Chapitre 1
À onze ans, Malo avait un talent rare : faire du bruit même quand il essayait d'être silencieux. Quand il posait un verre, on aurait dit une cloche de cathédrale. Quand il s'asseyait, la chaise soupirait très fort, comme si elle avait couru un marathon.
Ce soir-là, sa chambre ressemblait à un petit musée du bazar : des livres ouverts comme des mouettes, des chaussettes qui se cachaient sous le lit, et un pyjama roulé en boule, vexé d'être ignoré.
— Malo, on se calme, lança sa mère depuis le couloir. C'est l'heure de dormir.
— Je suis calme ! répondit Malo… en ouvrant son tiroir si violemment qu'on aurait cru qu'il voulait s'échapper de la commode.
Le tiroir grinça : GNNNNIIIIK.
Malo s'immobilisa. Même son poster de galaxie sembla lever un sourcil.
— D'accord, murmura-t-il. Il me faut une technique.
Il se souvenait d'un conseil entendu à l'école, chuchoté par un camarade comme un secret de ninja :
« Quand tu dois être discret, fais le “pouf”. »
Malo ne savait pas exactement ce que c'était, mais le mot lui plaisait. Pouf. C'était rond, moelleux, innocent. Un mot qui ressemblait à un coussin tombé du ciel.
Il se redressa, prit une grande inspiration… et déclara à voix basse, très sérieusement :
— Technique du pouf… activée.
Chapitre 2
La technique, d'après Malo, devait forcément commencer par une position spéciale. Il se mit donc en posture de statue grecque, un pied sur une chaussure, l'autre dans le vide, les bras tendus comme s'il accueillait un public invisible.
— Pouf, chuchota-t-il.
Il essaya de marcher en faisant le moins de bruit possible. Sauf que son plan était… comment dire… ambitieux.
Son pied rencontra un cube de construction oublié. Le cube, vexé, se mit à rouler, puis à cogner contre la plinthe : toc, toc, toc. Malo, dans un réflexe d'espion, voulut le rattraper. Il glissa sur une chaussette, fit un grand geste héroïque… et atterrit sur son lit.
Le matelas répondit par un bruit de trampoline :
— BOÏNG.
Malo resta allongé, les yeux grands ouverts.
— Pouf, répéta-t-il, comme si le mot pouvait réparer la catastrophe.
La porte s'entrouvrit. Son père passa la tête, l'air mi-sérieux, mi-amusé.
— Tout va bien, champion du silence ?
— Oui… Je m'entraîne, dit Malo en se redressant très lentement, comme si l'air était du miel.
Son père observa le cube, la chaussette, le tiroir encore ouvert, et le pyjama roulé en boule qui ressemblait à une petite bête endormie.
— Peut-être que ta technique du pouf a besoin… d'un réglage.
— C'est ça. Un réglage pouf, confirma Malo.
Son père sourit.
— Essaye plutôt de rendre chaque geste… moelleux. Comme si tu étais un chat sur un coussin.
Malo imagina un chat portant des pantoufles. Ça le fit rire tout seul, mais en silence cette fois. Un petit rire qui chatouillait, pas un rire qui explose.
— D'accord. Mode chat sur coussin.
Chapitre 3
Malo se leva, cette fois en douceur. Il posa le pied au sol comme on pose une plume sur un gâteau. Aucun bruit. Il se sentit puissant, presque magique.
Il avança vers la salle de bain pour se brosser les dents. Le couloir, d'habitude grincheux, semblait étonnamment calme. Même le vieux parquet n'osa pas craquer. Malo lui lança un regard de défi.
— Pouf, souffla-t-il, comme un sortilège.
Dans la salle de bain, il prit sa brosse à dents. Elle tomba. Très lentement. Beaucoup trop lentement. Comme si le temps voulait faire durer le suspense.
Ploc.
Le bruit fut minuscule, mais Malo fit un bond discret, ce qui est une performance contradictoire.
— Chut, dit-il à sa propre brosse, comme si elle pouvait l'entendre.
Il se brossa les dents en se regardant dans le miroir. La mousse de dentifrice lui fit une moustache de capitaine.
— Capitaine Pouf, annonça Malo avec une voix grave… mais pleine de bulles. Je protège la planète Sommeil.
Il essaya de cracher en silence. Résultat : il cracha trop doucement et la mousse fit une sorte de petit « bloup » ridicule.
Malo dut se mordre la joue pour ne pas éclater de rire. Il réussit à se calmer, ce qui lui donna l'impression d'avoir gagné une médaille.
Sur le chemin du retour, il entendit un bruit étrange dans sa chambre. Un « frofrofro » discret.
Il s'arrêta net.
— Qui est là ? chuchota-t-il.
Le bruit reprit.
Malo poussa la porte du bout des doigts. Là, sur sa chaise, le pyjama roulé en boule semblait… remuer.
Malo fronça les sourcils. Puis il pensa : « C'est l'heure de dormir. Je refuse d'avoir peur. Je suis le Capitaine Pouf. »
Il s'approcha, lentement, comme un chat sur coussin sur un nuage.
— Je sais que tu es juste un pyjama, dit-il. Mais tu fais un bruit de hérisson.
Le pyjama, évidemment, ne répondit pas. Le bruit venait en fait du vent qui passait par la fenêtre entrouverte et faisait frémir le tissu.
— Ah, d'accord, souffla Malo. C'est toi, le vent. Tu fais ton intéressant.
Le vent fit « frrr » comme pour confirmer.
— Très bien. Moi, je fais mon pouf.
Chapitre 4
Malo referma la fenêtre doucement. Tellement doucement que la poignée n'eut même pas le temps de se plaindre. Il en fut presque déçu. Presque.
Puis il se retourna vers sa chambre. Le bazar avait l'air de le regarder, comme un public qui attend une chute.
Et là, Malo eut une idée brillante : s'il rangeait en mode pouf, ce serait impossible de faire du bruit.
Il commença par les livres. Il les empila avec délicatesse, comme des crêpes très fragiles. Chaque livre faisait « fff » au lieu de « bam ». C'était agréable, comme si la chambre soupirait de contentement.
Ensuite, les chaussettes. Malo les ramassa une par une, avec le sérieux d'un chercheur qui manipule des objets précieux.
— Chaussette numéro un : retrouvée vivante.
— Chaussette numéro deux : également vivante, mais un peu froissée.
Il les posa dans le panier à linge, qui avala tout sans protester. Très coopératif, ce panier, ce soir.
Restait le plus difficile : le tiroir grinçant. Malo le fixa comme on fixe un boss de jeu vidéo.
— Toi, tu es le Dragon Grincheux.
Le tiroir grinça d'avance, juste pour le plaisir :
— Gnn…
Malo leva les mains.
— D'accord, d'accord. On négocie.
Il posa ses doigts sur la poignée, inspira, et tenta un « pouf » mental, un pouf silencieux, un pouf intérieur.
Il poussa le tiroir… millimètre par millimètre.
Le tiroir ferma… sans grincer.
Malo resta bouche ouverte, comme s'il venait de voir un miracle.
— Je… je l'ai fait, souffla-t-il.
Dehors, quelque part, un chien aboya. Mais dans la chambre, tout était devenu doux.
Malo regarda le pyjama. Il n'était plus vexé. Il attendait, tout simple, sur la chaise.
— Bon, dit Malo. Dernière mission, Capitaine Pouf : enfiler le pyjama sans faire un bruit de sac plastique.
Il enfila le haut, puis le bas. Le tissu glissa sur sa peau avec un petit chuchotement. Pas de drame. Pas d'explosion sonore. Juste Malo en pyjama, debout, fier comme un champion du calme.
— Ça y est, murmura-t-il. Je suis… l'ombre du silence.
Son ventre gargouilla soudain :
— GLOU.
Malo se figea.
— Traître, chuchota-t-il à son ventre. Toi, tu n'as pas appris le pouf.
Son ventre répondit par un petit « plop » timide, comme s'il s'excusait.
Malo éclata d'un rire muet, épaules secouées, yeux plissés. Un rire qui ne réveille personne. Un rire qui donne envie d'être léger.
Chapitre 5
Malo se glissa sous la couette. La couverture sentait le savon et un peu le soleil de l'après-midi. Il éteignit la lampe. Dans le noir, sa chambre n'était plus un musée du bazar. C'était une cabane tranquille, un petit bateau sur une mer très calme.
Il tenta de rester immobile. Mais il avait encore trop d'énergie dans les jambes, comme des bulles qui remontent.
Alors il essaya la technique du pouf version spéciale « dodo » : au lieu de bouger, il imagina des poufs.
Un pouf géant en forme de nuage.
Un pouf en forme de pizza, avec des olives moelleuses.
Un pouf en forme de kangourou, qui rebondissait mais sans bruit.
Un pouf en forme de dictionnaire, parce que même les mots ont besoin de s'asseoir.
Malo sourit dans l'oreiller.
— Pouf, chuchota-t-il.
Il entendit la voix de sa mère, très loin, dans le couloir.
— Bonne nuit, Malo.
— Bonne nuit, répondit-il, et cette fois, sa voix était calme, posée, comme une pierre plate qu'on pose sur l'eau sans éclabousser.
Le silence revint, mais un silence gentil. Un silence qui n'appuie pas sur les oreilles, un silence qui fait de la place pour respirer.
Malo pensa au tiroir qui n'avait pas grincé. Il pensa à son ventre qui avait essayé de faire « plop ». Il pensa au vent qui faisait son intéressant. Tout ça lui sembla un peu absurde, et donc parfait.
Ses yeux commencèrent à piquer doucement. Pas comme une alarme, plutôt comme une couverture qui descend tranquillement.
Les phrases dans sa tête devinrent moins rapides. Elles s'allongèrent, comme des rubans qu'on déroule sans se presser, en regardant les ombres sur le plafond, en écoutant son souffle qui va et vient, tranquille, régulier, de plus en plus doux.
Avant de s'endormir, il eut une dernière pensée pratique, très importante, à la façon des grands :
« Demain, je recommence. Mais encore plus pouf. »
Puis, dans un demi-sommeil, il se redressa à peine, attrapa le pyjama qu'il avait retiré sans même s'en rendre compte — comme si son corps avait fait ça tout seul, dans un rêve — et, avec un sérieux somnambule mais paisible, il le plia.
Un pli. Puis un autre. Bien droit. Bien sage. Bien silencieux.
Le pyjama plié resta sur la chaise, impeccable, comme une promesse de nuit réussie.
Malo se recoucha, sa respiration devint lente, et le Capitaine Pouf, enfin, s'endormit pour de bon.