Chapitre 1 – L'étrange parfum de la nuit
Yanis était affalé sur le grand tapis du salon, les jambes croisées, ses orteils jouant à cache-cache sous sa djellaba légère. Dans l'air flottait le parfum sucré des dattes, le thé à la menthe chantait doucement dans la théière. C'était la fin de l'iftar, ce repas du soir qui, chaque soir du Ramadan, rassemblait la famille autour de la table, le cœur allégé après la longue journée de jeûne.
Ce soir-là, après les éclats de rire et les miettes de msemen, Mamie Zineb s'installa sur le vieux fauteuil, éternellement enveloppée dans un châle violet. Elle rabattit ses cheveux argentés derrière l'oreille, prit un air mystérieux et raconta :
— Figurez-vous, mes enfants, qu'autrefois, pendant le Ramadan, il arrivait que les lanternes chuchotent entre elles…
Yanis ouvrit de grands yeux. Des lanternes qui chuchotent ? Il jeta un coup d'œil aux petites lampes posées ici et là. Semblait-il qu'une lueur étrange passait entre elles ?
Mamie poursuivit, malicieuse :
— Et ces chuchotements réveillaient parfois le chat du quartier, qui se mettait à danser tout droit au clair de lune.
Un éclat de rire parcourut la pièce. Yanis, lui, sentit la curiosité lui chatouiller les oreilles. Les histoires fabuleuses de sa grand-mère ouvraient dans sa tête des portes secrètes.
Quand la soirée se termina, Yanis resta allongé, les mains derrière la tête. Dans la maison, le murmure du Ramadan résonnait doucement, comme les battements discrets de son cœur.
Chapitre 2 – Une promesse de lumière
Au petit matin, Yanis bondit hors du lit. Sur la nappe du petit déjeuner, il trouva son carnet de croquis, un peu chiffonné, un crayon de bois, et un mot de sa maman :
« Bonne journée, mon explorateur. N'oublie pas : partage, courage et un brin de fantaisie. »
Yanis réfléchit : il voulait en savoir plus sur ces lanternes mystérieuses. Après l'école, il courut chez son meilleur ami, Sofiane, dont le rire était plus pétillant que la limonade.
— Sofiane ! Toi qui sais tout sur tout, tu as déjà vu une lanterne qui chuchote ?
Sofiane, le nez froncé, éclata de rire :
— Pas vraiment, mais mon oncle Rahim construit des lanternes pour la mosquée. Peut-être qu'il connaît leur langage secret !
Ils pédalèrent ensemble jusqu'au petit atelier. Les lanternes de Rahim pendaient du plafond, colorées comme des fruits d'été. Yanis en toucha une du bout du doigt : elle vibra doucement, comme si elle retenait un fou rire.
Rahim les accueillit avec deux verres de sirop :
— Alors, on s'intéresse à la magie des lanternes, les gars ?
Yanis posa mille questions. Rahim raconta que chaque lanterne portait un prénom secret, et que les soirs de Ramadan, elles aimaient s'illuminer ensemble, comme pour se raconter leurs journées.
Yanis, conquis, promit de revenir chaque jour pour observer la danse des lanternes. Une idée germait : il allait découvrir leur secret, coûte que coûte !
Chapitre 3 – Mission organisation
Mais le Ramadan, ce n'était pas seulement courir après des lanternes bavardes. Yanis devait aussi apprendre à s'organiser. Maman disait toujours que les journées paraissaient plus longues quand elles étaient mal rangées, comme ses chaussettes célibataires dans le tiroir.
Alors, dès le lendemain, Yanis imagina un planning ultra secret. Il colla un grand papier dans sa chambre :
« Mission Ramadan de Yanis »
— 7h, lever du soleil : étirement de chat paresseux
— 8h, école : questions à la maîtresse sur le Ramadan du monde
— 16h, atelier lanternes chez Rahim
— 18h, préparation de la table d'iftar
— 20h, histoires magiques de Mamie
Sofiane l'encouragea à garder du temps pour les jeux, sinon, affirma-t-il, « le cerveau finit en confiture ». Yanis ajouta une case :
— 17h, baston de coussins avec Sofiane
Grâce à son planning, il resta calme malgré la faim qui grondait parfois dans son ventre comme un lion en pyjama. Et chaque soir, la fête de l'iftar venait adoucir la journée, enrobée de douceurs et de rires.
Chapitre 4 – La nuit des mille lanternes
Un soir, Rahim invita Yanis et Sofiane à aider à préparer la grande cérémonie des lanternes. Dans la cour de la mosquée, de petits enfants les regardaient installer des guirlandes lumineuses.
Yanis sentit l'importance de la mission. Il confia à Sofiane, d'un ton solennel :
— Je crois que ce soir, elles vont vraiment chuchoter.
La nuit tomba doucement, comme une couette toute chaude. Les lanternes s'allumèrent une à une, projetant des arabesques de lumière sur les murs. L'ombre de Yanis dansait tout autour de lui, comme un personnage de conte.
Des familles arrivaient, les bras chargés de gâteaux, les joues rondes de sourires. Chacun partageait un mot doux, une part de pain, une histoire.
Sofiane murmura à l'oreille de Yanis :
— Tu crois que les lanternes voient vraiment tout ce bonheur ?
Yanis répondit :
— Je pense qu'elles le gardent dans leur lumière, pour briller encore plus fort.
Au centre de la cour, Rahim lança :
— Qui veut allumer la première lanterne ?
Yanis, le cœur battant, s'approcha. Quand la flamme brilla, il jura avoir entendu un petit chuchotement, très doux, comme un secret entre amis.
Chapitre 5 – Petites crises et grandes rigolades
Bien sûr, tout ne se passa pas toujours comme dans les histoires. Un midi, Sofiane voulut faire un gâteau pour l'iftar, mais il confondit le sel et le sucre.
Résultat : un gâteau aussi salé que la mer Rouge.
— T'es sûr que c'est comestible ? demanda Yanis, l'air sceptique.
— Goûte, on dirait un dessert de marin ! répondit Sofiane, les joues rouges de honte et de rire.
Un autre soir, Yanis s'endormit sur les cahiers, rêvant de lanternes volantes et de chat dansant. Sa mère le réveilla doucement :
— On ne peut pas partir pour le pays des rêves sans avoir goûté à mon couscous, monsieur l'aventurier !
Ils dévorèrent ensemble le plat fumant, en riant de la mésaventure du gâteau au sel.
Ces petits accrochages, Yanis les collectionnait comme des billes précieuses. Ils donnaient au Ramadan la saveur unique des aventures partagées.
Chapitre 6 – Un secret partagé
Une semaine plus tard, Yanis surprit Mamie Zineb écrivant dans un gros cahier, des croquis et des mots en arabe et en français.
— Mamie, c'est quoi, ce carnet ?
Mamie sourit :
— C'est mon carnet de Ramadan, là où j'écris tous les souvenirs qui brillent.
Yanis osa demander :
— Je peux y ajouter mes lanternes ?
— Bien sûr, mon trésor. Les histoires, c'est fait pour être partagées.
Yanis dessina une lanterne aux mille couleurs et nota, avec sérieux :
« Les lanternes chuchotent à ceux qui savent écouter la lumière des autres. »
Mamie hocha la tête, les yeux brillants d'émotion.
Le carnet tourna de main en main ce soir-là : chacun y laissa un mot, un rêve, une recette. Sofiane y dessina un chat acrobate, Rahim une lanterne souriante, Maman écrivit une blague que seul Papa comprit.
Chapitre 7 – L'étoile du matin
Le Ramadan toucha bientôt à sa fin. Yanis ressentit un mélange de joie et de nostalgie. Il avait appris à organiser ses journées, à écouter, à partager, à rire des petits accidents. Il avait aussi compris qu'avec les autres, même les plus grandes journées passaient comme un souffle léger.
Le matin de l'Aïd, la maison bourdonnait. Yanis se leva tôt pour aider à la préparation du grand festin. Un soleil timide entrait par la fenêtre, caressant les lanternes silencieuses, comme pour leur dire : « À l'année prochaine, mes belles ! »
Yanis accrocha dans sa chambre une petite lanterne offerte par Rahim.
— Tu crois qu'elle va chuchoter ce soir ? demanda Sofiane, en croquant dans un gâteau au miel.
— Moi, je crois qu'elle me racontera toutes nos aventures. Et puis, si elle se tait, on lui en inventera d'autres ! répondit Yanis, les yeux pétillants.
Dans le salon, la famille se réunit. On ouvrit le carnet des souvenirs, on relut les histoires, on rit, on s'émerveilla.
Yanis sentit son cœur gonfler d'une chaleur nouvelle, celle de la lumière partagée. C'était comme un bis joyeux : le Ramadan s'envolait, mais il laissait derrière lui une ribambelle de souvenirs à chuchoter toute l'année.