Chapitre 1 — Le casque aux joues qui parlent
À onze ans, Lila avait deux passions : bricoler des trucs qui clignotent et imaginer que les nuages sont des vaisseaux en mission secrète. Dans la vieille grange de sa grand-mère, elle s'était fabriqué un petit laboratoire avec trois caisses en bois, une lampe de bureau et un panneau où elle collait des schémas au scotch.
Ce jour-là, elle ouvrit un carton marqué au feutre : « À NE PAS TOUCHER (sauf si c'est important) ». Autant dire que c'était une invitation.
À l'intérieur, un casque d'écoute reposait dans de la mousse grise, comme un animal rare. Il avait des coussinets bleu nuit, et sur l'arceau, une série de petits points lumineux. À côté, une étiquette : « Traducteur d'émotions — prototype. »
— Un traducteur… d'émotions ? répéta Lila en plissant les yeux.
Elle approcha le casque de son oreille. Il était tiède, comme s'il avait attendu longtemps en rêvant.
— Bon, d'accord. Je l'essaie. Mais responsablement.
Elle prononça le mot « responsablement » comme si c'était un bouclier magique. Puis elle posa le casque sur sa tête. Les points lumineux s'allumèrent, un à un, comme des lucioles obéissantes.
Un souffle lui chatouilla le crâne. Ensuite, une voix douce, sans accent, surgit dans ses oreilles.
« Bonjour, utilisatrice Lila. Niveau d'audace : élevé. Niveau de prudence : en construction. »
— Hé ! protesta Lila. Je suis prudente !
Le casque fit un petit plim ironique, et, à travers le haut-parleur, une série de sons bizarres se transforma en… impressions. Pas des mots. Plutôt des couleurs qui se mettaient à sentir quelque chose.
La grange, d'un coup, devint un tableau vivant : la vieille roue de vélo contre le mur envoyait une impression de fierté rouillée, la nappe à carreaux sur la table vibrait d'une chaleur de goûter, et même la boîte à outils semblait grogner d'impatience.
Lila recula, émerveillée.
— Donc… tu traduis ce que les choses ressentent ?
« Je traduis ce que les êtres émettent. Les objets ont parfois des traces. Les êtres vivants, beaucoup plus. »
Au même moment, dehors, un bruit sourd résonna derrière le jardin, du côté du muret en pierre qui séparait la propriété du champ.
Boum.
Puis un autre, plus léger, comme un sac de pommes qui tomberait du ciel.
Lila posa une main sur son casque.
— S'il y a un problème… je vais vérifier. Mais calmement.
Elle sortit de la grange, traversa l'herbe haute et s'approcha du muret. Le soleil de fin d'après-midi dorait les pierres, et les lézards filaient entre les fissures comme des éclairs verts.
Et soudain, le casque capta quelque chose. Une vague d'émotion si vive qu'elle lui donna presque envie de rire et de courir en même temps : un mélange de panique, de curiosité et… de faim.
— Euh… il y a quelqu'un derrière, chuchota Lila. Et il a très faim.
Elle passa la tête au-dessus des pierres.
De l'autre côté, dans le champ, un objet rond, cabossé, fumait doucement. On aurait dit une marmite tombée de l'espace. Et à côté, une créature de la taille d'un sac à dos, avec une peau couleur menthe, deux grands yeux brillants et des antennes qui tremblaient comme des brins d'herbe au vent.
La créature leva les mains.
— Bliip… bon… jour ?
Le casque traduisit aussitôt, mais pas en phrases. Lila sentit l'émotion : « Je ne veux pas faire peur. J'ai besoin d'aide. Je promets d'être poli. »
Lila avala sa salive.
— Salut, dit-elle, en essayant de ne pas crier. Tu… tu es un extraterrestre.
La créature gonfla légèrement sa poitrine, comme fière.
— Extra… terre… stre. Oui. Moi : Pock.
Le casque ajouta : « Pock = gentil, perdu, un peu maladroit. »
— Moi, c'est Lila. Et… je pense que ton truc rond vient de tomber.
Pock regarda la capsule fumante et émit un son qui ressemblait à un éternuement timide.
— Mon… taxi.
Lila ne put s'empêcher de sourire.
— Ton taxi a raté l'arrêt, on dirait.
Le casque vibra d'une émotion nouvelle : soulagement. Et, sous ce soulagement, une petite inquiétude qui clignotait comme un voyant rouge.
Quelque chose n'allait pas. Et cela venait du muret lui-même, comme si les pierres retenaient leur souffle.
Chapitre 2 — Le muret qui cache un secret
Lila descendit du côté du champ en cherchant un endroit où le muret était moins haut. Les pierres étaient froides à l'ombre, rugueuses sous ses doigts. Elle se hissa, se laissa glisser, et atterrit avec un pouf dans l'herbe.
Pock recula d'un pas, puis se figea, fasciné par ses baskets.
— Tes pieds… font « squik-squik ».
— C'est normal, dit Lila. Enfin… c'est normal pour nous.
Le casque traduisit l'émotion de Pock : admiration pure, comme si Lila portait des fusées aux pieds.
— Bon. Ton taxi… il est dangereux ? demanda-t-elle en pointant la capsule.
Pock secoua ses antennes. Ses yeux devinrent très ronds.
— Taxi… fatigué. Moi… aussi.
Sous les mots, le casque envoya une bouffée : « Je n'ai pas le droit d'être ici. Je veux réparer vite. »
Lila s'approcha de la capsule. Elle avait une petite trappe tordue, et un panneau de commandes qui clignotait faiblement. De la fumée s'échappait, mais ça sentait plutôt le caramel brûlé que le plastique fondu.
— Ça va, ce n'est pas en feu, conclut-elle. Ça sent… la crème.
Pock fit une grimace.
— Carburant : mousse sucrée.
— Attends, quoi ? Ta fusée marche au dessert ?
Pock hocha la tête, tout fier. Le casque traduisit : « Technologie avancée. Et délicieuse. »
Lila éclata de rire.
— D'accord. Tu es officiellement l'extraterrestre le plus improbable du monde.
Pock semblait ravi d'être improbable. Puis son regard se posa sur le muret. Il s'en approcha, posa la main sur une pierre, et son émotion changea. Le casque l'envoya comme une vague froide : méfiance… et respect.
— Muret… dort, dit Pock.
— Il dort ? répéta Lila.
Pock tapota la pierre. À peine son doigt la frôla que le casque grésilla, comme si quelqu'un venait de chuchoter dans une autre langue. Lila sentit une présence, lourde et ancienne, comme un vieux gardien qui n'aime pas être réveillé.
— C'est toi qui as fait « boum » dessus ? demanda-t-elle.
Pock secoua la tête très vite.
— Taxi tombé… ici. Muret pas content.
Lila se pencha. Entre deux pierres, une fente était plus large. Elle y glissa la main et sentit quelque chose de lisse… puis une vibration, comme un chat qui ronronne, mais en version pierre.
— Ouh ! fit-elle en retirant la main. Il y a un truc là-dedans !
Pock émit un petit son aigu. Son émotion : « Ne pas toucher. Très important. »
Lila se redressa.
— Je ne touche plus. Promis. On fait ça… responsablement.
Le casque fit plim encore une fois, clairement moqueur.
Lila réfléchit, les yeux plissés.
— Écoute, Pock. Si ton taxi doit être réparé, on doit être rapides. Mais on ne peut pas laisser quelque chose… dans un muret… vibrer comme ça.
Pock hocha les épaules, ce qui, chez lui, faisait bouger tout son corps.
— Moi… suivre Lila.
Ce simple « suivre » envoya une émotion : confiance, comme une main qu'on tend. Lila en fut touchée, et cela la rendit encore plus consciente de sa responsabilité.
— D'accord. On commence par sécuriser ton taxi. Et ensuite… on comprend le muret.
Elle se tourna vers la capsule, puis vers le muret. Le soleil descendait, et les ombres s'allongeaient comme des doigts. Au loin, un corbeau croassa, comme s'il commentait l'aventure.
Lila inspira.
— On n'a pas beaucoup de temps avant que quelqu'un remarque ta… marmite spatiale.
Pock leva un doigt.
— Marmite… oui.
— Ne prends pas ça comme une insulte.
Pock la regarda, soudain malicieux. Son émotion : « Je vais le prendre comme un compliment. »
Lila sourit malgré elle.
— Bon. Plan : on cache d'abord ton taxi derrière le muret. Ensuite on examine la fissure. Mais sans casser les pierres. Elles ont l'air… susceptibles.
À ce moment-là, le muret vibra, juste assez pour faire tomber un petit caillou. Pock et Lila se figèrent.
Et le casque traduisit une émotion qui ne venait ni de Pock, ni d'elle.
Une émotion de pierre : « Attention. »
Chapitre 3 — La porte de pierre et le chœur des sentiments
En poussant la capsule cabossée, Lila découvrit qu'elle était plus légère qu'elle n'en avait l'air. Pock l'aidait en poussant avec une énergie adorable, en soufflant comme s'il portait un piano.
— Tu es sûr que ça ne va pas exploser ? demanda Lila.
Pock fit non de la tête.
— Exploser… non. Chatouiller… peut-être.
— Chatouiller ?
Pock tapota un bouton. La capsule fit pfff, et une bulle de mousse sucrée sortit par une petite valve.
— Voilà… carburant qui fuit.
La mousse se mit à gonfler lentement, comme une meringue vivante.
— Oh non, murmura Lila. Si quelqu'un voit ça, il va croire qu'on a inventé la neige d'été.
Pock eut un élan d'enthousiasme : « On peut la manger ! »
— On verra plus tard, dit Lila, même si son ventre trouvait l'idée très convaincante.
Ils calèrent la capsule derrière une partie du muret où la végétation était plus dense. Puis Lila revint à la fissure, le cœur battant.
— D'accord, dit-elle. Maintenant… on écoute. Pas avec les oreilles. Avec ça.
Elle tapota le casque. Les points lumineux sur l'arceau changèrent de couleur, passant du bleu au vert. Une tonalité douce emplit l'air, comme une note de piano tenue longtemps.
Lila posa la paume près de la fente, sans entrer les doigts.
Le casque grésilla, puis traduisit : une multitude de petites émotions, comme un chœur. Certaines étaient timides, d'autres curieuses, d'autres encore avaient un humour sec, comme des adultes qui font semblant de ne pas s'amuser.
— Il y a… plusieurs personnes là-dedans ? chuchota Lila.
Pock recula, impressionné.
— Pierre… maison.
Lila chercha autour. Le muret semblait banal : de vieilles pierres empilées, un peu de mousse, une ronce qui avait décidé de tout conquérir. Pourtant, la vibration persistait, comme une respiration.
— On ne va pas casser, répéta Lila. Mais… peut-être qu'il y a une ouverture.
Elle passa sa main le long des pierres, jusqu'à sentir une différence : une pierre plus lisse, légèrement tiède.
— Ici, dit-elle.
Pock s'approcha. Son émotion : « Je veux aider, mais j'ai peur de faire une bêtise. »
— On fait doucement, dit Lila. Ensemble.
Ils posèrent leurs mains sur la pierre tiède. Lila compta.
— Un… deux… trois.
Ils poussèrent.
La pierre ne bougea pas.
— Peut-être qu'il faut… une émotion ? tenta Lila, mi-sérieuse.
Pock pencha la tête.
— Émotion… comme rire ?
— Ou comme… confiance.
Lila ferma les yeux. Elle pensa à sa grand-mère, à sa voix quand elle disait : « Être responsable, c'est prendre soin de ce qui dépend de toi. » Elle pensa aussi à Pock, perdu dans un champ, essayant de rester poli au milieu d'un monde inconnu.
Elle inspira, et laissa la confiance monter, simple, sans bruit. Le casque vibra doucement, comme s'il approuvait.
Sous leurs mains, la pierre cliqueta.
— Oh ! fit Lila.
La pierre glissa sur le côté avec un frottement discret. Derrière, il y avait une ouverture juste assez large pour qu'une petite fille et un extraterrestre en sac à dos se faufilent.
Un souffle tiède en sortit, portant une odeur de pluie et de métal propre.
— C'est… une porte ! murmura Lila.
Pock trembla d'excitation et de peur.
— Pierre… pas dormir. Pierre… protéger.
Lila leva la main.
— On entre, mais on ne touche à rien sans comprendre. On reste prudents. Et… si ça devient dangereux, on ressort.
Pock fit un salut très sérieux, presque militaire.
— Oui, capitaine Lila.
— Ne m'appelle pas capitaine, chuchota Lila en grinçant des dents. Ça fait trop film.
Pock la fixa, innocent.
— Alors… commandante ?
Lila étouffa un rire.
— Lila, ça suffit.
Ils passèrent la porte.
À l'intérieur, ce n'était pas une grotte. C'était un couloir étroit, taillé dans la pierre, mais traversé par des lignes lumineuses qui couraient comme des ruisseaux de lumière. Les murs semblaient respirer, et le casque captait des émotions partout : une curiosité ancienne, une vigilance tranquille, et… une fierté d'avoir été bien construit.
— Qui a fait ça ? souffla Lila.
Le casque traduisit une réponse, mais pas en mots : une image dans son esprit, floue, d'êtres très fins, aux mains habiles, qui parlaient avec les pierres comme on parle à un ami.
Pock chuchota :
— Ancienne station. Pour voyageurs… comme moi.
— Dans un muret de jardin… répéta Lila, abasourdie. C'est la meilleure cachette du monde.
Au bout du couloir, une salle ronde s'ouvrit, avec une sorte de table au centre. Sur la table reposait un objet minuscule : une lampe, pas plus grande qu'une tasse, en verre sombre, couverte de petites étoiles gravées.
Le casque s'illumina. Lila sentit l'émotion venir de l'objet : patience. Et une promesse : « Je peux éclairer. Mais seulement si on me respecte. »
Lila déglutit.
— C'est… important, dit-elle.
Pock hocha la tête. Ses antennes frémissaient.
— Lampe à étoiles. Aider… voyageurs perdus.
Et alors, derrière eux, le couloir vibra. La porte de pierre glissa légèrement, comme si le muret voulait s'assurer qu'ils ne faisaient pas n'importe quoi.
Lila posa une main sur son casque.
— D'accord. On a trouvé quelque chose. Maintenant, on fait quoi… responsablement ?
Chapitre 4 — Une erreur qui colle aux doigts
Lila s'approcha de la table centrale. La lampe à étoiles semblait absorber la lumière autour d'elle, comme un petit morceau de nuit. Pourtant, en se concentrant, on devinait des scintillements, enfermés dans le verre.
— On ne la prend pas, dit Lila, plus pour se convaincre que pour convaincre Pock.
Pock fixait l'objet comme on fixe une gourmandise interdite.
— Pas prendre. Juste… emprunter ?
Le casque traduisit son émotion : « Je suis désespéré de rentrer chez moi, mais je ne veux pas voler. »
Lila sentit son propre cœur se serrer. Elle comprenait. Être responsable, parfois, c'était aussi choisir ce qui fait un peu mal sur le moment.
— On va d'abord réparer ton taxi avec ce qu'on peut… sans toucher à la lampe.
Pock soupira. Son soupir sortit en trois petites bulles sonores.
— D'accord.
Lila inspecta la salle. Dans un renfoncement, elle vit une console simple : trois symboles gravés, et une fente où poser la paume. À côté, un petit coffre de pierres, comme un tiroir.
— On peut peut-être trouver des outils ici, dit-elle.
Pock se rapprocha de la console. Le casque capta sa nervosité, qui sautillait comme une balle.
— Attention, Pock. Pas de boutons au hasard.
Pock leva les mains en signe de paix.
— Promis. Pas hasard. Juste… curiosité.
Il posa un doigt sur le symbole du milieu.
La salle fit toum.
Et le tiroir de pierre s'ouvrit d'un coup, libérant… un nuage de mousse sucrée.
— Hein ? s'étrangla Lila.
La mousse se répandit sur le sol avec un enthousiasme incontrôlable, comme si elle avait attendu des années pour sortir. Elle monta sur les murs, s'accrocha aux coins, et commença à faire des bulles.
Pock cligna des yeux, paniqué.
— Oups.
Le casque traduisit une émotion très claire : « Très grosse bêtise. »
— Pock ! siffla Lila. Ta mousse, c'est ton carburant, non ?
Pock hocha la tête, catastrophé.
— Oui… carburant. Maintenant… partout.
Lila se précipita vers la porte, mais le couloir était déjà envahi par une couche de mousse qui gonflait, gonflait… et collait aux chaussures.
— Super. On est dans une station secrète dans un muret… et on l'a transformée en pâtisserie, grogna Lila.
Le casque vibra, traduisant une émotion du muret : contrariété, comme un adulte qu'on réveille en lui renversant du jus sur la tête.
— Il n'est pas content, dit Lila. Vraiment pas.
Pock tenta de ramasser la mousse avec ses mains. Elle lui collait aux doigts.
— Je… nettoyer !
— Non, attends. Si c'est du carburant, peut-être qu'on peut l'utiliser pour réparer ton taxi. Mais il faut contrôler la fuite.
Lila regarda la console. Les symboles… Peut-être que l'un d'eux était une ventilation, ou un arrêt d'urgence. Son casque, lui, traduisait des émotions venant de la station : « Calme. Solution. »
— D'accord, station, marmonna Lila. J'ai compris. Tu veux qu'on réfléchisse.
Elle observa les trois symboles : le premier ressemblait à une spirale, le second à une goutte, le troisième à une étoile simple.
— La goutte, c'est la mousse, dit-elle. L'étoile… c'est peut-être la lampe. La spirale… ventilation ?
Elle posa sa paume sur la fente. La pierre était froide. Son casque pulsa.
Lila prit une décision.
— Pock, recule. Je vais essayer la spirale. Si ça fait un geyser, tu me dois des excuses éternelles.
— Je dois déjà, dit Pock, tout petit.
Lila appuya sur la spirale.
Un souffle se mit à circuler, discret mais puissant. La mousse ralentit, puis commença à se rassembler en petits tourbillons, comme attirée par une grille au plafond.
— Ça marche ! s'exclama Lila.
Le casque traduisit une émotion de la station : soulagement… et un brin d'orgueil. Comme si elle disait : « Évidemment que ça marche. Je suis bien faite. »
La mousse fut aspirée, mais pas entièrement. Une partie resta au sol, en fines traînées brillantes.
Lila se tourna vers Pock.
— Voilà ce qui se passe quand on touche au hasard.
Pock baissa la tête. Ses antennes pendaient.
— Je voulais aider. J'ai… collé tout.
Le casque amplifia sa honte, si sincère que Lila eut envie de lui tapoter l'épaule.
— Je sais. Mais être responsable, c'est aussi… assumer et réparer. Là, on va réparer ensemble.
Pock releva les yeux, un peu rassuré.
— Ensemble.
Lila sourit.
— D'abord, on récupère ce carburant restant. Ensuite, on sort sans énerver le muret. Et on répare ton taxi. Et après seulement… on verra pour la lampe.
Le casque fit un plim qui ressemblait à : « Bon plan, enfin. »
Ils attrapèrent une petite coupelle dans le tiroir de pierre — heureusement, il y avait vraiment des outils. Lila racla la mousse proprement, en évitant de toucher aux lignes lumineuses sur les murs.
— On ne laisse pas de saleté derrière nous, dit-elle. C'est leur maison.
Pock acquiesça avec un sérieux touchant.
— Respect maison.
Et, alors qu'ils s'apprêtaient à sortir, la lampe à étoiles émit une lueur minuscule, comme un clin d'œil.
Le casque traduisit : « Vous apprenez. »
Chapitre 5 — Réparer un taxi avec du dessert
Ils ressortirent par la porte de pierre, qui se referma derrière eux avec un clac net, comme si le muret disait : « Bon. Faites attention, maintenant. »
Le ciel s'était teinté d'orange. Les grillons commençaient leur concert. Lila sentit une urgence douce : le temps passait, et Pock ne pouvait pas rester là toute la nuit dans un champ, surtout avec un taxi qui sentait la confiserie.
Ils rejoignirent la capsule cachée derrière les herbes. Lila ouvrit la petite trappe tordue et observa les voyants.
— Tu sais réparer ? demanda-t-elle.
Pock pinça ses lèvres.
— Je sais… un peu. Mais je suis… junior.
Le casque ajouta en émotion : « J'ai appris sur des simulateurs. Pas sur des vrais crashs. »
— Parfait, dit Lila. Moi, je suis junior en tout, donc on est une équipe.
Elle lui tendit la coupelle de mousse sucrée.
— Ça, c'est ton carburant. On doit le remettre au bon endroit.
Pock sortit un petit tube transparent de sa ceinture — on aurait dit une paille très sérieuse — et le connecta à la valve.
— Carburant doit entrer… doucement, dit-il. Sinon, taxi chatouille.
— S'il chatouille, il fait quoi ?
Pock réfléchit.
— Il… ricane. Et il décolle sans prévenir.
— Super. Donc on ne veut pas un taxi qui ricane.
Ils travaillèrent ensemble. Lila tenait la coupelle, Pock aspirait la mousse avec son tube, et la capsule faisait de petits bruits satisfaits, comme un animal qu'on nourrit.
Le casque traduisait les émotions du taxi : fatigue, puis gratitude, puis impatience.
— Il a envie de partir, dit Lila.
Pock hocha la tête, les yeux brillants.
— Moi aussi.
Lila sentit une pointe de tristesse, inattendue. Elle connaissait Pock depuis… quoi, une heure ? Et pourtant, sa présence avait rempli le champ d'un merveilleux nouveau, comme si l'univers s'était rapproché.
— Attends, dit-elle. Avant que tu partes… il y a le muret. La station. La lampe.
Pock posa sa main sur le métal de la capsule.
— Lampe à étoiles… protège. Elle guide. Mais elle doit rester. C'est règle.
Le casque confirma : « Si on la vole, on casse l'équilibre. »
Lila hocha la tête.
— Je ne veux pas la voler. Mais… si elle guide les voyageurs perdus, peut-être qu'elle peut t'aider à décoller sans te faire repérer. Ou… à trouver ta route.
Pock leva ses antennes.
— Lampe… peut envoyer carte.
— Une carte en étoiles, dit Lila doucement.
Ils se regardèrent. La décision était claire : ils devaient retourner à la station, demander — pas prendre — et utiliser la lampe sans abîmer le lieu.
— On y va, dit Lila.
Pock hésita.
— Muret… pas aimer mousse.
— On a nettoyé. Et on va être encore plus respectueux. Promis.
Lila posa une main sur son casque.
— Et puis j'ai ça. Ça aide à comprendre quand on dérange.
Le casque, comme pour approuver, diffusa une sensation de calme, une brise intérieure.
Ils retournèrent au muret. La pierre tiède les attendait. Lila posa sa paume, la confiance en tête, et la porte s'ouvrit.
Cette fois, aucune mousse ne jaillit. La station semblait… attentive.
Dans la salle ronde, la lampe à étoiles reposait toujours sur la table. Elle paraissait plus lumineuse, comme si elle avait entendu leur projet.
Lila s'approcha, mais s'arrêta à une distance respectueuse.
— Bonjour, dit-elle, en se sentant un peu bête de parler à une lampe. On ne veut pas te prendre. Juste… demander de l'aide. Pour que Pock rentre chez lui sans danger, et pour qu'on ne dérange personne.
Le casque se mit à vibrer, capta une réponse — une émotion claire, presque joyeuse : « D'accord, si vous promettez. »
Pock s'avança, très solennel.
— Je promets respecter. Et… revenir réparer si besoin.
La station répondit par une sensation de chaleur, comme un « marché conclu ».
Lila tendit doucement les mains. La lampe glissa vers elle toute seule, sans qu'elle la touche, comme si elle venait de décider.
— Oh, murmura Lila.
Les étoiles gravées se mirent à luire, projetant sur les murs une carte de points lumineux. Une constellation inconnue se dessina, puis une ligne, comme un chemin.
Le casque traduisit : « Route sûre. Sortie discrète. »
Pock poussa un petit cri de bonheur.
— Maison !
Lila sourit, soulagée.
— Bon. Maintenant, on la ramène à ton taxi… mais on la remet ici après. C'est non négociable.
Pock fit un salut.
— Non négociable.
Et, pendant qu'ils sortaient, la station envoya une émotion finale, douce et ferme : « Merci d'être responsables. »
Chapitre 6 — La lampe à étoiles et le départ doux
Dehors, la nuit commençait à tomber, mais le champ gardait une lueur violette, comme une promesse. Lila et Pock posèrent la lampe à étoiles devant la capsule, à bonne distance.
La lampe projeta ses constellations sur le métal cabossé. Les voyants du taxi se stabilisèrent, comme s'ils reconnaissaient une vieille amie.
Pock s'installa aux commandes. Il tapota deux boutons, cette fois avec une prudence exagérée.
— Prêt ? demanda Lila.
Le casque capta la peur de Pock, discrète mais réelle : « Et si je rate encore ? »
Lila posa la main sur la coque de la capsule.
— Tu peux. Et si ça ne marche pas du premier coup, tu recommences. Mais sans appuyer sur “goutte”, hein.
Pock émit un rire bref, un peu couiné.
— Pas goutte.
Le taxi vibra, doucement. Un bourdonnement monta, pas agressif, plutôt comme une grosse abeille gentille. La lampe à étoiles intensifia son éclat, dessinant un cercle de lumière autour de la capsule.
Lila sentit, via le casque, les émotions se répondre : le taxi avait confiance, la lampe guidait, le muret surveillait, mais sans colère.
— Tu vois, dit Lila. Tout le monde coopère.
Pock la regarda, les yeux brillants.
— Lila… merci. Tu as… grand cœur. Et… casque drôle.
— Le casque est très insolent, oui.
Le casque fit un plim qui ressemblait à un rire étouffé.
Pock ajouta, hésitant :
— Je veux laisser… cadeau. Pour responsabilité.
Il sortit de sa poche un petit disque argenté, léger comme une pièce, gravé de minuscules symboles.
— C'est… “rappel”. Quand tu oublies, il fait… bip.
— Un rappel de responsabilité ? répéta Lila.
Le casque traduisit l'émotion de Pock : « Je veux qu'elle continue d'être quelqu'un de bien. »
Lila prit le disque avec précaution.
— Merci, Pock.
Le taxi bourdonna plus fort. L'herbe autour se coucha sous une brise circulaire. Pas de flammes, pas de fumée noire. Juste une lumière douce, comme un lever de lune.
Pock leva la main.
— Au revoir, Lila. Si tu vois étoile qui cligne… penser à moi.
— Je penserai à toi à chaque fois que je mangerai une meringue, répondit Lila.
Pock rit, puis appuya sur un dernier bouton. La capsule s'éleva, lentement, comme si elle avait peur de déranger les grillons. La lampe traça dans l'air un chemin de points lumineux, une autoroute d'étoiles miniature.
Et le taxi suivit ce chemin, s'éloignant sans bruit, jusqu'à devenir un point parmi les vrais points du ciel.
Lila resta immobile, la main levée, jusqu'à ce que le dernier scintillement disparaisse.
Puis elle se tourna vers la lampe à étoiles. Elle semblait plus calme, comme après avoir accompli sa mission.
— On te ramène, dit Lila.
Elle la porta jusque dans la station, en la tenant comme on tient une chose fragile et précieuse. La lampe glissa de nouveau sur la table, à sa place, comme si elle retrouvait son lit.
Le casque traduisit une émotion qui venait de partout à la fois : gratitude.
Lila recula.
— On ferme, dit-elle.
La porte de pierre se referma. Le muret redevint un muret. Simple. Silencieux. Mais Lila savait qu'il gardait, dans ses pierres, une salle ronde et une lampe capable de dessiner des routes dans la nuit.
Sur le chemin du retour, elle sentit le petit disque dans sa poche faire un bip discret, comme un clin d'œil.
« N'oublie pas : prudence en construction », souffla le casque.
Lila sourit dans l'obscurité.
— D'accord. Je construis. Responsablement.
Dans sa chambre, plus tard, elle éteignit la lumière. Et, une seconde, elle crut voir, sur son plafond, un minuscule reflet d'étoiles — comme si la lampe, au fond du muret, lui disait bonne nuit.