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Fantasy historique 11 à 12 ans Lecture 23 min.

Le serment des sept sources et la magie qui répare

Tinhinan, apprentie en magie, quitte sa cité pour retrouver une stèle ancienne liée à un pacte oublié et, au fil du voyage, apprend que la vraie magie consiste à écouter le monde et à recréer des liens.

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Tinhinan, femme d’environ 30 ans, sourit calmement en posant les mains sur une stèle dorée réparée au centre d’un sanctuaire de sept bassins taillés dans la roche aux teintes distinctes ; à sa droite Yusef, garçon d’environ 12 ans, debout sur une pierre, bouche couverte et bâton de marche à la main, un oiseau fait de feuilles laisse tomber des feuilles scintillantes au-dessus des bassins; vallée rocheuse éclairée par le soleil couchant, atmosphère paisible et magique, composition centrée sur la stèle avec les personnages au premier plan et les bassins en éventail derrière, éléments décoratifs : oliviers, rubans de laine flottants et petites inscriptions gravées ; style illustration jeunesse vectorielle, couleurs saturées, formes simples et contours nets. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

Le vent du Haut Atlas descendait en longues coulées fraîches, comme s'il venait de tremper ses doigts dans la neige pour mieux réveiller le monde. Sur un sentier de pierres blanches, Tinhinan avançait d'un pas sûr. Elle n'était plus une enfant depuis longtemps : ses mains portaient les marques du cuir, du feu et des voyages, et ses yeux, sombres et alertes, avaient appris à lire les promesses dans les nuages.

Au loin, la cité amazighe se tenait sur son éperon rocheux, entourée de murs ocre qui semblaient avoir été sculptés dans la montagne elle-même. Des étendards claquaient, des ânes braillaient, et l'air sentait à la fois le cumin, la poussière et l'argile chaude.

Dans la poche de sa tunique, Tinhinan serrait un petit objet enveloppé de laine : un morceau de pierre veiné d'or, trouvé dans un ancien tumulus. Depuis qu'elle l'avait touché, les rêves l'avaient poursuivie. Dans ces rêves, une voix parlait en amazigh ancien, un langage qui ressemblait à la langue de sa grand-mère mais avec des angles plus tranchants, comme des éclats de silex.

— Va à la Maison des Vents, disait la voix. Là où les dates se changent en étincelles.

La Maison des Vents n'était pas une maison ordinaire. C'était un endroit qu'on prononçait à voix basse, entre deux gorgées de thé, quand la nuit se faisait trop grande.

À l'entrée de la cité, un garde la regarda des pieds à la tête.

— Tu viens pour le marché ou pour les ennuis ?

Tinhinan sourit, un sourire fin, comme une lame rangée.

— Si je trouve le marché, je trouverai peut-être le reste.

Le garde grogna, amusé malgré lui.

— Alors que les ancêtres te gardent. Et évite de contrarier les chèvres : ici, elles ont plus de caractère que certains chefs.

Dans les ruelles, la foule ondulait. Un forgeron frappait l'enclume, et chaque coup résonnait comme un tambour. Des enfants couraient après un cerf-volant fait de tissu, criant qu'il avait avalé le soleil. Tinhinan traversa cette mer vivante jusqu'à une porte discrète, peinte d'un bleu ancien.

Trois coups. Puis un silence si net qu'on entendit une goutte tomber quelque part.

La porte s'ouvrit sur une femme très âgée, droite comme un cyprès. Ses cheveux blancs étaient tressés avec un fil de cuivre.

— Tu as une pierre qui parle, dit-elle sans saluer.

Tinhinan sentit son ventre se serrer.

— Je veux apprendre la magie véritable.

La vieille la dévisagea, puis eut un rire sec.

— Beaucoup veulent apprendre. Peu acceptent de créer.

Elle fit signe.

— Entre. Le vent n'aime pas attendre.

Chapitre 2

À l'intérieur, la Maison des Vents était fraîche, parfumée au romarin et à l'encre. Des jarres alignées le long des murs semblaient contenir des ombres. Au plafond, des rubans de laine pendaient et frémissaient, comme si l'air respirait.

La vieille femme s'appelait Tazrout. Elle conduisit Tinhinan dans une pièce ronde où reposait une table de pierre. Sur la table, une poussière argentée dessinait des spirales.

— La magie véritable, dit Tazrout, ne sert pas à faire apparaître des pièces dans la main ou à changer un voisin en crapaud. Ça, c'est de la vanité… et ça finit toujours par sentir le marécage.

Tinhinan eut un bref rire, puis se reprit, sérieuse.

— Alors qu'est-ce que c'est ?

Tazrout posa la main sur la table. La poussière argentée se souleva comme un essaim, se rassembla, puis forma un petit oiseau de lumière. L'oiseau cligna des yeux, éternua une étincelle et s'envola en tournoyant.

— C'est donner une forme au possible. C'est écouter le monde jusqu'à entendre ses idées.

Tinhinan sentit le souffle du miracle lui caresser la nuque.

— Je veux ça.

— Ce n'est pas “je veux”. C'est “je travaille”. Assieds-toi.

Tinhinan s'assit. Tazrout tira de sous la table un bol d'argile, un morceau de charbon, une plume et… une datte.

— Ta première leçon, dit-elle, c'est que la création commence par ce qui est simple. Dessine-moi le vent.

Tinhinan prit la plume, hésita. Dessiner le vent ? On ne dessine pas ce qui glisse entre les doigts. Elle traça pourtant une courbe, puis une autre, comme des chemins invisibles.

Tazrout renifla.

— Tu dessines des serpents fatigués. Regarde.

Elle posa la datte au centre du bol, puis souffla doucement. La datte trembla, et autour d'elle, un cercle de poussière se mit à tourner, plus vite, plus vite, jusqu'à faire un petit cyclone. Tinhinan sentit le vent la frôler, comme une main moqueuse.

— Le vent laisse des traces, dit Tazrout. Il tresse les herbes, il creuse le sable, il plisse l'eau. La magie, c'est apprendre à lire ces traces et à y répondre.

Tinhinan sortit la pierre veiné d'or.

— Elle me parle. Elle veut que je vienne ici.

Tazrout la prit, la retourna, et ses yeux se plissèrent.

— Ce n'est pas une pierre, murmura-t-elle. C'est un éclat de stèle royale. Un morceau d'histoire… et de serment.

Elle fixa Tinhinan.

— Si cette stèle s'est brisée, c'est qu'un pacte a été déchiré. Et quand un pacte se déchire, le monde se met à grincher, comme une roue sans huile.

Tinhinan sentit, soudain, une lourdeur dans l'air, comme si la pièce avait grandi.

— Que faut-il faire ?

Tazrout posa la stèle sur la table.

— La réunir. Et pour ça, il faut aller là où les rois amazighs ont juré jadis : au Sanctuaire des Sept Sources, au-delà des plaines et des cols. Tu apprendras en marchant. La magie véritable n'aime pas les fauteuils.

Tinhinan inspira, comme on se prépare à plonger.

— J'y vais.

Tazrout lui tendit la datte.

— Mange. La route aime les voyageurs qui ont un peu de douceur dans le ventre.

Tinhinan mordit. La datte avait un goût de soleil concentré.

Chapitre 3

Deux jours plus tard, Tinhinan quitta la cité avec un petit sac, une gourde, un couteau et la stèle enveloppée de laine. Tazrout lui avait aussi donné une chose étrange : une petite flûte taillée dans un roseau noir.

— Si tu te perds, souffle dedans. Pas pour appeler de l'aide. Pour appeler ton attention, avait-elle dit.

Le chemin s'étirait à travers des collines rousses, des oueds asséchés et des champs où l'orge ondulait comme une mer verte. Parfois, un cavalier passait, silhouette rapide, et la poussière s'attachait à lui comme une cape.

Le soir, Tinhinan bivouaqua près d'un grand caroubier. Les étoiles s'allumèrent une à une, patientes et immenses. Elle sortit la stèle et la posa sur ses genoux.

— Qu'est-ce que tu veux de moi ? murmura-t-elle.

La pierre resta muette. Mais le vent, lui, fit claquer les feuilles et lui apporta un son : comme un chant très lointain, presque effacé, qui ressemblait à des voix d'ancêtres.

Au matin, elle reprit la route. Elle traversa une gorge où les rochers semblaient avoir été fendus par une épée géante. Au fond, un filet d'eau brillait comme une lettre oubliée. Là, elle rencontra un garçon d'une douzaine d'années, assis sur une pierre, les pieds dans l'eau, occupé à parler à une grenouille.

— Tu lui dis quoi ? demanda Tinhinan, surprise.

Le garçon se retourna, sans se vexer.

— Je lui demande si elle a vu passer une histoire. Elle dit que non, mais je crois qu'elle ment : les grenouilles ont toujours l'air de garder un secret.

Tinhinan éclata de rire, puis se présenta.

— Je m'appelle Tinhinan.

— Moi, c'est Yusef. Je conduis des chèvres… quand elles acceptent. Et toi, tu as l'air de chercher quelque chose qui ne se vend pas au marché.

— Je cherche un sanctuaire.

Yusef plissa les yeux.

— Le Sanctuaire des Sept Sources ? Ma tante dit qu'on y entend l'eau parler comme un poème.

Tinhinan se raidit.

— Tu sais où c'est ?

— Je sais où ce n'est pas, répondit-il fièrement. C'est déjà beaucoup.

Il se leva et ramassa un bâton.

— Je peux t'accompagner jusqu'au prochain col. Après, mes chèvres vont me faire la tête.

Tinhinan hésita. Elle était habituée à marcher seule, mais la route était longue et les montagnes avaient des humeurs.

— D'accord. Mais je n'ai pas de place pour une chèvre.

— Tant mieux, dit Yusef. Moi non plus.

Ils marchèrent ensemble. Yusef racontait tout ce qu'il voyait comme si c'était important : la forme d'un nuage, la couleur d'un caillou, le bruit d'un insecte.

— La création, dit-il à un moment, c'est quand tu regardes assez longtemps pour que le monde commence à te répondre.

Tinhinan le dévisagea.

— Tu parles comme une maîtresse de sagesse.

Yusef haussa les épaules.

— Ma mère dit que je parle trop. Alors je parle mieux.

Le soir, ils atteignirent un plateau. Le vent y était plus fort, mais il ne semblait pas agressif : plutôt impatient, comme un cheval qui piaffe.

Tinhinan sortit la flûte noire.

— Tazrout m'a dit de souffler si je me perds.

Yusef sourit.

— Tu es perdue ?

Tinhinan regarda l'horizon, immense, sans panneau ni chemin évident.

— Disons que je suis… à la frontière entre “je sais” et “je devine”.

Elle souffla doucement. La note qui sortit n'était pas un son ordinaire : elle vibra dans l'air comme une corde tendue. Et, pendant une seconde, le vent changea de direction, comme s'il venait d'entendre son nom.

Chapitre 4

Au lendemain, Yusef s'arrêta au pied d'un sentier qui montait en zigzag.

— Après ce col, dit-il, c'est le pays des pierres qui se prennent pour des géants. Moi, je retourne à mes chèvres avant qu'elles élisent un nouveau chef.

Tinhinan lui donna une noix et un morceau de pain.

— Merci. Tu as de bons yeux.

Yusef fit une révérence exagérée.

— Et toi, tu as une tête de personne qui va discuter avec des choses invisibles. Bonne chance.

Tinhinan monta seule. Le ciel devint plus proche, plus dur, plus bleu. Les rochers, effectivement, ressemblaient à des silhouettes immobiles. Parfois, elle avait l'impression qu'ils la suivaient du regard.

À mi-chemin, la température chuta brusquement. Une brume fine s'insinua entre les pierres, et le silence se fit épais. Tinhinan sentit un frisson courir sur sa peau. Ce n'était pas seulement le froid : c'était comme si l'endroit retenait son souffle.

Elle posa la main sur la stèle. Sous ses doigts, un léger battement répondit, comme un cœur minéral.

— D'accord, souffla-t-elle. Je t'écoute.

La brume se mit à tourner. Des formes apparurent : des silhouettes de guerriers, des reines, des scribes, tous faits de vapeur et de mémoire. Leurs yeux étaient des trous d'étoiles.

Une voix s'éleva, grave et ancienne.

— Le pacte a été rompu. La parole des rois a été coupée. La terre s'assèche là où la promesse manque.

Tinhinan sentit la gorge sèche. Elle ne voulait pas fuir. Elle voulait comprendre.

— Je ne suis pas reine, dit-elle. Je ne suis pas chef. Pourquoi moi ?

Les silhouettes frémirent, comme des flammes.

— Parce que tu veux apprendre la magie véritable, dit la voix. Et la magie véritable commence par réparer.

Tinhinan inspira profondément.

— Comment réparer ?

Le brouillard s'ouvrit un instant et dévoila un symbole gravé dans l'air : un cercle traversé par sept lignes, comme des rivières.

— Aux Sept Sources, dit la voix, la stèle doit redevenir entière. Mais ce n'est pas seulement une pierre à recoller. C'est une parole à recréer.

Puis la brume retomba, et les silhouettes se dissolurent comme de la fumée.

Tinhinan resta immobile, le cœur battant. Elle venait de parler avec le passé. Elle s'attendait à se sentir écrasée… mais c'était l'inverse. Elle se sentait plus grande, comme si une porte venait de s'ouvrir à l'intérieur d'elle.

Elle reprit la marche. Plus loin, un troupeau de chèvres surgit de nulle part et traversa le chemin en bousculant tout. L'une d'elles s'arrêta, la fixa, puis éternua.

— Toi aussi, tu te moques ? marmonna Tinhinan.

La chèvre répondit par un “bêê” si fier qu'on aurait dit un discours. Tinhinan éclata de rire, et le rire, clair, fendit le froid comme une hache dans le bois.

Chapitre 5

Après plusieurs jours, la terre changea. Des oliviers apparurent, puis des lauriers. L'air se chargea d'humidité. Tinhinan suivit un chemin bordé de pierres dressées, couvertes de signes gravés. Certains étaient si usés qu'on devinait à peine les traits, comme un secret trop ancien.

Enfin, au fond d'une vallée, elle vit le Sanctuaire des Sept Sources.

Sept bassins naturels, taillés dans la roche, s'alignaient comme des miroirs. L'eau y était d'une clarté incroyable, et chaque source avait une couleur subtile : l'une tirait vers le vert, une autre vers le bleu profond, une autre encore avait des reflets d'ambre. Au centre, un socle de pierre attendait, nu, avec une entaille précise : la place d'une stèle.

Tinhinan s'approcha, presque sur la pointe des pieds, comme si le lieu pouvait se vexer.

Des inscriptions couraient sur le socle. Elle n'en comprenait pas tous les mots, mais certains lui sautèrent au cœur : “parole”, “lien”, “main”, “source”.

Elle posa son éclat de stèle dans l'entaille. Il s'y ajusta… mais il manquait quelque chose. Évidemment. L'éclat n'était qu'un fragment.

— Où sont les autres ? murmura-t-elle.

L'eau des bassins se mit à frémir, comme si quelqu'un y soufflait des phrases. Des images apparurent à la surface : un marché en feu, un homme fuyant avec un paquet, une stèle brisée en plusieurs morceaux.

Tinhinan comprit. Les fragments avaient été dispersés, volés, cachés. Et la magie du sanctuaire lui montrait une piste, comme un fil lumineux.

Elle se concentra. Tazrout avait dit : “écouter le monde jusqu'à entendre ses idées”. Tinhinan s'agenouilla et trempa les doigts dans la première source. L'eau était froide, mais pas hostile. Elle avait le goût d'une pluie très ancienne.

— Je ne peux pas courir après tous les fragments, dit-elle à voix basse. Je suis seule.

À ce moment-là, une feuille se posa sur l'eau, poussée par le vent. Puis une autre. Elles se rapprochèrent, se collèrent, formant une petite forme : un oiseau, semblable à celui de la Maison des Vents, mais fait de feuilles.

L'oiseau de feuilles pencha la tête, puis se mit à voler en direction d'un sentier qui remontait la vallée.

Tinhinan resta bouche bée.

— Tu es… mon guide ?

L'oiseau répondit en lâchant une feuille qui tomba dans sa main. Sur la feuille, une goutte d'eau brillait, et dans cette goutte, un symbole : une spirale barrée, marque d'un ancien marchand connu pour piller les tombes.

Tinhinan se redressa. Son plan n'était pas de devenir chasseuse de voleurs. Mais la magie véritable, elle l'avait compris, n'était pas un spectacle : c'était une responsabilité.

Elle suivit l'oiseau.

Le sentier la mena à une caverne basse, dissimulée derrière des buissons. À l'intérieur, une lueur tremblait. Des voix chuchotaient. Tinhinan s'avança, silencieuse.

Deux hommes étaient là, occupés à examiner des fragments de pierre sur une toile. Les morceaux portaient des veines d'or, comme le sien.

— Ça vaut une fortune, disait l'un.

— Et si ça porte malheur ? répondait l'autre, moins sûr.

— Le seul malheur, c'est d'être pauvre.

Tinhinan sentit la colère monter, chaude, dangereuse. Elle posa la main sur la flûte noire. Puis elle se souvint : créer, pas détruire.

Elle souffla une note, très douce. Le son glissa dans la caverne comme une brise. Les flammes des lampes s'allongèrent, dansèrent, puis projetèrent sur les murs des ombres gigantesques… des ombres de rois et de reines, couronnés de lumière.

Les deux hommes blêmirent.

— Qu'est-ce que… ?

Tinhinan sortit de l'ombre.

— Ce que vous avez volé ne vous appartient pas.

L'un voulut rire, mais sa voix se cassa.

— Tu es qui, toi ?

— Quelqu'un qui apprend, dit-elle simplement. Et aujourd'hui, j'apprends à rendre.

Les ombres royales levèrent leurs bras de lumière. Ce n'était pas une attaque : c'était une présence, immense et calme, qui remplissait la caverne d'une dignité écrasante. Les voleurs, pris entre la peur et la honte, reculèrent.

— Prenez-les, balbutia l'un. Prenez tout. On… on n'en veut plus.

Ils s'enfuirent en trébuchant, comme si leurs propres pas les poursuivaient.

Tinhinan ramassa les fragments avec soin. Ils étaient froids, mais elle y sentait une chaleur qui revenait, comme une braise qu'on protège.

Chapitre 6

De retour au Sanctuaire, le soleil descendait et peignait la vallée en cuivre. L'oiseau de feuilles tournoya au-dessus des bassins, puis se posa près du socle, comme un spectateur impatient.

Tinhinan plaça les fragments autour de l'éclat déjà installé. Les morceaux s'approchaient, mais ne se joignaient pas. Il manquait un lien. Pas un lien de colle : un lien de sens.

Elle se rappela la voix dans la brume : “Ce n'est pas seulement une pierre à recoller. C'est une parole à recréer.”

Elle ferma les yeux. Dans sa tête, elle revit la cité, les enfants, le forgeron, Yusef parlant au monde, Tazrout transformant la poussière en oiseau. Tout était création, à sa manière : le pain pétri, les chansons, les tentes cousues, les histoires racontées pour tenir la nuit à distance.

Tinhinan posa ses deux mains sur la stèle brisée.

— Je ne connais pas les mots exacts des rois, dit-elle. Mais je connais l'esprit d'un serment.

Elle parla alors, lentement, en amazigh comme elle le pouvait, et quand les mots lui manquaient, elle les inventait sans mentir. Elle ne cherchait pas à faire joli. Elle cherchait à être juste.

— Nous jurons de garder les sources claires.

— Nous jurons de protéger ce qui nourrit.

— Nous jurons de créer plus que nous ne prenons.

— Nous jurons que nos mains ne seront pas seulement des griffes, mais des outils.

— Nous jurons de transmettre la lumière, comme on transmet le feu sans brûler la maison.

À chaque phrase, l'eau des bassins frémissait. Un vent doux tournait autour du socle, comme un fil invisible qui tressait l'air.

Puis, d'un coup, les fragments se rapprochèrent et s'emboîtèrent avec un son net, satisfaisant, comme le dernier morceau d'un puzzle. Une fine ligne d'or courut sur les fissures, non pour les cacher, mais pour les honorer, comme des cicatrices précieuses.

La stèle entière pulsa. Les sept sources s'illuminèrent, chacune à sa couleur, et leurs reflets montèrent dans le ciel comme des rubans. La vallée sembla plus vaste. Même les pierres paraissaient respirer plus facilement.

L'oiseau de feuilles se désagrégea, feuille après feuille, et les feuilles retombèrent dans l'eau avec une douceur de neige.

Tinhinan recula, les yeux humides. Elle ne se sentait pas “puissante” comme dans les histoires de conquérants. Elle se sentait accordée, comme une corde enfin juste.

Une voix, cette fois douce et proche, s'éleva du sanctuaire, non pas dans sa tête, mais dans le monde.

— La magie véritable n'est pas une domination. C'est une création qui répare.

Le lendemain, lorsqu'elle reprit la route, le paysage semblait différent. Les herbes étaient plus droites, les oiseaux plus nombreux, et l'air portait un parfum neuf, comme après une pluie.

Sur un col, elle retrouva Yusef. Il était là, avec deux chèvres qui mâchonnaient son manteau.

— Je me suis dit que tu reviendrais par ici, annonça-t-il, comme si c'était une évidence. Alors j'ai attendu. Enfin… j'ai essayé. Mais mes chèvres n'aiment pas attendre.

Tinhinan rit.

— Tu as eu raison.

Yusef plissa les yeux, curieux.

— Alors ? Tu as appris ?

Tinhinan regarda le ciel, puis la terre, puis ses mains.

— J'ai appris que la magie commence quand on ose fabriquer un lien là où il y a une fracture.

Yusef hocha la tête, très sérieux.

— C'est joli. Et… le monde ? Il va comment ?

Tinhinan pensa aux sources, à la stèle réparée, à l'or qui courait sur les cicatrices.

— Il sourit, dit-elle.

Et comme pour lui répondre, une rafale légère passa, soulevant la poussière en spirale brillante, comme si la terre elle-même avait esquissé un sourire.

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Tumulus
Monticule de terre ou de pierres construit pour enterrer des personnes très anciennes.
Tunique
Vêtement long et simple que l'on porte sur le corps, souvent ancien.
Veiné d’or
Qui a des lignes ou filaments brillants ressemblant à de l'or dans la pierre.
Stèle
Pierre dressée avec des textes ou images pour se souvenir d'un fait ancien.
Pacte
Accord sérieux entre personnes ou groupes, comme une promesse officielle.
Enclume
Gros bloc de métal sur lequel un forgeron frappe le métal chaud.
Essaim
Groupe d'insectes, surtout des abeilles, qui se déplacent ensemble.
Cyclone
Très forte tempête avec des vents qui tournent rapidement.
Oueds
Cours d'eau qui reste sec une partie de l'année dans les régions chaudes.
Bivouaqua
Forme du verbe bivouaquer; signifie passer la nuit dehors, sans maison.
Brume
Nuage bas et léger près du sol qui réduit un peu la visibilité.
Socle
Base solide sur laquelle on place une statue ou un objet important.
Entaille
Coupe ou fente faite dans un objet, souvent pour y placer quelque chose.
Fragments
Morceaux cassés d'un objet plus grand, séparés les uns des autres.
Caverne
Grande grotte souterraine, souvent profonde et sombre.
Cicatrices
Marques laissées sur une surface après une blessure ou une casse.

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