Chapitre 1
Le soleil n'avait pas encore chauffé les tuiles du toit que Noé était déjà réveillé. Dans la maison de vacances, tout semblait plus calme qu'à la maison : pas de bus, pas de sonnerie, seulement le chant des oiseaux et l'odeur du pain grillé qui montait de la cuisine.
Noé descendit sur la pointe des pieds. La table était encore couverte d'une nappe à carreaux, un peu froissée. Par la fenêtre, il voyait le jardin blondir sous la lumière pâle. L'été avait ce pouvoir : rendre même les choses simples importantes.
Il prit un verre d'eau et croqua une abricotine. C'était acide, ça réveillait la langue. Il aimait ça.
Dans le salon, quelqu'un ronflait doucement. C'était Lina, la cousine de sa mère, installée sur un fauteuil avec un livre ouvert sur le ventre. Sur le canapé, il y avait aussi Malik, le voisin du même âge, venu passer la semaine. Malik avait une prothèse à une jambe ; parfois elle grinçait un peu quand il marchait vite, et il en riait en disant que c'était “son bruit de robot”. Ce matin, il dormait, la bouche entrouverte.
Noé sourit. Il allait profiter de ce moment rare : une maison entière qui dort pendant que lui est déjà prêt.
Il s'approcha du coin lecture. Lina avait aménagé un espace contre le mur : un tapis, trois gros coussins, une guirlande lumineuse éteinte, et une caisse de livres. On dirait une cabane qui n'aurait pas de toit.
Noé s'assit dans un coussin, qui s'enfonça avec un petit “pouf”. Il choisit un roman d'aventure et l'ouvrit. Les pages sentaient le papier chaud et un peu la vanille. Il commença à lire en silence, les yeux qui couraient, le cerveau déjà en marche.
Au bout de quelques minutes, une voix un peu endormie le fit sursauter.
— Tu lis déjà ? Tu es une horloge, toi.
C'était Zoé, son amie, en short de pyjama avec des fraises. Ses cheveux partaient dans tous les sens.
— J'aime quand tout est tranquille, répondit Noé.
— Moi, j'aime quand tout est… au lit, marmonna Zoé en se laissant tomber sur un coussin.
Noé rit doucement pour ne pas réveiller les autres. Il tourna une page. Dehors, la journée commençait, et lui aussi.
Chapitre 2
Quand Malik se réveilla, il cligna des yeux comme s'il sortait d'une grotte.
— Pourquoi vous êtes déjà en forme ? demanda-t-il, la voix pâteuse.
Zoé lui lança un coussin.
— Parce que Noé est un poulet. Il se lève avant le soleil.
— Un coq, corrigea Noé. Et toi, tu es… une marmotte.
Ils finirent par sortir dans le jardin. L'herbe était encore mouillée, fraîche sous les pieds. On entendait les cigales plus loin, comme un petit moteur constant. La chaleur n'était pas là, pas encore. C'était le moment parfait.
— On pourrait faire un tournoi, proposa Zoé. Badminton, puis vélo, puis… chasse au trésor !
— Et après, on construit une cabane, ajouta Malik.
Noé hocha la tête, déjà en train de compter. Trois activités avant midi. Ça faisait beaucoup, mais c'était tentant.
Ils commencèrent par le badminton. La raquette vibrait dans la main, la plume du volant filait, légère. Malik courait moins longtemps, mais il avait des gestes précis. Il faisait des feintes et riait quand Zoé se faisait avoir.
— Tu triches ! cria-t-elle.
— Je suis juste talentueux, répondit Malik, très sérieux, puis il éclata de rire.
Après une demi-heure, Noé transpirait déjà. Le soleil avait monté d'un cran et tapait sur sa nuque. Il sentit cette excitation familière : l'envie de ne rien rater, de tout faire, tout de suite.
— Vélos ! annonça Zoé en pointant le garage.
Ils partirent sur le petit chemin qui longeait les champs. L'air sentait la paille et la poussière chaude. Noé pédalait vite, trop vite. Il voulait être devant. Il voulait que la matinée dure longtemps, comme si accélérer pouvait agrandir le temps.
Au bout d'un moment, Malik ralentit.
— Attendez, j'ai un caillou coincé, dit-il en s'arrêtant.
Zoé freina en faisant crisser le gravier. Noé fit demi-tour, impatient malgré lui.
— On va perdre du temps, lâcha-t-il.
Zoé le regarda.
— Noé… c'est les vacances. On n'est pas en retard.
Noé ne répondit pas. Il observa Malik qui s'occupait calmement de sa prothèse, concentré. Le petit “clic” quand ça se remettait en place. Malik leva la tête.
— Ça va, je gère. Mais tu peux respirer, chef du planning.
Noé rougit. Chef du planning. Il n'avait pas voulu être autoritaire. Mais il le devenait sans s'en rendre compte, surtout quand il avait peur que la journée lui échappe.
Ils repartirent. Noé pédala moins vite, essayant de sentir le vent plutôt que de le couper.
Chapitre 3
De retour à la maison, la chaleur s'était installée. Les volets étaient à moitié fermés, et dedans il faisait plus sombre, plus frais. Lina était réveillée, un tablier autour de la taille, en train de couper des tomates.
— Vous avez l'air de trois grillés, dit-elle. Si vous voulez, il y a de la limonade au frigo.
Noé se servit un grand verre. Le froid lui piqua les dents, agréable. Il but trop vite et eut le hoquet.
— Hic… Ça, c'est… hic… humiliant, souffla-t-il.
Zoé éclata de rire.
— Noé, même ton hoquet est matinal !
Ils s'installèrent ensuite dans le coin lecture, parce que dehors le soleil commençait à taper fort. Les coussins étaient chauds, comme s'ils avaient gardé un peu de la lumière.
Zoé fouillait dans la caisse de livres.
— On lit quoi ? On pourrait lire à voix haute, chacun un chapitre.
Malik choisit une BD. Noé reprit son roman. Il essaya de se concentrer, mais son cerveau repartait déjà : après la lecture, on pourrait faire la chasse au trésor, puis la cabane, puis…
Lina s'approcha avec un plateau de morceaux de pastèque. Les tranches brillaient, rouges, pleines d'eau.
— Vous savez, dit-elle en s'asseyant au bord du tapis, les vacances, ce n'est pas une course.
Noé releva la tête.
— Mais si on se repose trop, on gâche la journée.
— Tu crois ? demanda Lina, douce.
— Ben… on n'a que deux semaines ici. Je veux tout faire.
Lina prit un morceau de pastèque, croqua, et mâcha lentement.
— Je vais te dire un truc rassurant, Noé. Le repos, ce n'est pas du temps perdu. C'est du temps qui prépare le reste. Comme quand tu laisses une pâte lever. Si tu la bouscules, elle ne gonfle pas.
Zoé fit une grimace.
— Beurk, une pâte qui gonfle.
— Image imparfaite, d'accord, admit Lina en riant. Mais l'idée est là. Ton corps et ta tête ont besoin de pauses. Sinon, tu finis par t'énerver pour un caillou coincé.
Noé baissa les yeux. Il repensa à tout à l'heure. À sa phrase. À l'impatience.
— Je n'ai pas voulu…
— Je sais, répondit Lina. Tu es enthousiaste. C'est une qualité. Mais tu peux apprendre à ralentir sans avoir l'impression de rater quelque chose.
Malik hocha la tête.
— Moi, si je force trop, après je le sens. Alors je fais des pauses. Et je dis non quand mon corps dit non.
— Facile à dire, murmura Noé.
— Ça s'apprend, dit Lina. Ça commence par des petites phrases simples. “Non, pas maintenant.” “Non, j'ai besoin de souffler.” Ce n'est pas méchant. C'est clair.
Noé sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine. Comme si on desserrait un lacet trop serré. Il mordit dans la pastèque. Le jus coula sur son doigt. Il le lécha, et ça le fit sourire malgré lui.
Chapitre 4
L'après-midi, Zoé avait un plan.
— On fait la chasse au trésor ! J'ai préparé des indices.
Elle sortit des petits papiers pliés. Noé sentit l'excitation revenir. Il aimait résoudre des énigmes. Il aimait avancer.
Ils commencèrent. Premier indice : “Là où l'eau chante sans bouche.” Ils coururent jusqu'au robinet du jardin. Deuxième : “Sous l'ombre du grand gardien piquant.” Ils allèrent sous le vieux rosier plein d'épines. Zoé menait l'enquête comme une cheffe, Malik faisait des blagues, et Noé voulait aller plus vite.
Au troisième indice, Noé se sentit soudain lourd. La chaleur lui collait à la peau. Ses épaules étaient raides, comme s'il avait porté un sac toute la journée. Il regarda le soleil : il tapait dur, sans pitié.
— Allez ! On continue ! lança Zoé.
Noé ouvrit la bouche… et rien ne sortit tout de suite. Il entendit dans sa tête la voix de Lina : “Non, pas maintenant.” Il sentit aussi son propre corps qui disait stop, calmement, sans crier.
Il prit une respiration.
— Non. Pas tout de suite.
Zoé s'arrêta net.
— Quoi ?
— Je suis fatigué, dit Noé, surpris par sa propre honnêteté. J'ai besoin de dix minutes. À l'ombre. Sinon je vais devenir grincheux, et personne n'a envie de ça.
Malik leva les deux pouces.
— Bonne décision. Grincheux, c'est ton mode “chef du planning” ?
— Très drôle, grogna Noé, mais il souriait un peu.
Zoé hésita. Elle avait l'air déçue, puis elle souffla.
— Ok. Dix minutes. Mais après, on reprend, sinon mon trésor va fondre.
Ils retournèrent au coin lecture, volets tirés, air plus frais. Noé se laissa tomber sur un coussin. Le tissu était doux contre sa joue. Il ferma les yeux. Il entendait Zoé tourner les papiers, Malik feuilleter sa BD. Ce n'était pas du bruit. C'était un fond rassurant, comme le ronron d'un chat.
Lina passa la tête dans la pièce.
— Pause stratégique ? demanda-t-elle.
— Oui, dit Noé. J'ai dit non.
— Et le monde ne s'est pas effondré, constata Lina.
Noé ouvrit un œil.
— Pas encore.
— Il tient bon, promit Lina avec un clin d'œil.
Au bout de dix minutes, Noé se sentit plus léger. Sa tête était plus claire. Il se redressa.
— Ok. On y va.
Zoé lui tendit le prochain indice avec un sourire.
— Chef… du repos, maintenant.
Noé éclata de rire. Et ils repartirent.
Chapitre 5
Le trésor était une boîte en métal cachée derrière des pots de fleurs. Dedans, Zoé avait mis trois bracelets en ficelle, des bonbons à la menthe, et un mot : “Le vrai trésor, c'est qu'on a rigolé.”
— C'est cliché, dit Malik, puis il prit un bonbon. C'est parfait.
Après ça, ils commencèrent une cabane dans un coin du jardin, sous une haie. Rien d'extraordinaire : des draps tendus, des pinces à linge, deux chaises. Mais quand on s'accroupissait dedans, ça devenait un autre monde. On sentait la terre chaude, l'odeur verte des feuilles, et on entendait le reste du jardin comme une mer lointaine.
Noé était content, mais il sentait aussi la fatigue revenir, plus douce. Pas une fatigue qui écrase. Une fatigue qui dit : “Tu as vécu.”
Au moment où Zoé proposa :
— On peut faire une deuxième chasse au trésor !
Noé se figea. Il adorait l'idée… et pourtant, il n'avait plus d'énergie.
Il repensa à la pastèque, au coin lecture, à la phrase de Lina. Il regarda ses amis. Il ne voulait pas les décevoir. Mais il ne voulait plus se forcer.
— Non, dit-il simplement. Pas aujourd'hui. Je veux me poser.
Zoé ouvrit la bouche, prête à protester, puis elle vit son visage.
— Ok, dit-elle, plus doucement. On peut se poser aussi.
Malik s'étira.
— Je vote pour une mission très difficile : ne rien faire pendant un moment.
Ils rentrèrent. Dans le salon, la lumière était dorée. Lina avait mis un ventilateur qui faisait un souffle régulier. Le coin lecture les attendait, avec ses coussins comme des îles.
Noé s'allongea, un livre sur le ventre sans même l'ouvrir. Il regarda le plafond, où une petite tache de lumière tremblait à cause des feuilles dehors.
Lina s'assit près d'eux.
— Vous avez bien joué, dit-elle. Et vous avez su vous arrêter.
— J'avais peur de rater, avoua Noé.
— Rater quoi ?
Noé réfléchit. Il entendait le silence, mais ce n'était pas un vide. C'était plein de chaleur, de respiration, de présence.
— Je ne sais pas… tout.
Lina posa une main légère sur son épaule.
— Parfois, profiter, c'est aussi accepter que le corps a le droit de se reposer. Dire non, c'est se respecter. Et se respecter, c'est la base pour passer de bonnes vacances… et de bonnes journées, même quand l'école reprend.
Noé sentit un apaisement profond. Comme si quelqu'un venait de lui donner une autorisation qu'il attendait sans le savoir.
Zoé bâilla.
— Moi, je profite très bien, dit-elle, les yeux mi-clos.
Malik ajouta :
— Je suis un professionnel du repos. Je peux donner des cours.
Noé sourit. Ses paupières devinrent lourdes. Il se dit que demain matin, il se lèverait sûrement tôt encore. Mais il ferait autrement : il écouterait ce qu'il ressent.
Et surtout, il venait de comprendre quelque chose de simple, et de grand : il avait le droit de se reposer.