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Fantasy historique 11 à 12 ans Lecture 24 min.

Le sceau brisé et le pont des serments

Aélis, porteuse d’un médaillon brisé, part jusqu’à la Source des Serments avec le jeune Ragan pour tenter de restaurer un symbole de paix et convaincre deux rives ennemies de collaborer plutôt que de se battre.

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Aélis, 16–18 ans, calme et déterminée, sourit légèrement ; cheveux sombres tressés, tunique brune, corde à la taille, tenant un médaillon métallique fissuré avec un petit cristal lumineux. À sa gauche, Ragan, garçon de 10–12 ans, rousselé et énergique, tient une bourse de sel et regarde le pont avec fierté. Au centre du pont, un grand homme de 35–45 ans serre la main d’un moustachu d’environ 40 ans, symbolisant la réconciliation ; villageois de chaque rive forment des groupes échangeant outils et salutations, enfants courant en arrière-plan. Décor : pont en bois rustique au-dessus d’une rivière argentée, berges boueuses, maisons en chaume, arbres moussus et ruines romaines lointaines. Crépuscule orangé, ombres longues, textures visibles (bois, métal patiné, tissus usés, eau scintillante). Composition centrée sur Aélis et le médaillon, plan mi‑large, style bande dessinée européenne aux lignes nettes et couleurs chaudes, ambiance médiévale‑fantasy réaliste. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

Le matin glissait sur la vallée comme une étoffe d'argent. Au bord de la forêt, les toits de chaume fumaient doucement, et la rivière, gonflée par les pluies, parlait avec sa voix de pierre et d'écume. On était au temps des rois mérovingiens, quand les chemins étaient des rubans de boue et que les légendes se mêlaient aux cris des corbeaux.

Aélis avançait d'un pas ferme entre les huttes. Elle portait une tunique brune serrée par une corde, et un petit couteau pendait à sa ceinture. Ses cheveux, sombres et épais, étaient tressés pour ne pas gêner sa vue. Elle n'avait pas l'air d'une princesse, mais il y avait dans son regard une lumière têtue, comme une braise qui refuse de s'éteindre.

Dans la main, elle tenait un objet enveloppé de lin : un médaillon fendu, fait d'un métal pâle, gravé d'un cercle de feuilles et d'un oiseau aux ailes ouvertes. Le médaillon ne brillait plus. Il semblait… fatigué.

Sur la place, le vieux frère Arnoult, gardien du petit oratoire, l'attendait près d'une pierre dressée. Son manteau sentait la cire et le bois humide. Il posa sa main sur le tissu.

— C'est bien lui, murmura-t-il. Le Sceau de la Paix. On disait qu'il apaisait les querelles, qu'il rendait la colère sourde, comme un tambour couvert d'un drap.

Aélis hocha la tête.

— Et maintenant il ne fait plus rien. Les hommes de la rive nord se battent avec ceux de la rive sud. Hier, on a failli sortir les haches pour une histoire de moutons.

— Ce n'était pas une histoire de moutons, soupira Arnoult. C'était une histoire de rancune.

Aélis déroula le lin. La fissure du médaillon courait comme un éclair figé.

— On l'a brisé quand les guerriers du comte ont traversé le village. Ils ont ri. Ils ont dit que la paix, ça se plie sous un poing.

Arnoult serra les lèvres, puis tendit un doigt vers l'est.

— Il existe un lieu plus ancien que nos paroles. La vieille voie romaine mène à des ruines. Là-bas, sous une dalle, dort une source. On l'appelle la Source des Serments. Si le Sceau doit être restauré, c'est là.

— Et si ce n'est qu'une histoire pour faire patienter les gens ? demanda Aélis.

Le vieux homme eut un sourire mince.

— Alors tu auras au moins marché, vu le monde, et appris à distinguer les mensonges des peurs. C'est déjà de la sagesse.

Aélis inspira. L'air avait une odeur de terre retournée et de fumée froide.

— Je pars avant midi, dit-elle.

— Prends ceci, ajouta Arnoult en lui donnant une petite bourse de sel et une clé de bronze. On dit que les portes anciennes se souviennent des mains patientes.

Aélis glissa la clé à son cou, à côté du médaillon brisé.

— Je te le ramènerai entier. Pas pour que les gens deviennent gentils comme des agneaux, mais pour qu'ils se rappellent qu'on peut choisir autre chose que la bagarre.

Arnoult la regarda s'éloigner.

— Que la paix t'apprenne à marcher, murmura-t-il.

Chapitre 2

La voie romaine était une cicatrice de pierres sous les herbes hautes. Les dalles, polies par des siècles de pas, luisaient par endroits, comme si la pluie venait de les caresser. Aélis marchait en comptant ses respirations. Elle avait appris à ne pas gaspiller ses forces : la route est longue quand on se dispute avec elle.

À la lisière d'un bois, un garçon surgit d'un fossé, couvert de feuilles et de boue, comme un petit esprit mal lavé. Il tenait un bâton plus grand que lui.

— Halte ! cria-t-il d'une voix qui tremblait malgré le courage. Donne-moi… euh… tes provisions !

Aélis le dévisagea. Il avait des yeux vifs, et une mèche rousse collée sur son front.

— Et si je refuse ?

Il avala sa salive.

— Alors… je te maudis ! Je connais des mots terribles. Très terribles.

Aélis s'accroupit pour être à sa hauteur.

— Montre-moi tes mots terribles, alors.

Le garçon rougit.

— Je… je m'appelle Ragan. Je ne suis pas un voleur, d'accord ? Je… je fais semblant, parce que ça impressionne.

— Ça impressionne surtout les lapins, dit Aélis. Pourquoi tu es là, Ragan ?

Il pointa du menton une direction.

— Mon oncle veut me faire porter un bouclier pour le comte. Il dit que c'est l'honneur. Moi, je dis que c'est lourd. Alors je me suis sauvé. Et toi, tu vas où avec ton air de “je vais sauver le monde” ?

Aélis sourit malgré elle.

— Je vais réparer un symbole de paix.

Ragan éclata d'un rire bref.

— La paix ? Tu comptes la recoudre avec une aiguille ?

Aélis sortit le médaillon. Le métal pâle sembla frissonner à la lumière. Ragan cessa de rire.

— Oh… c'est joli. On dirait que l'oiseau va s'envoler.

— Il n'y arrive plus, dit Aélis. Il est fendu.

Ragan s'approcha, fasciné.

— Je peux venir ? Je suis bon pour… euh… repérer les trous. Et raconter des blagues quand on a peur.

— Si tu me fais un vrai “halte” encore une fois, je te laisse aux lapins.

— Marché conclu ! dit-il, très sérieux, puis il ajouta aussitôt : Mais je peux dire “halte” en chuchotant ? Juste un tout petit ?

Ils reprirent la route ensemble. Le ciel s'éclaircit, et des nuages s'étiraient comme des moutons paresseux. À midi, ils croisèrent des cavaliers : trois hommes aux moustaches épaisses, capes lourdes, lances droites. L'un d'eux portait sur son bouclier un sanglier noir.

Aélis baissa les yeux, mais pas trop. Ni défi, ni soumission.

— Où allez-vous ? gronda le chef.

Ragan se rapprocha d'Aélis, soudain silencieux.

— Aux ruines, répondit-elle. Nous cherchons la Source des Serments.

Le cavalier ricana.

— Les serments ? On en fait surtout quand on veut tromper quelqu'un. Les ruines sont à nous. Demi-tour.

Aélis sentit la colère monter, chaude, facile. Elle pensa aux villages qui se déchirent pour des bêtes, aux poings, aux haches. Elle posa la main sur le médaillon.

Le chef pencha la tête.

— Qu'est-ce que tu caches, fille ?

Aélis leva le menton.

— Un souvenir. Et je ne le donne pas.

Un silence tendu s'installa, comme une corde prête à claquer. Puis une rafale de vent passa, soulevant la poussière. Les chevaux renâclèrent, les cavaliers jurèrent. Le chef tira sur ses rênes.

— On n'a pas le temps pour les folies. Filez. Mais si je vous revois, je vous prends votre “souvenir” et vos dents avec.

Ils partirent en grondant, avalés par le chemin.

Ragan expira enfin.

— Je… je crois que mon courage s'était caché derrière mes oreilles.

Aélis rit doucement.

— Le mien aussi. Viens. Avant qu'ils changent d'avis.

Chapitre 3

Les ruines apparurent à la fin du jour, posées sur une colline comme des os blancs. Un ancien mur romain, rongé par la mousse, dessinait des angles nets malgré les siècles. Une arche brisée ouvrait sa bouche sur l'ombre.

À l'intérieur, l'air était plus froid. Les pas résonnaient, et chaque bruit semblait réveiller une mémoire. Aélis sortit la clé de bronze. Elle avait la tiédeur d'une peau vivante.

Ils avancèrent jusqu'à une dalle gravée de lettres effacées. Sous la poussière, un anneau de métal rouillé permettait de la soulever. Ragan tira, souffla, et lâcha :

— Cette pierre a mangé trop de soupe, elle est lourde.

Aélis glissa la clé dans une fente presque invisible sur le côté. Elle tourna. Un déclic sec retentit, comme une articulation. La dalle vibra, puis se souleva doucement, seule, sans effort. Ragan recula d'un bond.

— D'accord, fit-il. Donc… la pierre sait ouvrir des portes. Normal.

Une odeur d'eau ancienne monta, fraîche et sombre. Un escalier descendait en spirale.

Ils descendirent. Les murs étaient couverts de peintures presque effacées : des guerriers, des femmes, des arbres aux racines profondes. Puis ils arrivèrent dans une salle ronde. Au centre, une vasque de pierre recueillait une eau immobile. Pas un reflet, pas une ride. On aurait dit un morceau de nuit conservé.

Aélis sentit quelque chose dans sa poitrine : un mélange de respect et de peur, comme devant un animal trop grand pour être compris.

Ragan chuchota :

— C'est la Source ?

Aélis hocha la tête. Elle s'agenouilla et approcha le médaillon brisé de l'eau. La fissure sembla s'assombrir.

Une voix, ou plutôt une pensée qui n'était pas tout à fait la sienne, glissa dans l'air : On ne répare pas la paix avec du métal. On la répare avec un choix.

Aélis serra le médaillon.

— Je choisis, dit-elle à haute voix, même si sa voix tremblait. Je choisis de ne pas rendre coup pour coup. Je choisis de parler quand on veut frapper.

Ragan, derrière elle, se racla la gorge.

— Je choisis… de ne pas me moquer quand quelqu'un a peur, dit-il. Même si c'est tentant.

L'eau frissonna. Une lueur fine apparut au fond de la vasque, comme une étoile sous la glace. Aélis plongea la main. L'eau était froide mais supportable, comme un matin d'hiver. Ses doigts rencontrèrent un objet : un éclat de cristal, clair comme une larme.

Quand elle le sortit, la salle s'illumina d'un éclat doux. Sur le cristal, on voyait l'ombre d'un oiseau semblable à celui du Sceau.

La pensée revint : Voici le Verre des Accords. Il ne colle pas les fissures. Il montre ce qu'il faut offrir.

— Offrir quoi ? demanda Aélis.

Le cristal se mit à briller plus fort, et des images traversèrent l'eau : deux mains qui se lâchent, puis se retrouvent. Une table partagée. Un pont sur une rivière.

Ragan plissa les yeux.

— Ça veut dire… qu'il faut faire un truc concret. Pas juste dire “soyez gentils”.

Aélis acquiesça.

— Il faut un pont. Entre les deux rives.

— Mais un pont, ça ne se fabrique pas avec un cristal, protesta Ragan. Il faut des poutres, des cordes, des gens qui acceptent de bosser ensemble. Et des gens, c'est parfois plus têtu que des pierres.

Aélis regarda le médaillon brisé.

— Alors c'est ça, le prix. On doit convaincre. Et on doit donner quelque chose.

Le cristal se posa tout seul sur le médaillon. Il ne le répara pas. Il s'y accrocha comme une goutte de lumière, juste au bord de la fissure.

Aélis comprit : tant que la paix ne serait pas choisie, le Sceau resterait fendu. Il ne mentirait pas.

Ils remontèrent, le cœur lourd mais clair. Dehors, la nuit avait posé ses étoiles, et le vent portait des odeurs de feu de camp.

Ragan souffla :

— On a une mission qui sent la sueur et les disputes.

— Oui, dit Aélis. Et pourtant, je me sens plus légère.

Chapitre 4

Sur le chemin du retour, ils trouvèrent des traces fraîches : sabots, roues, un bout de tissu accroché à une branche. Les cavaliers du comte n'étaient pas loin.

Le lendemain, à l'approche de la rivière, des cris leur parvinrent. Sur la berge, des hommes se faisaient face. Certains brandissaient des bâtons ferrés, d'autres des fourches. Les femmes restaient en arrière, les enfants agrippés à leurs jupes, les yeux ronds.

La rivière, gonflée, coulait entre eux comme une bête nerveuse. Le vieux gué avait disparu sous l'eau. Un tronc d'arbre, coincé en travers, formait un passage instable. C'est là que le dernier conflit avait commencé : un homme était tombé, l'autre s'était moqué, puis les mots avaient fait le reste.

Aélis s'avança. Ragan la suivit, la bouche sèche.

— Hé ! cria un homme. Encore une de la rive sud !

— Elle vient nous espionner ! répliqua un autre.

Le chef de la rive nord, un grand gaillard au cou rouge, cracha par terre.

— Si elle est venue pour prêcher, qu'elle retourne parler aux cailloux.

Aélis monta sur une pierre pour être vue.

— Je ne suis ni du nord ni du sud, dit-elle. Je suis d'ici. Comme vous.

— Alors choisis ton camp ! lança quelqu'un.

Aélis sortit le Sceau. Le cristal accroché diffusait une lumière pâle, visible même en plein jour. Un murmure parcourut la foule.

— C'est un talisman, souffla une femme.

— Un truc de sorcière, gronda un homme.

Ragan, pris d'un courage soudain, se plaça à côté d'Aélis.

— Si c'est une sorcière, elle est nulle, dit-il. Regardez, son médaillon est cassé. Franchement, pour une sorcière, c'est pas très professionnel.

Quelques rires nerveux éclatèrent. La tension se fendilla, juste un peu, comme une croûte sèche.

Aélis leva le cristal.

— Ceci vient de la Source des Serments. Elle ne répare pas les fissures avec de la magie. Elle les montre. La paix n'est pas un sort. C'est un travail.

— Un travail ? ricana le grand gaillard. Moi, je travaille déjà assez.

Aélis pointa la rivière.

— Votre gué est mort. La rivière ne vous demande pas votre avis. Elle coule. Vous pouvez continuer à vous battre sur un tronc glissant… ou construire un pont.

Des protestations montèrent.

— Un pont, c'est pour les riches !

— Et qui va couper le bois ?

— Et si l'autre camp triche ?

Aélis respira, puis posa sa main sur sa poitrine.

— Je donne le premier morceau.

Elle détacha de son cou la clé de bronze.

— Cette clé ouvre les ruines romaines. Elle peut ouvrir des portes de pierre. Moi, je l'offre pour qu'on aille chercher les vieilles poutres encore utilisables là-bas. Des morceaux d'anciennes charpentes, du fer, des clous.

Un silence. La clé brillait faiblement dans sa paume.

Le grand gaillard plissa les yeux.

— Pourquoi tu donnerais ça ?

— Parce que si je garde tout pour moi, je n'aurai que des objets. Et vous, vous aurez des rancunes. Ça ne nourrit personne.

Ragan sortit alors sa petite bourse, ridiculement petite.

— Et moi, j'offre… du sel. Bon, c'est pas un pont, mais ça donne du goût aux soupes. Et aussi, j'offre mes bras. Ils sont maigres, mais ils existent.

Des rires plus francs éclatèrent. Un vieux, de la rive sud, s'avança, appuyé sur un bâton.

— La fille a raison, grogna-t-il. On a oublié comment on faisait, avant, quand les hivers étaient pires. On partageait les haches. On partageait le feu.

Une femme de la rive nord, les cheveux gris, leva la main.

— Si on construit un pont, il faut qu'il soit à égalité. Que personne ne puisse dire “c'est chez moi”.

Le grand gaillard hésita. Puis, comme si quelque chose en lui se fatiguait de la colère, il soupira.

— D'accord. On essaie. Mais au moindre mensonge…

— On se parle, coupa Aélis. Avant de frapper.

Le cristal vibra doucement. La lumière s'étira comme un fil entre les deux berges, juste un instant, assez pour que chacun le voie. Ce n'était pas un miracle de pierre. C'était une promesse visible.

Chapitre 5

Les jours suivants furent un mélange de boue, de jurons, et de petites victoires. On partit aux ruines. La clé de bronze tourna encore, docile. On arracha des clous à des poutres romaines, on récupéra des barres de fer, on coupa des arbres droits. Les mains se couvraient d'échardes, les épaules brûlaient.

Au début, on travaillait en deux groupes, chacun surveillant l'autre, comme des chiens qui tournent autour d'un os. Ragan circulait entre eux, parfois utile, parfois juste bruyant.

— Si vous tirez tous du même côté, ça ira plus vite, annonça-t-il un matin. C'est une information incroyable, je sais.

Un homme grogna :

— Tais-toi, gamin.

— D'accord, dit Ragan. Mais je me tairai très fort.

Aélis, elle, parlait peu. Elle faisait. Quand une corde glissait, elle la rattrapait. Quand quelqu'un s'énervait, elle levait la main.

— Pause, disait-elle simplement.

Un soir, alors que le soleil saignait sur l'horizon, un incident faillit tout briser. Une poutre, mal calée, tomba et écrasa le pied d'un homme de la rive nord. Il hurla. Son frère bondit, le visage tordu de rage.

— C'est eux ! Ils l'ont fait exprès !

Déjà, des bâtons se levaient. La vieille colère, rapide comme un feu de paille, venait lécher les cœurs.

Aélis se plaça entre les deux groupes. Elle sortit le Sceau. La fissure était toujours là. Le cristal brillait plus fort, comme une lampe dans une tempête.

— Regardez, dit-elle. Il est encore cassé. Il ne mentira pas pour nous faire plaisir. Si vous frappez, il restera brisé. Si vous choisissez, même maintenant… alors il changera.

— Qu'est-ce qu'on choisit ? cracha le frère.

Aélis désigna l'homme blessé, qui gémissait.

— On choisit de l'aider. Ensemble. On choisit de porter avant d'accuser.

Un silence. Puis, à la surprise générale, un garçon de la rive sud s'agenouilla.

— J'ai des bandes, dit-il. Ma mère soigne les bûcherons.

Un homme de la rive nord, d'abord raide, s'accroupit à son tour.

— Je sais remettre un os, dit-il à contrecœur. Mon père m'a appris.

Ils travaillèrent côte à côte, maladroits, mais efficaces. Le frère, encore secoué, finit par reculer. Ses poings se desserrèrent.

Ragan souffla à Aélis :

— On dirait que la colère, c'est un chien. Si tu cours, il te mord. Si tu t'arrêtes et que tu le regardes… il hésite.

Aélis murmura :

— Et si tu lui donnes une tâche, il se calme.

La nuit suivante, alors que le pont prenait forme, Aélis sentit un changement. Le cristal sur le Sceau devint plus clair, comme si la lumière avait trouvé un chemin. La fissure, elle, ne disparut pas, mais elle cessa d'avoir l'air d'une blessure. Elle ressemblait davantage à une cicatrice : une marque d'avoir traversé quelque chose.

Chapitre 6

Le dernier jour, on posa la planche finale. Le pont n'était pas grandiose comme ceux des histoires : pas de tours, pas de statues. Mais il était solide, et ses planches sentaient la résine. Il reliait les deux rives d'une ligne simple, comme un trait de crayon décidé.

Les villageois se rassemblèrent. Certains faisaient semblant de ne pas être émus, en toussotant beaucoup. D'autres se tenaient les mains pour ne pas trembler. Le grand gaillard au cou rouge s'avança le premier. En face, un homme de la rive sud, celui qui avait le plus crié au début, fit de même.

Ils montèrent sur le pont, chacun à son extrémité. La rivière grondait sous leurs pieds, mais le bois tenait bon. Ils s'arrêtèrent au milieu, à un pas l'un de l'autre.

Le grand gaillard inspira, puis dit d'une voix plus basse que d'habitude :

— Je n'ai pas oublié le jour où ton frère a pris nos filets.

L'autre serra la mâchoire.

— Et moi, je n'ai pas oublié quand ton cousin a brûlé notre grange.

Le silence pesait. Aélis sentit son cœur battre dans ses tempes. Elle sortit le Sceau, le tenant devant elle comme on tient une bougie contre le vent.

Ragan, à côté, chuchota :

— Si ça tourne mal, je suis prêt à dire “halte”. Très fort.

Aélis répondit sans le regarder :

— Garde-le pour les lapins.

Sur le pont, le grand gaillard tendit alors la main, brusquement, comme quelqu'un qui se jette à l'eau.

— On ne va pas régler ça aujourd'hui. Mais… je peux commencer par ne pas rajouter une rancune de plus.

L'homme de la rive sud hésita, puis serra cette main. Ce geste simple fit plus de bruit que toutes les menaces. On entendit des soupirs, des reniflements, même un petit rire nerveux.

Le cristal sur le Sceau brilla d'un coup, et la lumière glissa le long de la fissure. Le métal pâle se réchauffa dans la paume d'Aélis. La fente ne se referma pas complètement, mais les deux bords se rapprochèrent, comme deux lèvres qui cessent de bouder. L'oiseau gravé semblait maintenant regarder vers l'avant.

Arnoult arriva, soutenu par une canne. Il contempla le pont, puis le Sceau.

— Il est réparé ? demanda-t-il.

Aélis répondit doucement :

— Il est restauré. La différence, c'est qu'on voit encore la cicatrice. Comme ça, on se souvient.

Le vieux homme hocha la tête, les yeux humides.

Plus tard, quand le soleil se coucha, Aélis s'assit sur la berge. Ragan mâchait une pomme avec application, comme si c'était une mission importante.

— Tu vas faire quoi maintenant ? demanda-t-il.

Aélis observa le pont. Des enfants le traversaient en courant, puis revenaient, juste pour le plaisir de sentir le bois vibrer sous leurs pieds. Leurs rires avaient la légèreté des choses neuves.

— Je vais garder ce Sceau, dit-elle. Pas comme un talisman pour forcer les gens. Comme un rappel. La paix, ça se choisit chaque jour. Et parfois, ça demande des échardes.

Ragan grimaça.

— J'ai une écharde dans le pouce. C'est donc de la sagesse ?

— C'est une leçon, corrigea Aélis. La sagesse, c'est quand tu n'arraches pas l'écharde en te plaignant pendant une heure.

— Trop tard, dit Ragan. J'ai commencé hier.

Aélis rit, et son rire se mêla au bruit de l'eau.

Le soir, avant de rentrer, elle passa la main sur le Sceau. Le métal était tiède. Dans la lumière orange, l'oiseau semblait respirer. Aélis ferma les yeux, et un souvenir apaisé se posa en elle : celui d'un pont simple, bâti par des mains fatiguées, et d'une colère qui, pour une fois, avait accepté de s'asseoir plutôt que de frapper.

Quand elle rouvrit les yeux, la rivière coulait toujours, indifférente et belle. Mais sur ses deux rives, les feux s'allumaient en même temps, comme deux étoiles qui se reconnaissent.

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Oratoire
Petit lieu ou petite chapelle pour prier, souvent simple et tranquille.
Chaume
Matériau fait de tiges sèches, utilisé pour couvrir les toits des maisons.
Médaillon
Petit objet rond et décoré qu'on porte au cou comme un souvenir.
Fendu
Qui est ouvert ou séparé par une cassure fine, comme une fissure.
Voie romaine
Ancienne route construite par les Romains, faite de grandes pierres plates.
Dalle
Grande pierre plate posée au sol pour faire un passage ou un sol.
Vasque de pierre
Récipient creux en pierre qui peut contenir de l'eau ou du liquide.
Charpentes
Ensemble des pièces de bois qui soutiennent et forment un toit.
Gué
Endroit peu profond d'une rivière où on peut passer à pied ou en voiture.
Berge
Rive d'une rivière ou d'un cours d'eau, la terre au bord de l'eau.
échardes
Petits morceaux de bois pointus qui percent la peau et font mal.
Cicatrice
Trace laissée sur la peau après une blessure qui a guéri.

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