Chapitre 1 — Le lapin trop souple
Dans le terrier numéro 7, juste derrière le buisson de groseilles, Léon le lapin s'étirait comme un élastique qui aurait pris des cours de yoga en cachette.
Il pouvait plier ses oreilles en demi-lune, faire un nœud avec ses pattes (sans se fâcher), et même se gratter le dos avec une élégance de danseur.
— Léon, arrête de te plier, tu vas finir en bretzel, soupira Mina la taupe, en poussant une petite boulette de terre hors du couloir.
— Un bretzel ? Ça se mange ? demanda Léon, très sérieux.
Mina leva les yeux.
— Tu penses toujours à manger.
C'était vrai. Mais Léon pensait aussi à dormir. Surtout en ce moment. Il avait la tête un peu cotonneuse, comme si un nuage s'était installé derrière ses yeux et y avait posé un panneau : « Retour après la sieste ».
Aujourd'hui, il devait aider au marché de la clairière : porter des paniers, saluer les voisins, éviter que les pommes roulent en douce. Simple. Enfin… normalement.
Léon bondit dehors. L'air sentait l'herbe fraîche et les feuilles tièdes. Le soleil faisait des taches d'or sur le chemin. Léon cligna des yeux deux fois, trois fois… et une quatrième fois plus longue que les autres.
— Hé ! fit Mina. Tu dors debout ?
— Non, non… je médite en version rapide, répondit Léon, qui venait pourtant de rêver d'une carotte géante en moins de deux secondes.
Ils prirent la direction de la clairière. Léon marchait, souple, tout souple, trop souple même : sa queue semblait vouloir suivre son propre itinéraire.
— Concentre-toi, souffla Mina. Tu as l'air… pliable.
— Je suis un lapin de compétition, annonça Léon. Compétition de… flexibilité.
— Super. La compétition de « ne pas s'endormir sur un panier de fraises » commence dans cinq minutes.
Léon rit. Un petit rire léger. Mais son corps, lui, avait déjà commencé à chercher un coin confortable dans l'air.
Chapitre 2 — La sieste qui s'échappe
Au marché, ça bavardait dans tous les sens. On entendait le craquement des noix, le glouglou d'une limonade maison, et le « Pardon ! » d'un écureuil pressé qui portait une montagne de noisettes.
Léon reçut une mission importante : surveiller le stand des carottes pendant que Madame Blaireau allait chercher de la monnaie.
— Tu es parfait pour ça, dit-elle. Tu aimes les carottes et tu as l'air… très présent.
Léon hocha la tête avec gravité.
— Je suis l'employé du mois. Du siècle.
Il s'installa derrière la table. Les carottes étaient alignées comme des crayons orange. Léon les regarda. Une. Deux. Trois. Elles étaient très… hypnotisantes.
Une abeille passa en bourdonnant, comme une petite trompette. Léon la suivit du regard. Ses paupières devinrent lourdes.
— Je reste éveillé, murmura-t-il. Je reste éveillé. Je reste éve—
Sa tête piqua doucement vers l'avant. Il la rattrapa à temps, puis se redressa si brusquement que ses oreilles firent un « flop » comique.
Un jeune hérisson s'approcha.
— Monsieur le lapin ? Vous vendez des carottes ?
Léon sourit, un peu flou.
— Je vends surtout… du calme. Mais oui, carottes aussi.
Le hérisson choisit une carotte. Léon chercha la monnaie. Il fouilla dans une petite boîte… et en sortit une feuille, un bouton, et un caillou qui ressemblait à une pomme de terre triste.
— Euh… voilà votre… caillou ?
— Je n'ai pas commandé de caillou, dit le hérisson, perplexe.
Léon rougit sous sa fourrure.
— Pardon. Je suis… en mode économie d'énergie.
Mina arriva à ce moment-là, bras croisés.
— Léon, tu distribues des cailloux maintenant ?
— C'est une offre spéciale, tenta Léon. Un caillou pour chaque carotte. Ça… fait travailler les dents.
Mina éclata de rire, puis s'adoucit. Elle vit les yeux de Léon, fatigués comme deux petites lanternes qui clignotent.
— Tu sais quoi ? On va faire une pause. Une vraie. Pas une « méditation rapide ».
— Mais le marché…
— Le marché survivra sans toi trois minutes. Et toi, tu as besoin d'un truc simple : respirer… et te poser.
Léon hocha la tête, soulagé. Son corps entier disait merci, même sa queue.
Ils quittèrent le brouhaha et s'installèrent sous un arbre. Là, l'ombre était fraîche, comme une couverture.
— Je peux juste fermer les yeux une seconde ? demanda Léon.
— Une seconde. Mais une seconde de lapin, ça dure souvent dix minutes, répondit Mina, pas fâchée, juste amusée.
Léon ferma les yeux. Une seconde passa. Puis une autre. Il sourit dans son demi-sommeil.
— Je suis… souple, chuchota-t-il. Même dans les rêves…
Chapitre 3 — Le malentendu du coussin ambulant
Quand Léon rouvrit les yeux, le marché avait un son plus doux, comme si quelqu'un avait baissé le volume. Mina était là, assise à côté, et lui faisait de petites vagues d'air avec une feuille.
— Ça va mieux ? demanda-t-elle.
— Oui… mais j'ai l'impression d'avoir dormi dans une carotte, dit Léon en se frottant la joue.
— Tu as dormi sur ton propre bras. Tu t'es plié comme une chaise pliante.
Léon se redressa. Et là, surprise : un écureuil était affalé contre lui, en train de ronfler légèrement.
— Euh… j'ai… adopté un écureuil ? murmura Léon.
Mina pouffa.
— Pendant que tu dormais, tu as glissé sur le côté. Et comme tu es « très souple », tu as fait un coussin parfait. L'écureuil a cru que c'était un banc moelleux.
Léon regarda l'écureuil endormi. Il avait les pattes repliées, la queue en plumeau sur le nez. Il avait l'air tellement paisible que Léon n'osa pas bouger.
— On le réveille ? chuchota Mina.
Léon secoua doucement la tête.
— Il a l'air fatigué. Peut-être qu'il court partout depuis ce matin.
Mina le fixa, un sourire au coin des moustaches.
— Tu vois, toi aussi tu peux penser à autre chose qu'à manger.
— Je peux penser à dormir, corrigea Léon.
Ils restèrent immobiles un instant, comme deux gardiens de sieste. Le marché continuait, mais loin. Une feuille tomba en tournoyant. Léon la suivit du regard. Ses yeux se firent à nouveau lourds.
L'écureuil se réveilla enfin tout seul. Il sursauta, puis observa Léon avec étonnement.
— Oh ! Pardon ! Je… je croyais que c'était un coussin public.
— Je suis un coussin privé mais tolérant, répondit Léon, très sérieux.
L'écureuil éclata de rire.
— Merci, monsieur le coussin. Je m'appelle Roussin.
— Moi c'est Léon. Je m'endors facilement.
— Moi aussi, dit Roussin. On devrait ouvrir une boutique : « Siestes express ». On vendrait des minutes de repos.
Mina toussa, faussement sévère.
— Pas de commerce illégal de siestes. Mais vous pouvez être gentils et aider Madame Blaireau à ranger.
Léon se leva. Ses pattes tremblaient un peu, comme du pudding. Mais il se sentait mieux. Plus léger. Son nuage intérieur avait reculé.
— D'accord, dit-il. Je vais porter les paniers. Et… je promets de ne pas distribuer de cailloux.
— Dommage, j'en voulais un, plaisanta Roussin.
Léon rit. Le rire lui faisait du bien, comme une gorgée d'eau fraîche.
Chapitre 4 — La mission « chocolat »
En fin d'après-midi, quand le soleil commença à se pencher comme s'il cherchait une place pour s'asseoir, Madame Blaireau remercia tout le monde.
— Vous avez été formidables. Et toi, Léon… tu as été… surprenant.
— C'est mon talent, dit Léon. Je surprends même mes propres paupières.
Sur le chemin du retour, Mina marcha à côté de lui. Le sentier était calme. Les bruits s'éloignaient. On entendait juste leurs pas dans l'herbe et, parfois, le « plop » d'un gland tombant.
— Tu as l'air encore un peu… flottant, observa Mina.
— Je me sens comme une crêpe qui voudrait devenir un oreiller, avoua Léon.
Mina réfléchit, puis tapota son sac.
— J'ai une idée. Ce soir, on se fait une boisson spéciale. Quelque chose de doux. De chaud. De… réconfortant.
— Une soupe de carotte ? tenta Léon, plein d'espoir.
— Non.
— Un jus de carotte ?
— Non.
Léon fit mine de s'effondrer. Il se plia au niveau des genoux, dramatique.
— Je ne survivrai pas.
— Du chocolat chaud, dit Mina.
Léon se redressa si vite que ses oreilles firent encore « flop ».
— DU chocolat ! Avec une moustache de mousse ?
— Si tu ne bois pas trop vite, oui.
Léon posa une patte sur son cœur.
— Je boirai avec dignité. Une dignité… légèrement chocolatée.
Ils arrivèrent au terrier. Mina alluma une petite lampe. La lumière était douce, comme du miel. Léon rangea les paniers en essayant de ne pas se transformer en spaghetti.
— Tu sais, dit Mina en sortant une tablette de chocolat, c'est normal d'être fatigué. Parfois, le corps dit : « Hé, j'ai besoin d'une pause ». Et il faut l'écouter.
Léon hocha la tête.
— J'ai essayé de l'ignorer. Il m'a répondu en me transformant en coussin.
— Et tu as fait preuve d'empathie, ajouta Mina. Tu as laissé Roussin dormir sur toi.
Léon rougit un peu.
— Il avait une tête de petit nuage. Je n'allais pas le pousser.
Mina sourit.
— Voilà. Comprendre les autres, ça commence souvent par remarquer quand ils ont besoin de douceur. Comme toi, aujourd'hui.
Léon resta silencieux une seconde. Une seconde calme.
— Alors… ce soir, je vais être doux avec moi aussi.
Chapitre 5 — Le dodo en mode velours
La boisson chauffa doucement. Ça sentait le chocolat et la maison. Léon s'assit sur un coussin (un vrai, cette fois), et regarda la vapeur monter en petits rubans.
— Attention, c'est chaud, prévint Mina en lui tendant la tasse.
Léon prit une mini-gorgée, très prudente. Puis une autre. Il se retrouva avec une moustache chocolatée exactement comme il l'avait rêvé.
— Je ressemble à un grand chef, déclara-t-il.
— Un grand chef… qui a oublié de nettoyer sa bouche, se moqua Mina, gentille.
Léon lécha sa moustache avec sérieux, comme si c'était une mission. Puis il se cala contre le dossier. Son corps se détendit. Ses épaules descendirent. Ses oreilles aussi.
Dehors, la nuit s'installait. Pas d'un coup. Plutôt comme une couverture qu'on tire doucement. On entendait un grillon, puis deux, puis un silence confortable entre leurs chants.
— Mina ? demanda Léon, la voix déjà plus lente.
— Oui ?
— Merci de m'avoir aidé à… ne pas m'écrouler au marché.
— Tu t'es un peu écroulé, quand même, répondit Mina.
— Oui, mais… gentiment.
Mina posa une patte sur son épaule.
— Demain, tu pourras faire une vraie sieste avant de travailler. Et si tu vois quelqu'un fatigué, tu sauras quoi faire : un peu de patience, un sourire, et pas de caillou.
Léon pouffa. Le rire sortit tout petit, puis s'éteignit comme une bougie. Il termina sa tasse. La chaleur du chocolat descendit en lui, tranquille, comme une rivière lente.
Il se glissa dans son lit de feuilles sèches. Mina éteignit la lampe. La pénombre devint douce. Les phrases dans la tête de Léon s'allongèrent, se ramollirent.
— Mina… ?
— Hum ?
— Si je m'endors… je peux rêver de chocolat ?
— Tu peux rêver de ce que tu veux, répondit-elle.
Léon soupira, content.
Il pensa à Roussin, le petit écureuil pressé. Il imagina un coussin pour lui, un vrai, avec son nom dessus. Il imagina aussi Madame Blaireau riant d'un caillou devenu « monnaie ». Tout le monde semblait bien, dans sa tête.
Ses paupières se fermèrent. Il s'endormit un peu… puis mieux… puis vraiment.
Et cette nuit-là, dans le silence moelleux du terrier, Léon fit une nuit chocolat : une nuit douce, chaude, sans urgence, où même les rêves avaient une petite moustache sucrée.