Chapitre 1
Ce matin-là, mon cerveau a démarré en retard, comme une vieille trottinette qui fait « cric… cric… » avant d'avancer. Et moi, j'ai fait une bêtise express.
Tout a commencé à cause d'un feutre indélébile. Indé-lé-bile : rien que le mot ressemble à une menace.
Ma grande sœur, Inès, avait laissé son carnet de dessins sur la table. Un carnet hyper sérieux, avec une couverture noire et un élastique qui serre comme une ceinture de super-héros. Moi, je voulais juste… ajouter un détail.
— Regarde, Inès, ton dragon manque de moustaches, ai-je annoncé avec l'assurance d'un artiste incompris.
— Ne. Touche. Pas. Mon. Carnet, a-t-elle répondu sans lever les yeux, parce qu'elle savait déjà.
Trop tard. Mon feutre a glissé. « Schiiik ». Une moustache. Puis l'autre.parce que mon cerveau avait décidément pris un jour de congé, une petite couronne. Résultat : le dragon avait l'air d'un roi qui éternue.
Inès a regardé la page. Son silence a été pire qu'une sirène.
— Léo… c'est MON concours de dessin.
— C'est un dragon royal, j'ai tenté. Ça… ça ajoute du charisme ?
Elle a refermé le carnet d'un coup. « CLAP ». On aurait dit la porte d'un coffre-fort.
— Tu me dois des excuses. Des vraies.
Et là, moi, cadet de 11 ans, j'ai fait ce que je fais quand je suis coincé : j'ai fui. Enfin… stratégiquement reculé.
Dans ma chambre, j'ai attrapé une feuille et un stylo. J'allais écrire une lettre d'excuses. Une lettre tellement brillante, tellement drôle, tellement… irrésistible… qu'Inès allait rire et oublier la moustache royale.
Je me suis assis, j'ai craqué mes doigts comme un pianiste, et j'ai écrit en haut :
« Chère Inès, »
Puis j'ai bloqué.
Parce que je savais que mes excuses devaient être sérieuses… mais mon cerveau, lui, faisait des grimaces.
Chapitre 2
Je fixais la feuille comme si elle allait m'aider. Elle, elle ne fixait rien du tout. Elle était blanche, calme, provocante.
— Bon, ai-je chuchoté, on va faire ça propre.
J'ai commencé :
« Chère Inès,
Je suis profondément désolé d'avoir transformé ton dragon en… en… »
En quoi, exactement ? Un dragon à moustaches, ça peut être classe. Ou catastrophique. Chez Inès, c'était catastrophique.
J'ai raturé. Ça a fait « grr-grr » avec le stylo, comme un mini monstre.
Maman a passé la tête par la porte.
— Ça va, Léo ?
— Oui, oui. Je rédige une… euh… déclaration officielle.
— Tu veux de l'aide ?
— Non ! C'est une mission secrète.
Elle a souri. Le sourire de maman qui veut dire : « Je te laisse, mais je sais tout. »
Je me suis remis à écrire :
« …en dragon avec des moustaches. C'était un accident, comme quand on éternue et qu'on dit “pardon” trop tard. »
Pas mal. J'ai continué, inspiré :
« Je te promets de ne plus toucher à ton matériel d'artiste, même si le feutre me regarde avec insistance. »
Je me suis arrêté. Je trouvais ça drôle, moi. Inès ? Je n'étais pas sûr.
Alors j'ai imaginé sa tête : sourcils froncés, bouche en mode “verrouillage”, et ce regard qui peut faire fondre une glace.
Il me fallait une idée plus forte. Un geste. Un plan.
Plan A : lui offrir mes bonbons. Problème : je les avais déjà mangés hier.
Plan B : lui faire le petit-déjeuner au lit. Problème : la dernière fois, j'ai mis du sel à la place du sucre. Elle a toussé pendant dix minutes et m'a surnommé “Chef Catastrophe”.
Plan C : …je n'avais pas encore.
Et pourtant, je sentais que Plan C allait être la clé. Il fallait juste que je le trouve.
Je suis sorti avec ma feuille sous le bras, comme un général partant au front, et je suis allé là où les idées arrivent toujours : au terrain de jeux du quartier.
Le terrain de jeux, c'est un endroit magique. Les balançoires y racontent des secrets, le toboggan chuchote des défis, et le sable… le sable avale les chaussettes.
Chapitre 3
Au terrain de jeux, il y avait Noa et sa petite sœur Zoé qui essayaient de faire tourner un tourniquet à la vitesse d'un satellite.
— Léo ! a crié Noa. Viens, on a besoin d'un moteur humain !
— Je suis déjà un moteur, ai-je répondu. Sauf que là, je suis en panne d'idées.
Zoé a penché la tête.
— T'as fait une bêtise ?
— Une moustache. Sur un dragon. Dans un carnet important.
— Oh, a fait Noa avec un respect un peu inquiet. Niveau “catastrophe artistique”, c'est fort.
Je me suis assis sur le banc. La feuille d'excuses froissée commençait à ressembler à un mouchoir de rhinocéros.
— Je dois lui écrire une lettre drôle, mais pas trop drôle, et m'excuser, mais avec… un truc en plus.
Zoé a sauté dans le sable.
— Un truc en plus… comme un spectacle !
Noa a eu les yeux brillants.
— Un spectacle d'excuses ! Genre : tu arrives, tu lis la lettre, et à chaque phrase tu fais un effet spécial. “Paf !” Confettis ! “Pouf !” Fumée !
— On n'a pas de confettis, ai-je dit.
— On a du sable, a répondu Zoé, sérieuse comme une scientifique.
Je l'ai imaginé : moi, jetant du sable dans le salon. Inès qui hurle. Maman qui sort l'aspirateur comme une arme. Non.
— Merci, mais je tiens à rester vivant.
Je me suis levé et j'ai marché jusqu'au toboggan. Le métal était tiède. Je me suis assis en haut, comme un roi triste.
En bas, Zoé a crié :
— Et si tu réparais le dessin ?
Réparer. Oui, sauf que moi, dessiner un dragon, c'est déjà risqué. Alors réparer un dragon abîmé par moi… c'est comme demander à un poisson de réparer une bicyclette.
Noa m'a rejoint.
— T'as un truc que tu sais faire mieux qu'Inès ?
J'ai réfléchi. Inès sait dessiner. Elle sait se coiffer en deux minutes. Elle sait faire des grimaces terrifiantes.
Moi, je sais… faire rire. Enfin, parfois. Je sais imiter le pigeon du parc. Je sais inventer des histoires.
Et soudain, j'ai eu une idée. Pas une idée normale. Une idée qui fait “ding !” avec un petit feu d'artifice dans la tête.
— Plan C, ai-je soufflé.
— C'est quoi ? a demandé Noa.
Je me suis penché, mystérieux.
— Une lettre… qui n'est pas juste une lettre. Une lettre… vivante.
Zoé a applaudi sans comprendre, ce qui était encourageant.
— Et on fait comment ?
Je me suis mis debout, très sérieux.
— On va transformer le terrain de jeux en bureau de poste ultra secret. Je vais écrire une lettre d'excuses… et vous allez m'aider à la livrer comme si c'était une mission d'agents spéciaux. Inès ne pourra pas résister.
Noa a fait un salut militaire approximatif.
— Agent Noa, prêt.
Zoé a levé une pelle en plastique.
— Agent Zoé, prête à creuser des tunnels.
J'ai regardé ma feuille.
— Agent Léo, prêt à… s'excuser sans mourir de honte.
On s'est mis au travail. “Frouf”, la feuille a été lissée. “Tac tac”, mon stylo a repris sa course.
Et j'ai écrit, cette fois, avec un sourire.
Chapitre 4
Assis sur la balançoire, j'écrivais en me balançant doucement, comme si chaque aller-retour faisait avancer les mots.
« Chère Inès,
Je reconnais officiellement avoir commis un crime artistique de niveau 3 : moustaches non autorisées sur dragon sérieux. »
Je me suis arrêté.
— Niveau 3, c'est trop ? ai-je demandé.
— Non, a dit Noa. Niveau 5, ça aurait été une barbe.
Zoé a ajouté :
— Niveau 10, tu lui dessines des chaussettes.
J'ai repris, rassuré :
« Je suis désolé. Vraiment. J'ai voulu faire le malin et j'ai surtout fait le feutre. »
Noa a ricané.
Je continuais :
« Je te promets trois choses :
1) Je ne toucherai plus à ton carnet sans invitation écrite et signée par toi, par moi et par une girafe (si on en trouve une).
2) Je remplacerai ton feutre si besoin, même si je dois vendre ma collection de cartes (aïe).
3) Je te dois un service : au choix, faire la vaisselle pendant une semaine OU te tenir les élastiques de cheveux pendant que tu te coiffes (c'est dangereux, mais je suis courageux). »
Je trouvais ça bien. On sentait l'effort, la réparation, et un petit sourire dans le coin.
À la fin, j'ai ajouté :
« P.-S. : Si ton dragon veut garder ses moustaches, je peux lui inventer un nom : Monsieur Moustachodragon le Troisième. Mais seulement si toi, tu dis oui. »
Je me suis relu. Mon cœur faisait “boum boum” comme un ballon qu'on tape.
— Maintenant, livraison spéciale, ai-je déclaré.
On a plié la lettre en carré parfait (enfin… presque parfait, disons “carré courageux”). Noa a trouvé une enveloppe dans son sac — il avait des cartes à échanger, donc il avait une enveloppe. Les gens organisés sont parfois suspects.
On a dessiné dessus un tampon imaginaire : “POSTE ULTRA CONFIDENTIELLE”.
— Et la mission ? a demandé Zoé.
— Mission : livrer à Inès sans déclencher le Laser des Sourcils, ai-je répondu.
On a établi le parcours : partir du terrain de jeux, passer derrière le buisson “agent camouflage”, traverser la “rivière de bitume” (le trottoir), éviter le “chien gardien” de la voisine (un caniche qui aboie comme un loup), puis atteindre ma maison.
— On y va, chuchota Noa.
On s'est faufilés. “Chut, chut.” On a rampé derrière le buisson, sauf Zoé qui a roulé, parce que “ramper, ça gratte”. On a traversé le trottoir en mode ninja. Et on a attendu que le caniche arrête son concert.
— Maintenant ! ai-je soufflé.
On a couru jusqu'à chez moi. Le plan fonctionnait… jusqu'à la porte d'entrée.
Elle a grincé : “Niiiiii”.
— Trahison, a murmuré Noa.
Dans le salon, Inès était là, assise, son carnet fermé devant elle comme un animal blessé. Elle a levé les yeux.
— Qu'est-ce que vous faites ?
Je me suis avancé avec l'enveloppe comme si j'offrais un trésor.
— Livraison spéciale. Pour toi.
Elle a plissé les yeux.
— Léo… c'est encore une blague ?
— C'est une excuse. Avec… un service après-vente.
Elle a pris l'enveloppe, l'a retournée, a vu le “tampon” au feutre, et une micro-seconde… je crois qu'elle a eu envie de sourire. Mais elle a résisté, parce que c'est une grande sœur.
— Je vais lire.
Chapitre 5
Inès a lu en silence. Ses yeux bougeaient vite sur les lignes. Moi, je respirais à peine. Noa et Zoé, derrière moi, faisaient des gestes d'encouragement comme dans un match de basket, mais sans ballon.
Quand Inès est arrivée à “girafe”, sa bouche a tressailli. À “j'ai surtout fait le feutre”, elle a soufflé du nez, ce qui est chez elle un rire miniature.
Puis elle a lu le P.-S. Et là… elle a éclaté.
Pas un petit rire. Un vrai. Un rire qui secoue les épaules et fait oublier qu'on voulait être fâché.
— Monsieur Moustachodragon le Troisième ?! Sérieusement ?
— Il a une couronne, ai-je rappelé, prudent. Il mérite un titre.
Elle a ri encore, puis elle a refermé la lettre doucement, cette fois sans “CLAP”.
— Bon, d'accord. Je suis moins en colère.
Mon corps a relâché toute la tension d'un coup. J'ai failli m'asseoir par terre.
— Mais, a-t-elle ajouté en levant un doigt, le carnet reste interdit. Zone rouge. Danger absolu.
— Compris. Zone rouge. Girafe témoin.
Noa a fait un salut et Zoé a chuchoté :
— Mission réussie !
Inès a regardé Noa et Zoé.
— Et vous deux, vous avez aidé à ça ?
— Agents secrets, a dit Zoé.
Inès a haussé un sourcil, amusée.
— Très bien, agents secrets. Alors j'ai une contre-mission.
Mon estomac a fait un petit “gloups”.
— Laquelle ? ai-je demandé.
Inès s'est levée et a pris son carnet.
— On va au terrain de jeux. Je vais redessiner mon dragon… et toi, tu vas m'aider.
— Moi ? Aider ? À dessiner ?
— Pas à dessiner. À… trouver une histoire pour lui. Une vraie histoire de dragon royal moustachu. Pour que je puisse faire une nouvelle version qui me plaît.
J'ai cligné des yeux. C'était… mieux qu'un pardon. C'était un “on fait équipe”.
— Deal, ai-je dit.
Sur le chemin, Inès m'a donné un léger coup d'épaule.
— T'es pénible, Léo.
— Merci.
— C'était pas un compliment.
— Je prends quand même.
Au terrain de jeux, on s'est installés sur la table de pique-nique. Inès a sorti ses crayons. Moi, j'ai sorti mon imagination. Noa et Zoé faisaient le tourniquet en arrière-plan, parce que les agents secrets ont besoin de pauses.
— Alors, a dit Inès, ce dragon… pourquoi il a des moustaches ?
J'ai pris une voix grave :
— Parce que c'est le roi des dragons, et qu'il doit chatouiller ses ennemis avant de les effrayer.
Inès a éclaté de rire et a commencé à dessiner. Son crayon faisait “scritch-scritch”, rapide, sûr. Et moi, je décrivais :
— Il porte une couronne légèrement de travers, parce qu'il a couru après un chevalier qui avait volé… son peigne.
— Son peigne ? a répété Inès.
— Un peigne en or. Très important pour la moustache.
Elle dessinait en hochant la tête, concentrée et hilare. Je la regardais, et je me suis dit que la complicité, c'est peut-être ça : transformer une bêtise en projet commun, sans oublier de se chambrer un peu.
Chapitre 6
Le dessin avançait. Le dragon devenait magnifique : des écailles détaillées, des yeux malicieux, et… oui, des moustaches, mais cette fois parfaitement assumées, comme si elles avaient toujours été prévues.
Inès a posé son crayon.
— Bon. Je crois que je l'aime bien, ce Monsieur Moustachodragon le Troisième.
— Tu vois ! J'étais un visionnaire, ai-je dit en bombant le torse.
— Un visionnaire qui demande la permission, maintenant.
— Oui, madame la reine.
Elle a levé les yeux au ciel, mais elle souriait.
Noa et Zoé sont revenus en courant.
— Ça y est ? a demandé Noa.
— Ça y est, a dit Inès. Et j'ai une annonce.
Je me suis méfié.
— Ne me dis pas que je dois vraiment faire la vaisselle une semaine…
— Non, a-t-elle répondu. J'ai choisi l'option “tenir les élastiques de cheveux”.
— Ah. Danger niveau 4.
— Allez, viens.
Elle s'est mise debout, a sorti deux élastiques, et m'a tendu comme si c'était du matériel de mission.
— Tiens. Agent Léo. Mission coiffure.
J'ai pris les élastiques avec un sérieux ridicule.
— Où dois-je… placer l'équipement ?
— Là. Et tu ne bouges pas.
Elle a commencé à rassembler ses cheveux. Moi, je tenais les élastiques, immobile comme une statue. Un moustique a tourné autour de mon nez. Je n'ai pas bougé. Complicité, ça demande parfois du courage.
— Voilà, a dit Inès. Parfait.
— Je suis un professionnel.
— Ne t'emballe pas.
On a éclaté de rire tous les deux, et même Noa a fait semblant d'applaudir.
À ce moment-là, un groupe de petits est arrivé au terrain de jeux. Ils nous regardaient comme si on préparait un spectacle.
Zoé, jamais à court d'idées, a murmuré :
— Si on finissait par un salut de danseur ?
Inès a croisé mon regard.
— T'es capable ?
J'ai haussé les épaules.
— Je suis capable de beaucoup de choses, surtout du ridicule.
Alors, devant le toboggan, on s'est mis côte à côte. Inès a fait un pas glissé, moi j'ai fait une pirouette qui ressemblait à une toupie fatiguée, Noa a levé les bras comme un champion, et Zoé a bondi en criant :
— TADAAAM !
On a terminé par un grand salut, une main sur le cœur, l'autre en l'air, comme des danseurs de fin de spectacle.
Les petits ont applaudi. Même le caniche au loin a aboyé comme s'il approuvait.
Inès s'est penchée vers moi.
— Tes excuses étaient nulles au début.
— Merci.
— Mais ton Plan C… il était franchement bien.
— C'est parce qu'il y avait une girafe invisible.
Elle a ri, puis elle m'a donné un rapide câlin, genre “ne t'habitue pas”.
— On est une équipe, Léo. Même quand tu fais des moustaches.
— Surtout quand je fais des moustaches, ai-je répondu.
Et on est rentrés à la maison en se bousculant gentiment, comme d'habitude, sauf que cette fois, chaque petite chamaillerie avait un goût de fou rire en réserve.