Chapitre 1 — Ça grésille sur la place
La ville de Bling-sur-Seine vibrait comme un smartphone en mode vibreur. Les tramways glissaient, les trottinettes chuchotaient, et les enseignes clignotaient comme des étoiles pressées. Zélie Raccord traversait la place centrale avec son sac à outils en bandoulière, sa cape jaune canari pliée façon notice, et son pouvoir un peu bizarre: elle entendait le “tilt” des objets pas contents. La moindre vis qui soupire, elle l'entendait. Le moindre ressort qui bâille, elle lui répondait. Les choses lui parlaient, en quelque sorte. Enfin, quand elles avaient envie.
— Oh là, le banc, tu grinces comme une porte de château, murmura-t-elle en serrant un boulon. CLAC.
Zélie avait un secret bien gardé au fond de sa poche: un petit aimant à boulons trop poli pour être utile. Il s'appelait Timo. Quand on le regardait, il se figeait. Quand on détournait les yeux… SCHLIP… il attirait timidement tout ce qui était métallique et mal rangé.
— Courage, Timo, le murmura-t-elle. Aujourd'hui, on doit rester… discret.
Soudain, un vacarme de BD éclata sur la place. ZBOING! CLONG! VZIIIIP! Quelque chose de gigantesque venait d'être installé, une sorte de cadre en forme de fer à cheval avec des spots, des filtres et un compteur de “likes” qui clignotait comme un sapin hyperactif.
Un animateur en veste à paillettes hurla dans un micro:
— Mesdames et Messieurs, découvrez le premier aimant géant à selfies! Approchez, approchez! Vos photos seront irrésistiblement… attirées!
— Mauvaise idée, souffla Zélie en fronçant les sourcils.
Trop tard. Dès que les premiers curieux levèrent leurs téléphones, l'aimant géant aspira tout ce qui brillait. Smartphones, clés, bracelets, boîtes de sardines de la buvette… Chlac! PAF! Même le sifflet du policier municipal se colla au bord, le laissant muet et sidéré.
— Euh… j'avais pas prévu ça, balbutia l'animateur, lunettes pendouillant à l'aimant. Hashtag oups?
Zélie posa sa main sur le trottoir et écouta le bourdonnement métallique.
— Cet aimant est affamé, dit-elle. Et il va avaler la ville si on ne lui ferme pas le bec.
Elle déploya sa cape-notice: des schémas apparurent dans les plis, comme un mode d'emploi qui se dessinait tout seul.
— D'accord, Timo. On va faire simple: on observe, on respire, on répare.
Chapitre 2 — Selfies en orbite
Le chaos devenait chorégraphie. Les gens s'agrippaient les uns aux autres pour ne pas se faire tirer par leurs poches. Un livreur de pizzas courait dans le vent aimanté, ses boîtes faisant “FLAP-FLAP” comme des ailes. Une mamie protégeait son chapeau avec une casserole.
— Lâchez vos téléphones! cria Zélie. Mode avion, tout le monde!
— Mais je dois poster! gémit une collégienne. Mon chat fait une tête trop mignonne!
— Ton chat aura la même tête dans cinq minutes, promit Zélie. Et il sera vivant, ce qui est mieux, non?
La collégienne hocha la tête, bascula son téléphone. Autour, quelques écrans s'éteignirent. L'aimant perdait un poil de force, mais pas assez. Il restait accroché à tout ce qui avait une vis, un clip ou un bout de fer.
Zélie grimpa sur un banc, toisa la bête brillante.
— Tu veux être regardé, hein? dit-elle à l'aimant. Tu veux qu'on dise “wow” et “like”.
Le compteur clignota plus vite. BIP-BIP-BIP!
— On dirait qu'il comprend, souffla un gamin.
— Les objets comprennent toujours… quand on écoute. Moi, c'est mon super-truc, répondit Zélie.
Elle sortit Timo de sa poche. L'aimant à boulons timide tremblotait comme une goutte d'eau.
— Tu peux le faire, Timo. Juste un petit test.
Zélie détourna le regard. SCHLIK. Une grappe de minisuites et d'agrafes qui traînaient se colla dans la paume de sa main via Timo.
— Bien, chuchota-t-elle. On va te cacher, sinon tu vas paniquer.
Elle le glissa sous une mitaine. L'animateur en paillettes s'approcha en rampant.
— Si vous avez un plan… je suis prêt à faire… euh… n'importe quoi. Même distribuer des fruits.
— Cap sur les fruits plus tard, fit Zélie en souriant. Pour l'instant, on regroupe des mains et des cerveaux.
Chapitre 3 — Plan en trois écrous
La place se transforma en atelier à ciel ouvert. Zélie, haut et clair:
— Équipe A: vous passez tout le monde en mode avion. Équipe B: vous détachez les objets coincés doucement, sans tirer comme des brutes. Équipe C: vous m'apportez de la ficelle, des chiffons, des tournevis, des cartes de fidélité rigides, tout ce qui glisse. On répare, on réutilise, on remet d'aplomb. Pas de casse.
— Et si on manque d'outils? demanda le livreur de pizzas, casque de travers.
— On en fabrique, répondit Zélie. Une carte de métro fait une cale parfaite. Un lacet devient un serre-câble. Un bouchon en liège protège une vis. On improvise.
TA-DA!
La brigade de la bricole se lança. Un bus à proximité coupa son moteur: moins de vibrations, moins de panique. Une fleuriste prêta du ruban. Un skateur prêta ses clés Allen comme des baguettes magiques. Zélie dirigeait comme une cheffe d'orchestre, entendant chaque “ting!” souffreteux.
— Timo, à toi, murmura-t-elle, dos à sa main. On va tirer les boulons en trop, ceux qui se sont collés sur la plaque.
Elle détourna les yeux. Timo fit son travail. SCRITCH-SCRITCH. Des boulons sautèrent de l'aimant géant pour atterrir dans une bassine en plastique. BLING! BLING! BLING!
— C'est… mignon, fit la mamie à la casserole. On dirait des cailloux qui chantent.
— Les boulons sont des bouches d'ombre, répondit Zélie. Ils aiment se rendre utiles, pas être prisonniers.
L'aimant géant vibrait, un peu moins arrogant. Son compteur ralentit. BIP… bip… bip…
— “Aimant”, “amants”… “on attire ce qu'on est”, marmonna poétiquement une ado, décrochant ses piercings du bord avec une carte de bibliothèque.
— Très juste, dit Zélie. Et toi, gros machin, qu'est-ce que tu es?
Elle posa sa paume sur la tôle. Un frisson. Des images traversèrent sa tête: un vieux panneau d'usine, l'échelle d'un toboggan, des cadres d'étagères récupérés, un boîtier d'enceinte… L'aimant avait été bricolé avec des morceaux de la ville, démontés sans demander.
— Pas étonnant que tu tires tout à toi, conclut Zélie. On t'a construit en dévissant partout ailleurs.
Chapitre 4 — Opération mode avion
Le vent tournait. Les gens commençaient à rire entre deux “Aïe!”. Le policier, sifflet toujours coincé là-haut, fit de grands gestes.
— N'ayez crainte, j'embraye ma… pantomime! lança-t-il, mimant un sifflement muet. Tout le monde: mains dans les poches, pas d'objets brillants à l'air!
— Équipe A, rapport! cria Zélie.
— 80% en mode avion! répondit la collégienne au chat mignon, devenue cheffe de communication improvisée.
— Super. Équipe B?
— On a sauvé deux poussettes, des lunettes, et un sandwich au thon. Le thon est un peu cabossé mais courageux, dit le livreur.
— Applaudissez le thon! lança Zélie. CLAP CLAP CLAP.
Elle inspira. C'était le moment délicat.
— Nouveau plan: on fait détourner son attention à l'aimant en lui offrant… de la beauté.
— Pardon? fit l'animateur.
— Un selfie ne répare rien, expliqua Zélie. Mais une histoire, oui. On va lui raconter comment on remet la ville debout.
Elle monta sur une caisse, leva sa cape-notice. Les plis s'animèrent. On y vit des mains qui réparent une poignée cassée, une fille qui recolle une semelle, un garçon qui remonte un réveil. Les images dansaient.
— On ne jette pas, on répare! scanda-t-elle. Répéter!
— On ne jette pas, on répare! reprit la foule, en rythme.
Le compteur de l'aimant hésita. BIP……… bip.
— Maintenant, tout le monde, détournez le regard, fit Zélie à mi-voix. À trois, vous regardez vos lacets, le ciel, un pigeon, n'importe quoi, mais pas moi, pas l'aimant. Vous comptez avec moi. Un… deux…
— Trois! hurlèrent-ils.
Le monde détourna les yeux. Timo, soulagé à mort de ne pas être observé, se jeta au travail. TCHAK! TCHIK! TCHOK! Les boulons superflus quittèrent leurs ancrages, comme des perles quittent un collier trop serré. L'armature de l'aimant géant se détendit, ses plaques cessèrent de se mordre entre elles.
— Je sens que tu respires, gros, murmura Zélie en palpant la tôle. Tu n'es pas un monstre. Tu es un tas de pièces mal comprises. On va te redonner une forme qui respecte tout le monde.
Le policier retrouva son sifflet. FIIIIIIT! La foule éclata de joie. TA-DA!
Chapitre 5 — Le cœur de fer
C'était l'étape du milieu, la plus délicate. On ne casse pas. On ajusta. Le soleil faisait briller la place comme un atelier d'orfèvre.
— Équipe C, apportez les écrous que Timo a rassemblés! cria Zélie.
— Ils sont là! firent deux scouts, portant la bassine comme un trésor. BLING BLING.
Zélie déploya sa cape-notice. Des flèches se tracèrent toutes seules, menant d'une plaque à une autre, d'un ressort à une poignée. Comme si l'objet lui-même dessinait sa réparation.
— On retire ces deux barres qui tirent trop. On pose cette plaque en amortisseur. On met une articulation ici pour que ça plie au lieu de casser. Et on garde ce cadre lumineux… mais sans l'aimantation qui aspire tout ce qui vit.
— Et euh… comment on enlève l'aimant, super-meuf? glissa l'animateur, moins brillant, plus humble.
— On ne l'enlève pas. On le redirige, répondit Zélie. Un aimant ça attire, oui. Alors on va lui donner ce qu'il peut attirer sans faire de mal: des pièces perdues, des vis orphelines, des caches de piles qui se sauvent. On en fera une banque de pièces détachées pour réparer les autres.
— Une banque de vis? s'étrangla un ado. Trop stylé.
Ils se mirent au travail, chorale joyeuse. La fleuriste ajouta une guirlande. Le livreur installa un plateau pour que les petits objets ne roulent pas par terre. La mamie, experte du tricot, tressa un filet avec des lacets pour retenir les pièces.
Zélie, attentive, caressait la tôle.
— Tu vois, gros? On te laisse briller, mais pas dévorer.
Le compteur de “likes” se transforma, par un bricolage malin, en compteur de “réparations réussies”. Les chiffres se mirent à grimper dès que quelqu'un remettait en état un objet (un cerf-volant, un casque, un vieux grille-pain).
— Un… deux… trois réparations! cria la collégienne.
— Quatre! fit le policier, recollant le miroir de son scooter.
— Cinq et six! compta le livreur, refixant la béquille de sa trottinette. CLAC. PARFAIT.
L'ex-aimant géant vibra comme un chat qu'on rassure. Vrrrr. Il semblait apaisé. Sa force, réorientée, attirait maintenant uniquement les boulons égarés qui traînaient sous les bancs. Timo regarda tout ça… enfin, il ne regarda pas, puisque dès qu'on le regardait, il devenait de marbre. Mais on sentait qu'il souriait, quelque part dans sa petite âme de rond aimant.
— Bien joué, Timo, souffla Zélie. Discret comme une ombre, efficace comme un ressort neuf.
Chapitre 6 — Le Grand Boulon
Le soir tombait en confettis de lumière. La place était devenue un Atelier Selfie-Répar' — pas pour poser avec des lèvres en cul-de-poule, mais pour se prendre en photo avec ce qu'on venait de sauver, avec un grand cadre non aimanté. Les gens riaient de bon cœur, pas besoin de filtres.
Le maire, moustache en éventail, monta sur la caisse.
— Citoyennes, citoyens! Grâce à notre héroïne, cette… euh…
— Zélie Raccord, dit-elle en faisant un salut qui cliqueta, car tout chez elle avait un petit rayon de métal.
— Grâce à Zélie et à vous tous, nous avons transformé un aspirateur à attention en souffle de réparation. C'est beau, c'est utile, c'est… comment vous dites? Réparabilité!
— RÉ-PA-RA-BI-LI-TÉ! scanda la foule, en battant des mains. BOUM-BOUM-BOUM.
Le maire brandit un objet enveloppé dans un torchon. Suspense. Il retira le tissu: un trophée en forme de gros boulon, poli comme un miroir, gravé de petits éclairs et d'un mot: “Merci”.
— Pour toi, Zélie Raccord. Le Grand Boulon de la Ville.
— Oh là là, souffla Zélie. Il est magnifique.
Elle prit le trophée, le fit tourner. BRING! On aurait cru un soleil vissé sur la nuit. Autour, les gens formaient des groupes pour bricoler: une maman apprenait à son fils à recoller la poignée d'un parapluie. Un ado prêtait ses écouteurs réparés à une copine pour vérifier le son. La fleuriste raccommodait un arrosoir, tandis que la mamie tricotait des protège-poignées pour trottinettes.
— Vous voyez? dit Zélie. Ce qui est cassé n'est pas forcément fini. On peut réparer, réinventer, partager des outils et des idées. Un objet qui vit longtemps, c'est une histoire qui s'allonge.
— Et si on n'y arrive pas? demanda le livreur.
— On demande de l'aide, répondit Zélie. On apprend. On échoue, on recommence. On respecte les choses. On n'est pas obligés d'être parfaits. On est obligés d'être attentionnés.
Un pigeon passa en trombe. Frrrrou. Timo, tapie sous la mitaine, émit un micro “plop” gourmand: il avait attiré une minuscule vis que personne n'avait vue. Zélie se détourna pour qu'il n'ait pas peur d'être observé.
— C'est pour toi, chuchota-t-elle. Chaque vis à sa place, chacun à son rythme.
— On fait une photo? proposa la collégienne. Une vraie photo, celle qui rappelle qu'on a fait quelque chose de bien.
— D'accord, sourit Zélie. Mais pas de filtre. On garde les cernes et les mains sales: c'est la preuve qu'on a agi.
Ils se groupèrent autour du nouvel Atelier Répar', le cadre non aimanté les entourant comme une accolade. Le policier récupéra son sifflet pour faire “Fiiiiit!” à la bonne seconde. L'animateur en paillettes tenait une pancarte: “Réparé avec amour”.
— À trois! fit Zélie. Un… deux… TA-DA!
CLIC.
La photo coupa la ville en un sourire. Dans le coin, presque invisible, Timo se cacha derrière le trophée en forme de boulon, bien à l'ombre. On ne le voyait pas, et c'était parfait. Parce que, comme toutes les meilleures vis, les héros timides tiennent le monde sans faire de bruit.
Sur le compteur de réparations, les chiffres continuaient de grimper: 7… 12… 20… 47… Et la nuit s'alluma de petites étincelles tranquilles: des jouets ressuscités, des vélos ragaillardis, des casseroles redressées. La ville de Bling-sur-Seine ronronnait, apaisée.
— Demain, murmura Zélie, on s'attaque aux poignées de portes du vieux gymnase.
— Et à mon grille-pain! cria quelqu'un.
— Et à ma trottinette! ajouta un autre.
— Et à mon cœur cabossé quand on m'a aspiré mon sifflet, plaisanta le policier. Mais celui-là, je le garde tel quel: il me rappelle qu'on est meilleurs ensemble.
Zélie leva le Grand Boulon au-dessus de sa tête. L'écho se propagea dans les fenêtres, rebondit sur les toits, descendit dans les caves. On entendit la ville répondre, cliquetis après cliquetis, comme un immense mécanisme qui se remettait en marche.
CLAC. CLIC. CLONG.
Et pour une fois, sur la place de Bling-sur-Seine, on posa les téléphones. On posa surtout les mains là où il fallait: sur le monde, pour le réparer doucement.