Chapitre 1
Le premier matin des vacances, Lino a ouvert la fenêtre et l'air tiède est entré comme une couverture légère. Ça sentait le pain grillé, la crème solaire et un peu la mer, même si la plage était à vingt minutes en bus.
Lino a secoué ses épaules, et ses petites ailes translucides ont frissonné. Elles faisaient toujours ça quand il était content. Il les a vite repliées sous son tee-shirt, par habitude. Ici, au camping des Pins Bleus, les gens étaient gentils, mais il préférait rester discret.
Dehors, on entendait déjà des ballons rebondir, des tongs claquer, et le rire de ses amis. Il a attrapé son sac et a filé vers le terrain de pétanque, où tout le monde se retrouvait.
— Lino ! a crié Inès en agitant une raquette. On va au marché ce matin. Tu viens ?
— Si y a des abricots, je viens, a répondu Lino.
— Et si y a pas d'abricots ? a demandé Nadir, l'air sérieux.
Lino a haussé les épaules.
— Alors je viendrai quand même. Mais je me plaindrai.
Tout le monde a rigolé. Lino a senti un petit bonheur simple lui gonfler la poitrine. Les vacances commençaient vraiment quand il retrouvait son groupe. Avec eux, même marcher sous le soleil devenait une aventure.
Chapitre 2
Le marché du village bourdonnait. Les parasols rayés faisaient des ombres rondes sur le sol. Les tomates brillaient comme des billes rouges. Les vendeurs parlaient vite, comme s'ils lançaient des balles.
Lino avançait au milieu de ses amis, en évitant de trop frôler les passants. Ses ailes, sous son tee-shirt, chatouillaient son dos dès qu'il transpirait.
— Regarde, a dit Inès en montrant une vitrine juste en face du marché.
C'était une petite boutique. La vitrine était remplie de souvenirs d'été : des coquillages polis, des cartes postales, des bracelets tressés, des magnets en forme de soleil, et même un vieux cerf-volant décoloré. Au milieu, une boule à neige contenait un minuscule phare.
Lino s'est arrêté net. Il a eu l'impression que toute la vitrine respirait la chaleur des jours heureux.
— Ça donne envie de tout acheter, a soufflé Nadir.
— Ou juste de regarder, a répondu Lino. C'est comme… une collection de moments.
Ils ont collé leurs nez à la vitre. Inès a pointé du doigt un carnet bleu avec un élastique.
— On dirait un journal de vacances, a-t-elle dit.
Lino a imaginé des pages remplies de sable, de tâches de jus de pêche, de billets de bus pliés. Il a souri. Puis, au fond de la boutique, quelque chose a attiré son attention : un petit haut-parleur posait sur une étagère, et une chanson s'en échappait, douce et étrange.
Ce n'était pas du français. Les mots roulaient comme des galets dans l'eau.
— C'est quelle langue ? a demandé Lino.
— Je crois que c'est du portugais, a dit une dame derrière eux, en portant un panier. Ça parle de la mer, souvent.
Lino a écouté un instant. Il ne comprenait pas tout, mais il sentait la mélodie. Elle avait la couleur du soleil qui descend lentement.
— Ça donne envie de marcher plus doucement, a murmuré Inès.
— Ou de réfléchir avant de foncer, a ajouté Nadir, qui aimait bien avoir l'air philosophe.
Lino n'a rien dit. Il a juste gardé la chanson en lui, comme on garde un caillou lisse dans sa poche.
Chapitre 3
À midi, ils ont mangé sur une petite place à l'ombre d'un platane. Il y avait des sandwichs, des abricots, et une bouteille de limonade qui faisait pschitt à chaque ouverture.
— Cet après-midi, piscine ! a annoncé Inès.
— Et après, on pourrait aller voir la boutique, a proposé Lino, en pensant au carnet bleu.
Nadir a fait tourner un noyau d'abricot entre ses doigts.
— La boutique de souvenirs ? On va juste regarder, hein. Parce que moi, je dépense tout en glaces.
— Juste regarder, a promis Lino.
Ils sont repartis vers le camping. Sur le chemin, ils sont passés près du mini-golf. Des enfants criaient de joie. Quelqu'un avait laissé un seau de balles en plein milieu.
Inès a failli trébucher.
— Oups !
Lino a attrapé son bras juste à temps. Une seconde de plus, et elle serait tombée.
— Ça va ? a demandé Lino.
— Oui, merci… J'ai pas vu, a dit Inès, un peu rouge.
Nadir a regardé le seau, puis la file de joueurs qui attendait.
— On devrait le remettre à sa place, non ?
Inès a soupiré.
— On n'est pas obligés…
Lino a senti ses ailes frissonner. Il avait envie de dire : « On a qu'à courir à la piscine. » L'eau fraîche l'appelait déjà. Mais la chanson du matin lui est revenue, avec son rythme tranquille.
Réfléchir avant d'agir.
Il a posé son sac, a pris le seau et l'a déplacé près du comptoir.
— Ça prendra trente secondes, a-t-il dit. Et ça évitera une chute.
Nadir a hoché la tête et a ajouté :
— Et puis, si quelqu'un tombe, ça gâche les vacances.
Inès a souri, soulagée.
— Ok. Vous avez raison.
Ils sont repartis. Lino a senti une satisfaction discrète, pas bruyante comme un but marqué, mais solide comme une marche bien posée.
Chapitre 4
À la piscine, le soleil frappait les dalles. L'air vibrait. Lino a trempé un orteil, puis a plongé. L'eau a effacé la chaleur d'un coup. Ses ailes, cachées, se détendaient enfin.
Ils ont fait des courses, des plongeons maladroits, et des batailles d'éclaboussures. Nadir, qui se croyait champion, a essayé un plongeon « dauphin ». Il a fait un énorme plat.
— Aïe ! a-t-il crié, en sortant la tête de l'eau. Mon ventre vient de signer une plainte officielle.
Inès riait tellement qu'elle n'arrivait plus à nager droit.
Lino aussi riait, mais il gardait un œil sur tout. Pas par inquiétude, plutôt par habitude. Quand on a des ailes, on apprend vite à observer avant de se lancer. Un coin glissant, une bousculade, un enfant plus petit… Ce sont des détails. Et les détails, ça compte.
En fin d'après-midi, ils se sont étendus sur les serviettes. La peau encore humide, les cheveux collés au front.
— On va à la boutique ? a demandé Lino, entre deux gorgées d'eau.
— Oui, a dit Inès. On a promis : juste regarder.
— Et respirer l'odeur des souvenirs, a ajouté Nadir, comme si c'était un parfum officiel.
Ils ont repris le chemin du village. Le soleil descendait, moins agressif. Les ombres s'allongeaient comme des chats paresseux.
Chapitre 5
La boutique de souvenirs était encore ouverte. La vitrine brillait, et les objets semblaient plus doux à cette heure-là. Les coquillages prenaient une teinte rose. Le petit phare dans la boule à neige avait l'air d'attendre une tempête imaginaire.
La chanson en langue étrangère jouait encore, mais ce n'était pas la même. Cette fois, la voix était plus grave, un peu rauque, comme si elle racontait quelque chose de vrai.
Lino a collé son front contre la vitre. Il a repéré le carnet bleu. Juste à côté, il y avait un porte-clés en forme de tortue.
— Tu veux entrer ? a demandé Inès.
Lino a hésité. Entrer, c'était se rapprocher des gens, de la vendeuse, des questions possibles. Il avait parfois peur qu'on remarque ses ailes si son tee-shirt bougeait.
Nadir a remarqué son silence.
— Si tu veux, on entre tous ensemble. Et si ça te saoule, on ressort.
Lino a inspiré. L'air sentait le sucre chaud et la pierre tiède.
— Ok. Mais doucement.
Ils sont entrés. Une clochette a tinté. À l'intérieur, l'odeur de bois ciré se mélangeait à celle de la vanille. La vendeuse, une femme aux cheveux bouclés, a levé la tête avec un sourire tranquille.
— Bonjour, les jeunes. Prenez votre temps.
Lino a marché entre les étagères. Il touchait du bout des doigts les objets, comme pour vérifier qu'ils étaient bien réels. Devant le haut-parleur, il s'est arrêté.
— Vous savez ce que ça dit ? a-t-il demandé.
La vendeuse a penché la tête.
— C'est de l'espagnol, celle-ci. Ça parle d'écouter les autres avant de répondre, et d'écouter le vent avant de sortir en mer.
Inès a chuchoté :
— C'est joli.
Nadir a pris un magnet en forme de soleil.
— Ça, c'est pour ma mère. Comme ça, même au frigo, elle aura l'impression d'être en vacances.
Lino a ri doucement. Puis il a attrapé le carnet bleu. La couverture était simple, mais agréable sous la paume.
— Je peux le feuilleter ?
— Bien sûr, a dit la vendeuse. Mais il est vierge. C'est toi qui mets l'histoire.
Lino a regardé les pages blanches. Elles lui ont fait un peu peur, comme une piscine trop profonde. Puis il a pensé à ce matin, à la chanson, au seau de balles déplacé, au plongeon raté de Nadir, à la vitrine pleine de souvenirs.
Ce n'était pas une grande aventure. C'était mieux : c'était sa vraie vie, et elle avait du goût.
— Je le prends, a-t-il dit.
Quand il a payé, la vendeuse a ajouté un petit sachet avec un coquillage dedans.
— Cadeau. Pour te rappeler que l'été, ça s'écoute aussi.
Lino a serré le sachet, surpris et touché. Ses ailes ont frissonné, et il a dû tousser pour cacher son émotion.
Chapitre 6
Le soir, au camping, ils se sont installés sur la terrasse en bois, près des guirlandes lumineuses. Les insectes faisaient des cercles autour des ampoules. On entendait des assiettes, des voix, et au loin un ballon qui rebondissait encore.
Lino a ouvert son carnet bleu. Sur la première page, il a écrit la date, puis s'est arrêté. Il ne savait pas par où commencer.
Inès a posé un coude sur la table.
— Écris ce que tu as ressenti devant la vitrine, a-t-elle conseillé. Tu avais l'air… ailleurs.
Nadir a hoché la tête.
— Et écris que j'ai failli mourir à cause d'un plongeon dauphin, a-t-il ajouté, très sérieux.
— Tu n'es pas mort, a répondu Inès.
— Justement. C'est un miracle.
Ils ont ri. Lino a écrit quelques phrases. Pas parfaites. Juste vraies. Ensuite, il a sorti son téléphone.
— Je peux vous faire écouter un truc ? a-t-il demandé.
— Une autre chanson bizarre ? a lancé Nadir.
— Oui. Mais… écoutez vraiment.
Lino a lancé la chanson espagnole qu'il avait retrouvée en ligne, en cherchant quelques mots entendus dans la boutique. La terrasse est devenue plus calme. Même les rires autour semblaient plus loin.
La musique coulait doucement, comme de l'eau sur des pierres. Lino ne comprenait pas tout, mais il reconnaissait des mots. « Escuchar ». Écouter. Il a regardé ses amis. Inès ne bougeait presque pas. Nadir avait arrêté de tapoter la table.
Après un moment, Inès a soufflé :
— On dirait que ça ralentit le temps.
Nadir a ajouté, plus bas :
— Ça donne envie de réfléchir avant de faire n'importe quoi.
Lino a senti sa gorge se serrer, mais de façon agréable, comme quand on termine une bonne journée et qu'on n'a pas envie qu'elle finisse.
Quand la chanson s'est arrêtée, ils sont restés silencieux une seconde. Ce n'était pas un silence gênant. C'était un silence plein.
Lino a refermé son carnet.
— Demain, a dit Inès, on va à la plage ?
— Oui, a répondu Lino. Mais avant, on regardera la météo. Et on prendra de l'eau. Et on mettra de la crème.
Nadir a fait une grimace.
— C'est toi le chef de la prudence, maintenant ?
Lino a souri.
— Non. C'est juste… plus agréable quand on pense un peu avant.
Ils ont entendu une cigale, puis une autre. La nuit était tiède. Les guirlandes dessinaient des halos dorés sur leurs visages.
Et Lino, avec ses ailes cachées et son carnet tout neuf, s'est promis une chose simple : garder ce genre de moments. Les vivre, les écrire, et surtout… les écouter.