Chapitre 1
La jetée de bois grinçait doucement, comme si elle se raclait la gorge avant de parler. Les planches, pâlies par le sel, s'étiraient au-dessus d'une mer noire et lisse, piquée de reflets verts. Au loin, des bouées lumineuses clignotaient, posées là comme des lucioles qui auraient appris à nager.
Sur la jetée avançait Lùm.
Lùm n'était pas un humain. C'était un myrénien, une petite créature à quatre pattes souples, avec un dos couvert d'écailles transparentes. Sous ces écailles, des couleurs circulaient comme de l'encre dans l'eau : bleu quand il réfléchissait, jaune quand il était content, et parfois un rose tout timide quand il était gêné.
Il avait le calme en bandoulière. Quand les autres myréniens s'agitaient, Lùm, lui, respirait lentement et regardait la mer comme on regarde une vieille histoire qu'on connaît déjà.
Ce soir-là, pourtant, quelque chose avait changé.
Au bout de la jetée, une forme immense reposait, silencieuse, posée sur des pieds fins. Une coquille métallique, ovale, avec des lignes lumineuses qui pulsaient doucement. On aurait dit un poisson géant qui aurait décidé de venir se reposer sur du bois.
— Alors… c'est toi, murmura Lùm.
Une petite rampe se déplia dans un chuintement, comme une langue polie qui glisse. L'air qui sortit du vaisseau sentait la menthe froide et la pluie.
Sur la dernière planche de la jetée, Lùm s'arrêta. Il posa une patte sur le bois. Il sentit les vibrations. Le vaisseau… attendait.
— Je peux entrer ? demanda-t-il, sans savoir à qui il parlait.
La coque répondit par un « boup » discret, comme un jouet sérieux. Une lumière ronde s'alluma près de la porte, et un symbole apparut : une spirale ouverte, comme une invitation.
Lùm avala sa salive. Le calme ne l'avait pas quitté, mais il avait une petite boule au ventre, pas méchante, juste… curieuse.
Il monta la rampe. Une fois à l'intérieur, il resta près de la porte. C'était rassurant, la porte. C'était le point de retour. Le « si je veux, je peux ressortir ». Lùm aimait avoir un « si je veux ».
La lumière à l'intérieur était douce, comme une aube qui aurait oublié d'être pressée.
Et quelque part, au fond du vaisseau, un bruit de pas légers répondit au sien.
Chapitre 2
Le couloir intérieur ressemblait à une coquille de nacre. Les parois ondulaient, mais pas vraiment : elles donnaient l'impression de bouger, comme si elles respiraient. Par endroits, des fenêtres montraient la mer… ou quelque chose qui ressemblait à la mer, mais avec des étoiles dedans, comme si l'eau avait décidé de devenir ciel.
Lùm resta près de la porte, bien planté. Il la gardait dans le coin de son regard, comme une vieille amie. Il tendit le cou : pas de danger. Pas d'alarme. Pas de sirène. Juste un petit « bzz » discret, comme un insecte content.
Une silhouette arriva.
Elle était haute, mince, avec une tête en forme de lampe. Ses yeux n'étaient pas des yeux : c'étaient deux bandes lumineuses qui changeaient de couleur. Elle portait un manteau fait de fibres qui frémissaient doucement, comme des algues au courant.
— Salut, dit la silhouette d'une voix claire, un peu comme un instrument qu'on accorde. Tu es… petit.
— Je suis Lùm, répondit Lùm. Et toi ?
— Je suis Nòx. Enfin, c'est le nom le plus simple pour ta bouche. Chez moi, mon vrai nom fait trois minutes et il faut siffler en même temps. C'est fatigant.
Lùm eut un petit éclat jaune sous les écailles : il appréciait l'humour, surtout quand il arrivait avec des chaussures propres.
— Ton vaisseau est… posé sur notre jetée, fit-il remarquer.
— Oui, dit Nòx. Il a confondu « port » et « repos ». Les vaisseaux ont parfois des idées. Celui-ci est très… têtu. Regarde.
Nòx tapota la paroi. Un petit écran se forma, comme une bulle solide. On y voyait une carte avec un point clignotant sur la jetée et, autour, une multitude de chemins lumineux.
— Il devait repartir tout de suite, expliqua Nòx, mais il a détecté des « signaux de partage ». Alors il a décidé qu'on ne partirait pas sans visiter.
— Des signaux de partage ? répéta Lùm.
— Des échanges, des cadeaux, des histoires. Ton monde en a plein. Ça l'a attiré comme une odeur de soupe attire un ventre vide.
Lùm regarda la porte. Derrière, la rampe. Et au-delà, les planches grinçantes, la mer noire, les bouées-lucioles. Tout était encore là. Il pouvait toujours ressortir.
— D'accord, dit-il. Mais je reste près de la porte.
Nòx inclina sa tête-lampe.
— Ça me va. Je n'aime pas les aventures où quelqu'un se sent coincé. C'est mauvais pour les souvenirs.
Lùm sentit le rose timide lui chatouiller les écailles. Ce Nòx avait l'air… correct. Pas effrayant. Juste étrange, comme un nouveau goût qu'on n'a pas encore décidé d'aimer.
— Qu'est-ce que tu cherches ici ? demanda Lùm.
Nòx leva une main, et des petites sphères flottantes s'échappèrent de son manteau.
— Je cherche une chose très simple et très rare : une histoire qui ne m'appartient pas.
Chapitre 3
Nòx fit signe à Lùm de regarder autour. Sans bouger de sa place, Lùm observa la pièce principale. Il y avait des sièges qui ressemblaient à des galets chauds, une table qui changeait de forme selon ce qu'on lui demandait, et au plafond, un mobile de petites comètes en papier métallique, qui tournaient en silence.
Au centre, un cylindre transparent dormait, rempli d'une brume argentée.
— C'est quoi ? demanda Lùm.
— Un collecteur de récits, répondit Nòx. Je parcours les systèmes, j'écoute, je demande, je troque. Je ne vole rien. Je déteste les histoires volées : elles font des trous dans la bouche quand on les raconte.
Lùm plissa les yeux.
— Tu veux… prendre nos histoires ?
— Les partager, corrigea Nòx. Je donne aussi. Toujours. C'est la règle. Sinon, le vaisseau ne m'ouvre plus la porte. Il est programmé pour me punir. Une fois, j'ai oublié d'offrir quelque chose, et il a changé toutes mes boissons en bouillon de chaussette.
— C'est possible ?
— Rien n'est impossible quand un vaisseau est vexé.
Lùm laissa passer un petit rire, qui fit trembler les couleurs sous ses écailles. Il se surprit à se sentir bien. La lumière était douce, l'air frais, et la porte, derrière lui, continuait d'exister.
— J'ai des histoires, dit-il. Mais elles sont petites. Des histoires de jetée. De marées. De bouées.
— Les petites histoires sont les meilleures, dit Nòx avec sérieux. Elles tiennent dans une poche, mais elles ouvrent des portes.
Nòx posa une sphère flottante devant Lùm. Elle vibra, comme un fruit prêt à tomber.
— Si tu racontes, elle enregistre. Tu peux aussi dessiner, chanter, ou faire des bruits bizarres. Toutes les espèces n'ont pas les mêmes mots.
Lùm inspira. Il pensa à la jetée, à son odeur de bois mouillé, au cri des oiseaux-roues qui tournaient parfois au-dessus de l'eau. Il pensa à la nuit, quand la mer ressemblait à un drap noir qu'on secoue pour voir les étoiles.
— D'accord, dit-il. Je vais raconter.
Il se racla la gorge, puis, calmement, comme on pose des pierres pour traverser un ruisseau, il dit :
— Un jour, sur cette jetée, j'ai trouvé une bouée éteinte. Tout le monde la croyait morte. Moi, je l'ai ramenée. Je l'ai frottée, j'ai réparé son petit cœur-lampe, et elle s'est rallumée. Depuis, elle clignote un peu de travers, comme si elle faisait un clin d'œil. Personne ne sait à qui.
La sphère absorba les mots. La brume dans le cylindre argenté remua, comme si elle souriait.
Nòx émit un petit son, presque un sifflement de joie.
— C'est parfait. Ça parle de soin. De patience. De lumière qu'on partage.
Lùm sentit une chaleur calme dans sa poitrine. Raconter n'était pas si dangereux. C'était même… agréable.
— À toi, dit-il. Tu dois donner quelque chose, non ?
Nòx hocha sa tête-lampe.
— Tu as raison. Et je donne toujours le meilleur.
Il ouvrit sa main. Une petite boîte apparut, pas plus grande qu'un coquillage. Elle était faite d'un matériau sombre, traversé de fines veines lumineuses.
— C'est une graine de constellation, dit Nòx. Elle ne plante pas des arbres. Elle plante des… directions. Si tu l'ouvres, elle te montre un chemin que tu ne connaissais pas. Pas un chemin dangereux. Juste un chemin nouveau.
— Sur la jetée ? demanda Lùm, prudent.
— Où tu veux. Mais je crois qu'elle aime le bois, répondit Nòx. Le bois se souvient.
Lùm prit la boîte. Elle était tiède, comme si quelqu'un l'avait gardée dans sa poche.
— Merci, dit-il simplement.
Et là, le vaisseau émit un « dong » satisfait, comme un grand ventre qui dit : « Ah, enfin. »
Chapitre 4
Un tremblement parcourut le sol. Pas violent, mais assez pour faire vibrer les galets-sièges. Une ligne de lumière courut le long des parois et s'arrêta juste au-dessus de la porte.
Lùm se redressa.
— Qu'est-ce que… ?
Nòx regarda le plafond. Ses bandes lumineuses passèrent du bleu au vert.
— Ah. Voilà le mystère. Je crois que le vaisseau a détecté autre chose.
— Quoi ?
— Un appel. Un signal ancien, très faible. Il vient de… dehors.
Lùm tourna la tête vers la rampe. La nuit s'étendait au bout, et la jetée de bois paraissait plus étroite, comme si le noir la grignotait.
— De la jetée ? demanda-t-il.
— Oui, dit Nòx. Il y a quelque chose sous les planches.
Lùm sentit ses couleurs se refroidir, juste un peu. Mais il resta près de la porte. Il aimait son poste. Il aimait pouvoir décider.
— Sous les planches… ça grince déjà assez comme ça, fit-il.
Nòx s'approcha de la porte. Il ne la franchit pas. Il respectait, lui aussi, les limites.
— Je ne te demanderai pas de te jeter dans l'inconnu, dit-il. On peut regarder ensemble. Avec prudence. Avec lumière.
Nòx sortit un petit disque plat. Il le lança doucement ; le disque glissa dans l'air et se posa au bord de la rampe, juste au-dessus de la jetée. Il projeta un faisceau fin, qui traversa les interstices entre les planches.
Sous la jetée, quelque chose brilla.
Pas un poisson. Pas une algue. Une forme géométrique, sombre, couverte de poussière de sel. Elle ressemblait à un œil fermé.
Lùm déglutit.
— Je n'ai jamais vu ça.
— Moi non plus, dit Nòx, et sa voix avait perdu un peu de sa légèreté. Mais… je crois que c'est un fragment de balise. Une vieille balise de navigation spatiale.
— Comment ça arrive ici ?
— Les mers gardent des secrets. Les jetées aussi.
Le disque-lampe clignota. La forme sous les planches répondit par une pulsation, lente, comme un cœur qui se réveille.
Puis, un son monta. Un « hummm » grave, qui fit trembler les clous de la jetée. Les bouées au loin changèrent de rythme, comme si elles écoutaient.
Lùm sentit une peur fine, mais pas panique. Une peur qui dit : « Fais attention. » Il se colla un peu plus près de la porte, et posa une patte sur le cadre, comme sur une poignée invisible.
— Qu'est-ce que ça veut ? demanda-t-il.
Nòx pencha la tête, concentré.
— Je pense… qu'elle cherche quelqu'un. Ou quelque chose. Peut-être… nous.
Lùm regarda la petite boîte qu'il tenait : la graine de constellation. Elle vibra, très légèrement, au même rythme que le « hummm ».
— Ma graine… réagit.
— Alors, dit Nòx doucement, ce n'est pas un hasard. Le vaisseau s'est posé ici pour une raison. Le partage attire le partage. Les chemins se croisent.
Lùm inspira. Il n'aimait pas les décisions rapides. Il n'aimait pas les sauts sans regarder. Mais il aimait comprendre.
— D'accord, dit-il. On ne descend pas. On ne casse rien. On… ouvre la graine sur la jetée. Ici, près de la porte.
— Marché conclu, dit Nòx. Tu es le capitaine du calme.
Lùm eut un petit éclair jaune malgré lui. « Capitaine du calme », ça sonnait comme un titre qui ne fait pas peur.
Ils descendirent d'un pas, juste assez pour poser la boîte sur la planche la plus proche de la rampe. Lùm resta à portée de la porte, comme promis.
Avec précaution, il ouvrit la graine de constellation.
Chapitre 5
À l'intérieur de la boîte, il n'y avait pas de terre, ni de graines. Il y avait une lumière enroulée sur elle-même, une mini-tempête d'étincelles. Elle s'éleva en spirale, puis s'étira en un fil lumineux qui pointa vers un endroit précis de la jetée.
— Là, souffla Nòx.
Le fil montrait une planche, pas différente des autres. Sauf qu'elle avait un nœud de bois en forme de petite bouche.
— Je passe mon tour, dit Lùm, très sérieusement. Je ne parle pas aux planches qui ont l'air de vouloir répondre.
— C'est raisonnable, approuva Nòx. Mais on peut leur demander poliment.
Nòx tapota la planche avec deux doigts. La planche fit « toc », puis… « toc toc » toute seule, comme si elle rendait la politesse.
Lùm cligna des yeux.
— Elle… me fait des blagues.
— Les objets aussi aiment partager, dit Nòx. Surtout les vieux.
La planche se souleva d'un millimètre, puis de deux. Comme si quelque chose en dessous poussait doucement, en demandant la permission.
Lùm recula d'un pas, mais sans quitter la porte des yeux. Le cadre du vaisseau lui renvoyait une chaleur tranquille.
Sous la planche, une petite ouverture apparut. Et de l'ouverture sortit… une créature minuscule, ronde, avec des antennes fines et un corps semblable à une goutte de verre fumé. Elle tenait entre ses petites pattes un morceau de métal triangulaire, couvert de symboles.
— Bonjour, fit la créature d'une voix qui ressemblait à un carillon étouffé. Désolé pour le bruit. J'étais coincé depuis… longtemps.
Nòx se figea, puis s'accroupit.
— Tu es un… ?
— Un Kiv. Je m'appelle Prrk, dit la goutte de verre. Je sais, c'est difficile à prononcer. Ça gratte un peu la langue.
Lùm sentit un rire lui monter. Il le retint à moitié.
— Je peux dire… Prik ?
— Tant que tu ne dis pas « Prout », ça va, répondit Prrk avec dignité.
Cette fois, Lùm éclata d'un rire léger, qui fit danser du jaune sous ses écailles. Même Nòx laissa échapper un petit sifflement amusé.
Prrk brandit le triangle de métal.
— Je gardais ça. Une balise. Une partie de balise. Elle appelle mon peuple, mais mon peuple ne vient plus. Alors j'ai appelé… autre chose. J'ai essayé avec les bouées, mais elles ne parlent que lumière. J'ai essayé avec le bois, et lui, au moins, il écoute.
— Pourquoi tu étais sous la jetée ? demanda Lùm.
Prrk baissa ses antennes.
— J'ai atterri ici par accident. Mon mini-module a glissé, et plouf. La mer m'a poussé sous les planches. J'ai eu peur. Alors je suis resté. J'ai attendu. Et j'ai appris les bruits. Le grincement, les pas, les rires au-dessus… Ça m'a tenu compagnie.
Lùm regarda la jetée. Il imagina Prrk, seul, dans l'ombre, à écouter des vies passer sans oser se montrer. Il sentit du bleu profond l'envahir : de l'empathie, solide et calme.
— Tu n'as pas à rester seul, dit-il.
Nòx acquiesça.
— Si tu veux, on peut t'aider à envoyer un vrai message. Un message qui ne demande pas seulement « venez me chercher », mais qui dit aussi… « j'ai quelque chose à offrir ».
Prrk cligna, comme si ses yeux étaient des reflets.
— J'ai une chose à offrir, dit-il. Des cartes de courants stellaires. Des chemins sûrs entre les tempêtes. Mais je ne les donne qu'à ceux qui partagent en échange. C'est une règle. Sinon, les cartes deviennent fausses. Elles se vexent.
— Les cartes aussi ? souffla Lùm.
— Tout se vexe, ici, répondit Nòx. C'est une spécialité de l'univers.
Lùm réfléchit. Il avait déjà donné une histoire. Nòx avait donné une graine. Prrk avait des cartes. Il manquait quelque chose : un geste, un vrai, qui prouve qu'on est ensemble.
Lùm posa une patte sur la planche, doucement.
— On va faire une chose simple, dit-il. On va partager la jetée.
— Comment ça ? demanda Prrk.
— Tu viens au-dessus, avec nous. Près de la porte, si ça te rassure. On allume une bouée, une seule, juste pour toi. Et on envoie ton message depuis le vaisseau de Nòx, avec ta balise et ta carte. Un message qui dit : « Je suis là, et je ne suis plus seul. »
Prrk resta silencieux une seconde, puis son corps de verre fuma légèrement, comme s'il rougissait.
— D'accord, dit-il. Mais… je n'aime pas trop les grandes hauteurs.
— Bonne nouvelle, répondit Lùm. La jetée n'est pas une montagne. Et moi, je n'aime pas trop l'inconnu. On va s'entendre.
Chapitre 6
Ils installèrent Prrk près de la rampe, à l'endroit où la lumière du vaisseau glissait sur le bois. Lùm ne s'éloigna pas : la porte était là, solide, fidèle, comme une épaule.
Nòx plaça le triangle de métal sur le disque-lampe. Les symboles s'illuminèrent et projetèrent un faisceau vers le ciel. Pas un rayon agressif : plutôt une lanterne qui dit « bonsoir » aux étoiles.
Prrk sortit de lui-même un petit rouleau translucide. Quand il le déroula, des lignes apparurent, des courants, des spirales, des zones calmes et des zones dangereuses. On aurait dit une carte marine, mais pour l'espace.
— Voici, dit Prrk. Les routes qui évitent les tempêtes de poussière et les champs d'éclairs. Je les donne. Pour vous. Pour… votre gentillesse.
Nòx posa sa main sur son cœur, là où sa lumière était la plus stable.
— Et moi, dit-il, je donne une chose en retour. Une histoire de ma planète.
La brume argentée dans le cylindre du vaisseau s'échappa un instant, comme un soupir, et se forma en images au-dessus de la jetée. Lùm vit une ville faite de ponts suspendus entre des rochers flottants. Des créatures-lampes comme Nòx y couraient en riant, et les ombres jouaient avec elles comme des chats.
— Chez moi, expliqua Nòx, la nuit est une amie. On lui offre des chansons, et elle nous rend des chemins. Un soir, un enfant a eu peur du noir. Alors les lampes du village se sont mises à rire… et la peur s'est transformée en curiosité. Depuis, on dit : « Si tu as peur, apporte une histoire. »
Lùm sentit sa poitrine se détendre. Il comprenait. Il aimait cette règle.
— À mon tour, dit-il.
Il regarda la mer, les bouées au loin. Il choisit celle qui clignotait de travers, celle qu'il avait réparée. Il ferma un instant les yeux, puis concentra sa lumière intérieure. Les myréniens pouvaient envoyer de petits signaux colorés, comme des mots sans mots.
Lùm envoya un clignotement doux, un appel familier.
La bouée répondit. Elle se mit à briller plus fort, et son clin d'œil de travers devint un vrai salut, dirigé vers la jetée, vers Prrk.
— Elle te dit bonjour, annonça Lùm.
Prrk trembla, mais pas de peur. Plutôt comme une feuille qui découvre le vent.
— On… on peut comprendre ça ?
— Pas avec la tête, dit Lùm. Avec le reste.
Le faisceau de la balise s'intensifia. Le vaisseau de Nòx ajouta une pulsation régulière, comme un tambour calme. Ensemble, ils envoyèrent le message : une position, un salut, et surtout, le paquet de partage — l'histoire, la carte, et la preuve d'une bouée qui répond.
Le ciel resta silencieux quelques secondes.
Puis, très haut, une étoile changea de couleur. Elle vira au blanc chaud, puis au bleu. Un signe.
Prrk leva ses antennes.
— Ils… ils ont entendu.
— Tu vois, dit Nòx. Les bonnes choses voyagent.
Un grondement doux monta du vaisseau, comme un ronronnement satisfait. La porte clignota : elle aussi, elle semblait contente de cette soirée.
Lùm resta immobile, à sa place. Il ne ressentait pas le besoin d'aller plus loin. Il avait déjà traversé beaucoup : un couloir de nacre, un mystère sous la jetée, une rencontre, un partage.
— Alors, demanda-t-il, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
Nòx regarda la mer, puis la jetée, puis Lùm.
— Maintenant… on attend. Ensemble. Et si ton ventre réclame de la soupe, je peux essayer d'en fabriquer. Mais je promets rien. Le vaisseau a parfois des idées.
— Pas de bouillon de chaussette, prévint Lùm.
— Promis, dit Nòx. Enfin… je vais négocier.
Prrk émit un petit rire de carillon.
Ils restèrent là, trois silhouettes différentes, au même endroit, près de la porte rassurante, avec le bois sous leurs pieds et les étoiles au-dessus.
Et Lùm, sans bouger, se sentit étrangement… chez lui, même au bord de l'inconnu.
Chapitre 7
La nuit avançait, mais elle ne mordait pas. Elle se contentait de s'asseoir tout autour, comme une grande couverture. La jetée grinçait moins, comme si elle s'était calmée aussi.
Au loin, une lueur apparut sur l'horizon. Pas le soleil : une lumière plus nette, plus géométrique. Une forme glissait dans le ciel, silencieuse, et descendait lentement vers la mer.
Prrk la vit et faillit reculer sous la planche, par réflexe.
— Respire, dit Lùm doucement. La porte est là. Et on est là.
Prrk se colla contre la rampe.
— C'est… c'est eux.
Le nouvel appareil se posa au large, sur l'eau, sans faire d'éclaboussure, comme si la mer avait accepté de le porter. Une passerelle lumineuse se déploya, et deux Kivs, petits et ronds comme Prrk, avancèrent prudemment. Ils portaient des sacs de toile brillante et des lunettes énormes, ce qui leur donnait l'air de savants qui auraient oublié qu'ils étaient adorables.
— Prrk ! appelèrent-ils d'une voix carillonnante.
Prrk trembla, puis s'élança de quelques pas. Il s'arrêta net, se retourna vers Lùm et Nòx, comme s'il avait besoin de vérifier qu'ils existaient encore.
— Vas-y, dit Lùm. On te regarde.
Prrk rejoignit les deux autres. Ils se touchèrent les antennes, un geste de leur peuple. Puis les deux nouveaux Kivs regardèrent Lùm et Nòx, intrigués, et s'approchèrent à leur tour, sans franchir la zone de lumière du vaisseau, par respect.
— Vous avez partagé, dit l'un des Kivs. Nous l'avons senti dans le signal. Une histoire. Une route. Une bouée.
— Et vous êtes venus, répondit Nòx.
— Oui, dit l'autre. Parce que les échanges honnêtes sont rares. Et parce que Prrk… nous a manqué.
Prrk sortit une petite pochette et la tendit à Lùm.
— Pour toi. Une mini-carte. Pas pour partir loin. Juste pour trouver des chemins cachés autour de la jetée. Des endroits où le bois est plus solide, où les poissons-lumières aiment se regrouper.
Lùm prit la pochette. Il sentit, dedans, un papier fin qui vibrait comme une promesse.
— Merci, dit-il.
Nòx, lui, offrit aux Kivs une sphère d'enregistrement vide.
— Si vous voulez, dit-il, vous pouvez y mettre une histoire de votre peuple. Une vraie. Une qui sent votre maison.
Les Kivs se regardèrent, surpris, puis ravis. L'un d'eux déclara :
— Nous avons une histoire sur une comète qui croyait être une tartine.
— Je veux l'entendre, souffla Lùm.
Même la jetée sembla se pencher un peu.
Ils racontèrent, tous, à tour de rôle. Une comète-tartine, un poisson qui avait peur des bulles, une nuit qui collectionnait les chansons. Les histoires passaient de bouche à lumière, de lumière à silence, et retombaient en douceur sur le bois, comme des flocons chauds.
Quand le moment vint de se séparer, les Kivs saluèrent. Prrk monta sur la passerelle, mais se retourna.
— Lùm ! Nòx ! Merci de m'avoir… ouvert le dessus.
Lùm inclina la tête.
— Merci de ne pas être resté dessous.
Nòx agita sa main.
— Et si un jour vous repassez, apportez une recette qui n'a pas de chaussettes dedans.
Les Kivs rirent, et leur vaisseau s'éloigna en glissant sur l'eau, puis s'éleva vers le ciel, emportant Prrk et leurs sacs brillants.
Le faisceau de la balise s'éteignit. Les bouées reprirent leur clignotement habituel. Le vaisseau de Nòx resta posé, tranquille, comme s'il avait enfin fini de bouder le voyage.
Lùm resta près de la porte. Il regarda longtemps l'horizon, là où la lumière avait disparu.
Puis il lança un dernier regard vers l'intérieur du vaisseau, vers la lumière douce, les parois de nacre, et la brume argentée qui gardait maintenant leurs histoires.
La jetée grinça une dernière fois, comme pour dire bonne nuit.
Et Lùm, calme et heureux, laissa le mystère rester un mystère… juste assez pour avoir envie, demain, de revenir écouter.