Chapitre 1 — Les schémas d'Ambre
Ambre dessinait des schémas comme d'autres font des ricochets. Elle remplissait ses cahiers de flèches, de carrés et de petits soleils qui reliaient des idées. Ses amis l'appelaient parfois “l'ingénieure des plans”. Ce mercredi-là, la pluie avait laissé un air lavé au-dessus du parc. La lumière traçait des lignes claires sur le kiosque de la vieille bibliothèque municipale, un kiosque rond, avec des colonnes vert bouteille et un toit de zinc. Ils s'étaient donné rendez-vous là, comme d'habitude.
Tao roulait doucement, ses mains sur les cerceaux polis de son fauteuil, glissant avec l'habitude sur les allées de gravier. Inès arrivait en courant, un sac de sport à l'épaule. Nadir les suivait, son éternel carnet plié dans la poche arrière. Ambre, elle, portait autour du cou une lanière de cuir à laquelle pendait un objet brillant: une montre ronde, un peu lourde, aux aiguilles fines, avec une drôle de molette gravée de minuscules crans.
Cette montre, Madame Rosange, l'horlogère du quartier, la leur avait confiée. Elle l'appelait la montre à réglage fin. “C'est une montre qui ne donne pas seulement l'heure, avait dit Madame Rosange, c'est une montre qui la respecte.” Elle avait murmuré ça en souriant, comme on donne un secret de pâtissier.
Ambre avait étudié le mode d'emploi, au point de le réécrire dans son cahier avec ses schémas. Ne pas courir. Ne pas crier. Écouter les sons. Ajuster la molette d'un cran seulement si le petit losange céleste sur le cadran pâlit. Et surtout: laisser l'époque intacte. C'était écrit, en gros, tout en haut: Règle n°1 — ne rien déranger.
Sous le kiosque, derrière une grille que personne ne remarquait, se cachait une porte de bois sombre. Le bois avait l'air ancien, presque luisant par endroits, comme s'il avait été touché un nombre incalculable de fois. Ambre avait remarqué des symboles très simples, presque des points et des traits, gravés à peine visibles. Ils ressemblaient aux marques d'un agenda, comme des rendez-vous.
— Tu penses vraiment que ça marche ? demanda Inès en posant la main sur le bois.
— Ce n'est pas obligé de marcher comme un train, répondit Nadir en riant. Ça peut marcher comme un chat: quand ça veut.
— Si on y va, on y va pour regarder, dit Ambre, en tapotant la montre. On observe, on prend des notes, on respecte les règles. On laisse tout intact. D'accord ?
— D'accord, fit Tao. J'ai réglé mon frein, si le sol est en pavés. Et j'ai pris des gants au cas où.
Ambre inspira. Elle tourna la molette de la montre d'un demi-cran. Le petit losange brilla un instant d'un bleu pâle. On entendit un souffle, comme le murmure d'un air qu'on aurait comprimé dans une boîte trop petite. La porte vibra doucement puis céda, s'ouvrant sur un escalier en colimaçon où flottait une odeur de cire et de feuilles.
— On descend ? chuchota Nadir, soudain sérieux.
— On descend, dit Ambre, le cœur battant d'une curiosité heureuse.
Ils s'engagèrent dans l'escalier. Les marches craquaient, mais pas comme celles du présent: c'était un craquement plus léger, presque musical. Ambre n'aurait pas su l'expliquer, mais tout était un peu plus… net. Comme si les contours avaient décidé d'être fiers d'eux-mêmes.
Au fond, une petite porte trapue trônait, sans poignée. Ambre posa la montre contre le bois. Le bleu revint, plus vif. Un courant d'air leur souleva les cheveux. La porte s'ouvrit sur une lumière dorée. Ils franchirent la porte du temps comme on franchit un seuil de maison.
Chapitre 2 — La place aux années trente
C'était une place. Large, pavée, vivante. Les pavés clairs renvoyaient une chaleur douce. Et, au centre, la musique roulait comme une vague. Une fanfare posée sur une estrade en bois jouait un air sautillant avec des cuivres brillants, une clarinette qui grimpait et un banjo qui pulsait comme un cœur. Les femmes portaient des robes à plis qui tournoyaient, les hommes des bretelles et des chapeaux. Des drapeaux triangulaires pendaient d'un fil tendu entre deux façades couleur crème.
Un homme en tablier vendait des marrons chauds, et l'odeur de sucre brûlé se mêlait à celle du cuir des chaussures. Un autre pompait une machine à limonade, et la mousse dansait dans les verres. À un coin, un panneau affichait un programme peint à la main: “Grand Bal Municipal — Programme: 15h Fanfare des Lys, 16h30 Charleston, 17h15 Concours de swing, 18h30 Final.”
Ambre posa la main sur la montre. Le petit losange brillait d'un bleu stable. “Mode neutralité”, avait dit le carnet. Cela voulait dire qu'ils étaient là, mais comme au bord, comme un courant léger. Ils devaient, autant que possible, être des ombres aimables.
— C'est… incroyable, murmura Inès. On dirait une carte postale qui sent la cannelle.
— Je confirme, dit Tao, les pavés sont bien élevés. Ils ne me secouent pas trop.
Un garçon passa à toute allure près d'eux, la tête encombrée d'un béret trop grand et les bras serrant un paquet de feuilles. Il filait comme une flèche, mais ses lacets n'étaient pas fait pour ça. Il trébucha presque, se rattrapa, et une feuille s'échappa, voletant comme un papillon gris.
— Hé ! fit Nadir, sans réfléchir. Tu as fait tomber…
La feuille atterrit au pied d'Ambre. Elle se baissa. C'était un horaire, crayonné au crayon gras, avec des noms, des heures et des flèches. On lisait: “Fanfare des Lys — 15h10 si pluie — Défilé — 16h”, puis “Pause discours M. le Maire — 17h mais si retard 17h05 — Charleston et… trompette: Auguste.” Il y avait des annotations partout, comme si quelqu'un avait voulu que tout s'enchaîne à la minute près.
— C'est un plan, souffla Ambre, les yeux brillants. Un plan vivant.
— Hé, excusez ! dit une voix en sueur. Vous n'auriez pas vu une feuille ? L'important.
Le garçon au béret était revenu sur ses pas, haletant. Ambre faillit lui tendre l'horaire. La montre vibra très légèrement sur sa peau. Comme un chat qui souffle sans bruit. Elle retira la main.
— Non, désolée, dit-elle, doucement. Mais peut-être… autour du kiosque ?
Le garçon hocha la tête et repartit en bondissant. Ambre sentit que la montre avait raison. Si elle donnait l'horaire directement, c'était un contact trop visible. Mieux valait laisser l'époque retrouver son fil elle-même. Elle glissa l'horaire dans son cahier, mais pas pour le garder. Pour le replacer au bon moment, au bon endroit.
— C'est difficile de ne pas aider, dit Inès, en regardant le garçon s'éloigner. On dirait qu'il transporte sa journée entière.
— On peut aider à distance, répondit Ambre. Par coïncidence. Regarde, le programme officiel là-bas… il est fendu sur un coin. Si on le redresse, le garçon le verra de loin. Il s'arrêtera, il reprendra son souffle, et il cherchera mieux.
— Tu fais des schémas aussi avec la réalité, nota Nadir avec un sourire.
Ils croisèrent le regard d'une dame qui vendait des éventails de papier. Elle leur sourit, comme on sourit à des enfants bien sages. Tao poussa son fauteuil d'un mètre, coula au bord de la place. Ambre sentit la montre. Le petit losange pulsait. Elle prit une inspiration et se prépara à organiser une petite coïncidence.
Chapitre 3 — Le fil discret des coïncidences
Ambre avait griffonné, à la hâte, un schéma. Un cercle pour la place. Des croix pour les musiciens. Une flèche pour le garçon pressé. Un point pour le coin du programme fendu. Elle avait ajouté des minutes, des durées: trente secondes pour redresser la planche, dix pour s'écarter, vingt pour que le garçon revienne sur ses pas.
— Nadir, tu peux demander l'heure au marchand de limonade à voix haute ? dit Ambre. Comme ça, le garçon l'entendra et il regardera autour.
— Avec ma plus belle voix de radio, répondit Nadir.
— Inès, tu peux faire mine de chercher quelque chose par terre, juste à côté du panneau, sans y toucher ? Et Tao, tu peux t'arrêter à un endroit qui oblige les gens à faire un petit détour, mais sans gêner ?
— T'es en train de diriger un ballet, rit Inès. D'accord.
Ils se mirent en place comme au théâtre. Nadir avança jusqu'au stand de limonade.
— Excusez-moi, monsieur, fit-il. Vous auriez l'heure exacte, s'il vous plaît ?
Le limonadier leva son regard. Il porta la main à sa chaîne de gousset.
— Seize heures quinze pile, mon garçon ! répondit-il fièrement.
Le garçon au béret surgirait, pensa Ambre. Est-ce que la coïncidence attraperait sa vitesse ? Elle s'accroupit près du panneau. Le coin fissuré craquait à peine. Elle le redressa d'une main, juste un peu. Personne ne la voyait vraiment: ils dansaient, ils riaient, ils vivaient une autre après-midi.
Le garçon arriva comme prévu. Il jeta un coup d'œil au panneau, s'arrêta net, essuya son front. Il fouilla ses poches, pâlit, fouilla encore. Il regarda autour. Son regard glissa sur le sol, sur Inès qui cherchait, sur le limonadier qui avait annoncé l'heure, sur Tao dont la position avait ouvert un espace, comme une petite passerelle pour l'œil. Puis, comme un aimant, son regard tomba sur l'ombre du cahier d'Ambre, qui dépassait un peu, et à côté, la feuille avait glissé par magie — parce qu'Ambre venait de la laisser tomber, très doucement, au bon endroit.
— Ah ! dit-il. Mon horaire ! Merci, je… Je suis en retard, je dois prévenir Auguste et le maître de chapelle.
— Courage ! lança Nadir pour lui donner du souffle.
Le garçon partit, plus léger. La montre d'Ambre vibra, mais d'une manière contente. Le losange s'illumina comme une luciole rassurée.
— On n'a presque rien touché, souffla Inès.
— C'est comme quand on pose un livre sur une pile déjà stable, dit Tao. On ne fait pas tout tomber, on ajoute doucement.
À ce moment-là, une cloche sonna quatre fois. Mais pas quatre frappes régulières: la troisième se fit attendre une seconde de trop. Comme une hésitation. Ambre leva la tête. L'horloge du beffroi venait de marquer une drôle de pause. Elle regarda le programme officiel. 16h30: Charleston. Un homme monta sur la scène, l'air pressé, un sifflet autour du cou, et fit un geste aux musiciens. Ils commencèrent un air… qui n'était pas le Charleston. Plus lent, plus doux, avec un solo de trompette qu'on attendait plus tard. Les danseurs restèrent figés une demi-seconde avec la jambe levée, puis éclatèrent de rire.
La montre vibra, mais cette fois, pas contente. Le losange pâlit franchement. Ambre sentit un frisson, pas de peur, plutôt d'attention. Quelque chose venait de bouger dans l'ordre des choses. Un horaire changeait. Et, dans la marge de l'horaire du garçon, l'annotation “si retard 17h05” prenait une importance nouvelle.
— Il y a un décalage, dit Ambre. On a remis une feuille au bon propriétaire, mais un autre fil s'est emmêlé. Il faut comprendre sans jouer les héros.
— On observe encore une minute, proposa Tao. Qui se trompe ? L'horloge ? Le chef ? Ou le vent ?
— Le vent des plans, murmura Ambre. J'aimerais connaître le responsable du sifflet.
Chapitre 4 — L'horaire qui change tout
Le responsable du sifflet s'appelait, d'après le ruban accroché à son cou, “Régisseur”. Il avait les joues rouges d'avoir couru. Il consultait un carnet froissé, tirait dessus comme on tire sur un filet de pêche emmêlé. Le garçon au béret arriva en dérapant à ses pieds.
— Monsieur ! Votre carnet n'a plus la bonne heure ! L'horloge de la mairie a pris du retard d'une minute ! Auguste est parti s'échauffer pour le Charleston, mais la fanfare fait son solo maintenant !
Le régisseur eut l'air de vouloir être dans trois lieux à la fois. Il regarda autour, souffla, leva son sifflet.
— C'est la faute de l'horloger ! Il devait venir régler la cloche, gronda-t-il. Bon, bon… On va inverser l'ordre des pistes. Tant pis pour l'affiche.
La montre d'Ambre vibra encore. Elle comprit soudain le nœud: la cloche, la minute de lendemain qui s'était glissée dans aujourd'hui. Si l'ordre des morceaux changeait, la foule s'en moquerait peut-être; mais si Auguste, la trompette, jouait son solo trop tôt, il manquerait à la fin. La fin n'aurait plus la même étoile. Et, parfois, une fin différente change la mémoire entière d'un jour. Ambre se mordilla la lèvre.
— Est-ce que ça brise la règle si on répare une horloge ? demanda Inès.
— On ne peut pas grimper là-haut, dit Tao. Et de toute façon, c'est trop tard.
— Mais on peut proposer une autre minute, répondit Ambre. La montre à réglage fin peut… elle peut faire semblant. Elle a un mode de rattrapage: “régulation douce”. Si on la règle d'un cran, un seul, on met notre petite bande de temps à l'heure de la place. Comme ça, nos coïncidences parleront le même langage. Et on pourra inciter le régisseur à garder le plan original avec une info qui semblera venir d'ici.
— Comment on fait ? demanda Nadir.
Ambre posa la montre contre sa paume. Elle tourna la molette d'un cran minuscule. Le bleu cligna. Le bruit de la place glissa très légèrement, comme si on avait frotté le bord d'un verre. Tête claire, cœur calme. Ambre inspira. Elle marchait maintenant dans le même pas que la place.
Elle s'approcha du régisseur, qui pestait en comptant sur ses doigts.
— Monsieur, dit-elle avec un naturel qu'elle n'avait pas, votre cloche s'est emmêlée mais votre affiche est plus forte. Si vous gardez le programme, les danseurs s'y retrouveront. Le Charleston à 16h30, même si la cloche n'est pas d'accord. Et Auguste est là-bas, sous la guirlande — il s'échauffe pour le bon morceau. Si vous sifflez pour le Charleston, tout ira dans le bon ordre.
Le régisseur la regarda, surpris. Elle semblait, à ses yeux, être une aide. Pas une inconnue étrange. La régulation douce faisait son œuvre: elle protégeait le fil en donnant aux phrases d'Ambre le goût du temps d'ici.
— Vous avez l'œil, fillette, dit-il. Allez, les gars ! Charleston à la demie ! Siffla-t-il. Auguste ! Prépare ton souffle pour 17h15 !
Ambre recula. Le losange de la montre s'éclaircit, un peu plus rassuré. Elle eut envie de rire de soulagement. Mais une autre chose la retint. Le garçon au béret, le même, passa encore, pressé à se couper. Il serrait si fort la feuille qu'il allait la froisser. Il heurta presque Siméon, le vendeur de marrons, et une poignée de châtaignes roula au sol.
— Oh là ! ricana Siméon en rattrapant une châtaigne du bout des doigts. On est pressé pour vieillir plus vite ?
— C'est ma première fête comme… comme aide du régisseur, bredouilla le garçon. Je veux que le jour soit… parfait.
Ambre sourit. Elle comprenait ce besoin de mieux faire que la montre. La fête parfaite est rare, mais la fête heureuse est possible. Il fallait l'aider à lâcher, juste un peu. Sans lui voler son mérite, sans signer de leur époque.
— Hé, appela-t-elle doucement. L'important, ce n'est pas que l'horloge te dise que tu es à l'heure. C'est que les gens dansent quand la musique commence. Tu choisis de les regarder, et tu sauras si c'est le moment.
Le garçon s'arrêta un quart de seconde, étonné par cette phrase qui semblait lui être destinée depuis toujours. Puis il hocha la tête et repartit, moins tendu.
— Tu viens de lui donner un truc pour la vie, glissa Tao.
— Ou pour la journée, répondit Ambre. C'est déjà beaucoup.
La musique reprit, vive et sûre. Les pieds recommencèrent à taper. La cloche continuait de n'en faire qu'à sa tête; mais la place avait décidé de son propre horaire, et c'était la danse qui réglait l'heure.
Chapitre 5 — Danser au milieu des minutes
Le Charleston fit des ronds dans les yeux de tout le monde. Des grands, des petits, des moustachus, des rubans. Inès s'essaya à un pas, un, deux, tap, pivot. Nadir claqua des doigts en rythme. Tao fit tourner ses roues avec un petit mouvement du poignet qui le fit zigzaguer avec élégance. Ambre, d'abord en retrait, se laissa prendre. Elle rangea le cahier dans son sac, vérifia le losange de la montre qui brillait comme un phare calme, et s'avança sur un carré de pavés bien joints.
Ils faisaient attention à ne pas s'imposer. Ils étaient comme des notes en plus dans un accord déjà juste. Les musiciens souriaient. Auguste, la trompette, posa un regard clair sur la foule, attendit son moment comme on attend un ami, et, à 17h15 exactement selon l'affiche, il s'avança. Sa première note fit vibrer l'air comme un caillou trouble la surface de l'eau. Elle retombait, et tout vibrait autour. Ambre eut envie de retenir cette seconde avec un paperclip.
— Tu vois ? fit Nadir à voix basse. C'est un fil bien tricoté.
— C'est même un pull entier, souffla Inès.
Tao, lui, se rapprocha de Siméon.
— Vous m'en donnez deux, s'il vous plaît ? demanda-t-il. Une pour maintenant et une pour une personne pressée que je connais.
— Deux pour le prix de deux, lança Siméon, content. Et une toute petite en prime, parce que vous avez complimenté mes pavés.
Tao rit et revint avec le cornet de papier. Il tendit la petite châtaigne à Ambre.
— Merci, dit-elle. Je vais en garder une pour… plus tard.
À ce moment, un nouveau changement se préparait. Sur le panneau, quelqu'un venait d'ajouter une ligne au fusain: “18h: Prix du plan le plus malin.” Ambre cligna des yeux. On dirait que l'idée de plan avait filé jusque dans l'affiche. La place inventait ses propres récompenses.
— C'est pour toi, ça, Ambre, s'amusa Inès. Tu vas gagner un parchemin doré.
— Non merci, répondit Ambre en riant. J'ai déjà assez de cahiers. Et puis, nos plans doivent rester invisibles.
Le régisseur, qui avait repris son souffle, passa près d'eux. Il avait l'air d'avoir gagné dix ans de tranquillité en une heure de fête. Il les salua sans les regarder vraiment, comme on salue des pièces d'un mécanisme qui ne grince plus. Cette invisibilité-là leur allait très bien.
Le ciel prenait des couleurs de pêche. Les guirlandes s'allumaient, ampoule après ampoule, un feu doux. La montre d'Ambre resta d'un bleu constant. Elle avait l'impression que l'objet avait compris leur souhait: être là sans marquer l'endroit. Pourtant, il restait une chose à faire. Dire merci. Ils n'avaient presque rien touché, mais ils avaient reçu beaucoup.
— On fait un petit tour de gratitude ? proposa Ambre.
— On fait, approuva Nadir.
Ils commencèrent par Siméon. Ambre posa une pièce sur son étal, même si la monnaie n'était pas exactement celle de leur temps. Siméon, bon prince, fit semblant de ne pas s'en apercevoir.
— Merci pour vos châtaignes, dit Ambre. Elles ont le goût du feu de camp et du dimanche.
— Alors revenez un dimanche, répondit Siméon avec un clin d'œil.
Ils allèrent saluer le limonadier.
— Merci pour l'heure, dit Nadir.
— Elle n'était pas parfaite, soupira l'homme. Mais vous voyez, il n'y a que les pendules qui exigent la perfection. Les gens, eux, se débrouillent.
Ils croisèrent le garçon au béret. Il marchait, enfin, au rythme des pas autour de lui. Il souriait comme un secret ouvert. Ambre lui donna la deuxième châtaigne.
— Pour quand l'horloge te semblera capricieuse, dit-elle.
— Merci, mademoiselle, répondit-il. Je m'appelle Raoul, au fait.
— Ambre, fit-elle.
— À plus tard, ou à plus tôt, ajouta-t-il, mystérieux comme s'il savait tout et rien à la fois.
Ils tendirent aussi la main vers Auguste, entre deux morceaux.
— Belle note, dit Tao.
— Elle était dans l'air, je n'ai fait que la cueillir, répondit Auguste.
Ambre avait le cœur chaud, comme si tout cela avait dessiné un grand schéma invisible que même elle n'aurait pas pu tracer. Un schéma de regards, de minutes et de sons. Elle jeta un coup d'œil à la montre. Le losange clignotait doucement pour leur rappeler qu'ils avaient un rendez-vous: rentrer avant la nuit, au créneau exact, pour ne pas laisser de traînée derrière eux. C'était écrit dans le carnet: “Sortir quand la musique hésite un peu, au moment de l'entracte, c'est la faille la plus douce.”
— Il est presque l'heure, dit Ambre. On y va ?
— On y va, répondit Inès, en serrant les lèvres pour retenir un sourire.
Chapitre 6 — Retour et remerciements
Ils quittèrent la place par la petite rue qui remontait vers l'église. Les pavés sous les roues et les semelles chantaient encore. La musique faiblit derrière eux, non pas parce qu'elle s'arrêtait, mais parce qu'ils s'en éloignaient. La montre vibra une dernière fois en mode “attention aimable”. Ambre tourna la molette d'un demi-cran vers la droite. Le bleu se fit plus profond.
— On a laissé l'époque intacte ? demanda Nadir à mi-voix.
— On a laissé l'époque décider pour elle-même, répondit Ambre. On a juste aidé les minutes à tenir la main, sans tirer.
— Tu parles comme un livre qui sait danser, se moqua doucement Inès.
Ils franchirent la porte du temps comme on referme un cahier sans faire de pli. L'escalier en colimaçon les accueillit avec ses nuances de bois. Le kiosque de la bibliothèque apparut, tel qu'ils l'avaient laissé. Le ciel du parc avait changé un peu; il avait la lumière plus pâle de fin d'après-midi. Le monde présent avait vieilli d'une poignée de minutes et d'une poignée de secrets.
Ambre posa la paume sur la porte. Elle resta un instant, les yeux fermés, pour dire merci. Pas dans un grand discours, juste dans sa tête: merci aux guirlandes, à la trompette d'Auguste, au sifflet du régisseur, à la châtaigne de Siméon, au limonadier qui donnait l'heure même quand elle boitillait, au garçon Raoul qui avait appris à écouter la danse.
— On pourrait écrire à Madame Rosange, proposa Tao, pour lui dire que sa montre marche aussi dans les deux sens: elle donne du temps, et elle en rend.
— Bonne idée, dit Ambre. Je lui ferai un schéma de gratitude.
— C'était… fou, avoua Inès, l'air soudain rêveuse. J'aime l'idée que l'on peut voyager sans forcément tout bousculer.
— Moi, ce que je retiens, ajouta Nadir, c'est que les horaires sont des promesses, pas des menottes. Et que parfois, le plus beau, c'est quand tout redevient juste par un geste discret.
— Et que les pavés du passé sont parfois plus gentils que ceux d'aujourd'hui, conclut Tao, hilare.
Ils éclatèrent de rire. La bibliothèque ouvrait encore ses fenêtres à l'air doux. Des enfants passaient à vélo, des parents papotaient, un chien trottinait avec la concentration d'un explorateur. Le présent n'avait pas changé grand-chose. Ou bien si: peut-être qu'ils le voyaient mieux, comme on regarde une carte après avoir marché dedans.
Le soir, dans sa chambre, Ambre étala son cahier. Elle dessina la place, les guirlandes, le kiosque de musique. Elle ajouta des flèches légères, pas partout, juste là où l'œil avait besoin de repères. Elle écrivit, dans un coin: “Règle n°1 — laisser intact. Règle n°2 — dire merci.” Dans le bas, elle croqua la montre à réglage fin, avec son losange en bleu. À côté, elle nota: “Régulation douce: quand l'heure officielle tousse, écouter l'heure du cœur.”
Elle pensa à Raoul, à Auguste, au régisseur. Elle prit une feuille blanche et elle écrivit quelques mots qui n'appartenaient pas à un schéma. C'étaient des mots simples, comme un ruban.
— Merci, murmura-t-elle. À toutes celles et ceux que nous avons croisés, qui ont tenu leur minute en équilibre, qui ont souri sans savoir que des enfants du futur les admiraient. Merci pour la musique, pour les pavés, pour le temps prêté.
La montre vibra très légèrement, comme si elle approuvait. Ambre la posa sur sa table, à côté de sa lampe. Ensuite, elle ouvrit son sac et retrouva la châtaigne de Tao. Elle la posa sur la montre. C'était drôle: ça faisait un couple. Le temps et le feu.
Le lendemain, ils se retrouvèrent au kiosque, comme si de rien n'était. Les feuilles des arbres frémissaient. Madame Rosange passait par là avec son manteau mauve.
— Alors ? demanda-t-elle sans demander, ses yeux plissés de malice.
— Elle marche, répondit Ambre. Et nous aussi.
— Vous savez, dit Madame Rosange, les horloges montrent l'heure, mais c'est vous qui donnez le tempo. Surtout quand vous écoutez.
— On a écouté, promit Inès.
— Et on a dansé, ajouta Tao.
— Et on a respecté, conclut Nadir.
Ambre sourit et montra son cahier. Elle avait dessiné la montre entourée de petites mains qui ne touchent pas, mais qui sont là. Cela lui sembla la meilleure image de ce qu'ils avaient fait.
— On y retournera ? demanda Inès.
Ambre regarda la porte cachée derrière la grille. Son cœur battait un peu plus vite, comme un tambour prudent. Elle n'avait pas de réponse toute faite. Elle n'en avait pas besoin. Il y avait, dans le présent, assez de musique pour un bon moment. Et le futur, lui, attendait avec patience.
— Un jour, dit-elle. Quand le schéma nous le dira.
Ils s'assirent un moment sous le kiosque, pour dessiner, lire et rire. La curiosité sortait de leurs poches comme des cailloux plats prêts pour des ricochets. Le monde, ce jour-là, avait la douceur d'une heure exacte, pas à la seconde près, mais à la respiration.
Ambre ferma les yeux, et revit la place des années trente, avec ses guirlandes qui faisaient des arcs de sourire. Elle sentit le poids rassurant de la montre dans sa poche. Elle n'avait pas la sensation d'avoir modifié quoi que ce soit. Elle avait juste rencontré. Et, dans ce simple verbe, elle pouvait tenir toute une aventure.
Le soir, avant de dormir, elle pensa une dernière fois à leurs remerciements. Dans sa tête, elle les répéta comme un refrain. Puis elle s'endormit avec le sentiment clair et net d'avoir ramené le présent intact, enrichi d'un éclat doux. Dans ses rêves, des notes de trompette traçaient des lignes bleues, et des pavés se transformaient en cases de carnet. Et, quelque part, très loin et tout près, l'horloge d'un beffroi prenait enfin le temps de sourire.