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Heroic Fantasy 11 à 12 ans Lecture 26 min.

Le menhir des sept relais et la route des passages oubliés

Yvan, un jeune moine, et Maël, un boulanger audacieux, s'unissent pour retrouver une clé et tenter d'ouvrir un menhir ancien menacé par les sinistres Chevaliers de Verre, afin de rendre au monde un passage oublié.

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Yvan, jeune moine agenouillé devant un grand menhir sombre, main enfonçant une clé noire scintillante dans une serrure gravée, visage calme et déterminé ; Maël, garçon au tablier poussiéreux et cheveux en bataille, juste derrière, prêt à lancer une pierre et inquiet ; un chef chevalier à l’armure claire et visière relevée, furieux et surpris, épée translucide brisée au sol, chevaliers reculant en arrière-plan ; lieu : cercle de pierres sur une lande brumeuse au crépuscule, menhir central noir veiné de rouge avec runes, dalles mouillées et lignes lumineuses, la clé tourne et ouvre une fente de lumière bleu‑argent révélant une route lumineuse, la brume se retire, flèches tombant inoffensives et éclats de verre gelés au sol, atmosphère héroïque et magique, composition dynamique avec Yvan au premier plan. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — La route des relais

La route pavée filait entre les collines comme un ruban de pierre grise. Elle luisait encore de la pluie de la veille, et chaque dalle portait une marque : un éclat blanc ici, une trace de roue là, comme si le chemin avait sa propre mémoire.

Yvan avançait d'un pas régulier. Son manteau de moine errant, brun et usé aux coudes, battait contre ses jambes. Il n'était pas vieux — à peine seize ans — mais ses yeux, calmes et attentifs, donnaient l'impression qu'il avait déjà regardé longtemps les mêmes horizons.

Il tenait à la main un chapelet de bois sombre. Il ne comptait pas seulement des prières : il comptait aussi ses pas, ses respirations, le rythme du monde. On disait, au monastère de la Source Claire, que marcher sans écouter était comme lire un livre les yeux fermés.

Au détour d'un petit pont, un relais surgit : une bâtisse au toit de chaume, une enseigne peinte représentant une marmite fumante. Des chevaux attachés au piquet secouaient leurs crinières, et l'air sentait la soupe, la fumée et le cuir.

Yvan entra. La salle commune était pleine de rires, de bols qui s'entrechoquent, de voix qui montaient et descendaient comme des vagues.

— Hé, petit moine ! lança l'aubergiste, une femme aux bras solides. Tu viens bénir nos tonneaux ?

— Je viens surtout remplir ma gourde, répondit Yvan avec un sourire.

À une table, un messager à la cape bleue se penchait sur une carte. Sa plume courait vite, puis il releva la tête, comme s'il avait entendu son nom.

— Toi… tu es celui qui cherche le menhir, pas vrai ?

Le bruit autour sembla se resserrer. Plusieurs clients se tournèrent.

Yvan sentit le chapelet peser davantage dans sa paume.

— J'ignore de quoi vous parlez.

Le messager éclata d'un rire sec.

— Oh, tu peux jouer les modestes. Mais les routes parlent. On raconte qu'un menhir scellé dort au nord, près des landes de Brume-Plate. Quiconque l'ouvre réveille un passage… ou un malheur.

Une vieille, près du feu, cracha dans les braises.

— Les passages ne mènent jamais où l'on croit.

Yvan s'assit, prit un bol de soupe. La vapeur lui embua les lunettes rondes qu'il portait parfois pour lire, mais qu'il avait remisées au fond de sa besace. Il souffla doucement.

— Pourquoi me le dites-vous ? demanda-t-il au messager.

— Parce que l'ordre des Chevaliers de Verre le cherche aussi. Et eux n'ouvrent rien avec douceur.

À ce moment-là, la porte du relais claqua. Trois cavaliers entrèrent, bottes trempées, épées au côté. Leurs capes étaient claires, bordées d'un fil argenté. Sur leurs épaulières brillait un emblème : une tour traversée d'un éclair.

Yvan baissa les yeux. Dans sa poitrine, sa mission s'éveilla comme une braise qu'on ranime. Ouvrir un menhir. Pas pour la gloire. Pas pour le pouvoir. Pour rendre au monde quelque chose qu'on lui avait retiré.

Il se leva, lentement, sans faire de bruit. Puis, pendant que les chevaliers réclamaient du vin d'une voix trop forte, il glissa dehors.

La route l'attendait, froide et fidèle.

Chapitre 2 — La pierre qui ne s'ouvre pas

Le lendemain, le ciel était bas, d'un gris de métal. Yvan suivit les bornes de pierre gravées qui balisaient le réseau des routes pavées : à chaque carrefour, un symbole différent — un soleil, une main, une plume — indiquait le relais le plus proche.

À midi, il atteignit une portion où les dalles étaient plus anciennes, plus larges, comme si des géants avaient pavé le monde avant les hommes. Là, la lande commençait. De hautes herbes ondulaient, et la brume restait accrochée au sol comme une couverture.

Au loin, une forme se dressait : un menhir.

Il n'était pas immense, mais il avait une présence qui faisait taire les pensées. Une pierre sombre, veinée de rouge, plantée au milieu d'un cercle de rochers plus petits. Sur sa face, des runes couraient, profondes, comme des cicatrices.

Yvan s'approcha. Il posa la main contre la pierre. Elle était froide, mais vivante à sa manière, comme un animal endormi.

— Bonjour, murmura-t-il. Je m'appelle Yvan.

Cela faisait sourire certains, cette manière de parler aux pierres. Mais le maître du monastère lui avait appris que tout ce qui est ancien mérite qu'on le salue.

Il sortit de sa besace un petit livre relié de cuir : le Cantique des Seuils. Les pages étaient fines, et l'encre sentait encore un peu le goudron.

Il lut à voix basse, en articulant chaque mot. Les runes ne bougèrent pas. Pas une étincelle, pas un souffle.

Yvan essaya autre chose. Il plaça son chapelet contre une rainure du menhir, là où une rune ressemblait à une porte fermée.

Rien.

Il sentit une frustration lui picoter la nuque. Il aurait voulu que la pierre s'entrouvre, que la lumière chante, que sa quête se mette à briller. Au lieu de ça, il n'y avait que le vent et la brume.

— Tu n'es pas comme les portes des histoires, hein ? souffla-t-il.

Il fit le tour du cercle. Au pied du menhir, presque cachée par l'herbe, il trouva une cavité. À l'intérieur, un morceau de métal noir, comme un fragment de clé, reposait dans la terre.

Yvan le prit. Le métal était tiède, comme s'il avait attendu sa main.

Au même instant, la brume frissonna. Des silhouettes apparurent, au bord de la lande : des cavaliers. Les Chevaliers de Verre.

— Le voilà ! cria l'un d'eux. Ne le laissez pas fuir !

Yvan serra le fragment dans son poing et recula. Son cœur battait vite, mais sa tête restait claire. Une route pavée passait non loin, menant à un relais indiqué par une borne en forme de plume.

Il se mit à courir.

Les sabots martelaient le sol derrière lui. La brume se déchirait en lambeaux. Une flèche siffla et se planta dans la terre, à deux pas de sa chaussure.

Yvan bondit sur la route pavée. Les dalles, étonnamment, semblaient l'aider : ses pieds accrochaient juste comme il fallait, comme si le chemin le reconnaissait.

Le relais de la Plume Noire apparut au tournant. Il poussa la porte, haletant, et la referma juste au moment où les cavaliers atteignaient la cour.

— Cache-moi ! lança-t-il à la première personne qu'il vit.

C'était un garçon de son âge, le visage tacheté de farine, un tablier noué trop haut.

— Je te connais pas, répondit le garçon. Mais j'aime pas leur tête, à eux.

Il désigna la fenêtre. Les chevaliers mettaient pied à terre.

— Suis-moi, vite.

Chapitre 3 — Le boulanger et la brume

Le garçon l'entraîna derrière le comptoir, puis dans un couloir étroit qui sentait le levain. Ils débouchèrent dans une pièce chaude, où des pains dorés s'alignaient comme une armée bien sage.

— Je m'appelle Maël, dit le garçon en poussant une trappe dans le sol. Et toi, tu es un moine qui court vite.

— Yvan.

Ils descendirent dans une cave. Des sacs de farine y formaient des montagnes pâles. Maël posa une lanterne, et la flamme trembla.

Au-dessus, on entendit des pas lourds et des voix.

— Fouillez. Il est entré ici.

— L'aubergiste jure qu'elle n'a vu personne.

Maël fit une grimace.

— Elle jure souvent. Ça dépend à qui elle parle.

Yvan essaya de reprendre son souffle. Ses doigts s'ouvrirent, révélant le fragment de métal noir.

Maël pencha la tête.

— Ça ressemble à un bout de clé. Mais… une clé de quoi ?

— D'un menhir, dit Yvan.

Maël le fixa comme si Yvan venait d'annoncer qu'il avait adopté un dragon.

— Sérieusement ? Un menhir qui s'ouvre ? Comme dans les légendes ?

— Oui. Et je dois l'ouvrir.

Maël s'accroupit, très près, comme s'il craignait que les murs l'entendent.

— Pourquoi ? Pour devenir roi ? Pour trouver un trésor ? Pour faire exploser le monde ?

Yvan ne put s'empêcher de sourire.

— Je veux rendre un passage au monde. Un passage qui a été scellé quand les routes ont été bâties. Mon maître disait : « Un chemin fermé finit toujours par faire mal quelque part. »

Maël se redressa.

— C'est… plutôt poétique pour quelqu'un qui vient de se faire poursuivre.

Au-dessus, un bruit de chaise renversée.

— Là ! J'ai trouvé une trappe !

Le cœur de Yvan fit un saut.

Maël souffla, puis attrapa un sac de farine.

— Plan simple : tu ne respires plus.

— Pardon ?

Maël, très sérieux, lui posa le sac sur les épaules et le poussa derrière une rangée de tonneaux.

— Ne bouge pas. Et si tu éternues, je te jure que je te jette un pain rassis à la tête.

La trappe s'ouvrit. Une lumière froide coula dans la cave.

— Personne, dit une voix.

Un chevalier descendit, épée à la main. Il marcha entre les sacs, ses bottes écrasant la poussière blanche. Son casque reflétait la lanterne de Maël.

Yvan retint son souffle. Le sac de farine lui chatouillait le nez comme un monstre minuscule.

Le chevalier s'approcha. Il s'arrêta juste devant les tonneaux. Yvan sentit son regard, même sans le voir, comme une lame sur la peau.

Puis Maël toussa exprès, très fort, comme s'il s'étouffait.

— Par la croûte du four ! grogna-t-il. Vous allez me faire tomber ma pâte !

Le chevalier tourna la tête.

— Reste tranquille, garçon.

— Je suis tranquille, moi, dit Maël. C'est vous qui apportez la tempête dans ma cave.

Un autre chevalier appela d'en haut :

— Rien ici. Remonte.

Le premier hésita, puis rengaina son épée et remonta l'échelle. La trappe se referma avec un soupir.

Yvan sortit de sa cachette, aspirant l'air comme s'il venait de remonter d'un lac.

— Tu viens de… me sauver, souffla-t-il.

Maël haussa les épaules, mais ses joues rougirent un peu.

— Je déteste les gens qui entrent sans acheter. Alors… c'est quoi la suite, moine-poète ?

Yvan sortit le Cantique des Seuils et le fragment de métal.

— Il manque une autre pièce. Le menhir ne s'ouvrira pas avec un seul fragment. Les runes parlaient d'un « verrou double ». L'autre partie doit être sur la route des Sept Relais, là où les pavés sont marqués d'un éclair.

Maël siffla.

— L'éclair ? C'est justement leur emblème. Parfait. On va leur voler leur propre route.

Yvan le regarda.

« On » ?

Maël sourit, un sourire qui avait le goût d'une aventure qu'on n'a pas encore racontée.

— Si tu crois que je vais rester à vendre des pains pendant que tu ouvres des menhirs, tu ne me connais pas.

Chapitre 4 — Les Sept Relais et l'épée de verre

Ils partirent au soir, quand les ombres avalaient les dalles. La route des Sept Relais était réputée sûre : des lanternes étaient suspendues tous les cinquante pas, et des abris de pierre permettaient aux voyageurs de se reposer. Mais cette nuit-là, la sécurité avait un autre visage : des patrouilles.

Yvan et Maël marchaient dans les fossés, entre les buissons humides. Parfois, ils rejoignaient la route quelques instants, juste pour lire une borne et repartir dans l'ombre.

Au troisième relais, un petit fortin, ils entendirent un chant rauque. Des chevaliers buvaient autour d'un feu, leurs casques posés à terre. L'un d'eux maniait une épée dont la lame semblait translucide, comme taillée dans du cristal.

— Ils appellent ça le Verre-Serein, chuchota Maël. Mon oncle a dit que ça coupe même les mensonges.

Yvan fronça les sourcils.

— Alors il vaut mieux ne pas trop parler devant.

Ils contournèrent. Mais au moment de passer, Maël posa le pied sur une branche qui craqua comme un os.

— Qui va là ? rugit un chevalier.

Yvan attrapa le bras de Maël.

— Cours !

Ils jaillirent sur la route pavée, sprintant entre les lanternes. Derrière, les chevaliers hurlèrent, et des sabots frappèrent la pierre.

— À gauche ! cria Maël.

Ils plongèrent dans un passage étroit entre deux murets, débouchant sur un vieux pont rompu. La rivière en dessous grondait.

— On est coincés ! haleta Maël.

Yvan regarda le pont brisé, puis la rivière. Sur la rive opposée, une borne marquée d'un éclair se dressait, comme une réponse.

— Pas coincés, dit-il. Juste… obligés d'être inventifs.

Il ferma les yeux une seconde. Il se souvenait des leçons du monastère : « Quand la peur crie, écoute plus bas. »

Le fragment de clé vibra dans sa poche. Yvan le sortit. Le métal noir sembla absorber la lumière des lanternes.

— Tu fais quoi ? demanda Maël, la voix aiguë.

— J'essaie d'ouvrir… un petit passage. Pas le grand. Juste assez.

Yvan posa le fragment sur le rebord du pont, là où la pierre était fissurée. Il récita un vers du Cantique des Seuils. Sa voix tremblait, mais les mots étaient nets.

La fissure s'illumina d'une lueur sombre, comme une nuit qui brillerait. L'air se plissa. Une forme apparut : une arche étroite, faite de brume serrée, reliant les deux morceaux du pont.

Maël ouvrit de grands yeux.

— Tu viens de… recoudre l'air ?

— Dépêche, dit Yvan. Je ne sais pas combien de temps ça tient.

Ils traversèrent. Sous leurs pieds, l'arche vibrait comme une corde tendue. La rivière semblait plus loin, comme si l'espace s'était oublié.

Au moment où ils atteignirent l'autre rive, l'arche se déchira et disparut. Les chevaliers arrivèrent au bord du pont rompu et jurèrent.

— Il a la clé ! hurla l'un d'eux. Trouvez l'autre fragment avant lui !

Yvan et Maël s'éloignèrent, le souffle brûlant, mais le cœur gonflé d'une étrange joie.

— D'accord, dit Maël. Je retire ce que j'ai dit. Toi, tu n'es pas juste un moine. Tu es un moine qui recoud l'air. C'est pire. On va finir dans une chanson.

— Si c'est une chanson, répondit Yvan, qu'elle soit courte. Et qu'on survive jusqu'au refrain.

Ils atteignirent la borne à l'éclair. À sa base, un petit compartiment était dissimulé, presque invisible. Yvan glissa ses doigts dedans et sentit un objet métallique.

Il le sortit : un second fragment, identique au premier, mais gravé d'une rune différente.

Les deux morceaux, rapprochés, frémirent comme des aimants.

— Voilà, souffla Yvan. Le verrou double.

Au loin, un cor sonna. Long et glacé.

— Ils savent, dit Maël.

Yvan hocha la tête.

— Alors il faut retourner au menhir. Et l'ouvrir avant eux.

Chapitre 5 — La bataille des dalles

Ils revinrent vers Brume-Plate en suivant les routes secondaires, celles que les marchands préféraient parce qu'elles passaient par de petits relais accueillants. Mais cette fois, les relais avaient fermé leurs volets. Les gens avaient peur des capes claires et des épées de verre.

À l'approche de la lande, la brume s'épaissit. La route pavée semblait respirer sous leurs pas. Yvan sentait les fragments de clé battre contre sa poitrine, comme deux cœurs impatients.

— J'aurais dû rester boulanger, murmura Maël. Au moins, quand un pain brûle, il ne te poursuit pas à cheval.

— Un pain brûlé peut être très rancunier, répondit Yvan.

Maël lâcha un petit rire, vite rattrapé par un souffle nerveux.

Ils arrivèrent au cercle de pierres au moment où le soleil s'enfonçait derrière les collines. Le menhir se dressait, immobile, comme s'il n'avait jamais vu de course, de peur ni de cor.

Yvan s'agenouilla. Il plaça les deux fragments l'un contre l'autre. Ils s'assemblèrent avec un clic doux, presque poli, formant une clé entière, noire et lisse, gravée de runes rouges.

— Maël, recule. Quoi qu'il arrive, ne touche pas la pierre tant que je ne te le dis pas.

— Ça sent le « quoi qu'il arrive », marmonna Maël en obéissant.

Yvan repéra sur le menhir une rune en forme de serrure. Il y inséra la clé. La pierre trembla. Une vibration remonta dans ses bras, jusque dans ses dents.

Derrière eux, un cri :

— Arrête !

Les Chevaliers de Verre surgirent de la brume, une dizaine, lances baissées. Celui qui portait le Verre-Serein s'avança, visière relevée. Son visage était jeune, mais ses yeux étaient durs.

— Donne la clé, moine. Ce passage appartient à l'Ordre.

Yvan se leva, la main toujours sur la clé.

— Un passage n'appartient à personne.

Le chevalier fit un geste. Deux archers bandèrent leurs arcs.

Maël ramassa une pierre et la lança. Elle rebondit sur un casque avec un bruit de casserole.

— Hé ! cria-t-il. Vous êtes dix contre deux ! Vous avez honte ou c'est en option ?

— Silence, enfant, cracha le chevalier.

Il s'élança. L'épée de verre capta la dernière lumière du jour et la renvoya en éclats.

Yvan sentit la panique essayer de le saisir. Il inspira profondément. Dans le Cantique des Seuils, il y avait un vers pour chaque peur.

Il tourna la clé.

Un grondement sortit du menhir, comme un tonnerre enfermé. Les runes s'embrasèrent d'un rouge doux. Le cercle de pierres autour vibra, et les dalles de la route toute proche se mirent à briller, dessinant des lignes lumineuses qui convergeaient vers le menhir.

Les chevaux des chevaliers reculèrent, affolés. Certains cavaliers tombèrent.

— Continue ! hurla Maël, la voix étranglée.

Yvan tourna encore. La pierre s'ouvrit… pas comme une porte, mais comme une page qu'on tourne. Une fente de lumière apparut, verticale, et dans cette lumière on devinait… une route. Une route pavée, mais d'un autre monde, plus claire, plus vaste, bordée d'arbres aux feuilles argentées.

Le chevalier au Verre-Serein se jeta en avant.

— À moi !

Il frappa la lumière de son épée. Le verre rencontra le seuil.

Le choc fit trembler l'air. L'épée de verre se fissura, puis éclata en mille morceaux qui retombèrent comme une pluie gelée. Le chevalier recula, stupéfait, les mains vides.

— Ce seuil ne se coupe pas, dit Yvan, étonné lui-même par la force de sa voix. Il se traverse. Ou il se respecte.

Les chevaliers hésitèrent. Leur chef serra les dents.

— Tirez !

Les archers lâchèrent. Les flèches filèrent… puis ralentirent au bord de la lumière, comme si l'air y était devenu de l'eau épaisse. Elles tombèrent, inoffensives, au pied du menhir.

La brume autour du cercle se mit à reculer, comme repoussée par une chaleur invisible.

Maël, les yeux ronds, murmura :

— On dirait que la pierre te connaît.

Yvan sentit ses jambes trembler, mais il resta droit. Il savait que le plus dur n'était pas d'ouvrir. C'était de choisir ce qu'on faisait de l'ouverture.

Chapitre 6 — Le passage des anciens voyageurs

La lumière du seuil baignait leurs visages d'une clarté douce, sans aveugler. Elle sentait la pluie d'été et la menthe froissée. Yvan posa une main sur le menhir, non pour le forcer, mais pour l'apaiser.

Dans la fente, des silhouettes apparurent. Pas des ennemis. Des voyageurs : une vieille femme avec un bâton noueux, un homme portant un sac de graines, une enfant tenant une lanterne. Ils semblaient faits de souvenir plus que de chair, mais leurs regards étaient vivants.

La vieille s'avança jusqu'au bord du seuil.

— Enfin, murmura-t-elle. Les routes se souviennent.

Yvan avala sa salive.

— Qui êtes-vous ?

— Ceux qui passaient avant que les Chevaliers de Verre ne scellent les détours, répondit-elle. Avant qu'ils ne décident que toute route devait mener à leurs tours et à leurs taxes.

Le chef des chevaliers, blême, protesta :

— Mensonges ! Nous avons protégé le royaume !

La vieille le fixa, et sa voix devint aussi claire qu'une cloche.

— Vous avez protégé votre contrôle.

Maël s'approcha de Yvan, tout bas :

— On dirait ma tante quand elle découvre que j'ai mangé la confiture.

Yvan eut un rire bref, comme une étincelle dans la tension.

La vieille reprit, plus douce :

— Jeune moine, tu as ouvert le menhir. Mais un passage ouvert attire les affamés. Il te faut un serment.

— Un serment ? répéta Yvan.

— Celui de la Route Juste : que le seuil serve aux voyageurs, aux messagers, aux guérisseurs, à ceux qui fuient la guerre… mais qu'il se ferme devant ceux qui viennent pour dominer.

Yvan regarda les chevaliers. Certains baissaient les yeux. D'autres, têtus, serraient leurs poings.

Il pensa à son monastère, à son maître qui parlait des chemins fermés qui font mal quelque part. Il pensa aux relais, aux marchands, aux enfants qui courent sur les dalles sans savoir qui a décidé de leur trajectoire.

Il posa sa main sur sa poitrine, là où pendait son chapelet.

— Je le jure, dit-il. Que ce passage soit un refuge et une voie, pas une chaîne.

La lumière pulsa, comme un souffle de soulagement. Les runes sur le menhir changèrent légèrement, devenant moins rouges, plus dorées.

La vieille hocha la tête.

— Alors le seuil t'écoutera.

Le chef des chevaliers lança un dernier regard de haine à Yvan.

— Ce n'est pas fini.

Mais quand il voulut s'approcher, la brume se dressa devant lui, dense comme un mur. Il frappa l'air, furieux, et ne rencontra que du vide.

Les chevaliers reculèrent, puis, un à un, se retirèrent dans la lande, avalés par le gris.

Le silence retomba, large et apaisant.

La vieille voyageuse sourit à Yvan.

— Tu n'as pas seulement ouvert une pierre. Tu as rouvert une habitude : celle de partager la route.

Puis, avec les autres silhouettes, elle se détourna et reprit le chemin de l'autre côté. Avant de disparaître, l'enfant à la lanterne se retourna et fit un petit signe à Maël.

Maël, très sérieux, répondit d'un signe de la main, comme si c'était une affaire d'État.

La fente de lumière se rétrécit, sans se fermer tout à fait. Elle devint une lueur discrète, une promesse plutôt qu'un cri.

Yvan retira la clé. Elle se divisa à nouveau en deux fragments et se refroidit, comme si elle redevenait simple métal.

— Alors ? demanda Maël. On a gagné ?

Yvan contempla le menhir, puis la route pavée qui menait vers les relais, vers les villages, vers les histoires à venir.

— On a commencé, répondit-il.

Maël souffla.

— Super. Parce que moi, j'ai une question très importante.

— Laquelle ?

— Est-ce que, dans l'autre monde, ils font du pain ?

Yvan rit, cette fois franchement, et sa voix se mêla au vent de la lande.

— On ira voir, dit-il. Mais d'abord… on marche.

Ils s'éloignèrent du menhir. Derrière eux, la pierre restait debout, mais elle n'était plus seulement un bloc muet. C'était un seuil qui respirait, attentif aux pas honnêtes.

Et sur les dalles luisantes du réseau de routes, deux silhouettes avançaient vers la nuit, petites et déterminées, comme deux notes qui ouvrent une chanson.

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Chapelet
Sorte de collier avec des perles pour compter des prières ou des pensées.
Moine errant
Un moine qui voyage sans rester dans un monastère fixe.
Monastère
Bâtiment où vivent des moines ou des religieuses ensemble.
Runes
Anciennes lettres gravées dans la pierre, souvent mystérieuses.
Menhir
Grande pierre dressée plantée dans le sol, souvent très ancienne.
Cavité
Trou ou creux à l'intérieur d'une pierre ou dans la terre.
Brume
Nuage bas et humide qui rend le paysage flou et humide.
Verrou double
Expression pour dire qu'il faut deux pièces ou clés pour ouvrir.

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