Chapitre 1 — Le héros qui entend tout
À Ville-Éclair, les klaxons faisaient des solos, les scooters sifflaient comme des moustiques en colère, et les voisins parlaient fort même quand ils chuchotaient. Autant dire que Nino avait un super-pouvoir… compliqué.
Nino, dix-sept ans, capuche sur la tête et baskets prêtes à fuir, était connu sous le nom de Super-Sonar. Il pouvait entendre des choses incroyables : une pièce tombée à trois rues, un chat qui négociait une croquette, et même le soupir d'un prof quand un élève disait « j'ai oublié mon cahier ».
Le souci, c'est que ses oreilles étaient parfois… trop courageuses.
Ce matin-là, il testait son nouveau gadget : un bouclier-parapluie. Un parapluie noir, tout simple en apparence, sauf qu'un bouton rouge (beaucoup trop tentant) déclenchait une bulle protectrice.
— Bon, on y va doucement, murmura Nino. Dou-ce-ment.
Dans sa poche, son téléphone vibra. Message de Lila, sa meilleure amie : « Tu passes au chantier de la rue des Mimosas ? On a besoin d'un coup de main pour le club sciences. Et évite de casser la réalité, stp. »
— La réalité, je la casse jamais… exprès, répondit Nino à voix haute, comme si le monde pouvait l'entendre.
Le monde, lui, l'entendait déjà beaucoup trop.
Chapitre 2 — Le chantier “interdit de rigoler”
Le chantier de la rue des Mimosas était entouré de barrières métalliques, avec des panneaux partout : ACCÈS INTERDIT, CASQUE OBLIGATOIRE, et un plus petit, scotché de travers : NE PAS NOURRIR LES PIGEONS (ils ne respectent plus personne).
Nino se glissa par l'entrée réservée, parce que Lila avait un badge “visiteur” et une conviction imparable.
Lila l'attendait, casque jaune sur les cheveux, un plan roulé sous le bras.
— Bienvenue dans le royaume du béton, dit-elle. On doit mesurer l'acoustique pour notre mini-projet. Sauf que le chef de chantier ne veut pas qu'on traîne.
Comme pour prouver ses paroles, une voix tonna :
— Vous deux ! On marche, on regarde, on ne touche à RIEN !
C'était M. Dardel, le chef de chantier. Une moustache sévère, un gilet fluorescent et un regard qui pouvait faire fondre un yaourt.
— On ne touche à rien, répéta Nino en levant les mains. Moi, je suis… euh… auditeur.
— Auditeur ? Ici, on audit pas, on construit ! Allez, près de la barrière. Et pas de bêtises.
Nino hocha la tête. Promis juré. Il ne ferait aucune bêtise.
Sauf que ses oreilles, elles, n'avaient rien promis du tout.
Il entendit un petit bruit étrange, un “clac-clac” nerveux, quelque part à droite. Puis un “glou” suspect, comme une bouteille qui se vide. Et enfin… un “miaou” très offensé.
— Lila… chuchota Nino. Je crois que le chantier a un chat en colère.
— Un chat ? Ici ? Impossible.
— Je l'entends. Et il a l'air de se disputer avec… une pelleteuse.
Lila soupira.
— Nino, n'interprète pas tout.
Au même moment, un cône de signalisation roula tout seul, comme s'il avait décidé de changer de carrière pour devenir quille de bowling.
— OK, concéda Lila. Là, c'est bizarre.
Chapitre 3 — Le bouclier-parapluie fait son intéressant
Le bruit “clac-clac” s'intensifia. Nino se concentra. Il capta des détails : une chaîne qui sautait, une roue qui patinait, et quelqu'un qui sifflotait… faux.
— Il y a un truc qui déraille, dit-il. Littéralement.
Ils avancèrent prudemment entre des palettes, des sacs de ciment et des tuyaux empilés comme un jeu de mikado géant.
Au centre, une petite bétonnière vibrait anormalement. À côté, un apprenti, casque trop grand et expression “je n'ai rien vu”, tentait de la calmer en lui tapotant le côté.
— Elle fait ça depuis cinq minutes, dit l'apprenti. Je crois qu'elle est… énervée.
— Une bétonnière n'est pas énervée, dit Lila. Elle est mal réglée.
— Moi, quand je suis mal réglé, je suis aussi un peu énervé, murmura Nino.
La bétonnière eut un sursaut, comme un chien qui secoue ses poils. Un gros “BLOP” de béton frais jaillit.
— Attention ! cria Lila.
Sans réfléchir, Nino dégaina son parapluie et appuya sur le bouton rouge.
Mauvaise idée. Enfin… bonne intention, très mauvaise précision.
Une bulle translucide se déploya autour de lui, de Lila, de l'apprenti… et de la bétonnière.
— Euh, Nino ? dit Lila en regardant la bulle. Pourquoi on est… dans une boule de savon géante ?
— Bouclier parapluie, répondit Nino, tout fier. Protection maximale.
La bétonnière, ravie d'avoir un public captif, se mit à tourner plus vite.
— Protection maximale… contre le béton ? demanda Lila.
— Techniquement, oui.
La bulle absorba l'éclaboussure suivante… puis la renvoya, comme un trampoline.
Résultat : un “PLOUF” parfait de béton s'écrasa… sur le casque de M. Dardel, pile au moment où il arrivait.
Silence.
Puis M. Dardel cligna des yeux. Un petit morceau de béton glissa le long de sa moustache avec la lenteur tragique d'une limace.
— Je… ne… veux… pas… savoir, dit-il d'une voix calme, ce qui était encore plus inquiétant.
— C'est une performance artistique, tenta Nino.
— Très. Artistique. Maintenant, SORTIE.
Nino appuya sur le bouton rouge pour désactiver la bulle.
La bulle, vexée, fit “POK” et se contracta… au lieu de disparaître. Elle devint plus petite et plus dense, comme un ballon qu'on serre trop.
Et “POK”, elle les propulsa tous les trois en arrière.
Ils atterrirent derrière une rangée de barrières, dans une zone encore plus sécurisée, avec un panneau énorme : ZONE DANGEREUSE — NE PAS ENTRER.
— On vient de… entrer, constata Lila, assise dans un tas de sable.
— Techniquement, on a été… déposés, dit Nino en se relevant, couvert de poussière mais digne.
L'apprenti leva la main.
— Je m'appelle Sami, au fait. Et je crois qu'on est coincés.
Chapitre 4 — La zone “pas pour les héros”
La zone dangereuse ressemblait à un labyrinthe de tranchées, de tuyaux géants et de câbles qui serpentait comme des spaghettis électriques. Tout était trop propre pour être rassurant.
Derrière eux, la barrière était fermée avec un cadenas. Devant, un portail coulissant semblait bloqué.
— Super, dit Lila. On va devoir trouver une sortie. Sans casser quoi que ce soit. Sans se faire gronder. Sans s'engluer dans le béton. Facile.
Nino posa son parapluie sur l'épaule, comme un chevalier un peu maladroit.
— Je peux écouter pour repérer des gens, proposa-t-il.
Il ferma les yeux. Les sons affluèrent : une perceuse au loin, des pas lourds, un talkie-walkie qui grésillait. Et… le “miaou” offensé, toujours là, très proche.
— Le chat, murmura Nino. Il est juste derrière ce tas de tuyaux. Et il… souffle.
— Un chat qui souffle sur un chantier, c'est normal, dit Lila. Il n'a pas signé pour ça.
Ils contournèrent les tuyaux. Un petit chat gris, poussiéreux comme un vieux coussin, était coincé dans un filet de chantier. Il se débattait avec une dignité dramatique.
— Oh non, pauvre petit, dit Sami.
Le chat miaula avec un ton qui ressemblait à : « Je vous avais dit que c'était une mauvaise idée, mais personne ne m'écoute. »
— On l'aide, déclara Lila.
Nino s'accroupit.
— Doucement, champion. On va te libérer.
Le chat planta ses yeux dans ceux de Nino, comme s'il évaluait sa compétence en sauvetage. Puis il donna un coup de patte… dans le vide, par principe.
Nino tenta de défaire le filet. Mais le nœud était serré.
— Le bouclier, suggéra Sami. Si tu fais une mini-bulle, peut-être que ça écarte le filet.
— Mini-bulle… Oui… si mon parapluie accepte de coopérer, dit Nino.
Il appuya très légèrement sur le bouton rouge. Le parapluie fit “BIP” comme un micro-ondes content. Une bulle apparut… trop grande.
— Nino ! souffla Lila.
La bulle engloba le chat, le filet, et… un tas de boulons. Les boulons se mirent à trembler, attirés par la surface de la bulle, comme des mouches sur une vitre.
— D'accord, c'est le mode “aimant à catastrophes”, observa Lila.
— Je ne l'ai pas demandé ! protesta Nino.
Sami, lui, eut une idée.
— Si on tient la bulle stable, on peut tirer le filet pendant que le chat est protégé des boulons qui volent.
— Tu veux dire… travailler ensemble, dit Lila, en levant un sourcil.
— Oui. Radical, je sais.
Ils se placèrent : Nino stabilisait le parapluie, Lila tirait sur le filet, Sami attirait doucement le chat avec un morceau de sandwich (un sandwich au fromage, l'arme absolue).
Le chat, soudain très coopératif, se laissa glisser hors du piège et atterrit sur les pieds de Nino.
Il miaula, puis posa une patte sur le parapluie, comme pour dire : « Je valide le gadget… mais je garde un œil. »
— Un chat critique d'équipement, marmonna Nino. Génial.
À cet instant, un grésillement éclata dans un haut-parleur.
— Vous êtes dans la zone dangereuse ? répéta la voix de M. Dardel. RÉPONDEZ.
Lila pâlit.
— Il nous a repérés.
Sami montra le talkie-walkie accroché à sa ceinture.
— Je… l'ai oublié allumé.
— Bravo, dit Lila. Au moins, on ne mourra pas de solitude.
Chapitre 5 — La grande sortie (avec petite panique)
La voix de M. Dardel revint, plus proche, plus pressée.
— Restez où vous êtes ! J'arrive. Et ne touchez à RIEN, sinon je vous transforme en sacs de ciment.
— Il peut faire ça ? demanda Sami.
— Ne teste pas, répondit Lila.
Nino tendit l'oreille. Il capta des pas qui approchaient, mais aussi un autre bruit… un cliquetis métallique régulier, comme une barrière qui tremble.
— Le portail coulissant… il est instable, dit-il. Je l'entends grincer. Il pourrait se refermer d'un coup.
— Et si M. Dardel arrive au mauvais moment, on est coincés, dit Lila.
Sami avala sa salive.
— Ou coupés en deux ?
— Pas coupés, dit Nino vite. C'est du suspense sans danger, ici. Mais coincés, oui.
Le chat gris, lui, s'assit et se lécha la patte, comme s'il assistait à une pièce de théâtre.
— Il faut maintenir le portail ouvert, déclara Lila. Sami, tu peux caler quelque chose.
Sami attrapa une cale en bois. Il se précipita… et glissa sur une poignée de gravier, faisant un pas de danse involontaire.
— Je… gère… très… bien ! annonça-t-il en moulinant des bras.
Nino, réflexe de super-héros, ouvrit son parapluie et déclencha la bulle pour amortir.
La bulle jaillit… mais cette fois, elle fit un “FIOU” et s'étira comme un chewing-gum géant, accrochant la cale en bois et la projetant… pile sous le portail.
CLAC.
La cale se coinça parfaitement.
Le portail s'arrêta.
— Je… l'ai fait exprès, dit Nino, un peu trop vite.
Lila le regarda, puis éclata de rire.
— Tu sais quoi ? C'est la première fois qu'un gadget capricieux nous sauve en faisant n'importe quoi.
Sami souffla, soulagé.
— On devrait l'appeler “Parapluie Pas D'accord”.
Le chat miaula, très clairement : « Je vote pour. »
Ils entendirent enfin M. Dardel arriver. Sa silhouette apparut entre deux piles de briques, la moustache encore légèrement décorée d'un petit souvenir de béton.
Il s'arrêta net en voyant le chat sur le parapluie, Lila couverte de poussière, Sami avec son sandwich écrasé, et Nino tenant l'objet le plus suspect de la ville.
— Qu'est-ce que… C'est… que… ça, dit M. Dardel, en détachant chaque mot comme s'il posait des briques.
— Une opération de sauvetage, dit Lila, très sérieuse.
— Avec… un parapluie.
— Un parapluie bouclier, précisa Nino.
— Et un chat, ajouta Sami.
Le chat bâilla, comme pour dire : « Oui, et alors ? »
M. Dardel inspira. Longtemps. Très longtemps.
— Le chat… c'est à ma fille, finit-il par dire. Il s'est échappé hier. Je le cherchais.
Son regard tomba sur la cale coincée sous le portail.
— Et vous avez empêché ce portail de se refermer.
— Oui, dit Nino. Enfin… mon parapluie a… eu une idée.
M. Dardel s'approcha, prit délicatement le chat, qui se laissa faire avec l'air d'un roi qu'on porte.
— Bon. Vous avez fait une bêtise… mais vous avez aussi aidé. Et vous vous êtes aidés entre vous.
Il fixa Nino.
— Par contre, ton parapluie… je ne veux pas le voir près de mes machines.
— Compris, chef, dit Nino.
— Et toi, Sami, casque à ta taille, sinon tu vas finir par voir le monde en biais.
— Oui, chef !
M. Dardel hésita, puis ajouta, presque à contrecœur :
— Merci.
Chapitre 6 — Des oreilles, un parapluie, et une vraie équipe
De retour de l'autre côté de la barrière, l'air semblait plus léger. Même les panneaux “interdit” paraissaient moins fâchés.
Lila donna un coup d'épaule à Nino.
— Finalement, ton pouvoir d'auditeur, c'est utile. Sans toi, on n'aurait pas repéré le portail ni le chat.
Nino haussa les épaules, gêné.
— Oui, mais sans toi, je serais entré en panique. Et sans Sami, on n'aurait pas eu… le sandwich diplomatique.
Sami rougit.
— Je crois que je vais garder une tranche de fromage sur moi, maintenant. Pour les urgences.
Ils éclatèrent de rire.
M. Dardel revint avec le chat dans les bras. Le chat, proprement installé, regardait Nino comme s'il évaluait encore le “Parapluie Pas D'accord”.
— Ma fille s'appelle Zoé, dit M. Dardel. Elle adore les histoires de super-héros. Si… si vous passez un jour, elle voudra sûrement vous remercier.
Nino cligna des yeux.
— Sérieux ? Même après… le béton sur la moustache ?
M. Dardel toucha sa moustache, puis soupira.
— Disons que ma moustache a vécu pire. Une fois, elle a pris de la confiture.
Lila sourit.
— On passera.
Sami tendit la main à Nino.
— On se revoit pour le club sciences ? On pourrait tester ton parapluie… ailleurs. Dans un endroit où rien ne peut être cassé. Par exemple… une cour avec des coussins.
— Bonne idée, dit Nino en serrant la main. Et cette fois, on le teste ensemble. Comme une équipe.
Le chat miaula une dernière fois, puis posa sa patte sur le bras de Nino, comme un petit tampon officiel.
Ville-Éclair reprit ses bruits : les klaxons, les scooters, les rires. Nino les entendait tous, mais, pour une fois, ça ne lui faisait pas peur.
Parce qu'il savait qu'il n'était plus tout seul pour gérer l'imprévu. Et que, même quand un parapluie faisait n'importe quoi, l'entraide, elle, tombait toujours pile au bon endroit.