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Histoire d'extraterrestre 11 à 12 ans Lecture 33 min.

La porte secrète de la bibliothèque

Noé et ses amis découvrent un passage secret sous la bibliothèque où ils rencontrent Kio, un être venu d’ailleurs, et apprennent à accueillir la différence en partageant des histoires.

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Cinq personnages se rencontrent paisiblement la nuit dans la cour pavée d'une bibliothèque municipale : Kio, garçon d'environ 12 ans, peau pâle, cheveux noirs courts, accroupi au centre tenant un disque noir mat aux lignes argentées qui pulse ; Noé, 12 ans, cheveux châtains en bataille, main tendue en signe d'accueil, carnet en poche, à gauche de Kio ; Malik, 12 ans, peau bronzée, sac au dos et cahier ouvert, à droite de Kio, légèrement en retrait ; Léo, 12 ans, appuyé sur des béquilles près de l'escalier menant au souterrain, sourire tranquille et veste avec un bouton bleu ; et Sélén, petit extraterrestre à la peau nacrée et grands yeux sombres, flottant au-dessus d'une ouverture ronde et tendant une petite plaque transparente gravée de symboles; l'atmosphère est calme et émerveillée, éclairée par un lampadaire jaune et une grille de lumière bleutée dessinant un cercle autour d'une dalle sombre, avec en arrière-plan une fontaine sèche, murs de briques et grandes fenêtres vitrées. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

La bibliothèque municipale ressemble à un gros animal endormi. Ses vitres reflètent le ciel, ses portes grincent comme si elles bâillaient, et dedans ça sent le papier, la poussière sage et un peu la colle.

Moi, Noé, douze ans, j'aime ce lieu comme on aime une cachette. J'y connais les coins silencieux, les étagères qui couinent, et même le tapis près des albums qui garde toujours une trace de biscuits écrasés.

Aujourd'hui, je ne suis pas seul. J'ai promis une visite. Une vraie, avec points d'intérêt, explications et tout.

— Alors, c'est ici ton temple de feuilles mortes ? demande une voix derrière moi.

Je me retourne. Kio se tient là, capuche relevée, mains dans les poches. Il a l'air d'un garçon de mon âge, mais ses yeux brillent trop, comme s'ils avaient avalé une poignée d'étoiles. Il dit qu'il vient de « loin ». Moi, je sais juste que « loin » ne veut pas dire le village d'à côté. Ça veut dire quelque part au-delà des cartes.

À ma gauche, Malik ajuste la sangle de son sac, prêt à tout noter comme si on allait passer un examen.

— On est d'accord, Kio, tu fais comme si tu étais… euh… un cousin, chuchote Malik.

— Un cousin de la planète… Cousinette ? répond Kio, très sérieux, avant de cligner des yeux. J'ai presque le même nombre de doigts. Ça devrait suffire.

À ma droite, Léo avance tranquillement avec ses béquilles. Il a un sourire qui ne se presse jamais. Son handicap est là, comme ses chaussures ou ses cheveux en bataille : c'est lui, et voilà.

— Si tu vois un panneau « Silence », tu n'as pas besoin de le prendre comme un défi, dit Léo.

Kio incline la tête.

— Chez moi, le silence est une forme de conversation. Mais j'essaierai de… converser moins.

On pousse les portes. L'air est plus frais, comme si les murs avaient avalé la chaleur dehors. Madame Boursier, la bibliothécaire, lève à peine les yeux de son écran.

— Bonjour, les garçons. Pas de course.

— Promis, répond Malik, déjà trop poliment.

Je mène la troupe vers le grand hall. Des rangées de livres forment des rues. Les panneaux indiquent « Romans », « Sciences », « Histoire », « Bandes dessinées ». Kio lit tout, très vite, comme s'il goûte les mots.

— Tout ça… ce sont des souvenirs imprimés, murmure-t-il. Vous stockez vos rêves dans des rectangles.

— En gros, oui, dis-je. Et parfois, les rectangles te mordent le cœur.

Kio me regarde avec une expression étrange. Un mélange d'envie et de peur.

— Chez moi, on ne garde pas les histoires comme ça. Elles flottent dans des sphères. On les touche, et elles te traversent.

— Ça doit faire des chatouilles, dit Léo.

Kio prend ça au sérieux.

— Oui. Parfois, ça chatouille. Parfois, ça fait pleurer.

Je ris doucement, mais je sens un frisson courir sur mes bras. Parce que Kio ne joue pas. Il essaie juste de comprendre.

Je l'emmène vers une table où des livres attendent, empilés. Au-dessus, une affiche : « Semaine des mondes inconnus ».

— Tu tombes bien, dis-je. C'est la semaine des extraterrestres.

— Ah. Vous célébrez donc mon existence, dit Kio.

Malik tousse.

— On célèbre… l'idée, surtout.

Kio pose sa main sur un livre. La couverture montre une planète verte et deux lunes.

— L'idée, c'est souvent plus dangereux que la réalité, souffle-t-il.

Je hausse les épaules, sans trop savoir quoi répondre. Je n'ai pas l'habitude qu'un ami parle comme un vieux professeur… et qu'en même temps, il ait l'air de découvrir les chaises.

— Viens, dis-je. Je te montre le meilleur endroit.

Je guide Kio entre les étagères jusqu'au fond, là où les fenêtres donnent sur la cour pavée. On aperçoit des pierres carrées, un vieux banc, et une fontaine qui ne marche jamais.

— La cour, dit Léo. Parfait pour s'échapper si Madame Boursier nous repère en train de faire les idiots.

— Je ne fais jamais l'idiot, affirme Malik.

— Toi, non. Mais ton cerveau, parfois, s'emballe, répond Léo.

Kio s'approche de la fenêtre, colle presque son nez au verre.

— Les pierres… elles sont alignées comme une grille. On pourrait y poser un système de repérage.

— C'est juste… une cour, dis-je.

Kio sourit.

— Rien n'est « juste » quelque chose, Noé. Tout est une porte, si tu sais où appuyer.

Chapitre 2

La visite continue. Je montre la section des BD à Kio, parce que c'est là qu'on rit sans avoir besoin de faire semblant d'être sérieux. Kio ouvre un album et s'arrête sur une case où un personnage se prend une tarte à la crème en pleine tête.

Il reste immobile, bouche entrouverte.

— C'est une attaque alimentaire ?

— Non, dis Malik. C'est… de l'humour.

Kio tourne la page.

— Vous trouvez drôle de gâcher de la nourriture ?

Léo lève un sourcil.

— On ne l'a jamais vu comme ça.

Je prends l'album et le referme doucement.

— D'accord, ça, c'est peut-être une mauvaise idée. On va se concentrer sur les livres où personne ne reçoit de crème sur le visage.

Kio me suit docilement, mais ses yeux continuent de tout absorber. Il effleure les dos des livres comme s'il lisait avec ses doigts. Je me demande si c'est juste une habitude… ou un capteur caché sous sa peau.

Malik, lui, observe Kio comme un scientifique qui aurait enfin trouvé un phénomène à mesurer.

— Ton vaisseau est où ? chuchote-t-il soudain, trop impatient.

Kio ne répond pas tout de suite. Il a les yeux fixés sur une étagère en particulier, celle des sciences.

— Là, dit-il simplement, en pointant un gros dictionnaire.

Je cligne des yeux.

— Ton vaisseau est… dans un dictionnaire ?

— Pas dedans. Dessous.

Avant que je puisse l'arrêter, Kio tire le dictionnaire. Un clic sec retentit. Je sursaute, prêt à voir Madame Boursier surgir comme un hibou furieux.

Au lieu de ça, quelque chose bouge. L'étagère tremble légèrement, comme si elle respirait. Puis un petit morceau du bois coulisse, révélant une fente noire, fine comme un sourire.

— Oh non, souffle Malik. Je savais qu'il y avait des passages secrets, je le savais !

Léo s'appuie sur ses béquilles et se penche.

— Et on a passé des années à venir ici sans jamais le trouver. C'est vexant.

Kio glisse ses doigts dans la fente. Sa peau semble devenir plus pâle, presque lumineuse, juste une seconde. Puis un objet sort lentement, comme s'il était aspiré par l'air.

C'est un disque, grand comme une assiette, noir mat, avec des lignes argentées qui bougent légèrement, comme des vers de lumière.

— C'est quoi, ça ? je murmure.

— Un marqueur, dit Kio. Pour ne pas perdre… l'entrée.

— L'entrée de quoi ? demande Malik, déjà trop proche.

Kio regarde autour de lui, conscient soudain qu'on est dans une bibliothèque où les secrets ne sont pas censés faire du bruit.

— Pas ici, dit-il. La cour pavée. Là, les pierres comprennent mieux.

Je sens mon cœur taper contre mes côtes. Une partie de moi veut remettre le dictionnaire, faire comme si rien ne s'était passé, retourner aux BD et oublier les portes qui s'ouvrent dans les étagères.

Mais une autre partie… une partie qui a toujours espéré que le monde soit plus grand que le trajet école-maison… tire sur ma manche.

— D'accord, dis-je. La cour.

On avance en file indienne, plus silencieux que d'habitude. Malik marche comme s'il portait une bombe invisible. Léo garde un rythme stable. Kio tient le disque dans ses mains, comme un animal fragile.

Madame Boursier lève la tête quand on passe près du bureau.

— Vous allez où ?

Je sens mon cerveau chercher une excuse, n'importe laquelle.

— Dehors… pour lire à la lumière, dis-je, trop vite.

Elle plisse les yeux, puis hausse les épaules.

— La lumière, c'est bien. Tant que vous ne grimpez pas sur la fontaine.

Kio la fixe une seconde. Je crois qu'il essaie de comprendre comment une personne peut être à la fois si attentive et si distraite.

On franchit la porte vitrée vers la cour pavée. L'air est tiède, et les pierres sont encore chaudes du soleil. La fontaine au milieu a une bouche sèche, pleine de feuilles mortes.

Kio s'accroupit au centre de la cour, pose le disque sur une pierre plus sombre que les autres.

— Ici, dit-il.

— Pourquoi ici ? demande Léo.

Kio tapote la pierre. Un son creux répond, comme si dessous il y avait un espace vide.

— Parce qu'ici, quelqu'un a déjà frappé, dit-il doucement. Il y a longtemps.

Chapitre 3

Kio ferme les yeux. Ses doigts se posent sur le disque, et les lignes argentées accélèrent, dessinant des cercles, puis des formes qui ressemblent à des lettres inconnues.

— Euh… Kio ? commence Malik. Si ça explose, je tiens à dire que je suis contre.

— Ça ne va pas exploser, dit Kio. Ça va… écouter.

La pierre sous le disque vibre. Au début, c'est presque imperceptible, comme un téléphone posé trop près d'une enceinte. Puis la vibration devient un bourdonnement grave qui remonte dans mes chaussures.

Léo recule d'un pas.

— Okay, là, je préfère prévenir : je n'ai pas signé pour trembler.

— Moi non plus, dis-je, mais je reste.

Les pierres s'illuminent une à une, comme si quelqu'un allumait des petites lampes sous chaque pavé. Une grille de lumière bleutée se dessine sur tout le sol de la cour. La fontaine, même morte, semble se redresser.

Malik avale sa salive.

— C'est… c'est magnifique.

— C'est un ancien réseau, dit Kio. Une carte. Un appel.

Je regarde autour de nous, persuadé qu'on va voir surgir des drones, des agents secrets, ou au moins Madame Boursier avec un balai.

À la place, le sol s'ouvre. Pas en se cassant, non. En glissant. Les pavés se déplacent proprement, comme des pièces de puzzle. Une ouverture ronde apparaît, bordée de lumière douce.

Un escalier descend, large et lisse, dans l'obscurité.

— On descend ? demande Malik, la voix trop aiguë.

— Si tu veux, tu peux rester là et réciter l'alphabet pour te calmer, dit Léo.

Malik le fusille du regard.

— Je ne suis pas stressé. Je suis… prudent.

Kio nous observe tous les trois, et son visage change. Il devient plus sérieux, plus… fragile.

— Je ne veux pas vous forcer, dit-il. Je pensais être seul. Je voulais juste vérifier si l'entrée existait encore.

Je respire lentement. Je pense à tout ce que je ne sais pas sur lui. À ses yeux trop brillants. À ses phrases qui sonnent comme des énigmes. Et je pense aussi à la façon dont il a hésité, comme s'il avait peur d'être jugé.

— On est là, dis-je. Et on ne te juge pas. Enfin… sauf si tu nous proposes encore des blagues sur les tartes à la crème.

Kio plisse les yeux.

— Je vais apprendre vos règles d'humour. Lentement.

— Très lentement, confirme Léo.

On descend.

L'escalier sent la pierre froide et quelque chose de métallique, comme après un orage. Les lumières dans les murs s'allument quand on passe, des lignes fines qui brillent comme des lucioles coincées sous la roche.

En bas, une salle ronde nous attend. Le plafond est bas, mais couvert de motifs qui bougent, comme une mer nocturne. Au centre, il y a un socle, et sur le socle… un livre.

Un vrai livre. Épais. Avec une couverture qui a l'air faite de cuir… sauf que le cuir respire légèrement, comme une peau.

— D'accord, murmure Malik. Là, c'est officiellement bizarre.

Kio s'approche lentement, comme si le livre pouvait le mordre.

— Ce n'est pas un livre de votre monde, dit-il. C'est un traducteur. Un… pont.

Léo penche la tête.

— Un livre qui traduit ? Genre, tu l'ouvres et il te dit : “Bonjour, je suis un dictionnaire” ?

Kio laisse échapper un petit rire. Ça le rend soudain très humain.

— Presque.

Je tends la main, hésitant. La couverture est tiède. Je sens une légère pulsation sous mes doigts, comme un cœur lointain.

— Noé, fais attention, souffle Malik.

— Je fais attention, dis-je. Enfin… j'essaie.

J'ouvre le livre.

Les pages ne sont pas en papier. Elles sont transparentes, comme des feuilles d'eau figées. Et dedans… il y a des images. Des scènes. Des gens qui ne sont pas des gens. Des silhouettes fines, des peaux aux couleurs de coquillage, des yeux comme des gouttes d'encre.

Une phrase apparaît sur la page, en lettres françaises qui se dessinent toutes seules :

« SI TU LIS, TU ACCEPTES DE REGARDER SANS DÉTESTER. »

Je reste figé.

— C'est… un serment ? demande Léo.

Kio hoche la tête.

— Chez moi, on ne rencontre pas un autre monde sans promettre de ne pas le réduire à une peur.

Malik murmure :

— C'est plutôt une bonne règle.

Je tourne la page. La salle autour de nous semble se dilater. Pas vraiment grandir… plutôt se remplir d'air. Les motifs au plafond tourbillonnent doucement.

Le livre affiche une carte. Une carte de notre ville, oui, mais avec des lignes supplémentaires, des chemins invisibles. Et au-dessus de la bibliothèque, un point clignote.

Puis un second point apparaît. Plus loin. Très loin. Comme si la carte s'étirait au-delà de la Terre.

Kio recule d'un pas.

— Il y a une réponse, souffle-t-il. Quelqu'un a entendu l'appel.

Chapitre 4

On remonte trop vite. Mon cœur cogne, mes jambes veulent courir, mais l'escalier nous oblige à garder un rythme. Les lumières nous suivent comme des yeux discrets.

Quand on débouche dans la cour, les pavés se referment derrière nous en silence. La grille bleutée s'éteint, et tout redevient normal : une fontaine sèche, des pierres chaudes, un vieux banc.

Sauf que moi, je ne suis plus pareil. Je viens d'ouvrir un livre qui exige de ne pas détester. Et ça me reste coincé dans la gorge, comme une vérité qu'on aurait avalée trop vite.

Kio lève la tête vers le ciel. Il n'y a que quelques nuages, blancs et tranquilles.

— Ils vont venir ? demande Malik.

— Peut-être, dit Kio. Ou peut-être que c'est juste une trace du passé qui s'allume encore.

Léo tapote le sol avec une béquille.

— Et si “ils” viennent, on fait quoi ? On leur offre un abonnement à la bibliothèque ?

— Ce serait poli, dit Malik.

Kio sourit à peine.

— Chez moi, on offre une histoire. Ici, vous en avez des milliers. Vous êtes riches, sans le savoir.

On retourne à l'intérieur, parce qu'on ne peut pas rester dehors à fixer le ciel comme trois pigeons et un extraterrestre. La bibliothèque nous engloutit avec son calme.

Je mène les autres vers notre coin près de la fenêtre, celui où on fait semblant de travailler. Kio s'assoit, attentif, les mains posées à plat sur la table comme s'il attendait une leçon.

Malik ouvre son cahier.

— Bon. Hypothèse un : Kio ment et c'est un projet de caméra cachée.

Kio le regarde, sincèrement étonné.

— Une caméra… cachée ? Comme un œil timide ?

— Oublie, dis-je. Hypothèse deux : tu dis la vérité, et il y a une… porte sous la cour.

Léo hausse les épaules.

— Celle-là me semble assez solide. On a vu la porte.

Malik gratte sa page.

— Hypothèse trois : la bibliothèque est un point de contact galactique.

Kio tapote la table.

— Ce n'est pas la bibliothèque, dit-il. C'est… ce que vous faites dedans.

Je fronce les sourcils.

— Lire ?

— Garder. Partager. Imaginer. Chez vous, les histoires se prêtent. Ça veut dire que vous faites confiance à des inconnus pour ne pas détruire ce que vous aimez.

Ça me surprend, parce que je n'ai jamais pensé à ça. Pour moi, emprunter un livre, c'est normal. Mais vu de l'espace, ça ressemble peut-être à un acte courageux.

Un bruit léger nous fait lever la tête. Un souffle, plutôt. Comme si l'air venait de glisser.

Sur le rebord de la fenêtre, une poussière scintille. Elle se rassemble en un point, puis en une forme minuscule : une bille transparente, grosse comme un pois, qui flotte.

— Euh… Noé ? murmure Malik. Dis-moi que c'est une poussière bizarre.

Kio se lève, très lentement.

— C'est un messager, dit-il. Un micro-voile. Ils l'envoient avant d'arriver.

La bille s'ouvre, comme une fleur d'eau. À l'intérieur, une lumière projette une image sur la vitre.

On voit une silhouette. Elle n'a pas l'air menaçante. Elle a… l'air curieuse. Et au-dessous, des mots apparaissent, tremblants, comme si la langue cherchait son équilibre :

« NOUS VENONS POUR APPRENDRE. PAS POUR PRENDRE. »

Malik relit la phrase trois fois, comme pour être sûr qu'elle ne change pas.

Léo souffle.

— Bon. Ils ont au moins des bonnes intentions.

Je regarde Kio. Il a les épaules tendues.

— Tu as peur ? je demande.

Il hésite, puis acquiesce.

— Oui. Pas d'eux. De… vous. De ce que vous ferez quand vous verrez qu'ils sont différents.

Malik ferme son cahier.

— On est différents aussi, dit-il. Entre Noé qui parle aux livres, Léo qui se moque de tout, et moi qui organise l'univers avec un crayon… on est déjà un petit alien-club.

Léo se penche vers Kio.

— Et puis, si quelqu'un te juge, je lui fais un regard très méchant. Je suis excellent en regards.

Kio laisse échapper un rire bref, soulagé malgré lui.

La bille-messager se referme et retombe sur la table, inerte, comme un simple objet.

Je me redresse.

— Il faut qu'on soit prêts, dis-je. Mais… prêts à quoi, exactement ?

Kio regarde par la fenêtre, vers la cour pavée invisible derrière le mur.

— À accueillir, dit-il. Ça demande plus de courage que de se battre.

Chapitre 5

On attend la fermeture. C'est la partie la plus difficile, parce que ça ressemble à une journée normale alors que mon cerveau fait des bonds.

Madame Boursier annonce :

— Dans dix minutes, on ferme !

Des chaises grincent. Des livres claquent doucement. Les derniers lecteurs sortent, l'air absent, comme s'ils quittent un rêve à regret.

Nous, on fait semblant de ranger. Malik range vraiment, parce qu'il ne sait pas faire semblant. Léo observe la porte, comme un gardien de fort. Kio reste près de la fenêtre, immobile, mais ses doigts bougent parfois, comme s'ils tapent un message invisible.

Quand la bibliothèque se vide enfin, Madame Boursier passe près de nous.

— Vous attendez quelqu'un ?

Je sens la panique monter.

Kio parle avant moi, avec une simplicité parfaite.

— Nous attendons une histoire, madame.

Madame Boursier s'arrête. Son regard se radoucit, un peu surpris.

— Une histoire ? Alors vous êtes au bon endroit. Mais il est tard.

Je me force à sourire.

— On… on finit juste un truc pour l'école. Un exposé.

— Dans la cour, si vous voulez prendre l'air. Je ferme, mais je laisse la lumière extérieure. Et pas de bêtises.

Elle s'éloigne. Les clés tintent. La porte principale se verrouille avec un bruit qui résonne comme un point final.

On se retrouve dehors, dans la cour pavée, sous la lumière jaune d'un vieux lampadaire. La fontaine a l'air encore plus triste la nuit, comme une bouche qui aurait oublié les mots.

— Elle nous a laissés sortir… remarque Malik. C'est presque louche.

— Elle nous fait confiance, dit Léo. Tu devrais essayer, un jour.

Malik ouvre la bouche, puis la referme. Même lui sait que Léo a marqué un point.

Kio s'avance au centre de la cour, là où la pierre sombre se cache parmi les autres. Il pose le disque noir sur le pavé. Les lignes argentées se réveillent.

Cette fois, la lumière est plus douce, comme si elle ne voulait pas effrayer. Les pavés brillent, dessinent la grille, et l'ouverture s'ouvre à nouveau.

— Restez derrière moi, dit Kio.

— Pardon ? dit Malik. Tu viens de dire “derrière moi” comme si tu étais un bouclier.

Kio avale sa salive.

— Je suis celui qu'ils reconnaîtront. S'il y a un malentendu… je veux être le premier à parler.

Je comprends. Il ne veut pas qu'on prenne peur, qu'on fasse un geste idiot. Il veut protéger la rencontre.

On descend juste quelques marches, assez pour être cachés du lampadaire, mais assez près pour voir le cercle de lumière.

Un souffle froid remonte du passage, comme un hiver miniature. La lumière au-dessus palpite.

Puis quelque chose traverse l'air.

Pas un vaisseau énorme. Pas un monstre. Juste… une sorte de voile, comme une nappe transparente qui se déplie. Elle se pose sur l'ouverture, et au centre apparaît une forme, un corps qui se condense comme une goutte qui devient personne.

L'extraterrestre — parce que c'est ce que c'est — n'est pas effrayant. Il est petit, plus petit que nous. Sa peau a une teinte nacrée, comme l'intérieur d'un coquillage. Il a deux grands yeux sombres, et des mains fines.

Il nous voit. Il s'arrête, parfaitement immobile.

Kio s'avance d'un pas.

— Je m'appelle Kio, dit-il. Je suis venu avant. Ce sont mes amis.

L'être incline la tête. Sa voix arrive comme une musique traduite, un peu hésitante.

— Je… suis Sélén. Merci… d'être.

Malik, contre toute attente, lève la main.

— Bonjour. Je m'appelle Malik. J'aime les listes et je ne suis pas dangereux.

Léo souffle un rire, puis se présente à son tour.

— Léo. Je suis surtout doué pour poser des questions bêtes au bon moment.

Je m'avance, le cœur battant.

— Noé. C'est… moi qui fais la visite de la bibliothèque.

Sélén nous regarde, et ses yeux semblent boire nos visages, pas pour nous posséder, mais pour nous comprendre.

— Bibliothèque… dit-il. Lieu des histoires… prêtées ?

— Oui, dis-je. Tu peux en emprunter, si tu veux.

Sélén cligne des yeux, lentement.

— Chez nous, on ne prête pas un souvenir. On le protège.

Malik s'empresse :

— Ici aussi. On le protège… en le partageant.

Sélén reste silencieux, puis sa peau nacrée s'illumine très légèrement, comme si cette idée lui faisait chaud.

— Alors… vous êtes courageux.

Kio se détend, à peine. Il jette un regard vers nous, comme pour vérifier qu'on tient bon.

Léo chuchote :

— Il est mignon, non ? Je veux dire… pas dans un sens bizarre. Dans un sens… pas menaçant.

— Chut, murmure Malik. Laisse-le être lui.

Je réalise que Malik vient de faire exactement ce que le livre demandait : regarder sans détester. Sans réduire.

Sélén fait un petit pas vers la marche où nous sommes.

— Je viens… pour apprendre vos histoires. Et… pour rendre quelque chose.

Il tend la main. Dans sa paume, il y a une petite plaque transparente, gravée de symboles.

Kio la prend. Ses doigts tremblent.

— C'est quoi ? je demande.

Kio lit les symboles, comme s'il les entendait plus qu'il ne les voyait.

— C'est une promesse, dit-il.

Sélén parle, lentement, comme si chaque mot devait traverser un pont fragile.

— Si vous nous accueillez… nous vous accueillerons. Pas de jugement. Pas de prise. Échange.

Malik souffle :

— Ça ressemble à un pacte de lecteurs.

Léo hausse les épaules.

— Les meilleurs pactes.

Je regarde la cour pavée au-dessus, la fontaine, le lampadaire, notre monde normal qui flotte juste au-dessus de ce passage secret. Je pense à tous les gens qui passent ici sans savoir qu'il y a une porte sous leurs pieds.

Et je pense à Kio, qui a eu peur de notre regard.

Je tends ma main vers Sélén, paume ouverte. Pas pour toucher, juste pour montrer.

— On peut commencer par une visite, dis-je. Doucement. On te montrera les rayons, les règles… et les blagues nulles.

Sélén incline la tête.

— J'accepte… les blagues… nulles.

Kio rit, un vrai rire, qui rebondit contre les murs de pierre.

Chapitre 6

On ne ramène pas Sélén dans la bibliothèque cette nuit-là. Trop de questions, trop de serrures, et surtout trop de risques de croiser un adulte qui appellerait la police avant même de dire bonjour.

À la place, on reste dans la cour pavée, au bord de l'ouverture, comme sur le seuil d'un rêve. La lumière bleutée dessine nos ombres en double.

Sélén observe les pierres.

— Votre cour… est une matrice, dit-il. Une grille ancienne.

— Une cour pavée, corrige Malik, par habitude, puis il se reprend. Enfin… les deux, apparemment.

Sélén se penche vers la fontaine.

— Ici, l'eau ne chante plus.

— Elle est en panne depuis mille ans, dit Léo. La mairie dit toujours : “On va s'en occuper.”

Sélén semble réfléchir longtemps.

“On va” est une phrase… qui s'éloigne, dit-il.

Je retiens un rire. Il a raison, et c'est triste et drôle en même temps.

Kio parle à Sélén dans une langue que je ne comprends pas. Les sons sont doux, comme des cailloux qu'on ferait rouler dans la main. Malik essaie de capter un mot, échoue, et finit par chuchoter :

— Je déteste ne pas comprendre.

— C'est pas grave, dis-je. On apprend.

Malik soupire.

— Oui. Mais j'aimerais apprendre vite.

Léo s'appuie contre le mur, fatigué mais calme.

— Tu sais, Malik, on ne peut pas tout mettre en liste.

— Je peux essayer, répond Malik automatiquement.

Kio se tourne vers nous.

— Sélén doit repartir bientôt, dit-il. Il ne peut pas rester longtemps, pas la première fois. Mais il peut prendre une chose. Une histoire. Une seule.

Je pense aussitôt à nos livres, aux romans d'aventure, aux légendes, aux poèmes. Comment choisir une seule histoire pour représenter notre monde ?

— Une seule ? répète Malik, comme si on venait de lui dire de choisir un seul grain de sable sur une plage.

Sélén lève une main.

— Pas pour… vous résumer. Pour commencer. Un début… petit.

Je ferme les yeux une seconde. Je revois la phrase du livre-traducteur : regarder sans détester. Je comprends que la première histoire doit être simple. Pas un truc qui dit : « Nous sommes les meilleurs. » Juste un truc qui dit : « Nous sommes humains, et on apprend. »

Je rouvre les yeux.

— Je sais, dis-je.

Je fouille dans la poche de mon sac. J'ai un carnet. Un petit carnet où j'écris parfois des débuts de récits, des phrases, des scènes. Rien de génial, mais c'est à moi.

Je le tends à Sélén.

— Ce n'est pas un vrai livre de la bibliothèque. C'est… mon carnet. Il y a une histoire dedans. Une histoire sur un garçon qui a peur de l'inconnu… et qui découvre que l'inconnu a peur aussi.

Sélén prend le carnet avec une délicatesse étonnante. Il le touche, le retourne, comme si le papier était une matière rare.

— Tu offres… ton propre début, dit-il.

— Oui, dis-je. Et tu peux me dire ce que tu en penses. Un jour.

Kio me regarde, et je vois dans ses yeux une gratitude immense, presque douloureuse.

Malik se racle la gorge.

— Et… tu peux aussi prendre une liste, propose-t-il, en sortant une feuille de son cahier. Une liste des règles de la bibliothèque. Et… des mots importants. Comme “bonjour”, “merci”, et “ne pas paniquer”.

Léo glisse une petite chose dans la main de Sélén : un bouton de sa veste, bleu, tout simple.

— Pour te souvenir que les humains perdent souvent des boutons, dit-il. C'est notre spécialité.

Sélén observe les cadeaux. Sa peau nacrée brille un peu plus.

— Vous donnez… sans savoir si je rends, dit-il.

— C'est ça, la confiance, dis-je doucement. On essaie.

Sélén s'incline.

— Je reviendrai… avec une histoire. Et une eau… qui chante, peut-être.

Léo ouvre grand les yeux.

— Tu peux réparer la fontaine ?

Sélén le regarde, sérieux.

— Je peux… écouter l'eau et lui rappeler la route.

Malik murmure :

— Il parle comme un poète extraterrestre.

Kio avance jusqu'au bord du cercle de lumière. Sélén le suit. Ils se parlent encore dans leur langue douce.

Je m'approche de Kio.

— Tu vas repartir avec lui ? je demande, la gorge serrée.

Kio secoue la tête.

— Pas encore. J'ai… du temps. Et j'ai promis une visite, non ?

Je souris, soulagé.

Sélén s'arrête juste avant de se dissoudre dans le voile. Il nous regarde une dernière fois, comme on regarde un rivage avant de prendre la mer.

Je sens que c'est un moment important. Un moment qui peut devenir une peur, ou une aventure.

Je m'approche de Kio, assez près pour que lui seul entende. Ma voix sort en un souffle, comme si je confiais un secret à la pierre.

— Je te le promets, Kio. La prochaine fois, on ouvrira les portes sans crainte… et on montrera nos histoires sans juger.

Kio baisse la tête. Il chuchote en retour, juste pour moi, une phrase qui a le goût d'une étoile tiède :

— Alors je reviendrai. Et je ne serai pas seul.

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Bibliothèque municipale
Un bâtiment public où l'on prête et lit des livres pour tout le monde.
Cachette
Un endroit secret où l'on se cache ou range des choses.
Capteur
Un objet qui repère ou mesure quelque chose autour de lui.
Fente noire
Une ouverture étroite et sombre, comme une petite porte cachée.
Marqueur
Ici, un objet qui sert à indiquer ou garder un emplacement important.
Traducteur
Un outil ou un livre qui transforme une langue inconnue en mots compréhensibles.
Grille de lumière
Des lignes lumineuses qui forment un dessin sur le sol ou un mur.
Matrice
Une structure ou un plan qui organise des éléments, comme les pierres d'une cour.
Promesse
Un engagement que l'on donne et que l'on essaie de tenir ensuite.
Micro-voile
Un petit voile transparent qui peut transporter ou montrer des images.
Réseau
Un ensemble de liens ou chemins connectés entre eux.
Pont
Quelque chose qui relie deux choses séparées, comme des idées ou des lieux.
Plaque transparente
Une petite surface claire et lisse que l'on peut voir à travers.

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