Chapitre 1
Le soleil du soir glissait derrière les collines quand les quatre filles ont posé leurs sacs dans le gîte. Ça sentait le bois chauffé, la lessive propre et un peu la confiture d'abricot, comme si la cuisine avait gardé un souvenir du goûter.
Lina a ouvert la fenêtre de leur chambre. Dehors, les champs ondulaient doucement. Des insectes faisaient un bruit de petite machine. Une vache a meuglé, très loin.
— On dirait que la campagne parle, a soufflé Lina.
Camille, qui portait un petit sac en bandoulière et avait ses béquilles posées contre le mur, a levé les yeux au plafond comme si elle cherchait la meilleure phrase.
— Elle parle, oui. Mais lentement. Comme si elle prenait son temps.
Zoé a bondi sur le lit, puis s'est arrêtée net en voyant le regard de Jade.
— Pardon. J'oublie toujours que ça grince…
Le lit a répondu par un long « gniiiik » dramatique, et les quatre ont éclaté de rire. Même le gîte avait de l'humour.
Jade a posé son chapeau de paille sur sa tête et s'est avancée jusqu'au miroir.
— On dirait une détective en vacances.
— Une détective qui enquête sur… la disparition du wifi, a ironisé Zoé.
Lina a senti son ventre se détendre. Ici, personne ne courait après les notifications. Ça faisait bizarre. Et agréable, comme enlever des chaussures trop serrées.
Dans le couloir, on a appelé :
— Les filles, dans dix minutes, on va voir le potager !
La voix de la maman de Zoé était joyeuse. Lina a attrapé sa gourde. Elle a eu une idée, mais elle l'a gardée pour elle, pour l'instant.
Chapitre 2
Le potager était derrière le gîte, encadré par une haie pleine d'odeurs. Menthe, tomate, terre humide. Il y avait aussi des fleurs, des roses trémières très hautes, comme des gardiennes.
Le propriétaire, Monsieur Roussel, les attendait avec un panier.
— Ici, on cueille ce qu'on mange, a-t-il expliqué. Mais on cueille avec les yeux avant avec les mains. Regardez bien.
Zoé a plissé les yeux, très sérieuse.
— Je regarde. Je ne vois pas de frites.
— Les frites sont des pommes de terre courageuses, a répliqué Monsieur Roussel, amusé.
Camille s'est accroupie, doucement, pour sentir une feuille de basilic. Lina a observé son visage : Camille avait cette façon de se concentrer qui rendait tout plus important.
— Ça sent… l'été, a dit Camille.
Jade a pointé du doigt des fraises rouges.
— Celles-là, on peut ?
— Oui, deux chacune. Et vous les mangez sur place. Pas de course, pas de concours. Juste… le goût.
Lina a pris une fraise. Elle était chaude, presque tiède, comme si le soleil l'avait gardée dans sa poche. Elle a croqué. Le jus a éclaboussé sa langue, sucré et un peu acide. Elle a fermé les yeux une seconde.
— C'est fou, a murmuré Zoé. On dirait que ça fait du bruit dans la bouche.
— Le bruit du bonheur, a dit Jade, solennelle.
— Madame la détective, a plaisanté Camille, vous avez trouvé un indice : ici, les petites choses ont du goût.
Le panier s'est rempli de tomates, de courgettes, d'un bouquet de menthe. Lina a porté le panier un moment. Il était lourd, mais d'un lourd agréable, comme une preuve qu'on avait fait quelque chose de vrai.
En revenant, elles ont croisé le vieux chien du gîte, un labrador beige qui s'appelait Nougat. Il marchait à l'ombre, lentement.
Zoé lui a tendu la main.
— Salut, Nougat. Tu veux venir avec nous ?
Nougat a bâillé, comme pour dire : « Je suis déjà en vacances. »
Chapitre 3
Après le dîner, la lumière s'est adoucie. Dans la cuisine du gîte, la salade de tomates brillait comme des rubis. La menthe dans l'eau fraîche faisait des petites îles vertes.
Lina a aidé à débarrasser. Elle aimait le clac des assiettes, le bruit de l'eau qui coule, la sensation du torchon sur ses doigts. Ça l'apaisait.
Plus tard, les quatre sont montées dans leur chambre. Le sol craquait sous les pas, comme si la maison racontait une histoire à chaque marche.
Camille a posé ses béquilles près du lit et a sorti un livre, mais elle ne l'a pas ouvert tout de suite.
— Demain, on va au marché du village, non ? a demandé Jade.
— Oui, a répondu Zoé. Et après, Monsieur Roussel a dit qu'on pouvait aller jusqu'au petit étang.
Lina a pensé à l'étang. À l'eau. Aux reflets. Elle a senti une petite impatience, puis elle l'a laissée passer, comme on laisse passer un nuage.
Elle a ouvert sa valise. Ses vêtements étaient pliés, mais un peu en désordre. Elle a sorti un short, un t-shirt, puis un autre. Elle hésitait. Elle n'aimait pas quand le matin commençait avec un stress idiot : « Qu'est-ce que je mets ? »
— Tu fais quoi ? a demandé Zoé en s'asseyant sur le tapis.
— Je prépare ma tenue pour demain, a dit Lina. Comme ça, je n'aurai pas à réfléchir quand je serai encore à moitié endormie.
Jade a fait une moue.
— C'est… adulte.
— C'est surtout malin, a dit Camille. Moi, je fais ça aussi. Sinon, je cherche une chaussette pendant dix ans.
Zoé a levé un doigt.
— J'ai une solution : on met deux chaussettes différentes, et on dit que c'est un style.
Elles ont ri, mais Lina a continué. Elle a choisi un t-shirt jaune pâle, doux, qui ne collait pas quand il faisait chaud. Elle l'a posé sur une chaise. Elle a ajouté un gilet léger, au cas où le matin serait frais, et sa casquette.
Puis elle a repéré ses baskets. Elles étaient pleines de poussière du chemin.
— Oh non… a-t-elle soupiré.
— Quoi ? a demandé Jade.
— Mes chaussures. Elles sont sales. Si je les mets demain, je vais avoir l'impression de partir déjà en retard.
Camille a regardé les baskets, puis Lina.
— On peut les nettoyer. Ce soir. Tranquilles.
Zoé a déjà attrapé une lingette dans son sac.
— J'ai ça ! Parce que je prévois tout. Sauf les frites au potager.
Elles se sont mises à quatre autour des baskets comme si c'était une mission secrète. Lina frottait doucement. La poussière partait en traces grises. L'odeur de la lingette se mélangeait à celle du bois.
— C'est bête, a dit Lina. Mais là, je me sens mieux.
— C'est pas bête, a répondu Jade. C'est comme remettre les choses à leur place dans sa tête.
Le silence est tombé un moment. Un silence confortable. On entendait seulement des grillons dehors, et le frottement régulier.
Quand les baskets ont retrouvé une couleur presque normale, Zoé a soufflé comme si elle venait de terminer un marathon.
— Voilà. Demain, Lina va marcher plus vite que le wifi.
Lina a souri. Elle a rangé la tenue complète sur la chaise, prête. Elle s'est glissée sous les draps. Le tissu était frais contre ses jambes.
— Bonne nuit, a dit Camille.
— Bonne nuit, a répondu Lina, en pensant : c'est simple, mais c'est bien.
Chapitre 4
Le matin a commencé avec une lumière blanche et douce. Lina a ouvert les yeux sans sursaut. Elle a vu sa tenue prête, bien rangée, comme une petite promesse.
Elle s'est habillée en quelques minutes. Pas de panique, pas de chaussette disparue. Elle a même eu le temps de rester immobile devant la fenêtre.
Dehors, un coq faisait un bruit pas très mélodieux, mais très convaincu. L'air sentait l'herbe coupée. Une brume fine s'accrochait encore au bout des champs.
En bas, le petit-déjeuner attendait : pain croustillant, beurre, confiture, et un bol de fraises que Monsieur Roussel avait déposées.
Zoé a mordu dans une tartine et a déclaré :
— Je propose qu'on reste ici pour toujours.
Jade a bu une gorgée de chocolat.
— Et qu'on ouvre une école où la seule matière, c'est « savourer ».
Camille a souri, puis a regardé Lina.
— Ça va mieux ?
Lina a hoché la tête.
— Oui. Je me sens… prête. Et c'est agréable.
Le marché du village était à dix minutes en voiture. Des étals colorés, des parasols, des voix qui se répondaient. Ça sentait le melon, le fromage, le savon à la lavande. Les filles marchaient serrées, comme un petit groupe d'exploratrices.
Un vendeur de pêches a lancé :
— Goûtez ! Elles sont sucrées comme un secret !
Zoé a chuchoté à Lina :
— Moi, je suis prête à connaître ce secret.
Lina a pris un quartier de pêche. Le jus a coulé sur ses doigts. Elle a léché sa main, discrètement, mais Jade l'a vue.
— Preuve numéro un : Lina, habituellement très polie, lèche ses doigts en public.
— C'est l'été, a répliqué Lina. L'été a ses règles.
Après le marché, elles sont parties vers l'étang avec une bouteille d'eau, quelques biscuits et un petit carnet que Camille avait glissé dans son sac.
— Pour noter quoi ? a demandé Zoé.
— Des détails, a répondu Camille. Des choses qu'on oublie trop vite.
Le chemin longeait un champ de tournesols. Les fleurs tournaient leurs têtes jaunes vers le soleil, comme un public attentif.
— On dirait qu'ils applaudissent, a dit Jade.
Zoé a fait une révérence aux tournesols.
— Merci, merci, je fais ce que je peux.
Lina a senti le soleil sur ses épaules. Elle a respiré. Elle a pensé à sa tenue préparée, à ses baskets propres, au goût de la pêche. Son esprit ne partait pas ailleurs. Il restait là, avec elles.
Chapitre 5
L'étang était plus petit que Lina l'imaginait. Mais il avait quelque chose de précieux, comme un endroit qu'on découvre et qu'on n'a pas envie de crier au monde entier.
L'eau était verte et calme. Des libellules passaient comme des éclairs bleus. Sur la rive, l'herbe était haute et chatouillait les mollets.
Zoé a voulu courir jusqu'au bord, puis elle s'est arrêtée.
— J'ai une idée : on marche doucement. Pour ne pas faire peur à… aux poissons imaginaires.
— Il y a sûrement des vrais poissons, a dit Jade.
— Oui, mais les imaginaires sont plus sensibles, a insisté Zoé.
Elles se sont assises à l'ombre d'un saule. Camille a sorti son carnet et un crayon.
— On fait un jeu, a-t-elle proposé. Chacune note trois choses qu'elle remarque maintenant. Pas des trucs énormes. Des détails.
— Comme… le bruit du vent ? a demandé Lina.
— Oui. Ou une odeur. Ou une sensation. Trois choses. Et ensuite, on partage.
Zoé a soupiré, mais elle a pris le carnet quand même.
— D'accord, professeur Camille. Mais je veux des points bonus si j'écris « biscuits ».
Elles ont écrit en silence. Lina a noté :
1) Le bourdonnement régulier des insectes, comme une musique de fond.
2) La fraîcheur de l'ombre sur ses bras, différente de celle de la maison.
3) Une petite vague ronde, créée par une libellule qui avait touché l'eau.
Quand elles ont partagé, Jade a lu :
— « L'odeur de la terre humide. La trace d'un oiseau dans la boue. Le soleil qui fait briller les cheveux de Zoé. »
Zoé a rougi.
— Je brille naturellement.
Camille a dit :
— « Le crayon qui gratte le papier. Le tic-tic d'un insecte sur une feuille. Le silence entre nos phrases. »
Lina a senti quelque chose se serrer doucement dans sa poitrine, mais pas de tristesse. Plutôt une émotion qui dit : « C'est important, ça. »
Elles sont restées là longtemps. À écouter. À regarder les reflets. À croquer des biscuits en faisant attention au croustillant.
Au moment de repartir, Lina a remarqué une petite bouteille en plastique coincée dans l'herbe, près de l'eau.
— Beurk, a-t-elle fait.
Zoé a grimacé.
— Les gens laissent ça ici ? Sérieusement ?
Jade a déjà sorti un sac en papier de son sac de marché.
— On la ramasse.
Camille a hoché la tête.
— Un étang, ça ne peut pas parler pour se défendre.
Lina a pris la bouteille du bout des doigts. Elle était légère, mais ça l'a énervée quand même. Puis elle s'est dit que leur geste, même petit, était une réponse. Une façon d'être présentes, pas juste de passer.
Elles ont ramassé deux autres déchets. Trois, en tout. Pas une montagne, mais ça changeait déjà le bord de l'eau.
— Mission détective réussie, a annoncé Jade.
— Et sans wifi, a ajouté Zoé.
Lina a regardé l'étang une dernière fois. Il semblait un peu plus propre, un peu plus tranquille.
Chapitre 6
Le soir, le gîte était tiède. La lumière passait en bandes dorées à travers les volets. Dans la cuisine, les adultes parlaient bas. Ça sentait la soupe de courgettes et le pain grillé.
Dans la chambre, Lina a refait le geste de la veille : elle a préparé sa tenue pour le lendemain. Cette fois, ce n'était pas pour fuir le stress. C'était presque un rituel, comme poser une petite pierre au bon endroit.
Zoé l'a regardée faire.
— Tu sais quoi ? Je crois que je vais faire pareil.
— Toi ? a taquiné Jade. La reine de l'improvisation ?
Zoé a levé les mains.
— Je peux improviser ET préparer un t-shirt. Je suis pleine de surprises.
Camille a rangé son carnet dans la poche de son sac.
— Et demain, on note encore trois détails, d'accord ?
— D'accord, a répondu Lina.
Elle s'est assise sur le lit. Les grillons recommençaient leur concert dehors. Lina a repensé à tout : la fraise tiède, la pêche juteuse, l'ombre du saule, la bouteille ramassée, le bruit des marches qui craquent, ses baskets propres.
Tout ça n'avait rien d'un exploit. Personne n'allait en faire une vidéo. Pourtant, ça remplissait sa journée comme un verre qu'on verse doucement, sans renverser.
Jade a éteint la lumière. Dans le noir, Zoé a chuchoté :
— Vous croyez que les tournesols nous applaudissent encore ?
Camille a répondu, très sérieuse :
— Oui. Mais en silence.
Lina a souri. Elle a senti le drap contre ses jambes, l'air de la nuit qui entrait par la fenêtre. Elle a pensé, calmement, sans se presser : demain sera une autre journée simple.
Et, avant de s'endormir, elle a eu cette impression claire, comme une petite lampe : même les petites choses comptent.