Chapitre 1 : La valise qui déborde d'été
Lina avait douze ans et un sac à dos trop plein. Même la fermeture éclair semblait soupirer. Dans sa chambre, l'air sentait la crème solaire et le linge propre. Dehors, les volets des voisins claquaient doucement au vent chaud.
Elle tournait en rond, stimulée par l'animation de la maison. Sa mère passait d'une pièce à l'autre avec une liste, son père cherchait les billets, et le ventilateur faisait un bruit de bateau fatigué.
« Alors… comment ça va être, ces vacances ? » murmura Lina, plus pour elle que pour quelqu'un.
Elle imaginait des journées immenses, des rires, des randonnées… et aussi des imprévus. Elle aimait les imprévus, mais seulement quand ils finissaient bien.
Sa mère s'arrêta sur le seuil.
— Lina, tu as pris ta gourde ?
— Oui. Enfin… je crois.
— Pas “je crois”. L'eau, c'est important. Et là-haut, on fait attention. Tu verras, en montagne, ça se respecte.
Lina hocha la tête en attrapant la gourde métallique. Elle la secoua : vide.
— Je la remplirai à la gare, dit-elle, sûre d'elle.
Son père leva un sourcil.
— À la gare, c'est possible… mais ce n'est pas une fontaine magique non plus.
Lina sourit. Elle avait encore du mal à imaginer qu'on puisse manquer d'eau. Chez elle, il suffisait de tourner un robinet. Mais elle n'osa pas le dire. L'été, tout le monde répétait la même phrase : “On économise.”
Quand ils sortirent, la chaleur les enveloppa comme une couverture tiède. Lina inspira fort. Ça y était. Les vacances commençaient.
Chapitre 2 : La petite gare aux volets colorés
Le train grimpa longtemps. Les immeubles devinrent des maisons, puis des prés, puis des forêts. Lina collait son front à la vitre. Chaque virage révélait une nouvelle pente, un torrent brillant, un village accroché à la montagne comme une poignée de cailloux.
À l'arrivée, la petite gare était minuscule. Elle avait des volets bleu, jaune et rouge, comme si quelqu'un avait trempé ses pinceaux dans des bonbons. Sur le quai, l'air était plus frais, mais le soleil tapait avec une précision de projecteur.
— Regarde ! souffla Lina. On dirait une gare de film.
Un panneau en bois indiquait le nom du village. Un monsieur arrosait des fleurs… avec un arrosoir à moitié plein. Il faisait de petites pauses, comme s'il comptait chaque goutte.
Lina sortit sa gourde.
— Je vais la remplir, annonça-t-elle.
Elle repéra un robinet près des toilettes. Juste au-dessus, un écriteau : “Eau précieuse : merci de ne pas la gaspiller.”
Lina ouvrit le robinet à fond. L'eau jaillit, froide, magnifique. Sauf que sa gourde était petite, et l'eau déborda rapidement, éclaboussant le sol.
— Eh ! fit une voix.
Une dame de la gare, avec un gilet orange et une casquette, la regardait. Elle ne criait pas, mais ses yeux disaient “attention”.
— Tu peux y aller doucement, ma grande. Ici, on n'ouvre pas comme une cascade.
— Pardon… je… je voulais juste remplir.
— Remplir, oui. Inonder, non, répondit-elle avec un demi-sourire. Tu sais d'où vient cette eau ?
— Du robinet ?
— Avant le robinet, il y a une source. Et avant la source, il y a la neige. Et cette année, la neige a fondu vite. Alors on apprend à être malin.
Lina referma le robinet, un peu honteuse. Elle essuya les gouttes sur le sol avec un coin de son t-shirt.
— D'accord. Je ferai attention.
Un garçon de son âge, assis sur un banc, ricana doucement.
— Première leçon de vacances : l'eau, c'est pas illimité.
Lina le fixa.
— Et toi, tu es le professeur ?
— Non, je suis Malo. Je viens ici tous les étés. Et toi ?
— Lina. Je… découvre.
Malo pointa du menton la gare.
— Tu vas voir, ici, même la gare a soif quand il fait trop chaud.
Lina regarda les volets colorés. Pour la première fois, elle se demanda si l'été pouvait être autre chose qu'un grand robinet ouvert.
Chapitre 3 : La douche-minute et le seau mystérieux
Le chalet qu'ils louaient était en bois clair, avec un balcon qui grinçait gentiment. On entendait des cloches de vaches au loin. Dans la cuisine, un petit mot était accroché au frigo : “Ici, l'eau est comptée. Merci d'en prendre soin.”
Lina leva les yeux au ciel, puis se retint. Elle repensa à la gare, à l'écriteau, au regard de la dame.
Le premier soir, après la route et le train, elle rêvait d'une douche longue, brûlante, comme un sauna personnel. Elle entra dans la salle de bain. Un sablier jaune trônait sur une étagère.
Son père passa la tête par la porte.
— Tu vois le sablier ? Trois minutes, c'est parfait.
— Trois minutes ?! Mais je n'ai même pas le temps de penser !
— Justement, dit-il en riant. Tu penses plus vite.
Lina prit le sablier. Les grains de sable glissaient tranquillement, comme s'ils se moquaient.
— Et si je dépasse ?
— Personne ne va sonner une alarme. Mais on va tous essayer. C'est un jeu de vacances.
Lina soupira, puis elle remarqua un seau sous le lavabo.
— C'est pour quoi, le seau ? Un trésor caché ?
Sa mère répondit depuis le couloir :
— Pour récupérer l'eau froide au début. Au lieu de la laisser partir dans la tuyauterie.
— Et on en fait quoi ?
— On arrose les plantes, on rince la terrasse, on nettoie les chaussures.
Lina resta un moment immobile. Ce n'était pas compliqué. Juste… différent.
Sous la douche, elle retourna le sablier. L'eau était froide au début, comme une surprise. Elle la laissa couler dans le seau, puis ajusta la température. Elle se lava vite, sans traîner, en se concentrant : shampoing, rinçage, savon, rinçage. Quand le dernier grain tomba, elle coupa l'eau.
Elle sortit, les cheveux dégoulinants, mais le cœur un peu fier.
— Trois minutes et vingt secondes, annonça-t-elle.
— Bravo, dit son père. Le record familial est à deux minutes cinquante, mais tu as le droit de respirer.
Lina rit. Elle n'avait pas eu l'impression de “perdre” quelque chose. Elle avait juste fait autrement. Et le seau, lui, semblait plein de possibilités.
Chapitre 4 : Le ruisseau, la chaleur et la gourde partagée
Le lendemain, Malo les rejoignit pour une petite balade. Il connaissait un sentier qui longeait un ruisseau. Le soleil jouait entre les branches, et l'air sentait la résine. Lina marchait avec un rythme léger, comme si ses baskets avaient des ressorts.
— Alors, la douche-minute ? demanda Malo.
— Ne te moque pas. J'ai survécu.
— Je ne me moque pas. Chez ma grand-mère, c'est pareil. Et tu sais quoi ? On s'y fait.
Ils s'arrêtèrent près du ruisseau. L'eau courait sur les pierres, transparente, mais fine, pas très large. Lina s'accroupit.
— On dirait que c'est moins rempli que dans les photos, non ?
Malo hocha la tête.
— Oui. Au printemps, ça chante plus fort. Là, c'est plutôt un chuchotement.
Lina trempa le bout des doigts. C'était glacé, délicieux.
— On peut la boire ?
— Pas comme ça, répondit Malo. Même si c'est clair, ça peut être sale. Il faut filtrer ou faire bouillir.
Ils reprirent la marche. La chaleur monta d'un coup dans une clairière. Lina eut la gorge sèche. Elle but dans sa gourde… et la sentit presque vide. Elle regarda autour d'elle, un peu paniquée, comme si l'été avait avalé l'eau.
— T'as plus rien ? demanda Malo.
— Presque rien. J'ai bu trop vite.
— C'est pas grave. On partage.
Malo sortit sa gourde et la lui tendit.
— Prends deux gorgées. Pas plus. Comme ça, on arrive au village et on remplit là-bas.
Lina but doucement. Deux gorgées. Elle sentit l'eau descendre comme une petite fraîcheur intérieure.
— Merci, dit-elle.
— De rien. C'est aussi ça, économiser. Pas juste “moins”, mais “mieux”.
Plus loin, ils croisèrent une famille qui rinçait des pêches à une fontaine. Le père remplissait une bassine au lieu de laisser l'eau couler en continu. Lina observa le geste. Simple. Pratique. Pas triste du tout.
Sur le chemin du retour, elle dit :
— Je croyais que faire attention à l'eau, c'était pénible.
— C'est pénible quand on se plaint, répondit Malo. Quand on s'organise, c'est juste… normal.
Lina sentit une fierté discrète se glisser en elle, comme un soleil doux.
Chapitre 5 : L'orage et la mission des seaux
Le troisième jour, la montagne changea d'humeur. Le matin était lourd, comme si le ciel retenait son souffle. Les sapins étaient immobiles. Même les cloches semblaient sonner plus lentement.
Puis, en fin d'après-midi, l'orage éclata. Pas un petit orage timide. Un vrai, avec des éclairs qui découpaient le ciel et une pluie bruyante sur le toit du chalet.
Lina sursauta à chaque tonnerre, mais elle adorait aussi cette énergie. Tout vibrait. Tout vivait.
— On dirait que le ciel vide une baignoire, lança son père.
— Chut ! répliqua Lina. Il va t'entendre et recommencer !
Ils rirent. La pluie, pourtant, fit surgir une idée. Lina regarda le balcon.
— On pourrait récupérer l'eau, non ?
Sa mère la regarda, surprise.
— Comment ça ?
— Avec des seaux, des bassines… On la met sous la gouttière. Après, on peut arroser les plantes sans utiliser l'eau du robinet.
Malo, qui était venu jouer aux cartes, se redressa.
— Bonne idée. Chez nous, on le fait parfois. Mais attention, l'eau peut être sale si elle passe par le toit. Pour arroser, ça va.
Ils sortirent vite, entre deux rafales, en rigolant comme des explorateurs. Lina posa un seau à l'endroit où l'eau tombait en filet régulier. Ça faisait “ploc ploc ploc” et le seau se remplissait.
Quand ils rentrèrent, trempés mais contents, la maison sentait la pluie et le bois mouillé.
— Mission des seaux réussie, annonça Lina en secouant ses cheveux.
— Capitaine Lina, dit son père en faisant un salut exagéré.
Le lendemain, le soleil revint, lavé et brillant. Lina utilisa l'eau récupérée pour rincer les semelles pleines de boue de leurs chaussures. Elle nettoya sans culpabiliser, sans gaspiller.
— Tu vois, dit sa mère, l'eau, ce n'est pas seulement un “interdit”. C'est une ressource. Quand on la respecte, on en profite mieux.
Lina acquiesça. Elle aimait cette idée : profiter mieux.
Chapitre 6 : Le retour à la gare et la nuit paisible
La semaine passa vite, comme un train qui file. Il y eut des glaces au marché, une randonnée où Lina découvrit que ses jambes pouvaient tenir plus longtemps qu'elle ne le croyait, et des soirées à regarder les étoiles en silence.
Le jour du départ, ils revinrent à la petite gare de montagne. Les volets colorés brillaient sous le soleil du matin. Sur le quai, la même dame en gilet orange rangeait des affiches.
Lina s'approcha, sa gourde à la main.
Cette fois, elle ouvrit le robinet doucement. L'eau coula en filet régulier. Pas une goutte par terre.
La dame la regarda faire, puis hocha la tête.
— Voilà. Tu as appris.
— Oui, dit Lina. Et… merci pour la leçon de la cascade.
— C'est la montagne qui enseigne, répondit la dame. Moi, je rappelle seulement.
Malo arriva en courant, son sac sur une épaule.
— T'oublies pas : deux gorgées, hein ?
— Promis, répondit Lina. Et toi, tu reviens quand ?
— Août. Peut-être qu'il y aura plus d'eau, peut-être pas. Mais on fera avec.
Le train arriva dans un souffle. Lina monta, trouva une place près de la fenêtre. Quand la gare s'éloigna, elle vit les volets colorés devenir de petites taches joyeuses.
Dans sa tête, les vacances n'étaient plus un grand point d'interrogation. Elles avaient une forme, des gestes, des souvenirs simples : le sablier, le seau, le ruisseau qui chuchote, la gourde partagée, la pluie récupérée.
Le soir, de retour chez elle, Lina prit une douche courte sans qu'on le lui demande. Elle posa sa gourde sur sa table de nuit, déjà remplie pour le lendemain. Dans son lit, elle entendit au loin une voiture passer, et le ventilateur recommencer son bruit de bateau.
Elle ferma les yeux. Elle se sentit apaisée, comme si l'été s'était installé en elle avec douceur.
« Finalement, pensa-t-elle, les plus belles vacances, c'est quand on profite… sans tout prendre. »
Et Lina s'endormit sereine, heureuse, avec la sensation fraîche et lumineuse de ses vacances d'été.