles, souriant et étonné, glisse un petit papier plié dans la fissure d'une borne en bois à côté d'elle; Mamie Paule, ~70 ans, cheveux gris en chignon, blouse à fleurs, se tient en retrait devant un atelier en bois, bras croisés et regard bienveillant; décor : vieux quai pavé d'un port fluvial avec anneau d'amarrage, caisses empilées, guirlandes et petits bateaux, lumière dorée du soir; scène : fête du port années 1950, Lila montre la montre magique qui a voyagé dans le temps tandis que Jules cache un message pour préserver le repère, ambiance chaleureuse et légèrement mystérieuse. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — La montre qui n'aimait pas l'heure

Lila avait onze ans et une manie très pratique : elle posait toujours des questions. Pourquoi le ciel change de couleur le soir ? Pourquoi la rivière ne remonte jamais ? Pourquoi les adultes disent « on verra » quand ils ne savent pas ?

Ce mercredi-là, elle suivait le quai du port fluvial de sa ville. Ce n'était pas un port de mer, non. Ici, les péniches glissaient comme des chats fatigués, et l'eau sentait la vase, le bois mouillé et parfois les frites d'un snack qui ne fermait jamais.

Elle avait rendez-vous avec Mamie Paule, qui réparait des objets « pour leur redonner du courage », disait-elle. Mamie habitait dans une petite maison coincée entre un hangar et un saule gigantesque. Sur la table de l'atelier, il y avait des tournevis, des boîtes de vis, et une loupe qui grossissait tout, même les soucis.

— Tiens, Lila, dit Mamie en lui tendant une vieille montre à gousset. On l'a trouvée près des anneaux d'amarrage, là où on attache les bateaux. Personne ne l'a réclamée.

La montre était lourde, froide, et incroyablement lisse. Sur le couvercle, une gravure : un bateau et une flèche qui tournait en rond.

— Elle marche ? demanda Lila.

Mamie haussa les épaules.

— Elle marche… quand ça lui chante. Et ce n'est pas rassurant.

Lila l'ouvrit. À l'intérieur, pas d'heure normale. À la place des chiffres, il y avait des mots : « avant », « bientôt », « plus tard », « maintenant ». L'aiguille tremblait entre « maintenant » et « bientôt », comme si elle hésitait.

— C'est une blague ? souffla Lila.

— Je ne fais pas de blagues avec les ressorts, répondit Mamie, très sérieuse. Une montre, ça doit être honnête.

Lila sourit. Elle aimait quand les choses étaient claires, même les mystères. Elle glissa la montre dans sa poche.

— Je te la rapporte tout à l'heure, promis.

— Et ne l'ouvre pas n'importe où, ajouta Mamie. Au port, il y a des endroits… sensibles.

— Sensibles ? Comme quand on chatouille quelqu'un ?

Mamie eut un petit rire.

— Pas exactement.

En sortant, Lila traversa le quai. Le soleil faisait des taches dorées sur l'eau. Les mouettes criaient comme si elles racontaient des ragots. Elle s'arrêta près d'un grand anneau en métal scellé dans la pierre, celui dont Mamie avait parlé. À côté, une vieille borne en bois portait des marques de corde, comme des cicatrices.

Lila regarda autour d'elle : personne. Elle sortit la montre.

— Juste une seconde… murmura-t-elle.

Elle appuya sur le petit bouton. L'aiguille bondit sur « avant ».

Le monde fit « plop ».

C'était comme si l'air devenait de l'eau pendant un battement de cœur. Lila sentit ses cheveux se soulever, puis retomber. Elle cligna des yeux.

Le quai était toujours là… mais pas tout à fait.

Chapitre 2 — Le port aux péniches noires

Le snack avait disparu. À sa place, un terrain boueux. Les lampadaires modernes n'existaient plus ; il y avait des réverbères à flamme, qui tremblaient dans le vent. Et surtout, l'odeur : charbon, fumée, et un parfum de soupe qui venait de quelque part.

Une péniche longue et sombre avançait lentement. Des hommes en casquette poussaient des brouettes. Une femme en tablier criait :

— Allez, dépêchez-vous ! Le chargement n'attend pas !

Lila resta figée. Son cerveau faisait ce qu'il faisait toujours : il cherchait des preuves. Pas des impressions.

Preuve numéro un : les vêtements. Personne n'avait de baskets. On voyait des sabots, des bottines, des pantalons larges.

Preuve numéro deux : les sons. Pas de voitures, pas de klaxons, pas de téléphone qui sonne. Juste l'eau, les pas, et des chevaux qui soufflaient.

Preuve numéro trois : une affiche sur un mur. Les lettres étaient grandes, noires : « 1893 — Foire du Port ».

— Oh là là… chuchota Lila. Soit je rêve, soit je suis dans un livre d'histoire.

— Tu cherches quelqu'un, p'tite ? lança une voix derrière elle.

Lila se retourna. Un garçon de son âge, à peu près, la regardait. Il avait les joues sales et un sourire rapide. Sur son épaule, un sac trop lourd.

— Euh… je… je me suis perdue, improvisa Lila. Je m'appelle Lila.

— Moi c'est Jules. T'as une drôle de veste, dit-il en montrant son sweat. On dirait une couverture qui a appris à courir.

— C'est… une mode, tenta Lila.

Jules éclata de rire.

— Viens, si tu restes plantée là, un contremaître va te demander de porter des sacs.

Lila le suivit, soulagée d'avoir un guide. Ils marchèrent le long des entrepôts. Des caisses s'empilaient, marquées de noms de villes. Un homme écrivait sur un carnet avec une plume, la langue sortie, concentré comme s'il désamorçait une bombe.

— On charge du charbon, du bois, du blé, expliqua Jules. Les péniches vont loin, jusqu'à la grande ville. Et toi, tu viens d'où ?

Lila avala sa salive.

— D… d'un endroit pas loin.

Elle sentit la montre dans sa poche. Elle était tiède, comme si elle avait un petit cœur.

— Dis, Jules, demanda-t-elle prudemment, tu connais cet anneau, là-bas, près de la borne ?

Jules fit une grimace.

— L'anneau du vieux quai ? On dit qu'il est maudit. Enfin… « maudit », c'est ce que disent les grands quand ils ne comprennent pas. Moi, je dis qu'il est capricieux.

Lila haussa les sourcils.

— Capricieux comment ?

— Parfois, y a des gens qui jurent avoir vu une lumière, un souffle froid, puis… plus rien. Mais bon, tu sais, les gens aiment raconter.

Lila hocha la tête. Elle aussi aimait les histoires, mais elle aimait encore plus vérifier.

— Tu sais quoi ? dit-elle. Je ne veux pas changer quoi que ce soit. Je… je veux juste comprendre.

Jules la dévisagea, puis haussa les épaules.

— Comprendre, c'est déjà beaucoup. Tiens, aide-moi plutôt. Faut porter ce sac jusqu'à l'entrepôt. Après, je te montre un truc.

Ils portèrent le sac à deux. Lila souffla. Le sac pesait comme un sac de pierres, ce qui était probablement… un sac de charbon.

— Voilà le truc, dit Jules, en la menant à une barrière. Regarde.

Au bout du quai, un homme à moustache discutait avec un autre. Il tenait un plan du port. Sur le plan, l'anneau était entouré d'un cercle rouge.

— Ils veulent l'enlever, murmura Jules. Pour agrandir le quai.

Lila sentit un pincement.

— Et si… ça casse quelque chose ?

Jules haussa les épaules, mais son visage se ferma.

— Ils s'en fichent. Ils veulent que ça roule. Toujours plus vite.

Lila pensa à Mamie : « Une montre doit être honnête. » Un port aussi, peut-être.

Elle recula, la main sur sa poche. La montre vibrait doucement. L'aiguille, elle, semblait pointer « bientôt ».

— Je dois… y aller, dit Lila.

— Déjà ? s'étonna Jules. T'es bizarre, toi.

— C'est un compliment, répondit Lila, et Jules rit.

Elle s'approcha de l'anneau, prit une grande inspiration, ouvrit la montre et appuya.

L'aiguille sauta sur « plus tard ».

Le monde refit « plop ».

Chapitre 3 — L'année où les affiches bougent

Cette fois, l'air avait une odeur de peinture fraîche et d'essence. Lila se retrouva au même endroit… mais le quai était plus large, le hangar plus neuf, et des vélos passaient en cliquetant.

Sur un mur, une grande affiche colorée annonçait : « 1956 — Fête des Bateaux ». Les lettres semblaient presque danser.

— D'accord, dit Lila tout haut. Donc la montre… c'est une machine à temps de poche. Rien que ça.

Un homme passa avec un appareil photo énorme, qu'il portait comme un bébé fragile. Une radio crachotait une chanson joyeuse.

Lila se dirigea vers le port. Il y avait des guirlandes, des ballons, et une odeur de caramel. Des enfants couraient, en short, en jupe, en chemise, et tout le monde semblait pressé d'être content.

— Hé ! fit une voix familière.

Lila se retourna, le cœur bondissant. Un garçon courait vers elle. Même sourire rapide, même regard vif. Mais ses vêtements étaient différents : une chemise claire, des bretelles, et des cheveux mieux peignés.

— Jules ? souffla-t-elle.

Il s'arrêta devant elle, surpris.

— Comment tu connais mon nom ?

Lila resta bouche bée. Ce n'était pas « son » Jules. Ou plutôt… c'était Jules, mais pas celui qui l'avait déjà rencontrée. Un autre moment de lui. Un Jules qui ne la connaissait pas.

Son cerveau s'alluma comme une lampe : paradoxes.

— Je… je t'ai déjà vu, dit-elle prudemment. D'ici.

Jules plissa les yeux.

— T'as un accent drôle. Tu viens d'où ?

— D'un endroit pas loin, répéta Lila, et elle faillit rire. C'était vrai, dans un sens très tordu.

Jules lui attrapa le bras, sans brutalité, comme s'il l'invitait à une aventure.

— Viens ! Ils font une course de bateaux miniatures. Mon père dit que c'est de la science, parce que l'eau obéit à des règles. Moi je dis que l'eau fait semblant d'obéir, juste pour qu'on la laisse tranquille.

Lila éclata de rire.

— J'aime bien ta théorie.

Ils arrivèrent près d'un bassin. Des petits bateaux en bois attendaient. Un homme montrait comment placer une voile, comment équilibrer le poids.

— Si tu mets tout d'un côté, expliqua-t-il, le bateau penche. Faut observer, tester, corriger.

Lila se sentit visée, comme si le monsieur parlait à son esprit critique.

— Tu veux essayer ? demanda Jules.

Lila prit un petit bateau, rouge, avec une voile blanche. Elle le posa doucement sur l'eau. Il tourna sur lui-même, comme un chien qui cherche où dormir.

— Il tourne en rond, constata Jules.

Lila observa. La voile était tordue.

— Il faut la remettre droite. Sinon, le vent pousse de travers.

Elle corrigea. Cette fois, le bateau glissa tout droit, fier comme un champion.

— Pas mal, dit Jules, impressionné. Tu réfléchis avant d'accuser le monde.

— J'essaie, dit Lila.

Puis elle vit, au loin, des hommes en bleu de travail. Ils mesuraient quelque chose près de l'anneau d'amarrage. Un panneau indiquait : « Travaux bientôt ».

Le même cercle rouge que sur le plan de 1893, mais dans un autre style, une autre époque. Comme si l'anneau traversait le temps… et les ennuis.

— Ils vont l'enlever ? demanda Lila.

Jules fit la moue.

— Mon père dit que c'est pour moderniser. Mais ma grand-mère dit que l'anneau est un repère, un témoin. Si on l'enlève, on oublie.

Lila sentit sa poche chauffer. La montre semblait approuver.

— Tu crois qu'un objet peut garder une mémoire ? demanda Lila.

Jules haussa les épaules.

— Les gens gardent bien des photos. Pourquoi pas les pierres ?

Lila eut envie de lui dire la vérité : « Je viens du futur et ta pierre est un bouton de machine à remonter le temps. » Mais elle se rappela une règle simple : quand on ne sait pas ce qui peut arriver, on évite les gestes irréversibles. Dire trop, c'était peut-être pousser un domino.

— Tu sais, dit-elle, on peut moderniser sans tout effacer. On peut… vérifier avant de casser.

Jules la regarda comme si elle venait de proposer une idée révolutionnaire, du genre : « Et si on mangeait le dessert après le repas ? »

— Ouais. Vérifier. C'est malin, ça.

Un coup de sifflet retentit. La course reprenait. Lila sentit un tiraillement, comme si le temps la rappelait par la manche.

— Je dois y aller, dit-elle.

— Tu reviens ? demanda Jules.

Lila hésita.

— J'aimerais. Mais je ne promets pas. Dans ma vie, les rendez-vous sont… compliqués.

Jules éclata de rire.

— Je vois ça.

Lila retourna vers l'anneau. Avant d'appuyer, elle regarda la pierre, les marques, les cicatrices de corde. Elle murmura :

— Je ne veux pas te casser. Je veux comprendre ce que tu protèges.

Elle pressa le bouton.

L'aiguille bondit sur « bientôt », puis glissa vers « maintenant », comme si elle cherchait sa maison.

« Plop ».

Chapitre 4 — Le port qui brille trop

Le quai était méconnaissable.

Lila se retrouva dans un port fluvial ultra-moderne. Des panneaux lumineux clignotaient. Des drones minuscules bourdonnaient comme des moustiques bien organisés. L'eau était si lisse qu'on aurait dit un écran.

Une grande arche indiquait : « Port FluviNova — Zone 3 ». Et sur un écran, la date : 2091.

— Oh. D'accord, souffla Lila. Là, on a sauté loin.

Elle avança, fascinée. Des péniches silencieuses glissaient sans fumée. Des robots portaient des caisses avec des bras précis. Sur le sol, des lignes lumineuses dessinaient des trajectoires, comme des routes pour fourmis géantes.

Puis elle vit un espace vide. Un rond de pierre différent dans le sol, comme une cicatrice récente. Une plaque indiquait : « Ici se trouvait l'Anneau Historique. Retiré lors de la modernisation. »

Lila s'arrêta net.

— Ils l'ont enlevé…

Un bip retentit.

— Présence non enregistrée, dit une voix calme.

Une petite machine sur roues s'approcha. Elle avait une forme de tabouret avec des yeux dessinés sur un écran.

— Bonjour. Veuillez décliner votre identité, dit le tabouret-robot.

— Je… euh… Lila, répondit Lila, comme si c'était une carte d'accès.

— Lila. Identité introuvable. Êtes-vous une reconstitution historique ? demanda le robot.

— Non ! Enfin… je ne crois pas, protesta Lila.

Le robot pencha légèrement, comme un oiseau curieux.

— Vos vêtements sont incohérents avec la saison et l'année. Recommandation : assistance.

— Je n'ai besoin de personne, merci, dit Lila, un peu vexée, puis elle se reprit. Enfin… si, peut-être. Je cherche un anneau. Un vrai. Un vieux.

— Objet retiré, répéta le robot. La zone a été optimisée. Les repères non fonctionnels ont été supprimés.

« Non fonctionnels » ? s'étrangla Lila. Mais… il avait une histoire ! Il reliait les gens !

Le robot répondit d'un ton trop logique pour être méchant :

— L'histoire est stockée dans les archives.

— Stockée n'est pas pareil que vécue, murmura Lila.

Elle pensa à Jules 1893, à Jules 1956. À leurs mains sur des sacs, sur des bateaux miniatures. À l'odeur du charbon et du caramel. Une archive ne sent rien. Une archive ne rit pas.

La montre se mit à vibrer plus fort. Comme si elle aussi n'aimait pas ce vide.

Lila regarda autour d'elle. Sur un écran près d'un bâtiment, un message déroulait : « Inauguration du Nouveau Quai. Discours à 15h. »

— À 15h… répéta Lila. C'est bientôt.

Elle eut une idée. Une idée risquée, donc à vérifier.

Elle demanda au robot :

— Est-ce qu'il existe… un endroit où sont stockés les objets retirés ?

Le robot afficha une carte.

— Dépôt patrimonial, zone 7. Accès réservé.

— Et si… j'étais une… euh… stagiaire ? tenta Lila.

— Les stagiaires doivent être enregistrés.

Lila soupira.

— Bien sûr.

Elle s'éloigna, réfléchissant vite. Elle n'allait pas casser le futur, ni voler un anneau géant. Mais peut-être pouvait-elle faire quelque chose de plus petit : remettre un repère, même symbolique. Surtout, comprendre la règle du jeu : si l'anneau manque ici, est-ce que la montre peut encore fonctionner ?

Elle retourna au rond de pierre vide. Elle sortit la montre. L'aiguille tournait nerveusement autour de « maintenant » sans se poser.

— D'accord, dit Lila. Tu n'aimes pas qu'on enlève tes repères.

Elle fouilla dans son sac et trouva un petit objet : une craie blanche, celle qu'elle utilisait pour dessiner sur le sol près du port, dans son époque. Elle la posa au centre du rond vide.

— Ce n'est pas un anneau, mais c'est un marqueur. Un signe.

La montre se calma un peu. L'aiguille frôla « plus tard », puis revint.

Lila ferma les yeux. Elle se répéta une règle, comme une formule :

— Ne pas changer les personnes. Ne pas provoquer d'accident. Juste comprendre, et revenir.

Elle appuya.

Chapitre 5 — Le paradoxe de la craie

Le « plop » fut plus doux, comme un coussin d'air.

Lila rouvrit les yeux et se retrouva… en 1956. La fête battait son plein. Les guirlandes, la radio, le caramel. Elle courut vers l'anneau.

Il était là.

Mais au pied de la borne, quelque chose d'étrange : un petit trait blanc sur la pierre. Un bout de craie, presque invisible, comme un secret.

Lila sentit ses joues chauffer.

— Attends… c'est ma craie.

Elle se pencha. Le bout était cassé exactement comme le sien.

Jules arriva en courant.

— Hé ! T'étais où ? Tu t'es encore… dé-rendez-vous ? plaisanta-t-il.

— Je… je vérifie un truc, dit Lila, la gorge serrée.

— Quoi ?

Lila réfléchit vite. Si la craie était ici, cela voulait dire qu'un objet pouvait traverser… ou que le temps se recousait tout seul. Dans les deux cas, il fallait être prudente. Très prudente.

— Tu vois ce trait ? demanda-t-elle.

— Ouais. Une marque.

— Une marque peut sauver une histoire, dit Lila. Si un jour on veut enlever l'anneau… il faudra rappeler qu'il compte.

Jules fronça les sourcils.

— On peut pas empêcher les grands de décider.

— Non, admit Lila. Mais on peut leur poser des questions. Leur demander pourquoi. Leur demander ce qu'ils perdent en gagnant du neuf.

Jules resta silencieux, puis hocha la tête.

— Ma grand-mère fait ça. Elle pose des questions jusqu'à ce que les gens s'entendent penser.

Lila sourit. L'humour léger lui revint, comme une bouée.

— Alors ta grand-mère est une sorte de… super-héroïne du bon sens.

Jules rit.

— Super-Mamie !

Lila regarda l'anneau. Elle n'allait pas crier « machine à voyager dans le temps ! » Elle allait faire mieux : un geste simple, qui ne bouscule pas l'histoire, mais qui laisse une idée.

Elle sortit un crayon de sa poche (un vrai, pas une technologie du futur, juste un crayon). Sur un petit morceau de papier, elle écrivit : « Avant de retirer un repère, demande-toi ce qu'il relie. Vérifie. »

Elle plia le papier en minuscule carré.

— Jules, dit-elle, tu peux me rendre un service ?

— Si c'est pas porter des sacs de charbon, oui, répondit-il, très sérieux.

— Glisse ça dans la fente de la borne en bois, là. Personne ne le verra. Et si un jour quelqu'un démonte la borne, il tombera dessus.

Jules prit le papier, intrigué.

— C'est un message secret ?

— Un message… pour le futur, dit Lila.

Jules le glissa dans une petite fissure. Puis il tapa sur la borne comme si elle était un coffre.

— Voilà. Mission accomplie.

Lila sentit la montre vibrer doucement, comme satisfaite.

— Je crois que je dois vraiment partir, dit-elle.

Jules la regarda, moins moqueur.

— T'es pas juste perdue, hein ?

Lila hésita, puis choisit une vérité qui ne détruit rien.

— Disons que je suis… en visite. Et que je veux que les gens pensent par eux-mêmes, à toutes les époques.

Jules hocha la tête, comme si cela suffisait.

— Alors bonne visite, Lila. Et… reviens si tu peux. Le port, c'est mieux quand il y a des gens bizarres.

— Merci, dit Lila. C'est mon deuxième compliment préféré.

— Et le premier ?

Lila sourit.

« Tu réfléchis avant d'accuser le monde. »

Elle s'éloigna vers l'anneau. Cette fois, elle appuya en visant « maintenant ». L'aiguille obéit, comme si elle avait compris la leçon : un repère, ça se respecte.

« Plop ».

Chapitre 6 — Le même mercredi, à la bonne minute

Le bruit des voitures revint, l'odeur des frites aussi. Le snack était là. Les lampadaires modernes, les vélos, les péniches lentes et familières. Sur le quai, un adolescent faisait des figures avec une trottinette. Tout était à sa place.

Lila regarda autour d'elle, le cœur battant. Elle sortit son téléphone : 15h12. L'heure à laquelle elle était partie, ou presque. Comme si le temps, finalement, savait ranger sa chambre.

Elle courut chez Mamie Paule.

Mamie était dans l'atelier, penchée sur un réveil.

— Ah ! Te voilà. Tu as été rapide, dit-elle sans lever la tête. Alors, elle marche ?

Lila posa la montre sur la table avec une prudence immense, comme si elle déposait un petit animal endormi.

— Elle marche… mais pas seulement sur l'heure, répondit Lila.

Mamie leva enfin les yeux. Son regard glissa sur le visage de Lila, sur ses chaussures un peu sales, sur la craie manquante dans la trousse ouverte.

— Tu es allée à l'anneau.

Ce n'était pas une question.

Lila inspira.

— Oui. Et j'ai vu… des choses. Plusieurs ports. Plusieurs époques. Et un futur où l'anneau n'est plus là.

Mamie ne sembla pas surprise. Elle soupira comme quelqu'un qui retrouve un vieux chapitre d'un livre.

— La montre choisit souvent les curieux.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu poses des questions, dit Mamie. Et parce que tu sais écouter les réponses, même quand elles ne te plaisent pas.

Lila se mordit la lèvre.

— J'ai laissé un papier dans une borne, dans le passé. Je ne sais pas si j'avais le droit.

Mamie plissa les yeux.

— Qu'est-ce que tu as écrit ?

Lila répéta la phrase.

Mamie hocha la tête.

— Ce n'est pas une bombe. C'est une lampe. Tu n'as pas forcé le temps, tu l'as éclairé.

Lila sentit une chaleur rassurante dans la poitrine.

— Mais… et les paradoxes ? La craie, par exemple. Je l'ai posée dans le futur, et je l'ai retrouvée dans le passé. Ça veut dire quoi ?

Mamie prit la loupe et examina la montre, comme si elle regardait une étoile au microscope.

— Ça veut dire que le temps n'est pas une ligne droite. C'est un fleuve avec des remous. Parfois, un petit objet tourne en rond et revient plus tôt. Ça arrive quand il y a un repère fort… et une intention claire.

— Donc… l'intention compte ? demanda Lila.

— Toujours, dit Mamie. Mais elle ne suffit pas. Il faut aussi observer, vérifier, réfléchir. L'esprit critique, c'est ta boussole. Sans lui, même une montre magique te perdrait.

Lila repensa à Jules et à son bateau miniature. Observer, tester, corriger.

— Et l'anneau ? demanda-t-elle. Est-ce qu'on peut éviter qu'il disparaisse ?

Mamie se redressa.

— Peut-être. Peut-être pas. Mais tu as déjà fait quelque chose d'important : tu as compris qu'un progrès sans mémoire, ça avance en boitant.

Lila resta silencieuse un moment. Puis elle demanda :

— Est-ce que tu l'as déjà utilisée ?

Mamie sourit, un sourire de rive, pas de tempête.

— Il y a longtemps. Et j'ai appris une règle : on ne voyage pas pour tout changer. On voyage pour mieux vivre maintenant.

Lila regarda la montre. L'aiguille reposait tranquillement sur « maintenant », comme un chat sur un coussin.

Dehors, le port fluvial faisait son bruit habituel. Une péniche passa, lente et majestueuse. Lila entendit des rires, des pas, le cri d'une mouette.

Elle prit une décision simple. Pas héroïque. Juste solide.

— Demain, dit-elle, je vais écrire un exposé sur l'anneau du quai. Je vais interroger des gens. Chercher des photos. Demander à la mairie s'il est protégé. Pas pour faire la savante… pour vérifier, et pour que personne n'oublie.

Mamie posa une main sur son épaule.

— Voilà une aventure qui ne fait pas « plop », mais qui change vraiment les choses.

Lila sourit.

— Et… si la montre recommence ?

Mamie referma doucement la montre à gousset.

— Alors tu viendras me voir. Avec tes questions. Et tes chaussures sales.

Lila rit. Elle se sentait légère, comme si le temps avait arrêté de la tirer et s'était mis à marcher à côté d'elle.

Elle sortit de l'atelier. Le même mercredi continuait, exactement à sa bonne minute. Et le port, avec ses anneaux, ses eaux et ses histoires, semblait lui faire un clin d'œil discret, bien accroché dans le présent.

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Manie
Habitude répétée et souvent un peu étrange ou particulière.
Gousset
Petit espace ou poche d'une veste où l'on place une montre ancienne.
Gravure
Dessin ou motif creusé ou tracé sur une surface dure.
Anneaux d’amarrage
Anneaux fixés au quai pour attacher et retenir les bateaux.
Loupe
Instrument en verre qui agrandit les petits détails pour mieux voir.
Ressorts
Pièces en métal qui se compressent et repousse, utilisées dans les montres.
Capricieux
Qui change d'avis souvent et sans raison claire.
Contremaître
Personne qui dirige le travail d'un groupe d'ouvriers.
Entrepôt
Grand bâtiment où l'on stocke des marchandises avant de les vendre.
Modernisation
Action de rendre quelque chose plus moderne, plus récent.
Patrimonial
Qui concerne les biens ou lieux importants pour l'histoire d'un lieu.
Archives
Endroit ou collection où l'on garde des documents anciens pour les conserver.
Paradoxe
Idée ou situation qui semble contradictoire mais peut être vraie.
Cicatrices
Marques laissées sur une surface après qu'elle a été abîmée ou réparée.
Optimisée
Améliorée pour fonctionner mieux, plus vite ou avec moins d'effort.

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