Le fil qui gratte
Lina avait sept ans et des yeux qui pétillaient comme des billes de verre. Elle était maladroite avec la magie. Quand elle essayait un sortilège, souvent quelque chose de drôle se passait. Une fois, elle transforma son chat en écharpe. Le chat ronronna très fort. L'écharpe aussi.
Ce matin-là, Lina tenait une baguette qui n'était pas très droite. Elle l'avait trouvée sous une table. Elle s'appelait Baguette-Miette parce qu'elle faisait "miette" quand on la secouait. Lina aimait les chansons et les images qui bougent dans la tête. Elle aimait encore plus inventer des mots qui brillent.
"Je vais répéter un sort," dit-elle. "Un petit sort gentil. Pour commencer la journée."
Maître Plume hocha la tête. Maître Plume était un vieux conteur. Il portait un grand manteau couvert de plumes en tissu. Il sentait le papier froissé et le chocolat chaud. Sa voix avait des plis comme une couverture.
"Souviens-toi," dit Maître Plume doucement, "la magie n'est pas seulement dans les mots. Elle est dans le cœur, dans la chanson et dans la façon de rire quand tout se trompe."
Lina sourit, fit une petite révérence maladroite et chantonna. Sa chanson se balançait comme une balançoire. Elle pensait à une armée très ordonnée. À des soldats qui marchent en cadence. Mais au même moment, derrière la colline, quelque chose toussa.
"Ah-atchoum!" fit le volcan. Il n'était pas très grand. Il avait un nez pointu et il éternuait toujours quand il avait des grains de poussière magique dans sa cheminée. Les éternuements de volcans faisaient des étincelles et des confettis de suie. Cela surprit Lina.
"Eh bien," dit Maître Plume en soufflant sur sa moustache, "on dirait que la journée commence avec un petit feu d'artifice."
Lina tapa du pied. Le feu d'artifice fit "plouf" en l'air et devint une pluie de plumes. Les plumes étaient très occupées. Elles formaient une armée. Une armée de plumes ! Mais elles avaient l'air perdues. Elles n'avaient pas de chef. Elles ne savaient pas marcher ensemble.
"Nous devons aider l'Armée des Plumes," dit Lina. "Elles ont besoin d'une chanson."
Maître Plume sourit. "Et une imagination. On en a plein, vois-tu."
Le désordre qui vole
Les plumes s'appelaient Plouf, Plumette, Plim et Ploc. Elles glissaient sur l'air comme des petits bateaux. Elles se bousculaient, se croisaient et faisaient des pirouettes. À un moment, elles se retrouvèrent toutes collées en boule, comme un pompon géant.
"Nous ne savons pas diriger nos pas," soupira Plim. "Nous ne savons même pas si nous avons des pas !"
Lina fit un grand geste avec la Baguette-Miette. Elle savait que ses sorts partaient souvent en zigzag, mais zigzags et chansons ensemble donnaient parfois de bonnes surprises.
"Chantons une marche !" proposa-elle. "Une marche qui parle de pieds qui veulent danser et de plumes qui veulent voler, mais qui savent aussi marcher ensemble."
"Une marche qui marche ?" répéta Plumette avec curiosité.
"Oui," dit Lina. "Et si elle fait rire le volcan, tant mieux !"
Maître Plume entonna le premier couplet. Sa voix roulait comme des billes sur un tapis. Lina ajouta des claquements de mains. Les plumes écoutèrent. Elles adorèrent les claquements. Elles firent des petites pirouettes, puis elles firent quelques pas. Un pied invisible ? Non — elles inventaient des pas. Elles attachaient leurs plumes comme on attache des lacets. Elles faisaient "tap-tap", "clac-clac". Elles marchèrent en file indienne. Puis, en file de papillon. Puis, en rond comme une crêpe géante.
"Regardez !" cria Ploc. "Nous marchons !"
La parade était joyeuse. Des enfants du village sortirent, souriants. Des chèvres oublièrent de mâcher l'herbe pour regarder. Même le facteur laissa tomber son sac pour applaudir.
Mais, tout à coup, le sol fit "creux" sous leurs pieds. Une fumée douce monta. Le volcan éternueur se préparait à un gros "AH-ATCHOUM". Il avait mangé une mouche en tôle et ça le chatouillait.
Lina sentit une vague d'air. Les plumes furent soulevées. Elles redevinrent une tempête de plumes. Les bottes du général se mirent à vibrer.
"Les bottes !" s'écria Maître Plume. "Elles doivent être ensorcelées par le souffle du volcan !"
Les bottes appartenaient à un vieux général en plume — le Général Plumard. Ses bottes étaient très sérieuses. Elles avaient des boucles brillantes et un air important. Mais quand le volcan éternua, les bottes se mirent à danser. Elles faisaient des claquettes, des tournicotis, des petits sauts coquins.
"Hé ! Mes bottes !" s'indigna le Général Plumard. Mais ses bottes continuèrent sans lui attendre.
Lina ne s'affola pas. Elle avait l'habitude que ses sorts partent en s'échappant par la fenêtre. Elle chantonna plus fort. Elle inventa une danse que même les bottes pouvaient suivre.
"Un pas à gauche," dit-elle. "Un pas à droite. Une pirouette pour la lune. Et une révérence pour le soleil."
Les bottes firent la révérence. Elles se retrouvèrent face aux plumes. Elles firent un petit salut militaire ridicule, puis elles décidèrent de marcher ensemble, comme si leurs lacets étaient liés par une chanson.
Le volcan qui éternue
Le volcan éternua une seconde fois. Cette fois, il fit sortir des bulles parfumées. Les bulles sentaient la tarte aux myrtilles. Elles firent rire tout le monde. Les plumes éclatèrent de rire et perdirent un peu leur discipline. Les bottes s'arrondirent comme des ballons.
"Attention aux bulles !" dit Lina. Elle attrapa une bulle. Elle souffla dedans. La bulle devint une petite montgolfière et emporta une plume. Lina rit. La plume descendit doucement. Elle atterrit sur l'épaule du Général Plumard.
"Je vous présente Plim," dit Lina. "Il veut être soldat."
Le Général Plumard, qui aimait beaucoup l'ordre mais pas trop la rigidité, sourit malgré lui. "Bienvenue, Plim," dit-il. "Fais comme si tu avais des bottes."
Plim colla un petit bout de carton en forme de chaussure et fit "tap-tap". La parade reprit. Le volcan eut un dernier petit éternuement. Cette fois, il fit sortir des notes de musique en forme d'étincelles. Les notes dansèrent autour d'eux. Elles étaient timides au début, puis elles firent un grand tour et se mirent à écrire la chanson sur le ciel.
Maître Plume apprit à Lina une vieille ruse de conteur. Il laissa tomber une plume de son manteau. Quand une plume tombait, il racontait une phrase magique. Les phrases magiques n'étaient pas des sorts à craindre. C'étaient des phrases qui faisaient sourire.
"Les véritables sorts," dit Maître Plume, "sont des petites clefs. Elles ouvrent les portes du courage, de l'humour et de la créativité."
"Et de l'amitié ?" demanda Lina.
"Et de l'amitié," répondit-il.
La marche qui chante
Lina prit les paroles de sa chanson et les transforma en petit jeu. Elle offrit un mot à chaque plume. Un mot pour la joie, un mot pour l'entraide, un mot pour le courage. Les mots se collèrent aux plumes comme du miel. Ils devinrent légers et brillants.
"Répétez après moi !" dit Lina. "Un, deux, trois... marche !"
La marche devint une chanson que tout le village pouvait siffloter. Les bottes cadencées ajoutèrent un tambour. Les notes du volcan devinrent une trompette douce. Les enfants sautillèrent, mains dans la main. Les plumes faisaient des figures improbables. Même le vieux chien du boulanger fit une révérence.
À la fin, tout était beau et bien rangé, mais pas trop sérieux. L'Armée des Plumes avait trouvé son rythme. Les bottes ne dansaient plus toutes seules. Elles dansaient avec les plumes, comme dans un grand bal.
Le Général Plumard s'inclina devant Lina. "Tu as rendu l'armée plus joyeuse," dit-il. "Et moins raide qu'un balai."
Lina rougit. Elle se sentit petite et grande à la fois. Elle regarda Maître Plume. Il fit un clin d'œil.
"Qu'as-tu appris aujourd'hui ?" demanda Maître Plume.
Lina réfléchit. Elle pensa au volcan qui éternuait, aux bottes qui avaient ri, aux bulles parfumées et aux mots qui se collaient aux plumes.
"Que la magie," dit-elle doucement, "c'est quand on invente ensemble. Quand on chante, quand on partage ses jeux et quand on accepte qu'une chanson fasse tomber une plume dans le vent."
Maître Plume hocha la tête. "Et que la maladresse peut être une danse."
Tout le village applaudit. Les plumes firent un dernier salut. Le volcan éternua une petite valse de fumée qui forma un cœur. Personne n'eut peur. On sourit. On se remit à chanter.
Lina rangea la Baguette-Miette dans sa poche. Elle était toujours un peu tordue. Et c'était parfait. Les petites erreurs avaient aidé à inventer de grandes idées. Les vrais sorts n'étaient pas dans la baguette, mais dans le rire, la créativité et l'amitié.
Avant de partir, Maître Plume raccompagna Lina jusqu'à la colline. "N'oublie pas," dit-il, "la prochaine fois que quelque chose part en tango, chante plus fort."
"Je chanterai plus fort," répondit Lina.
Elle regarda l'Armée des Plumes s'éloigner en marchant comme un ruban qui chante. Les bottes tapaient la mesure. Le volcan fit un clin d'œil fumeux. Les étoiles commencèrent à briller comme des boutons de chemise. Lina rentra chez elle, les poches pleines d'histoires. Elle s'endormit en chantant. Et même dans ses rêves, les plumes continuaient de faire des pas qui rimaient.