Chapitre 1 — La valise qui n'aimait pas l'ennui
Lina avait douze ans et une imagination qui marchait au calme, comme un chat qui traverse une pièce sans faire tomber un seul vase. Quand quelque chose la fascinait, elle ne sautait pas partout. Elle notait, elle dessinait, elle bricolait.
Ce mercredi-là, dans le garage de son père, elle posa une vieille valise cabossée sur l'établi.
— Elle sent la naphtaline et l'aventure, déclara Noé, son meilleur ami, en levant un sourcil. On dirait qu'elle a déjà voyagé.
— Pas assez, répondit Lina. On va lui apprendre à traverser le temps.
Noé éclata d'un petit rire.
— Tu dis ça comme si c'était une recette. “Deux œufs, trois minutes, et hop, une époque.”
Lina sortit un carnet. Sur la première page, elle avait écrit : RÈGLES TEMPORELLES. En dessous, trois lignes bien droites :
1) Ne rien emporter qui puisse changer une époque.
2) Ne pas parler de l'avenir aux gens du passé.
3) Revenir exactement à l'instant du départ.
— Tu vois, c'est cadré, dit-elle. Comme un terrain de foot. Sauf que le ballon, c'est nous.
Ils avaient récupéré des pièces un peu partout : un vieux minuteur de cuisine, une boussole, des aimants puissants, des fils de cuivre, et une lampe frontale. Le plus important était une plaque circulaire trouvée dans une brocante : un disque métallique gravé de petits cratères, comme une Lune miniature.
— Ça ressemble à une carte du ciel, murmura Noé.
— Ou à une serrure, répondit Lina.
Elle fixa le disque au fond de la valise, puis installa le minuteur sur le couvercle. Noé, lui, déroulait les fils comme s'il démêlait des spaghettis.
— Tu es sûre que ça ne va pas juste… faire “pouf” et sentir le grillé ?
— Si ça sent le grillé, on arrête. Curiosité, oui. Barbecue, non.
Ils branchèrent une petite batterie. La lampe frontale clignota. La boussole tourna sur elle-même, affolée, puis se calma, comme si elle avait trouvé une direction secret.
Lina inspira.
— Destination : observatoire lunaire, dit-elle. Deux époques. On observe, on apprend, on revient.
— Pourquoi la Lune ?
— Parce qu'elle garde les traces, répondit Lina. Pas de pluie, pas de vent. Sur la Lune, les empreintes restent longtemps. Comme des souvenirs.
Noé tapota la valise.
— Et nous, on va laisser une empreinte dans le temps ?
— Non. Justement. On regarde sans toucher.
Le minuteur fit un “tic”. Le disque au fond de la valise se mit à luire doucement, comme une bille de verre sous une lampe.
— Euh… Lina ?
— Oui ?
— La valise respire.
En effet, le couvercle montait et descendait très légèrement, comme une poitrine qui prend l'air.
Lina posa ses deux mains sur la poignée.
— Prêt ?
Noé déglutit, puis sourit.
— Prêt. Si on croise un dinosaure sur la Lune, je t'en veux.
Lina tourna le minuteur jusqu'à une petite marque gravée : un croissant de Lune. La lumière remplit le garage, blanche et silencieuse.
Et la valise… s'ouvrit sur la nuit.
Chapitre 2 — Un pas, et la poussière d'argent
Le sol n'était plus du béton. Sous leurs chaussures, c'était une poussière fine, presque brillante, comme si quelqu'un avait réduit en farine des pierres de verre.
Lina leva la tête. Un immense dôme transparent les couvrait. Au-delà, le ciel était noir, sans nuages, sans bleu. Et, suspendue devant eux, la Terre semblait une bille marbrée, bleue et blanche. On aurait dit qu'elle flottait, posée sur rien.
— Je… je la vois vraiment, souffla Noé. On dirait une photo, mais… en vrai.
— C'est l'observatoire lunaire, chuchota Lina, comme si le dôme pouvait entendre.
Des couloirs métalliques partaient en étoile. Des panneaux lumineux indiquaient des directions : SALLE DES TÉLESCOPES, LABO, SERRE.
Lina consulta son carnet, qu'elle avait soigneusement glissé dans sa poche.
— Règle 1 : rien emporter qui change l'époque. Le carnet, ça va, c'est à nous.
Noé montra la valise, posée à côté d'eux. Elle avait l'air très ordinaire, presque vexée d'être au milieu d'un endroit aussi futuriste.
— On est à quelle époque ? demanda-t-il.
Sur un mur, une horloge affichait une date : 17 août 2089.
— Oh, dit Lina. Pas si loin, mais assez pour que nos parents aient des cheveux… euh… différents.
— Toi, tu les imagines avec des coupes ridicules, je le sais.
Ils avancèrent vers la salle principale. Là, un immense télescope était installé, orienté vers un point précis du ciel. Autour, des écrans montraient des images : nébuleuses colorées, planètes striées, et une série de chiffres qui défilaient.
Une voix les fit sursauter.
— Vous êtes en visite scolaire ?
Une femme en combinaison grise s'approchait. Elle avait un badge : Docteure Kessler.
Lina sentit son cœur battre, mais elle se rappela la règle 2.
— Euh… oui, répondit-elle. On… on est en avance.
Noé ajouta, très sérieux :
— On est… très motivés.
La docteure les observa, intriguée.
— Motivés, à votre âge ? Ça existe donc encore. Bon. Je n'ai pas le temps de vous faire une visite complète. Mais vous pouvez regarder de là, sans toucher. Compris ?
Lina hocha la tête si vite qu'elle faillit perdre son calme.
Ils s'approchèrent d'un écran qui affichait une ligne lumineuse et des petites bosses.
— C'est quoi ? murmura Noé.
La docteure, déjà à moitié repartie, lança :
— Une signature temporelle. Une perturbation. Comme une vague dans l'espace.
Lina se figea.
— Temporelle ?
Noé se pencha vers l'écran.
— Attends… C'est pas… nous ?
Sur l'écran, un point clignotait, puis deux points, très proches. Deux minuscules étincelles.
Lina sentit un frisson.
— On vient d'arriver… On a forcément laissé une trace.
La docteure revint, soudain attentive.
— Qui êtes-vous, exactement ?
Lina chercha une phrase neutre, une phrase qui ne casse pas le monde.
— Des curieux, dit-elle simplement.
La docteure plissa les yeux, puis… sourit.
— Alors écoutez bien, les curieux. Ici, la règle numéro un est de ne pas mélanger les époques. Nous surveillons une anomalie. Et elle vient… de l'observatoire lui-même.
Noé lança, tout bas :
— Super. On a apporté une valise, et on a déclenché un problème.
Lina serra les poings.
— Non. On va comprendre. Et on va réparer. Sans toucher n'importe comment.
La docteure leur tendit une tablette.
— Regardez ce calendrier d'événements. L'anomalie apparaît exactement à deux dates. Aujourd'hui… et une autre, plus ancienne. 12 mars 2041.
Lina sentit l'évidence tomber en place, lourde et claire.
— On doit aller là-bas, dit-elle.
Noé blêmit, puis retrouva son humour comme une lampe qu'on rallume.
— Parfait. On fait un voyage dans le temps… pour résoudre un problème de voyage dans le temps. C'est… très logique, finalement.
Lina regarda la valise. Elle était silencieuse, mais on aurait juré qu'elle attendait.
— Deux époques. On y est, dit Lina. Maintenant, on continue.
Chapitre 3 — 2041, l'observatoire encore jeune
Lina régla le minuteur sur la date indiquée, en se concentrant si fort qu'elle entendait presque ses pensées marcher au pas. Elle et Noé se cachèrent derrière un grand caisson, à l'abri des regards.
— On prend le moins de place possible, chuchota-t-elle. On observe. On trouve la cause.
Noé fit un signe “promis” avec deux doigts, comme s'il jurait devant un tribunal de robots.
La lumière blanche revint, puis s'éteignit d'un coup.
Le dôme était le même… mais pas tout à fait. Les couloirs semblaient plus neufs, moins rayés. Certains panneaux étaient encore en anglais, comme s'ils n'avaient pas été remplacés. Et dans la salle des télescopes, il y avait moins d'écrans.
Une date clignotait sur une petite borne : 12 mars 2041.
— On a réussi, murmura Noé. Et… on n'a pas explosé. Je considère ça comme une victoire.
Des voix résonnaient. Lina et Noé se glissèrent le long du mur, jusqu'à une baie vitrée donnant sur un atelier.
À l'intérieur, une équipe assemblait quelque chose : une sorte d'anneau métallique, grand comme une roue de vélo, avec des câbles qui pendaient comme des lianes.
Un homme au visage fatigué disait :
— Si on stabilise l'anneau, on pourra corriger les micro-décalages des horloges atomiques. Ce sera précis à la nanoseconde.
Une femme répondit :
— Ce n'est pas une horloge. C'est une porte. Et une porte, ça s'ouvre des deux côtés.
Lina sentit sa gorge se serrer.
— Une porte temporelle… ici.
Noé murmura :
— Donc l'observatoire a essayé de faire du temps… et nous, on arrive avec notre valise… Ça fait deux portes au même endroit.
Lina repéra, sur une table, un disque métallique. Le même motif de cratères que celui de leur valise.
— Noé… regarde.
— Impossible.
Le disque portait une étiquette : “Prototype : Cartographe lunaire — Module de synchronisation”.
Lina comprit d'un coup, comme quand une équation devient simple.
— Notre disque vient d'ici, chuchota-t-elle. On l'a trouvé en brocante… donc quelqu'un l'a ramené sur Terre… puis vendu… puis on l'a acheté.
Noé fronça les sourcils.
— Ça veut dire que le disque a voyagé dans le temps avant nous ?
— Ou qu'on va le faire voyager… sans le vouloir.
Ils reculèrent, mais Noé heurta une petite boîte. Elle tomba avec un “clac” sec.
Dans l'atelier, les têtes se tournèrent.
— Vous avez entendu ? demanda l'homme fatigué.
Lina retint son souffle. Noé aussi. Le silence devint épais.
Puis, une petite silhouette apparut dans le couloir. Une jeune fille en combinaison trop grande, les cheveux attachés en une queue de cheval. Elle avait un badge : “Stagiaire — Kessler”.
La docteure… mais plus jeune.
La stagiaire Kessler s'approcha de la boîte tombée, la ramassa, et regarda autour d'elle. Son regard passa sur Lina, s'arrêta une demi-seconde… puis glissa, comme si Lina n'était qu'une ombre.
Noé souffla, muet :
— Elle ne nous voit pas ?
Lina comprit :
— On est derrière une vitre à polarisation… ou un champ. On est comme… des reflets.
Ils suivirent la stagiaire à distance. Elle entra dans une petite salle où un écran affichait des courbes. Les mêmes courbes qu'en 2089, mais plus instables.
Kessler stagiaire parlait toute seule, rapidement :
— Anomalie… deux pics… comme un aller-retour. Si je ferme l'anneau maintenant, ça risque de… créer une boucle.
Lina se pencha vers l'écran. Deux pics. Deux passages. Le leur.
Noé chuchota :
— On est l'anomalie.
Lina sentit une chaleur dans les joues, moitié honte, moitié détermination.
— Alors on doit être… une anomalie propre, dit-elle. Une boucle bien fermée. Sans fuite.
Sur un coin de table, un outil attira son regard : une petite clé magnétique avec un bouton rouge. Étiquette : “Coupe-circuit de l'anneau”.
Noé la vit aussi.
— Tu penses à ce que je pense ?
— On ne touche pas, souffla Lina. Règle… tout.
Mais l'écran clignota violemment. Une alarme discrète vibra dans les murs, comme un bourdonnement de moustique géant.
Dans l'atelier, l'anneau se mit à grésiller. Une lumière bleue s'alluma au centre, dessinant une fine pellicule, comme la surface d'une bulle de savon.
Kessler stagiaire se retourna, paniquée :
— Non ! Pas maintenant !
Lina n'eut plus le choix. Curiosité, oui. Mais responsabilité aussi.
— On va juste… empêcher la catastrophe, dit-elle.
Noé avala sa salive.
— “Juste”. Le mot préféré des gens qui font des bêtises héroïques.
Lina attrapa la clé magnétique. Elle était froide, lourde, bien réelle. Donc eux aussi étaient réels. Pas des reflets. Ce champ était seulement un écran… pas une invisibilité parfaite.
— À trois, dit Lina. Un : on s'approche. Deux : on coupe. Trois : on disparaît.
— Et si on reste coincés en 2041 ?
— On revient à l'instant du départ. Règle 3.
Ils coururent, légers sur la poussière. Lina appuya sur le bouton rouge.
La lumière bleue s'éteignit comme une bougie soufflée.
Dans l'atelier, les adultes crièrent, surpris. Kessler stagiaire resta figée, puis murmura :
— Merci… qui que vous soyez.
Lina eut un drôle de vertige. Comme si le temps, vexé, se remettait en place.
— Vite, la valise ! cria Noé.
Ils se précipitèrent vers le couloir où ils l'avaient laissée, mais… la valise n'était plus là.
À sa place, un petit message écrit au feutre sur le mur métallique :
“NE VOUS INQUIÉTEZ PAS. JE LA GARDE. — K.”
Chapitre 4 — Le paradoxe du sandwich et de la valise
— K… comme Kessler ? souffla Noé. Elle nous a… volé notre machine ?
— Ou elle la protège, dit Lina, en essayant de garder une voix calme. Mais… comment a-t-elle su ?
Ils se cachèrent dans une alcôve, le temps de réfléchir. Lina ouvrit son carnet et ajouta une quatrième règle, en lettres serrées : “Ne jamais sous-estimer une scientifique.”
Noé regarda autour d'eux.
— On fait quoi, maintenant ? On est sur la Lune, en 2041, sans machine. Ça fait une sortie scolaire très longue.
Lina pointa la salle de contrôle. Sur un écran, l'anomalie venait de diminuer.
— On a stabilisé quelque chose. Donc Kessler nous a compris… et elle veut peut-être que la boucle se ferme.
Noé croisa les bras.
— Ou alors elle veut une valise magique pour partir en vacances.
Lina lui lança un regard.
— Noé.
— D'accord, d'accord. Je plaisante. Mais avoue… une valise qui traverse le temps, c'est pratique pour éviter les devoirs.
Lina sourit malgré elle.
— Justement. Si on l'utilise pour éviter, on n'apprend rien. Le temps, c'est pas un raccourci. C'est… une responsabilité.
Ils avancèrent vers la salle où Kessler stagiaire était entrée. La porte était entrouverte. À l'intérieur, il y avait une petite kitchenette, des outils… et, sur une chaise, la valise.
Kessler stagiaire était là, assise en tailleur, en train de manger un sandwich, l'air concentré, comme si elle lisait un roman invisible.
Quand elle les vit, elle ne cria pas. Elle mâcha, avala, puis dit :
— Vous êtes en retard.
Noé cligna des yeux.
— Pardon ?
— Je vous attendais, répondit-elle tranquillement. Depuis que j'ai vu les courbes. Les deux pics. J'ai compris qu'il fallait une boucle fermée, sinon l'anneau aurait créé un décalage permanent.
Lina prit une inspiration.
— Vous… vous savez d'où on vient ?
Kessler stagiaire haussa les épaules.
— D'une époque plus tardive. Je ne connais pas la date. Et je ne veux pas la connaître. C'est plus sûr.
Lina sentit un respect immense naître en elle. Cette fille avait la même curiosité… mais avec des garde-fous.
— Pourquoi “K” sur le mur ? demanda Noé. C'était dramatique.
— J'aime les notes courtes, dit Kessler. Et puis, j'avais un sandwich dans l'autre main.
Noé souffla :
— Le paradoxe du sandwich… Une scientifique mange, vole une valise temporelle, et reste polie.
Kessler esquissa un sourire.
— Je ne l'ai pas volée. Je l'ai mise à l'abri. Vous alliez courir partout, et laisser des traces.
Lina s'approcha de la valise.
— On veut juste revenir. Et… on a une autre étape, en 2089.
Kessler stagiaire hocha la tête.
— Je sais. L'anomalie a deux dates. Vous avez déjà fait le futur. Maintenant, il faut que vous repartiez… et que vous reveniez exactement au même instant que votre départ initial. Sinon, votre propre arrivée crée une nouvelle vague.
Elle tapota le couvercle de la valise.
— Cette machine fonctionne avec un module de synchronisation lunaire. Le disque. Il résonne avec certaines dates où l'observatoire est “aligné”, comme quand deux miroirs se font face.
Noé plissa les yeux.
— Donc… on n'a pas inventé la machine ?
Lina répondit doucement :
— On l'a… complétée. On l'a réveillée.
Kessler stagiaire leur tendit la clé magnétique.
— Gardez ça. En 2089, si l'anomalie revient, vous saurez quoi faire : couper, puis repartir. Mais attention. Ne coupez jamais trop tôt. Il faut que l'anneau “touche” la boucle une seconde, sinon elle reste ouverte.
Lina sentit sa tête tourner, pas de peur, mais de calcul.
— Une seconde, dit-elle. Pas plus.
Kessler stagiaire se leva.
— Avant de partir, une chose. Vous avez pris ce disque en brocante, n'est-ce pas ?
Lina resta muette.
— Alors il faut qu'il reparte sur Terre, dit Kessler. Sinon, vous ne l'aurez jamais trouvé. Et vous ne serez jamais venus. Et moi, je n'aurai jamais pu éviter l'accident.
Noé ouvrit la bouche.
— Attends… Donc quelqu'un doit l'emmener sur Terre… et le vendre… et—
— Pas le vendre, corrigea Kessler. Il se perdra. Puis on le retrouvera. Les objets ont parfois une vie étrange.
Elle posa le disque de secours, celui du laboratoire, dans un compartiment de la valise.
— Voilà. Celui-ci ira sur Terre. Vous gardez le vôtre. Ainsi, la boucle reste cohérente.
Lina sentit le sens de tout cela : ce n'était pas une triche, c'était une couture. Une façon de recoudre le temps sans faire de nœuds.
— Merci, dit Lina.
Noé ajouta :
— Et merci pour le sandwich, même si on n'y a pas goûté.
Kessler fit semblant de réfléchir.
— Vous voulez une dernière règle ?
Lina acquiesça.
— Quand vous êtes curieux, soyez précis, dit Kessler. La précision, c'est la gentillesse du scientifique envers le monde.
Lina referma la valise, les mains fermes.
— On y va, dit-elle.
— À trois ? demanda Noé.
— À trois, répondit Lina.
Ils tournèrent le minuteur. La lumière blanche revint, plus douce cette fois, comme une page qu'on tourne sans bruit.
Chapitre 5 — 2089, la seconde qui compte
Ils réapparurent exactement derrière le grand caisson, dans l'observatoire de 2089. Le même air filtré, la même Terre au loin, la même sensation d'être minuscule et important à la fois.
Noé regarda l'horloge murale.
— On n'a pas pris une ride. Je suis déçu. J'espérais une barbe.
Lina ne rit qu'à moitié. Elle observait l'écran de signature temporelle. Les deux points clignotaient encore, mais l'un d'eux devenait plus faible.
La docteure Kessler adulte arriva, rapide, les yeux fixés sur les données.
— Vous revoilà, dit-elle. Je m'en doutais.
Lina sentit un étrange frisson. Ce n'était pas de la peur. C'était comme rencontrer quelqu'un qu'on connaît… mais à travers une vitre de plusieurs années.
— Docteure Kessler… murmura Lina.
La docteure les regarda, et dans son sourire, il y avait une petite reconnaissance, comme un clin d'œil qui ne veut pas trop en dire.
— Je ne vous poserai pas de questions inutiles, dit-elle. Il y a une règle ici : on n'interroge pas le temps comme un suspect. On le respecte comme un océan.
Noé hocha la tête, très sérieux. Puis il murmura à Lina :
— Elle parle comme ton carnet.
Lina sentit l'urgence revenir. Sur l'écran, une petite bosse grandissait : l'anneau de 2041, résonnant encore, comme un écho qui arrive en retard.
— Il faut couper l'anomalie une seconde, dit Lina, en montrant la clé magnétique. Ensuite, on repart.
Kessler adulte plissa les yeux.
— Cette clé… Je la connais.
— Vous l'avez… eue, dit Lina prudemment. Enfin. Vous l'aurez. Je veux dire…
Noé intervint :
— On sait. On ne doit pas parler. On agit.
Kessler adulte s'approcha du panneau de contrôle. Sur un mur, un anneau plus moderne, plus solide, était installé. Il vibrait légèrement, comme une corde de guitare qui s'accorde.
— La fenêtre s'ouvre dans dix secondes, annonça Kessler. Une seconde d'activation, puis coupure.
Lina posa sa main sur la clé. Noé posa la sienne sur le minuteur de la valise.
— Prête ? demanda-t-il.
— Prête, répondit Lina. Et… merci.
— Pour quoi ?
— Pour être là. La curiosité, c'est mieux à deux.
L'anneau s'illumina. Une fine pellicule bleutée apparut, identique à celle de 2041, mais plus stable. Sur l'écran, le point clignota violemment.
— Maintenant ! dit Kessler.
Lina appuya. Un, deux… elle compta dans sa tête comme on compte des pas sur une poutre.
À “un”, la lumière trembla.
À “deux”, elle relâcha. Exactement une seconde.
L'anomalie se contracta sur l'écran, comme un élastique qu'on remet à sa place.
— Parfait, souffla Kessler. Partez. Fermez la boucle.
Noé tourna le minuteur jusqu'au symbole qu'ils avaient utilisé au départ : le croissant de Lune. Mais Lina l'arrêta.
— Attends, dit-elle. Il faut revenir… à l'instant du départ. Pas une minute après, pas une seconde.
Noé pâlit.
— On n'a pas l'heure exacte.
Kessler adulte tendit la main vers un écran secondaire. Il affichait un chrono : “Synchronisation départ — repère T0”.
— Je l'ai gardé, dit-elle doucement. Depuis… longtemps. T0 : 16:42:18.
Lina sentit sa gorge se serrer. Kessler avait préparé leur retour, sans jamais les piéger.
— Merci, répéta Lina, plus bas.
— Allez, dit Kessler. Le temps n'aime pas attendre.
Lina régla le minuteur : 16:42:18, repère T0.
La valise vibra, impatiente. Noé posa sa main sur le couvercle.
— Si on revient au garage et que je suis en train de dire “dinosaure”, je promets de ne plus jamais prononcer ce mot, dit-il.
— Mensonge, répondit Lina.
— D'accord. Je promets de le prononcer seulement les jours pairs.
La lumière blanche les enveloppa. Lina pensa à la Terre, à la Lune, aux empreintes qui restent, et aux règles qui protègent.
Puis tout bascula, comme une page qu'on referme.
Chapitre 6 — Retour à 16:42:18
Le garage réapparut avec son odeur de métal, de carton et de poussière familière. La lumière du jour passait par la petite fenêtre, exactement comme avant.
Lina cligna des yeux. Noé aussi.
Sur l'établi, une horloge indiquait 16:42… et, au moment précis où Lina regarda, l'aiguille des secondes passa sur le 18.
16:42:18.
Au même instant, on entendit, depuis l'autre côté de la porte, la voix du père de Lina :
— Lina ? Tu peux descendre deux minutes ?
Lina et Noé se regardèrent, bouche ouverte.
Noé chuchota :
— On est revenus… au bon instant. On n'a rien raté.
Lina posa doucement la valise au sol. Elle ne respirait plus. Elle avait l'air d'un objet normal, presque innocent.
— On a réussi, dit Lina. Boucle fermée.
Noé pointa le couvercle.
— Et maintenant… on fait quoi de la valise ?
Lina ouvrit le compartiment intérieur. Il y avait le disque de secours que Kessler avait placé. Le module destiné à “se perdre” sur Terre un jour.
Lina le regarda comme on regarde une graine.
— On le range, dit-elle. On le protège. Et quand le moment sera venu… il suivra son chemin.
— Ça veut dire qu'on doit le laisser partir ?
— Oui. Parce que le temps n'est pas une collection, répondit Lina. C'est une histoire. Et une histoire doit pouvoir se raconter du début à la fin.
Noé soupira, puis sourit.
— Tu sais quoi ? J'ai appris un truc.
— Quoi ?
— La curiosité, c'est comme un télescope. Si tu le pointes n'importe comment, tu vois rien. Mais si tu prends le temps d'ajuster… tu peux voir très loin.
Lina hocha la tête. Elle pensa à la Terre dans le ciel noir, au dôme silencieux, au sandwich de Kessler, à la seconde exacte qui comptait.
— Et surtout, dit Lina, on a appris que le présent est précieux. Parce que c'est le seul endroit où on peut choisir.
Noé tapa doucement sur la valise.
— Alors… on choisit quoi ?
Lina sourit.
— On choisit de faire nos devoirs. Et après, on dessine l'observatoire lunaire. Avec des empreintes qui restent.
Noé fit une grimace exagérée.
— Le temps est cruel.
Lina ouvrit la porte du garage.
— Le temps est juste. C'est nous qui devons être malins.
Ils sortirent, la valise bien rangée derrière eux, silencieuse comme un secret rassurant. Et l'horloge continua de tourner, simplement, comme si rien n'était arrivé… sauf une curiosité de plus, bien ancrée dans le présent.