Chapitre 1 — Un héros qui n'aime que les pentes
Dans la ville de Belvédère-sur-Béton, les immeubles brillaient comme des toasts beurrés au soleil, et les trottinettes filaient en sifflant entre les passants. C'est là que vivait Nino, jeune homme à capuche orange et baskets toujours trop propres, connu sous un nom de super-héros un peu long pour tenir sur une carte de visite : Captain Descente.
Son pouvoir ? Spectaculaire. Insolite. Et franchement capricieux.
À plat, Nino courait comme tout le monde : correctement, avec une respiration de poisson hors de l'eau au bout de trois minutes. En montée, il devenait une œuvre d'art moderne : de la souffrance en mouvement. Mais en descente… en descente, il se transformait en fusée.
Il avait essayé d'expliquer ça à son ami Samir.
— Donc, tu es super-rapide… seulement quand le sol t'aide ?
— Exactement, répondit Nino, très fier. Je suis un héros… écologique. Je me laisse porter par la gravité.
— La gravité, c'est ton manager, quoi.
— C'est ça. Et elle ne signe pas d'autographes.
Ce matin-là, Nino patrouillait dans le quartier des arts, où les vitrines étaient si propres qu'on pouvait s'y recoiffer sans miroir. Il passait devant la Galerie du Parapluie Bleu, une grande bâtisse aux portes vitrées, quand une affiche lui sauta presque dessus :
« VERNISSAGE CE SOIR — FÊTE DES COULEURS — Buffet et surprises. »
Le mot “fête” fit vibrer quelque chose chez Nino. Une mission. Un appel.
— Captain Descente au rapport, murmura-t-il. S'il y a un buffet, il y a forcément un danger : quelqu'un pourrait manger toutes les mini-quiches.
Il entra, dramatique, sauf que la porte automatique s'ouvrit trop lentement. Il dut patienter en gardant une pose héroïque, le menton haut, pendant que la vitre faisait “bip… bip… biiip”.
À l'intérieur, l'air sentait la peinture fraîche et le jus de pomme chic. Des tableaux immenses occupaient les murs, et au milieu trônait une installation étrange : une pente brillante, comme un toboggan d'argent, avec un panneau : « NE PAS TOUCHER — Œuvre interactive (mais pas trop). »
Nino plissa les yeux.
— Une pente… dans une galerie. C'est… c'est une invitation personnelle, non ?
Chapitre 2 — La pente d'argent et le gardien moustachu
Un homme à moustache impeccable, costume noir et chaussures silencieuses, surgit comme un ninja de musée.
— Je peux vous aider ? demanda-t-il, voix polie mais tranchante.
— Je suis… euh… un visiteur. Très visitant, dit Nino.
— Vous avez un billet ?
— J'ai… une mission.
Le moustachu soupira. Sur son badge, on lisait : BERNARD — SURVEILLANCE.
— Écoutez, jeune homme, la mission ici, c'est “on regarde avec les yeux”. Pas avec les mains, pas avec le nez, et surtout pas avec… ce que vous avez l'air de préparer.
Nino regardait la pente d'argent comme un chien qui vient de voir un frisbee.
— Cette œuvre… elle s'appelle comment ?
— “Glissement intérieur”, répondit Bernard. Et ce n'est pas un toboggan.
— Elle a quand même… une tête de toboggan, insista Nino.
— Et moi j'ai une tête de baguette ?
— Un peu, avoua Nino. Une baguette très sévère.
Bernard cligna des yeux, vexé malgré lui.
Au fond de la salle, une artiste en salopette éclaboussée de couleurs discutait avec des gens. Elle avait des boucles violettes, des lunettes rondes et un sourire qui ressemblait à une fête foraine.
Elle aperçut Nino.
— Hé ! Vous êtes nouveau ? Moi c'est Lila, dit-elle en s'approchant. Ce soir, c'est le vernissage. On va mettre de la musique, des guirlandes, et même… un atelier “peins ton émotion”.
— Mon émotion principale, c'est “j'ai faim”, répondit Nino.
— Parfait, on a des mini-éclairs au chocolat.
Nino faillit saluer au garde-à-vous.
— Madame… euh… Artiste, cette pente, là… elle est… comment dire… tentante.
— Tentante, oui, c'est le but, répondit Lila en riant. Mais elle est fragile. Si quelqu'un glisse dessus, elle risque de se rayer.
— Glisser ? Moi ? Jamais. Je suis… un homme de principes. Très adhérent au sol.
— Ça tombe bien, ici, on adore les gens qui ne tombent pas, fit Bernard en passant derrière eux.
À ce moment-là, un technicien poussa un chariot avec une grosse caisse marquée “PROJECTEUR”. La roue avant passa sur un câble, et le chariot se mit à tanguer.
— Attention ! cria Lila.
La caisse bascula, roula, et se dirigea tout droit vers “Glissement intérieur”.
Nino n'eut pas besoin d'y réfléchir. Il bondit… mais bondir à plat, c'était son point faible : il fit un saut moyen, atterrit comme une crêpe, et se retrouva pile devant la pente. La caisse arrivait.
— Plan B ! annonça-t-il.
Il posa un pied sur le haut de la pente d'argent.
Et là, la gravité fit son travail. Son “manager” entra en scène.
Nino partit comme une bille.
Chapitre 3 — Vitesse supersonique (avec dignité variable)
Il glissa en descente à une vitesse qui aurait rendu jalouse une comète. Son manteau claquait, ses lacets hurlaient, et ses joues flottaient légèrement en arrière, comme s'il essayait de fuir son propre visage.
— Wouhouuu… euh… oups ! cria-t-il, parce que l'héroïsme n'empêche pas la surprise.
Le sol, en bas, arrivait très vite. Trop vite. Et au bout de la pente, il y avait… un mur blanc. Un mur innocent. Un mur qui n'avait rien demandé.
Nino fit ce qu'il pouvait : il agita les bras comme un moulin paniqué, tenta de freiner avec ses semelles, ce qui produisit un petit “fzzzt” ridicule, comme une frite qu'on écrase.
Bernard, le moustachu, lâcha un “NON !” si puissant qu'un tableau trembla.
La caisse, elle, roulait toujours.
Nino, en fusée, se plaça devant elle au dernier moment et la dévia d'un coup de hanche. La caisse changea de direction, évita l'œuvre, mais fonça vers une table où étaient alignés des verres vides prêts pour le vernissage.
— Les verres ! gémit Lila.
Nino n'avait qu'une seconde. Heureusement, il avait justement… une seconde en descente, ça lui allait.
Il bondit sur le côté, attrapa la nappe au passage, et tira. La table glissa de quelques centimètres comme sur des patins. La caisse passa en râlant, frôla un pied de table, et finit sa course dans un gros pouf.
Le pouf explosa en nuage de petites billes de polystyrène. La galerie se transforma en tempête de neige pas du tout hivernale.
Silence.
Une bille de polystyrène se posa sur la moustache de Bernard. On aurait dit un flocon.
Nino, lui, était collé au mur, bras écartés, dans une position qui ressemblait à une étoile de mer surprise. Il cligna des yeux.
— Je… j'ai sauvé l'art, non ? demanda-t-il.
Bernard s'approcha lentement. Trop lentement. On sentait venir le sermon comme un bus en retard.
— Vous avez… souffla Bernard, la voix tremblante… déclenché une avalanche de… de…
Il regarda les billes blanches partout.
— …de neige de canapé.
Lila éclata de rire.
— C'est magnifique ! On dirait une installation supplémentaire ! “Chute de confort dans une société pressée” !
— Ce n'était pas le plan, dit Nino, en se décollant du mur avec un bruit de scotch.
— Les meilleurs plans sont ceux qui glissent, répondit Lila.
Bernard se pinça l'arête du nez.
— Ce soir, il y a du monde. Il y a un buffet. Il y a des gens importants. Et maintenant, il y a… ça.
— Je peux nettoyer ! proposa Nino.
— À plat ? demanda Bernard, sceptique.
Nino hésita.
— À plat… je suis plutôt… décoratif.
Chapitre 4 — Une fête menacée par une montée
Lila, qui aimait les idées comme d'autres aiment les bonbons, tapa dans ses mains.
— On va transformer ça en jeu ! Ce soir, on fait une entrée “neigeuse”. Les gens vont adorer.
— Et si quelqu'un glisse et renverse une sculpture ? grogna Bernard.
— Alors, on mettra des tapis antidérapants. Et des panneaux. Et toi, Bernard, tu seras moins… baguette.
Bernard ouvrit la bouche, puis la referma. La vérité avait rebondi sur lui.
Nino, lui, se sentit investi.
— Je vais sécuriser la galerie. Personne ne glissera… sauf si c'est drôle et sans danger, annonça-t-il.
Ils installèrent des tapis, déplacèrent les œuvres fragiles, et Nino se retrouva avec une mission très précise : aller chercher des guirlandes lumineuses dans la réserve.
La réserve se trouvait… en haut d'un escalier.
Une montée.
Nino fixa les marches comme on fixe un devoir de maths.
— Courage, Captain Descente, se murmura-t-il. Les héros montent aussi.
Il posa un pied sur la première marche. Puis une autre. Au bout de dix marches, il respirait comme s'il venait de courir un marathon en portant un piano.
Bernard, en bas, leva un sourcil.
— Vous voulez que j'appelle un ascenseur pour… votre dignité ?
— Je… gère ! souffla Nino. Très… gérablement !
Il atteignit enfin la porte de la réserve, ouvrit, et tomba nez à nez avec un amas de cartons, de rubans, de guirlandes et… un énorme rouleau de papier bulle.
Son regard s'illumina.
— Oh non. Toi. Pas maintenant.
Le papier bulle avait un pouvoir secret : il appelait les doigts. Il hypnotisait les mains. Il murmurait “pop pop pop” dans l'air.
Nino tendit un index.
— Juste un.
POP.
Son cerveau soupira de bonheur.
— Deux.
POP POP.
Il se reprit.
— Non ! Mission ! Guirlandes !
Il attrapa les guirlandes… mais en reculant, il marcha sur le papier bulle. Ses pieds déclenchèrent un concert de “POP POP POP” tonitruant.
En bas, Bernard hurla :
— QU'EST-CE QUE C'ÉTAIT ?
— Rien ! répondit Nino. Un… un applaudissement du sol !
Il redescendit l'escalier, guirlandes dans les bras. En descente, évidemment, son pouvoir se réveilla.
— Oh oh, dit-il.
Ses pieds accélérèrent. Les guirlandes se déroulèrent derrière lui comme une queue de comète. Il dévala l'escalier si vite qu'il arriva en bas avant d'avoir fini sa phrase.
— …oh oh.
La guirlande s'accrocha à une statue moderne, qui était une sorte de cube tordu très cher. Le cube se mit à glisser doucement.
— Stop ! cria Lila.
Nino attrapa la guirlande, tira… trop fort. Le cube fit un tour sur lui-même et s'immobilisa, miraculeusement, pile au centre d'un cercle de billes de polystyrène.
Lila resta bouche bée.
— C'est… parfait. On dirait volontaire.
— C'est mon style, dit Nino en se frottant les cheveux, qui fumaient presque.
Bernard marmonna :
— Votre style est un accident en série.
Chapitre 5 — Le vernissage du grand “ouf”
Le soir arriva, avec ses habitants bien coiffés, ses baskets neuves et ses “oh, c'est intriguant” prononcés devant n'importe quel tableau, même s'il s'agissait clairement d'une toile blanche.
La Galerie du Parapluie Bleu brillait de guirlandes. La “neige de canapé” avait été repoussée en jolis tas, comme si c'était décoratif depuis toujours. Un DJ discret passait une musique qui faisait bouger les épaules sans que personne n'assume danser.
Nino avait enfilé son masque de super-héros : un demi-masque orange avec une étoile dessinée de travers.
— Tu es sûr de toi ? demanda Lila.
— Je suis prêt. Je suis le gardien des mini-éclairs.
— Et des œuvres, ajouta Bernard, à contrecœur.
Tout se passait plutôt bien. Les gens riaient, grignotaient, prenaient des photos, et certains se prenaient eux-mêmes en photo devant des cadres vides en disant que c'était “très profond”.
Puis un enfant repéra la pente d'argent.
— Maman ! Un toboggan !
— Ce n'est pas un toboggan, dit Bernard, déjà pâle.
— C'est une œuvre, corrigea la mère, qui ne voulait pas avoir l'air de ne pas comprendre. Une œuvre… glissante.
L'enfant s'approcha. Plusieurs autres le suivirent, attirés comme des aimants par l'idée de glisser.
— Non non non, fit Bernard, bras écartés. On regarde avec les yeux !
— Mais… ça descend ! protesta un garçon.
— Justement ! répondit Bernard, comme si “descendre” était une insulte.
Nino comprit que son moment était venu.
— Je m'en occupe, annonça-t-il. Les enfants, vous voulez une attraction ? Je suis l'attraction.
Il monta au haut de la pente, sous les regards étonnés. Lila chuchota :
— Fais simple. Et ne casse rien.
— Je suis simple, dit Nino. Et je casse… rarement volontairement.
Il se plaça, prit une grande inspiration.
— Mesdames et messieurs ! Voici… le seul super-héros qui court plus vite qu'un Wi-Fi… mais seulement en descente !
Quelques rires éclatèrent. Bernard ferma les yeux, comme pour prier un dieu des assurances.
Nino se lança. Il glissa comme une flèche, fit une pirouette contrôlée (enfin, à moitié contrôlée), et au bas de la pente, il attrapa un ruban de décoration et se laissa “catapulter” vers un tapis moelleux, où il atterrit dans une pose héroïque.
Applaudissements. Vrais. Forts.
L'enfant s'écria :
— Encore !
— Hors de question ! tonna Bernard.
— Une seule démonstration, dit Nino, en levant un doigt. Sinon, je deviens un parc d'attractions et après, je dois payer des impôts de manège.
Lila se mit à danser pour de vrai, sans se cacher derrière son verre de jus.
— Voilà ! s'exclama-t-elle. C'est ça qu'il manquait : du mouvement, du rire, une fête !
La soirée repartit de plus belle. Les gens discutaient, les enfants imitaient Nino en descendant… des micro-pentes imaginaires, comme s'ils glissaient sur des nuages. Bernard surveillait, mais on aurait dit que sa moustache souriait un tout petit peu.
Soudain, un serveur trébucha près du buffet. Un plateau de mini-éclairs vacilla, prêt à s'écraser.
— Pas les mini-éclairs ! hurla Nino.
Il bondit… mais le sol était plat.
Il avança à vitesse humaine, ce qui, dans ce contexte, était l'équivalent d'un escargot en vacances. Le plateau tomba.
Tout le monde retint son souffle.
Et là, miracle : le plateau atterrit pile sur un petit tas de billes de polystyrène, comme sur un coussin. Aucun éclair ne roula. Aucun chocolat ne pleura.
Un silence, puis un “Oooooh” collectif.
Bernard souffla :
— Pour une fois… vos catastrophes sauvent quelque chose.
— C'est mon superpouvoir secondaire, dit Nino. Le chaos utile.
Lila leva son verre.
— À la fête ! À l'art ! Et à Captain Descente, le héros le plus… pentu du monde !
Tout le monde rit, trinqua, et même Bernard finit par lâcher un sourire entier, sans retenue, comme un rideau qui s'ouvre.
Chapitre 6 — Le dernier glissement et merci aux voisins
Plus tard, la musique baissa, les guirlandes clignotèrent doucement, et les invités sortirent dans la nuit tiède. Dehors, la rue descendait légèrement vers la place, une pente douce comme un secret.
Nino, Lila, Bernard et Samir — venu en renfort pour aider à ranger et surtout tester les derniers mini-éclairs “au cas où” — poussèrent la porte de la galerie.
— Finalement, dit Samir, ton pouvoir n'est pas si nul. Il est… contextuel.
— Je préfère “artistiquement directionnel”, répondit Nino.
Ils regardèrent la rue en pente. Nino sentit la gravité lui tapoter l'épaule.
— Je raccompagne les derniers ballons ? proposa-t-il.
— Tant que tu ne les transformes pas en météorites, répondit Lila.
Nino prit une poignée de ballons et se laissa glisser en bas de la rue, super-rapide, mais cette fois avec contrôle, comme s'il avait enfin appris à discuter gentiment avec son “manager”. Les ballons flottèrent derrière lui en cortège joyeux, comme une petite parade improvisée.
En bas, les voisins des immeubles d'en face étaient aux fenêtres. Certains avaient entendu la musique, d'autres avaient juste vu passer un garçon masqué avec des ballons, ce qui, à Belvédère-sur-Béton, comptait comme une soirée normale.
Une dame en robe de chambre applaudit.
— C'était quoi, tout ce bruit ?
— De l'art ! cria quelqu'un.
— Et une fête ! ajouta une autre voix.
— Et un héros qui descend ! conclut un enfant, admiratif.
Nino s'inclina, ballons au bout des doigts.
— Merci aux voisins ! lança-t-il, fort et clair.
Et dans la nuit, entre les lampadaires et les rires, la ville moderne sembla répondre en écho, comme si même le béton avait envie de célébrer.