Chapitre 1 : La liste des choses à faire avant de dormir
Lila, 12 ans, était du genre à ranger ses idées en petits tiroirs, comme des chaussettes par couleur. Avant de se coucher, elle avait un rituel méthodique : vérifier l'oreiller (pas de miettes), vérifier le pyjama (à l'endroit), vérifier le cerveau (pas de pensée qui court partout).
Ce soir-là, elle était assise sur son lit, un carnet sur les genoux, et elle lisait sa “Liste du Dodo Parfait”.
— « Étape 1 : brossage de dents. Étape 2 : verre d'eau. Étape 3 : dire bonne nuit au couloir, même s'il ne répond jamais. »
Le couloir, justement, faisait semblant d'être très occupé à… être un couloir.
Lila posa la main sur son cœur, comme elle le faisait quand elle voulait être sûre d'elle-même. Ça la calmait. Ça lui donnait l'impression de tenir son propre bouton “pause”.
— « Étape 4 : une seule blague, pas plus, sinon mon cerveau s'excite et se met à faire du trampoline. »
Elle sourit. Une blague, elle avait déjà.
Sauf que… sur sa table de chevet, sous sa lampe, il y avait un objet qui n'était pas là hier : un petit réveil rond, tout en cuivre, avec des aiguilles qui tremblaient comme si elles avaient froid. Le réveil portait une étiquette écrite à la main : “NE PAS TOURNER LA MOLETTE. Merci.”
Évidemment, quand on écrit “ne pas”, on vient d'allumer une ampoule dans la tête de quelqu'un.
— « Je suis méthodique, » murmura Lila. « Je vais d'abord observer. »
Elle observa. Le réveil faisait “tic… tac…” mais parfois… “tic… tac… prout”.
Elle cligna des yeux.
— « Pardon ? »
Le réveil recommença, très digne : “tic… tac… prout”. Comme si c'était parfaitement normal de ponctuer le temps avec un petit bruit de ballon.
Lila posa la main sur son cœur, inspira lentement, et conclut :
— « Bon. Ce soir, la réalité a choisi l'humour. »
Chapitre 2 : Le réveil qui a des règles bizarres
Lila prit le réveil entre deux doigts, comme on prend une coccinelle qu'on ne connaît pas encore. Il était tiède, et l'étiquette “NE PAS TOURNER” pendait tristement, comme un avertissement qui n'a pas confiance en lui.
Elle chercha une autre inscription. Rien. Juste une petite molette sur le côté, brillante, tentante.
— « Si je ne tourne pas la molette, je ne saurais jamais pourquoi il dit prout, » raisonna Lila. « Et si je le sais, je pourrai classer l'information. Et si je classe l'information, je dors mieux. »
Logique implacable.
Elle posa la main sur son cœur, comme pour signer un contrat avec elle-même, puis tourna la molette d'un millimètre.
Le réveil fit : “DING.” Un ding discret, comme un éternuement poli.
Et soudain, une petite trappe s'ouvrit au dos. Un minuscule papier se déplia, comme une langue de caméléon en version papier.
Dessus, il y avait écrit :
“RÈGLES DU RÉVEIL RIGOLO :
1) Ne pas parler trop fort, sinon le temps s'énerve.
2) Ne pas courir, sinon les minutes se froissent.
3) Si tu entends ‘prout', c'est que le temps se détend. C'est bon signe.
4) Pour dormir, il faut calmer le temps. Tu as 3 essais.”
— « Calmer le temps ? » souffla Lila.
Le réveil fit “tic… tac…” puis, comme pour l'encourager : “prout”.
Lila ne put pas s'empêcher de rire, un rire rapide qui rebondit contre son oreiller. Elle se reprit aussitôt.
— « Chut, » se dit-elle. « Règle numéro 1. »
À ce moment-là, sa porte grinça et sa mère passa la tête.
— « Tout va bien, Lila ? »
Lila serra le réveil contre son ventre, comme si c'était un secret fragile.
— « Oui, oui. Je… je parle au couloir. Tu sais, l'étape 3. »
Sa mère sourit, habituée aux rituels.
— « Bonne nuit, ma grande. »
— « Bonne nuit. »
La porte se referma. Le couloir reprit son activité préférée : ne rien faire.
Lila s'assit en tailleur. Trois essais pour calmer le temps. D'accord. Elle aimait les défis, tant qu'ils ne couraient pas.
Chapitre 3 : Essai numéro un — Le calme version “grand discours”
Lila se racla la gorge, mais pas trop fort. Elle posa la main sur son cœur et parla au réveil, comme à un petit animal sérieux.
— « Bonjour, temps. Je m'appelle Lila. Je suis organisée. Je voudrais négocier un accord de paix entre toi et mon cerveau. »
Le réveil fit “tic… tac…”, attentif.
Lila continua, en se donnant un air d'ambassadrice en pyjama :
— « Si tu pouvais ralentir un peu, ce serait gentil. Tu vois, aujourd'hui j'ai eu sport, et ensuite mathématiques, et ensuite un débat très intense avec une tartine qui refusait de rentrer dans mon sac. »
Le réveil fit : “tic… tac… prout”.
— « Merci pour ta compréhension, » conclut Lila.
Elle attendit.
Rien ne changea, sauf que l'aiguille des secondes semblait maintenant… danser. Pas une vraie danse, plutôt un petit pas de côté, comme quelqu'un qui glisse sur une peau de banane invisible.
— « Oh non, » murmura Lila. « Le temps s'amuse. »
Le papier au dos du réveil se déplia encore un peu :
“Résultat essai 1 : Trop de mots. Le temps adore les discours. Il se met à faire le spectacle.”
— « Évidemment, » soupira Lila.
Elle posa la main sur son cœur et inspira lentement. Elle devait être plus simple. Plus calme. Moins… conférence.
Au loin, on entendit un bruit dans la maison : le chien du voisin qui éternuait comme un klaxon timide. Lila sourit encore, puis se concentra.
— « Deux essais restants, » chuchota-t-elle.
Le réveil répondit, plein de bonne volonté :
“tic… tac… prout.”
Chapitre 4 : Essai numéro deux — Le calme version “activité sérieuse”
Lila avait une idée. Si le temps aimait jouer, elle allait lui proposer une activité… ennuyeuse. Quelque chose de si calme que même une fourmi bâillerait.
Elle attrapa son crayon et une feuille.
— « D'accord, temps. On va faire des colonnes. »
Elle dessina un tableau : “CHOSES CALMES” / “CHOSES PAS CALMES”.
— « Choses calmes : regarder la pluie, écouter une bouilloire qui n'est pas pressée, compter les moutons qui marchent en file indienne… »
Le réveil fit “tic… tac…”, puis un “prout” très discret, comme s'il mettait la main devant sa bouche.
— « Choses pas calmes : courir après un bus, trouver une chaussette disparue, essayer d'ouvrir un paquet de biscuits sans faire de bruit… »
Lila se mit à écrire lentement. Très lentement. Avec application. Chaque lettre était une petite marche. Elle sentait ses épaules descendre d'un centimètre.
Mais au bout de trente secondes, le réveil se mit à faire : “tic tic tic tic tic”, comme s'il avait bu trois sodas.
Le tableau se mit à frissonner sur la feuille. Les colonnes se penchèrent.
— « Hé ! » protesta Lila, en chuchotant. « Pas de gymnastique, s'il te plaît. »
Le papier du réveil se déroula :
“Résultat essai 2 : Les colonnes excitent le temps. Il adore les alignements. Ça lui donne envie de courir au pas.”
Lila posa son crayon. Elle ferma les yeux une seconde.
— « Donc, » murmura-t-elle, « le temps aime les discours et les colonnes. En gros, il aime… moi. Super. »
Le réveil, très innocent : “prout”.
Lila étouffa un rire dans son oreiller. C'était tellement absurde que ça en devenait doux, comme un chat qui se trompe de coussin et s'installe quand même.
— « Dernier essai, » dit-elle.
Elle posa la main sur son cœur. Elle sentit son pouls : tap… tap… tranquille. Elle se dit que, peut-être, le temps pouvait copier ce rythme-là. Pas celui des aiguilles, mais celui du cœur.
Chapitre 5 : Essai numéro trois — Le calme version “main sur le cœur”
Lila éteignit sa lampe. La chambre devint un aquarium sombre, avec des ombres molles qui nageaient doucement sur les murs. La lumière de la lune faisait une petite flaque pâle sur le tapis.
Elle s'allongea, le réveil posé près d'elle, comme un compagnon rond et suspect. Elle posa la main sur son cœur. Pas pour faire un geste dramatique, non. Juste pour être là, entièrement.
— « Écoute, temps, » murmura-t-elle. « Pas de discours. Pas de colonnes. On va faire simple. On va respirer. »
Elle inspira. Longuement. Comme si elle aspirait l'air avec une paille géante, mais sans bruit. Puis elle expira, doucement, comme si elle soufflait sur une plume pour la faire flotter.
Le réveil fit : “tic… tac…”
Lila recommença. Inspirer… expirer…
Dans sa tête, elle imagina des minutes qui se défroissent, comme des feuilles de papier qu'on repasse à la main. Des secondes qui se mettent en pyjama. Des heures qui bâillent avec politesse.
Le réveil ajouta : “prout”.
Cette fois, le “prout” était différent. Pas comique comme un ballon, plutôt comme un coussin qui se détend. Un petit bruit ridicule, oui, mais apaisé. Presque… tendre.
Lila ne rit pas. Elle sourit avec les yeux fermés.
— « Voilà, » souffla-t-elle. « Si même toi tu te détends, je peux y arriver. »
Tout autour, la chambre semblait écouter. La commode, qui d'habitude grinçait pour rien, resta silencieuse. Le couloir, qui ne répondait jamais, devint encore plus muet, comme s'il retenait son souffle par respect.
Le papier du réveil se déroula une dernière fois, à peine :
“Résultat essai 3 : Réussi. Le temps copie le cœur quand le cœur est calme.”
Et juste après, le réveil ralentit. Vraiment. “tic… taaac…” puis “tic… taaac…” comme des pas sur un tapis épais.
Lila sentit ses pensées s'installer, une par une, comme des invités sages qui déposent leurs chaussures à l'entrée.
Chapitre 6 : La petite réunion du “chut”
Au moment où Lila glissait vers le sommeil, il se passa quelque chose de drôle, mais si doux que ça ressemblait à un rêve déjà commencé.
Les objets de la chambre décidèrent, sans se consulter, de faire une mini-réunion. Pas une réunion bruyante, non. Une réunion chuchotée.
Le réveil, très fier de lui, fit un “prout” minuscule, comme un clin d'œil.
L'oreiller souffla, dans un froissement de coton : — « Chuuut… »
La couverture ajouta, en remontant d'un millimètre sur les épaules de Lila : — « Chut… »
Même le couloir, ce grand timide, osa un souffle à travers la porte : — « …chut. »
Lila, la main toujours posée sur son cœur, murmura dans le noir, avec un sourire qui avait la forme d'une virgule :
— « Chut. »
Et tout le monde, d'un même silence, se mit d'accord pour laisser le temps se reposer aussi.
Chut.