Chapitre 1
Dans la ville de Néon-sur-Béton, les panneaux publicitaires clignotaient comme s'ils avaient bu trois cafés de trop. Les trottoirs brillaient encore d'une pluie récente, et les gens pressés glissaient entre les bus et les trottinettes avec une précision de joueurs de jeux vidéo.
Au milieu de ce ballet, un jeune homme avançait en regardant partout, comme si chaque poubelle pouvait cacher un complot.
Il s'appelait Nino. Enfin… Nino, c'était son prénom civil. Quand il enfilait sa tenue de super-héros—un sweat à capuche bleu avec un grand éclair cousu de travers—il devenait Éclair Boudeur.
Pourquoi “Boudeur” ? Parce que Nino se méfiait de tout. Même des pigeons. Surtout des pigeons.
— Je te vois, toi, marmonna-t-il en pointant un oiseau rond comme une boule de bowling. Tu fais semblant de picorer, mais dans ta tête tu prépares un coup.
Le pigeon le fixa, puis lâcha un “rou-crou” très innocent et s'éloigna en trottinant.
Le téléphone de Nino vibra. Un message de Madame Lora, la concierge de son immeuble, célèbre pour savoir tout avant tout le monde.
« URGENCE. Toit-jardin. Catastrophe verte. Viens !!! »
— Catastrophe verte ? répéta Nino. Ça peut être un monstre-liane. Ou une salade géante. Ou… pire : une réunion de copropriété.
Il frissonna. La peur d'une réunion de copropriété, c'était son kryptonite à lui.
Il releva sa capuche.
— Bon. Je monte, mais si c'est juste pour sauver une tomate en détresse, je demande une médaille.
Et il s'élança vers son immeuble, prêt à héroïser… ou à se tromper magnifiquement.
Chapitre 2
L'ascenseur de l'immeuble grinça en montant, comme s'il protestait contre l'effort.
Nino, lui, ne tenait pas en place. Il regardait le plafonnier, puis le miroir, puis le bouton “Toit” comme s'il allait exploser.
— S'il te plaît, ne tombe pas en panne, chuchota-t-il à l'ascenseur. Je suis un super-héros, pas un campeur.
Ding.
Les portes s'ouvrirent sur le toit-jardin.
Et là… surprise.
Ce n'était pas un champ de bataille ni un monstre-liane. C'était… un festival de verdure. Des bacs remplis de menthe, de basilic, de fraises, des petits arbres en pot, des arrosoirs colorés, et même un épouvantail ridiculement mignon qui portait un chapeau de paille de travers.
Sauf qu'au milieu de ce paradis vert, une scène semblait sortie d'un dessin animé : une rangée de pots de fleurs avait été renversée, la terre formait des petites dunes, et un tuyau d'arrosage gigotait au sol comme un serpent hystérique, arrosant tout ce qui bougeait.
Madame Lora surgit d'une cabane à outils, un sécateur dans une main et une paire de lunettes embuées dans l'autre.
— Enfin ! Éclair Boudeur ! On va se noyer dans la laitue !
— Je… je vois ça, dit Nino, déjà mouillé jusqu'aux chaussettes. Qui a réveillé le tuyau ?
— Le vent, je pense. Ou alors… les pigeons.
Nino plissa les yeux.
— JE LE SAVAIS.
Un adolescent du bâtiment, Malik, apparut derrière un grand bac de courgettes. Il avait un seau sur la tête comme casque.
— Salut, Nino. Enfin, salut… monsieur le super-héros. J'ai essayé de fermer l'eau, mais la vanne est coincée.
Le tuyau fit un “PFFFFFT” triomphant et arrosa l'épouvantail en pleine figure.
L'épouvantail, trempé, avait l'air de pleurer.
Nino inspira profondément.
— D'accord. Mission : dompter le serpent aquatique. Facile. Je suis puissant. Je suis… euh… raisonnablement compétent.
Il leva les mains. Son pouvoir, c'était l'électricité. Il pouvait charger des objets, créer des étincelles, et parfois—quand il se concentrait—faire fonctionner un grille-pain à distance.
Le souci, c'est que “parfois” était un mot très optimiste.
— Je vais faire une micro-décharge pour bloquer la vanne, annonça-t-il, un clin d'œil malicieux au coin des lèvres. Micro, hein. Pas “incendie du siècle”.
Madame Lora recula d'un pas.
— Je vais chercher… un seau. Au cas où.
Malik, lui, sortit son téléphone.
— Je filme ? pour… euh… les archives héroïques.
— Ne filme pas trop mon profil gauche, grogna Nino. Il a l'air suspect.
Il posa deux doigts sur la vanne métallique.
— Micro-décharge… micro-décharge…
Une petite étincelle jaillit.
La vanne fit “CLAC”.
Le tuyau s'arrêta net.
Silence.
Puis, sans prévenir, toutes les guirlandes lumineuses du toit-jardin s'allumèrent en plein jour, les capteurs automatiques se mirent à biper, et la radio de Madame Lora, posée sur une caisse, se lança à fond sur une chanson disco.
— Euh, dit Nino. Je… j'ai peut-être un peu touché le réseau.
Malik éclata de rire.
— C'est pas grave, c'est stylé ! On dirait une fête surprise pour une fraise.
Madame Lora soupira, mais son sourire tremblait.
— Au moins, on n'est plus trempés. Enfin… on l'est, mais de façon plus festive.
Nino se gratta la nuque.
— Droit à l'erreur, hein… Je vais juste… désactiver la radio.
Il tendit la main.
La radio augmenta encore.
— …Ou alors, elle m'a choisi comme DJ.
Chapitre 3
Nino tenta de baisser le volume en touchant le bouton. La radio répondit en crachotant, puis changea de station : une publicité pour des croquettes pour chat.
— “Miaou-Miaou Deluxe, parce que votre chat mérite le meilleur !” annonça une voix joyeuse.
Malik pouffa.
— Le toit-jardin est devenu un centre commercial.
Madame Lora, elle, regardait les guirlandes et les capteurs qui bipaient encore.
— Tu as… électrisé le système de domotique. Maintenant il croit que c'est Noël, le Nouvel An et l'anniversaire du bâtiment en même temps.
Nino leva les mains, dramatique.
— Je jure que je visais “petite étincelle raisonnable”. Mon pouvoir a… une personnalité. Un peu comme moi, mais sans la prudence.
Un bruit de moteur monta depuis la rue. Un drone de livraison apparut au-dessus du toit, clignotant. Il descendit lentement… beaucoup trop lentement… comme s'il hésitait.
Nino fronça les sourcils.
— D'accord. Pourquoi un drone vient ici ? Le toit-jardin n'est pas une boîte aux lettres.
Le drone se posa sur un banc, trembla, puis projeta une voix métallique :
— LIVRAISON : “TERRAU MAGIQUE ULTRA-FERTILE”. DESTINATAIRE : “LE ROYAUME DE LA TOMATE”.
Malik leva la main.
— Ça, c'est moi. Enfin… c'était pour mon projet de potager. Mais le “royaume de la tomate”, c'est le nom du groupe de discussion, pas une vraie monarchie.
Madame Lora plissa les yeux.
— Et pourquoi le drone tremble ?
Le drone siffla.
— ERREUR. CAPTEURS PERTURBÉS. JE SUIS… ÉMOTIONNELLEMENT CONFUS.
Nino cligna des yeux.
— Moi aussi, mon vieux. Bienvenue au club.
Le drone tenta de décoller. Il fit un petit saut… puis un autre… puis tourna sur lui-même comme une toupie malade.
Malik recula.
— Euh… c'est normal qu'il fasse la danse du moustique ?
Nino tendit la main, prudent.
— Je vais le stabiliser avec une charge… très légère. Une plume électrique.
Il fit un clin d'œil, comme pour rassurer tout le monde.
— Promis, je ne transforme pas le drone en grille-pain volant.
Il concentra son énergie.
Une étincelle partit… un peu plus grosse que prévu.
Le drone s'immobilisa. Pendant une seconde, on aurait dit que tout allait bien.
Puis il se mit à parler très vite :
— JE SUIS UN DRONE SÉRIEUX. JE NE PANIQUE PAS. JE NE PANIQUE PAS. JE NE PANIQUE PAS.
— Il panique, constata Madame Lora.
Et il décolla d'un coup, en zigzaguant entre les bacs, frôlant la menthe, survolant les fraises, manquant de peu l'épouvantail qui, à ce stade, avait l'air de subir sa pire journée.
— Attrapez-le ! cria Malik. Sinon il va tomber sur la rue !
Nino se lança à sa poursuite sur le toit-jardin. Il sauta par-dessus un arrosoir, glissa sur une flaque, se rattrapa à un treillis de haricots grimpants.
— Mesdames et messieurs, annonça-t-il en haletant, bienvenue au cirque de la maladresse !
Le drone fonça vers le bord du toit, puis freina brusquement, comme s'il avait eu peur du vide. Il recula… et se cogna contre une petite serre en plastique.
La serre vibra. La porte s'ouvrit.
Et quelque chose jaillit.
Un nuage noir.
Des abeilles.
Pas des abeilles méchantes. Mais des abeilles très… indignées.
— Oh non, souffla Madame Lora. La ruche pédagogique de l'école d'à côté. Ils l'ont installée ici pour que les enfants apprennent… en paix.
Les abeilles firent un bourdonnement collectif, du genre “QUI A DÉRANGÉ NOTRE SIÈSTE ?”
Nino fit un pas en arrière.
— D'accord. Je suis méfiant, mais là… je respecte. Je respecte énormément.
Le drone, lui, clignotait comme un sapin.
— PROTOCOLE D'URGENCE : FUITE.
Il repartit… droit vers la ruche.
— Non ! s'écria Malik.
Nino inspira, puis se força à sourire, ce sourire un peu insolent qui disait : “Ça va aller, même si ça n'a aucune raison d'aller.”
— Bon. On va faire ça proprement.
Il se plaça entre le drone et la ruche.
— Hé, petit robot ! Viens par ici ! J'ai… un mur invisible !
Il n'avait pas de mur invisible. Il avait juste ses mains et beaucoup d'espoir.
Le drone fonça.
Nino tendit les bras.
— Stop !
Il envoya une micro-décharge pour bloquer les moteurs.
Le drone s'arrêta net… puis lâcha le paquet de terreau.
Le sac tomba, se déchira, et un tsunami de terre noire se répandit sur le toit-jardin, roulant comme une vague lente mais déterminée.
La terre engloutit les chaussures de Nino, glissa sous les bacs, et termina sa course… juste au pied de la ruche.
Les abeilles se figèrent.
Puis, comme si elles avaient tenu un conseil secret en une demi-seconde, elles se posèrent sur la terre, très intéressées.
Madame Lora cligna des yeux.
— Elles… elles aiment le terreau ?
Malik haussa les épaules.
— Peut-être que ça sent les fleurs ?
Nino regarda ses pieds enterrés jusqu'aux chevilles.
— Voilà. J'ai sauvé la ruche… en créant une plage de compost. C'est… une stratégie, hein.
Le drone, enfin calmé, se posa doucement sur le banc et dit d'une voix presque fière :
— LIVRAISON EFFECTUÉE. JE ME SENS… MIEUX.
Nino souffla.
— Moi, je me sens… sale.
Madame Lora éclata d'un rire bref.
— Tu vois, héros : tu fais des bêtises, mais tu répares. C'est ça qui compte.
Nino haussa un sourcil.
— On verra si la copropriété considère le “tsunami de compost” comme une amélioration.
Chapitre 4
Le toit-jardin ressemblait maintenant à un décor de film d'aventure : de la terre partout, des guirlandes allumées comme une fête foraine, une radio qui alternait disco et croquettes pour chat, et un super-héros avec des chaussures transformées en pots de fleurs.
Malik ramassa un râteau.
— On nettoie ?
Nino fit une moue.
— J'aimerais dire “oui”, mais mon cerveau vient de glisser sur une pensée : et si on empire tout ?
— Tu exagères, dit Madame Lora. Tu es juste… enthousiaste.
— Enthousiaste et dangereux, corrigea Nino. Nuance.
Ils commencèrent à ramasser la terre, à la remettre dans des bacs. Malik travaillait vite, concentré. Madame Lora, elle, parlait en même temps qu'elle rassemblait des poignées de compost, comme si elle commentait un match.
— Voilà, on sauve les fraises. Les fraises sont les reines du toit. On ne discute pas avec une fraise.
Nino, lui, essayait de faire glisser la terre avec une pelle… mais ses mains crépitaient encore d'électricité. Par moments, la pelle vibrait comme un téléphone.
— Mon pouvoir est encore excité, murmura-t-il. Comme si j'avais bu une canette d'énergie… sauf que je n'en bois pas.
— Tu devrais, dit Malik. Comme ça, tu pourrais accuser la canette.
Nino lui lança un regard.
— Très drôle. Je note ton insolence dans le dossier “jeune à surveiller”.
Malik leva le menton.
— Je suis déjà surveillé. Par la caméra du hall. Et par Madame Lora.
Madame Lora fit semblant de ne pas entendre. Ses lunettes glissèrent sur son nez.
Le problème, c'est qu'en remettant la terre dans les bacs, ils s'aperçurent que le système d'arrosage automatique s'était remis en marche… tout seul. Un petit “tic-tic” sinistre précéda un jet d'eau qui partit en plein sur Nino.
— AH ! cria-t-il. Trahison hydraulique !
Il bondit en arrière, glissa sur la terre humide, et s'assit lourdement dans un bac vide.
Malik éclata de rire.
— On dirait que tu plantes un super-héros.
Nino, couvert de boue, leva un doigt.
— Je fais un test scientifique : vérifier si les bacs sont confortables.
Madame Lora coupa enfin l'arrosage en tournant une deuxième vanne, celle que personne n'avait remarquée. Elle leva les yeux au ciel.
— Le secret, c'est de regarder. Pas de foudroyer.
Nino essuya son visage, laissant une traînée de terre sur sa joue.
— D'accord. Je mérite. Mais la vanne cachée, c'était mesquin.
— La plomberie est toujours mesquine, déclara Madame Lora comme une philosophe.
À ce moment-là, un “BIP” retentit depuis la porte d'accès au toit. Un homme en costume beige entra, un classeur à la main et un sourire trop parfait.
— Bonjour ! Je suis Monsieur Grinçard, du service de sécurité de l'immeuble. On m'a signalé… une activité inhabituelle. Lumières en plein jour, musique disco, drone en détresse… et… odeur de terre.
Nino se figea. Son instinct de méfiance hurla.
— Un homme en costume avec un classeur… Ça, c'est clairement un super-vilain administratif.
Monsieur Grinçard regarda autour de lui.
— Qui est responsable de… ceci ?
Madame Lora pointa Nino du doigt avec une précision chirurgicale.
— Lui. Mais il a aussi évité que le drone tombe sur la rue, et il n'a pas fâché les abeilles. Enfin… pas trop.
Monsieur Grinçard fronça les sourcils.
— Vous avez dérangé une ruche ?
— Non ! protesta Nino. J'ai… euh… offert du terreau.
Malik ajouta, très sérieux :
— Les abeilles semblent contentes. Regardez, elles butinent… la terre.
Monsieur Grinçard cligna des yeux, perdu.
— On ne “butine” pas la terre.
Nino haussa les épaules, goguenard.
— Dans Néon-sur-Béton, monsieur, même les abeilles improvisent.
Monsieur Grinçard s'approcha des capteurs domotiques.
— Ce système est fragile. Une surcharge et tout saute. Qui a touché à l'électricité ?
Nino leva la main, puis la baissa, puis la releva.
— Moi. Mais c'était une micro-décharge. Une micro… catastrophe. Petite. Mignonne.
Monsieur Grinçard le fixa longuement, comme s'il évaluait si un super-héros pouvait être remboursé en plusieurs fois.
— Il faut remettre tout en état. Sinon, je devrai faire un rapport.
Madame Lora croisa les bras.
— Et si on le remet en état, vous faites quoi ?
— Je… je constate le bon fonctionnement, répondit-il, moins assuré.
Nino pencha la tête.
— Donc, si on réussit, tout le monde gagne. Parfait. J'adore les missions où personne ne finit en prison.
Monsieur Grinçard soupira, puis regarda l'épouvantail trempé.
— Et… pourquoi votre épouvantail a l'air triste ?
Malik répondit avant tout le monde :
— Parce qu'il écoute la publicité des croquettes pour chat depuis vingt minutes.
La radio, pile à ce moment-là, lança :
— “Miaou-Miaou Deluxe !”
Nino se leva d'un bond.
— Voilà. Priorité : sauver l'épouvantail de la pub.
Chapitre 5
Ils s'attaquèrent au vrai problème : le toit-jardin était devenu un mini-parc d'attractions électrique.
Nino s'approcha du boîtier des capteurs, une petite boîte grise au mur. Il inspira.
— Cette fois, je fais doucement. Je ne touche rien avec mes mains de grille-pain.
Il sortit de sa poche… une pince à linge en bois.
Madame Lora le regarda, surprise.
— Une pince à linge ?
— Oui. Le bois ne conduit pas. Et c'est discret. On ne se méfie jamais d'une pince à linge. La pince à linge est un héros sous-estimé.
Malik hocha la tête.
— C'est vrai. Elle pince sans jugement.
Nino utilisa la pince à linge pour appuyer sur un petit bouton “reset”.
Rien ne se passa.
Il appuya encore.
La radio changea de station : maintenant, c'était une musique de salsa.
— Eh ! s'écria Malik. C'est mieux que les croquettes !
Monsieur Grinçard, qui observait en silence, fit une grimace.
— C'est… toujours une anomalie.
Nino se pencha, concentré.
— Allez… reviens à la normale… s'il te plaît…
Ses doigts picotèrent. Une étincelle minuscule jaillit… directement sur le boîtier.
Les guirlandes clignotèrent, puis s'éteignirent.
Les bips des capteurs cessèrent.
La radio baissa d'un coup, comme si elle s'excusait, et continua la salsa à un volume raisonnable.
Un calme nouveau s'installa sur le toit-jardin. On entendait même les abeilles, un bourdonnement doux, comme un moteur de petit scooter heureux.
Nino resta immobile, surpris.
— …Ça a marché.
Madame Lora applaudit.
— Tu vois ! Quand tu te rates, tu apprends. Quand tu apprends, tu réussis.
Nino tourna la tête vers Monsieur Grinçard, avec son clin d'œil malicieux.
— Vous avez vu ? Je suis une mise à jour ambulante.
Monsieur Grinçard feuilleta son classeur, l'air de chercher une case “super-héros boueux mais utile”.
— Bon… très bien. Je note : “Incident résolu”. Mais je vous conseille… de ne pas recommencer.
Nino leva les mains.
— Promis. Enfin… je promets de tenter de ne pas tenter.
Malik, lui, ramassa le sac de terreau éventré et le versa soigneusement dans les bacs.
— On peut en profiter pour planter ? La terre est là, autant la rendre utile.
Madame Lora sourit.
— Excellente idée. On va faire un vrai royaume de la tomate, cette fois.
Nino s'accroupit près d'un bac, prit une petite pousse de tomate. Elle était fragile, avec deux feuilles qui tremblaient.
Il la regarda comme on regarde un secret.
— Tu sais, petite tomate… moi aussi, je tremble quand je dois faire un truc. Je fais souvent n'importe quoi. Mais… on peut repousser quand même.
Il planta doucement la pousse.
Malik le taquina :
— Éclair Boudeur devient Éclair Jardinier.
— Chut, dit Nino. Je garde mon image de type méfiant. Si les gens apprennent que je parle aux tomates, je suis fini.
Les abeilles passèrent au-dessus d'eux, paisibles. L'épouvantail, enfin, arrêtait de se faire arroser et semblait presque sourire.
Monsieur Grinçard, malgré lui, laissa échapper un petit rire.
— Je… n'ai jamais vu un incident se terminer par une plantation.
Nino se redressa.
— C'est ça, Néon-sur-Béton : on trébuche, on rigole, et on replante.
La musique salsa continuait, légère, comme si le toit-jardin avait décidé de faire la fête avec ce qu'il restait.
Malik tapa dans ses mains.
— Attendez… la salsa, c'est parfait. Il manque juste… un final.
Nino fronça les sourcils.
— Un final ?
Madame Lora posa son sécateur comme un micro.
— Un pas de danse, voyons. C'est le seul moyen officiel de sceller une victoire sur un tuyau rebelle.
Monsieur Grinçard recula.
— Je ne danse pas.
Nino le fixa, suspicieux.
— Ça, c'est exactement ce que dirait un super-vilain administratif.
Monsieur Grinçard soupira, vaincu par l'absurdité ambiante.
— Très bien. Un pas. Mais un petit.
Nino sourit, et son clin d'œil malicieux revint, comme un éclair dans ses yeux.
— Droit à l'erreur, monsieur. Même en danse.
Il commença un pas simple : deux à gauche, deux à droite, un petit tour. Malik l'imita, plus souple, en ajoutant un geste des bras comme s'il dirigeait un orchestre de tomates. Madame Lora se mit à bouger avec une énergie surprenante, son sécateur à la main comme une maracas.
Monsieur Grinçard hésita… puis fit un pas. Puis un autre. On aurait dit un pingouin qui découvre la musique, mais un pingouin très sérieux.
Nino éclata de rire.
— Voilà ! Vous dansez !
— Je… je me déplace rythmiquement, rectifia Monsieur Grinçard, mais ses épaules suivaient déjà le tempo.
Les abeilles bourdonnèrent comme un chœur discret. L'épouvantail, immobile, semblait approuver. Et sur le toit-jardin remis d'aplomb, au-dessus de la ville moderne qui clignotait en bas, ils terminèrent tous sur un dernier pas, un petit coup de talon synchronisé, comme une victoire parfaitement imparfaite.