Chapitre 1 — Le Gardien des Petites Magies
Dans le terrier de Pompon, tout est rangé par couleur: carottes orange en haut, carottes très orange en bas. Pompon est un lapin aux oreilles très longues. Elles font “flap flap” quand il est content. Aujourd'hui, elles dansent.
Un écureuil postier glisse une lettre sous la porte de mousse. C'est une feuille de salade pliée, cachetée avec une noisette écrasée.
Pompon lit à voix haute: « Cher Pompon, le Conseil des Terriers te nomme Gardien des Petites Magies. Reçois la Boîte à Sorts du Quotidien. Utilise-la avec sagesse. Et avec humour, si possible. Signé: Madame Chouette, Présidente du Conseil. »
« Gardien… moi ? » dit Pompon. Il gonfle un peu la poitrine. Pas trop, pour ne pas effrayer ses carottes.
On frappe. Capucine la tortue passe la tête. « Alors, héros ou pas héros ? »
« Gardien des Petites Magies ! » répond Pompon, très fier. « C'est presque un héros. Mais en plus poli. »
Sur le seuil, il y a une petite boîte en bois, avec un autocollant: “Pour petites urgences stupides”. Pompon éclate de rire. « Ça me connaît ! »
Il ouvre. Dedans, des objets chuchotent. Une cuillère sourit. Une montre baille. Un papier explique en lettres sages: “Ces sorts aident au quotidien. Ne pas tenter de vaincre un dragon. Si dragon malgré tout, lui offrir du thé.”
Pompon sort un balai. Il a un ruban bleu. « Balai Danseur, pour faire le ménage joyeux », lit-il. « Facile. Capucine, tu veux voir ? »
« Si ça ne fait pas de poussière dans ma carapace », dit Capucine, prête à admirer.
Pompon agite le balai et dit la petite rime attachée: « Balai balai, pas de tracas, fais le tour et hop, voilà ! »
Le balai se redresse, gonfle son ruban, et commence à danser la valse. « Chouette ! » crie Pompon. Le balai valse avec une pelle. Les miettes s'en vont en rondes. La pelle rit. « Un peu à gauche, merci », demande Capucine, aimable.
Soudain, le balai est enthousiaste. Il ouvre un tiroir. « Non, pas les chaussettes d'oreilles ! » s'écrie Pompon. Trop tard. Les chaussettes d'oreilles de Pompon, très moelleuses, s'envolent comme de petits nuages.
« Elles aiment la valse, on dirait », dit Capucine, amusée.
Pompon prononce vite la rime pour arrêter: « Balai balai, merci pour ça, on dit stop et hop, voilà. »
Le balai s'incline. Les chaussettes retombent sur la tête de Pompon. Une à chaque oreille. Capucine applaudit. « C'était très propre. Et un peu chic. »
Pompon sourit. « Gardien, ça commence par du ménage. C'est sage. »
Il range le balai. Puis, au fond de la boîte, il voit une montre toute dorée, avec un visage dessiné. « Montre Bavarde, pour ne jamais rater le goûter », lit-il.
La montre ouvre un œil. « Bonjour. Il est l'heure de dire bonjour. Voilà. Bonjour. »
« Enchantée », répond Capucine, polie.
« Enchantée aussi », dit la montre. « C'est dans mon contrat. »
Pompon rit. Il sent la magie comme une petite brioche chaude. Dehors, le vent fait froufrou dans l'herbe. Le monde est grand, mais pas trop. Juste bien pour un lapin gardien.
Chapitre 2 — La Soupière qui prophétise
Le lendemain, Pipit la mésange arrive en piqué. « Pompon ! De la fumée magique chez Pivoine la poule ! Ça fait des formes ! »
« Une prophétie ? » demande Pompon, oreilles en garde-à-vous. C'est sérieux. Et un peu excitant.
Capucine cligne lentement. « Peut-être juste une soupe. »
Tous les trois filent à la clairière. Pivoine la poule remue une grande soupière. La vapeur dessine des images qui se tordent. On dirait… une carotte géante qui danse !
« Ooooh », fait Pompon. « Une carotte prophétique. Elle annonce… un bal ? »
Pivoine penche la tête. « Elle annonce surtout qu'il faut baisser le feu. »
La vapeur se transforme: maintenant, on voit une goutte, puis deux, puis une pluie. « Alerte ! » s'écrie Pipit. « Il va pleuvoir dedans ! »
« Pas de panique », dit Pompon. Il saisit un petit parapluie dans la boîte. “Parapluie Intérieur, pour ne pas mouiller les idées.” Il ouvre. Un nuage minuscule apparaît au-dessus de sa tête et se met à pleuvoir… à l'envers. L'eau remonte, glouglou, dans la soupière.
Pivoine applaudît du bout des ailes. « Oh, pratique. »
Mais la pluie, polie mais têtue, se met aussi à remonter dans les oreilles de Pompon. « Hé, c'est froid ! » Il claque des dents. Capucine referme doucement le parapluie.
« Parapluie Intérieur, c'est pour l'intérieur de la soupière, pas l'intérieur des oreilles », commente Capucine, très posée.
« Noté », dit Pompon, qui éternue une bulle. La bulle dit “atchoum” d'une petite voix et éclate, contente.
Pivoine baisse le feu. La vapeur devient une jolie spirale. « Voilà », dit-elle. « Pas de prophétie. Juste de la soupe aux herbes. Vous restez manger ? »
La Montre Bavarde sort sa petite voix. « Il est l'heure d'accepter une soupe. C'est écrit sur ma grande sagesse. Enfin, sur mon cadran. »
Pompon sourit. « On reste. Mais je dois apprendre à lire les étiquettes deux fois. Et peut-être trois, si ça parle. »
Pendant qu'ils mangent, Pompon sort un autre papier de la boîte: “Murmure de Rangement, pour que tout trouve sa place.” Il le replace bien, sans l'activer. On ne range pas la soupe pendant qu'on la mange.
« Gardien, c'est comme chef d'orchestre », dit Capucine entre deux cuillerées. « Tu fais jouer les petites choses au bon moment. »
Pompon hoche la tête. « Et sans faire pleuvoir dans mes oreilles. »
La vapeur, bien élevée, dessine alors un petit cœur. Tout le monde rit. Même la cuillère.
Chapitre 3 — Le Vent qui a perdu ses chaussettes
Le jour suivant, le bois est étrange. Les feuilles restent sages. Les rubans des cerfs-volants, accrochés aux branches, ne bougent pas. Les abeilles vont droit, très droit, sans zigzag. Elles ont des mines étonnées.
« Le vent est parti sans prévenir », dit Pipit. « Ou il boude. »
Pompon dresse ses oreilles. Silence. Il entend même le tic tac de la Montre Bavarde dans sa poche.
« Tic », dit la montre. « Tac. Note: le vent est en retard. »
Capucine regarde les herbes immobiles. « Peut-être qu'il a perdu quelque chose. Les choses se perdent vite quand on va vite. »
Pompon ouvre la boîte. Il sort un éventail avec des plumes de canard. “Souffle Léger, pour sécher une salade ou remettre une frange.” Il agite doucement. Les moustaches de Léo le hérisson, qui passait par là, se mettent à friser. Léo rougit. « Je n'ai jamais eu de boucles. C'est nouveau. »
« Désolé », dit Pompon. « Je voulais juste aider le vent à revenir. »
« On pourrait lui chanter ? » propose Pipit. « Le vent aime les chansons. »
Pompon réfléchit. « Il y a la Flûte du Vent, là-bas, dans la vieille branche creuse. Elle siffle quand le vent passe. Peut-être… »
Ils marchent jusqu'à la branche creuse. Elle est bouchée par un tas de feuilles, de plumes, et une paire de chaussettes d'abeille. Si, si. De petites chaussettes à rayures. Une abeille toussote. « On essaye la mode, c'est tout. »
« Voilà », dit Capucine. « Le vent n'entre plus. Il a perdu ses chaussettes et son sifflet. »
Pompon, prudemment, sort le “Murmure de Rangement”. Il lit à voix basse la petite phrase: « Les choses gentilles vont chez elles, sans bruit et sans cahots. »
Le tas de feuilles se lève, se secoue, et se range en de jolis paquets. Les plumes se mettent en éventail sur le côté. Les chaussettes d'abeille reprennent leur chemin vers la ruche, à petits pas.
Un petit courant d'air passe. Puis un plus grand. La Flûte du Vent se met à chanter “Fou fou fou” comme une bouilloire contente. Les rubans frissonnent. Les abeilles zigzaguent de joie.
« Il est l'heure du vent », annonce la Montre Bavarde, très satisfaite. « Note: ne pas boucher les instruments. »
Pompon ouvre les bras. Le vent lui chatouille le ventre. « C'était une quête », dit-il, sérieux comme un chef de carotte. « Une vraie. Avec des feuilles et des chaussettes. »
Capucine sourit. « Quête petite, solution douce. C'est ta taille. Et elle est parfaite. »
Le vent, pour dire merci, soulève un peu Pompon. Il retombe, léger, dans la mousse. On entend un “pouf” très heureux.
Chapitre 4 — Trop de carottes, mais pas trop tard
Le soir, on prépare la Fête de la Carotte Rôtie. Des lanternes s'allument. Les oiseaux font des guirlandes. Le blaireau Barnabé installe un four en terre. Tout brille.
Pompon regarde ses stocks. « On n'a peut-être pas assez de carottes pour tout le monde », dit-il. Son nez tremble. C'est son nez qui compte mieux que lui.
Pipit s'inquiète un peu. « Les hérissons mangent beaucoup, ce soir. Ils dansent après. Ça ouvre l'appétit. »
Pompon sort un petit sachet de la boîte. “Carotte Multiplicatrice, pour ne jamais manquer de croquant.” Une étiquette ajoute: “Attention: penser petit.”
« Parfait », dit Pompon. Il pose une carotte dans une bassine. Il prononce la rime: « Croque croque, sans blague, fais des sœurs, mais pas trop vague. »
La carotte fait “plop”, puis “pop”, puis “plip plop”, et hop: deux carottes, puis quatre, puis huit, puis… beaucoup. La bassine déborde. Des carottes jouent à la toupie. Une carotte rebondit comme un ressort.
« Oups », dit Pompon. Il lève le sachet. La rime ne dit pas comment arrêter.
« Ce n'est pas grave », dit Capucine, très calme. « On va ranger. Et partager. »
La Montre Bavarde bip. « Il est l'heure du plan. Toujours. »
Pompon rit malgré lui. « D'accord. On fait une chaîne ! » Tous les animaux se mettent en ligne. Les carottes passent de pattes en pattes. Léo les empile avec soin. Barnabé en glisse au four. Pivoine découpe des étoiles dans quelques carottes pour la déco. Les castors, venus par la rivière, voient le stock. « On aime bien grignoter. On peut aider », disent-ils. Ils prennent un petit tas, poliment.
Il en reste encore beaucoup. Beaucoup beaucoup. Une carotte se coince dans une guirlande et fait une balançoire. Pompon éclate de rire. « D'accord. Carottes, vous êtes drôles, mais on va se calmer. »
Il sort le “Murmure de Rangement” et chuchote: « Les choses gentilles vont chez elles… en comptant jusque dix. »
Les carottes se mettent en file, par dix. Dix pour le four. Dix pour la soupe. Dix pour les sandwichs du lendemain. Dix pour les castors. Dix pour le lapin âgé du coin, qui n'a pas de dents, alors on les râpe. La file chante. Oui, les carottes chantent: “Plic, plac, croc croc, pas de choc.”
La clairière devient une cuisine joyeuse. Le four chante aussi. Les lanternes clignent comme des yeux. Tout le monde travaille un peu, rit beaucoup. La panique s'évapore comme une brume timide.
Pipit, une carotte à la main, dit: « Tu sais, Pompon, ce que tu fais là, c'est de la grande magie. »
« Ah bon ? » Pompon regarde ses pattes. « Je n'ai pas lancé de sort très fort. »
« Justement », répond Capucine. « Tu as demandé de l'aide. Tu as ri. Tu as rangé. Tu as partagé. C'est la magie des jours. Elle tient bien. »
Pompon sourit. Ses oreilles font “flap flap”. Il le sent: c'est vrai. Sa poitrine est douce, comme un nid.
Plus tard, la fête bat son plein. On chante la chanson du Four en Terre (“Je suis chaud, mais pas trop chaud”). On raconte la quête du vent. Léo montre ses moustaches bouclées. Tout le monde se tord de rire. Même les abeilles, un peu, mais pas trop, pour ne pas tomber.
La Montre Bavarde sonne. « Il est l'heure de goûter la réussite. Et aussi le dessert. »
Le dessert, c'est une tarte aux carottes et au miel. Pivoine la pose avec cérémonie. « Attention, elle est fière », dit-elle. La tarte bombe le torse, si on peut dire. Elle se laisse manger quand même. Polie.
Pompon lève son verre de jus de trèfle. « Merci, magie petite. Merci, amis grands. » Son nez se plisse. « Et merci, Conseil des Terriers, de m'avoir confié la boîte. Je promets d'utiliser la sagesse. Et l'humour, si possible. »
Capucine tapote la boîte du bout de la patte. « Elle t'allait déjà. »
La fête finit par des histoires. Madame Chouette, du haut d'une branche, raconte comment, autrefois, un sort de torchon avait sauvé un pique-nique. Tout le monde écoute. Personne n'a peur. Les étoiles, au-dessus, approuvent à leur manière, c'est-à-dire qu'elles scintillent.
Quand Pompon rentre chez lui, il range la boîte sur une étagère, entre “Carottes très orange” et “Carottes vraiment très orange”. La Montre Bavarde bâille.
« Il est l'heure de dormir », dit-elle. « Demain, il sera l'heure de demain. »
« Parfait », dit Pompon. Il met ses chaussettes d'oreilles. Le vent, très poli, souffle doucement pour bercer. Les carottes, bien rangées, ne bougent plus. Le bois respire. La petite magie aussi.
Et, juste avant de s'endormir, Pompon pense: « Gardien des Petites Magies, c'est un grand métier. Mais il tient dans mon terrier. » Alors ses oreilles se posent. Et la nuit sourit.