Chargement en cours...
Fantasy historique 11 à 12 ans Lecture 25 min.

Le sceau d’Abzu : la quête d’Ilan pour sauver l’eau d’Uruk

Un jeune rêveur, Ilan, découvre une tablette magique révélant qu’un ancien sceau lié à l’eau a été brisé ; guidé par une prêtresse, il part en quête de trois fragments pour réparer cette faute. En chemin, il affronte épreuves et rencontres qui le poussent à apprendre le soin, l’humilité et la responsabilité envers sa ville.

Télécharger cette histoire en PDF

Idéal pour partager ou imprimer cette histoire !

Télécharger l'e-book (.epub)

Lisez cette histoire sur votre liseuse électronique

Jeune homme Ilan au visage mince partiellement couvert d’argile et tatoué, cheveux bruns courts, regard déterminé et doux, tient trois petits fragments de pierre brillants qu’il assemble au centre d’un cercle de farine; derrière lui Enhedu, prêtresse d’environ 40 ans à la peau claire et robe blanche ornée d’or, pose sa main sur son épaule, regard calme; à gauche en retrait Ninsun, potière d’environ 16 ans, cheveux attachés, tunique rouge poussiéreuse, bras croisés et sourire complice; sommet d’une ziggourat en briques cuites avec larges marches et motifs cunéiformes, petites lampes à huile vacillantes, ciel d’aube rose et bleu et poussière dorée soulevée par la brise; les trois fragments s’attirent et dégagent une lumière bleu profond formant un disque lumineux au‑dessus des pierres, atmosphère solennelle, tendre, mélange de chaleur poussiéreuse et souffle d’eau fraîche. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 : Les briques qui chantent

Dans la chaleur de la fin d'après-midi, la ville d'Uruk semblait faite de miel et de poussière dorée. Les murs immenses, couverts de briques gravées, renvoyaient la lumière comme des écailles. Au-dessus, les oiseaux tournaient en cercles lents, et l'Euphrate serpentait plus loin, patient comme un vieux conteur.

Ilan marchait pieds nus sur la terre battue, un panier de roseaux au bras. Il avait les mains d'un artisan et les yeux d'un rêveur. Il s'arrêtait souvent, pas parce qu'il était paresseux, mais parce que le monde le touchait trop : un reflet sur l'eau, un parfum d'encens, le rire d'un enfant qui courait.

— Tu vas encore te perdre dans le ciel, Ilan ? lança une voix moqueuse.

C'était Ninsun, une potière de son âge, qui portait une jarre sur l'épaule comme si elle était légère.

— Je ne me perds pas, répondit Ilan en souriant. Je regarde. C'est différent.

Elle secoua la tête, amusée.

— Regarde moins, travaille plus. Les temples ne se construisent pas avec des soupirs.

Ilan allait répondre quand un bruit étrange, très doux, glissa entre les bruits du marché : un murmure, comme si les briques elles-mêmes se parlaient. Il s'arrêta net.

— Tu as entendu ? demanda-t-il.

— Entendu quoi ? Le marchand qui ment ? La chèvre qui se plaint ? Ici tout le monde fait du bruit.

Mais Ilan n'écoutait déjà plus. Le murmure venait de la grande ziggourat, là où les marches montaient vers le ciel, et où les prêtres disaient que les dieux posaient parfois leurs sandales.

Ilan grimpa quelques marches, puis d'autres. Le vent se fit plus frais. Entre deux briques, une fissure fine comme une cicatrice laissait passer une lueur bleutée, impossible en plein soleil.

Il posa ses doigts sur la pierre.

La brique vibra, comme une corde tendue.

— Enfin… souffla une voix, pas dans ses oreilles, mais dans son cœur.

Ilan retira la main, le souffle court.

— Qui est là ?

La lueur grandit. Dans la fissure, un petit objet glissa, comme si la pierre le relâchait : une tablette d'argile, pas plus grande que sa paume, couverte de signes cunéiformes. Pourtant, les marques semblaient bouger, se réorganiser comme des fourmis.

Ilan la prit. Elle était tiède, presque vivante.

Dans sa tête, des images s'ouvrirent : un fleuve desséché, des jardins devenus cendres, un ciel où les étoiles s'éteignaient une à une. Et au milieu, une erreur, ancienne, lourde comme une chaîne : un sceau brisé, un pacte rompu, une magie mal refermée.

Ilan chancela.

— Ilan ? Tu es pâle ! cria Ninsun depuis le bas.

Il la regarda, mais le monde avait changé de couleur. Il entendait désormais un deuxième chant sous le premier : un chant de regret.

Et il comprit, sans savoir comment : quelqu'un, autrefois, avait fait un choix qui blessait encore la terre. Et s'il ne réparait pas cette faute, la beauté qu'il aimait tant finirait par se faner.

Il serra la tablette contre lui.

— Je reviens, promit-il au vent, aux briques, à la ville entière.

Puis il descendit, le cœur battant comme un tambour de fête qui annoncerait une guerre.

Chapitre 2 : La prêtresse aux yeux de sel

La tablette cachée sous sa tunique, Ilan traversa Uruk jusqu'au quartier des scribes. Là, l'air sentait l'argile humide et la sueur, et les apprentis récitaient des listes de mots comme des prières.

Il entra dans la petite cour où travaillait son oncle, Shamash-iddin, un scribe respecté. L'homme leva un sourcil.

— Tu as l'air d'un chat qui a volé un poisson au palais.

— J'ai trouvé quelque chose… près de la ziggourat.

— Si c'est une bourse, rends-la. Si c'est une souris, relâche-la.

Ilan sortit la tablette. Les signes frémirent, comme gênés d'être vus.

Son oncle pâlit.

— Par les sept portes… Où as-tu pris ça ?

— Elle m'a… choisi, murmura Ilan, gêné par ses propres mots.

Le scribe regarda autour de lui, puis saisit Ilan par le bras.

— Viens.

Il l'emmena à travers des couloirs, jusqu'à une salle où les murs étaient peints d'étoiles. Une femme y était assise, immobile comme une statue. Sa robe blanche semblait faite de lumière tissée. Ses yeux, gris et brillants, rappelaient le sel des marais.

— Prêtresse Enhedu, dit l'oncle en s'inclinant. L'objet est revenu.

La prêtresse fixa Ilan.

— Tu n'es ni prêtre, ni roi, ni guerrier, observa-t-elle. Tu portes la poussière du peuple… et le tremblement de la beauté. C'est rare.

Ilan ne sut pas s'il devait se sentir flatté ou insulté.

— Je… je ne veux pas d'ennuis, dit-il. Mais cette tablette montre des choses terribles.

Enhedu tendit la main. La tablette glissa d'elle-même jusqu'à ses doigts.

— Elle s'appelle l'Argile du Retour, expliqua-t-elle. Elle apparaît quand un ancien nœud magique se défait. Il y a longtemps, un roi a voulu posséder le pouvoir des eaux profondes. Il a brisé le Sceau d'Abzu, celui qui gardait la source invisible sous la terre. Il a pris plus que nécessaire. L'eau s'est fâchée. La magie a fui, comme une jarre renversée.

— Et maintenant ? demanda Ilan.

— Maintenant, le monde se souvient. Les canaux se troublent, les récoltes hésitent. Bientôt, des terres se fendilleront. Puis la poussière gagnera.

L'oncle avala sa salive.

— Que faut-il faire ?

Enhedu posa la tablette dans un petit bol d'eau. Les signes brillèrent, et une carte se dessina : une ligne de fleuve, des palmiers, puis un symbole en forme d'œil.

— Retrouver les Trois Fragments du Sceau, dit-elle. Les réunir. Et demander pardon à l'eau, non par des mots, mais par des actes.

Ilan sentit un poids tomber sur ses épaules, lourd et clair à la fois.

— Pourquoi moi ?

La prêtresse le regarda longtemps.

— Parce que la magie ancienne n'obéit pas à la force. Elle obéit au soin. Tu t'émerveilles. Tu respectes. Tu peux réparer sans vouloir dominer.

— Je ne suis pas un héros, protesta Ilan.

— Les héros se trompent souvent de rôle, répondit Enhedu. Ils pensent devoir briller. Mais parfois, il suffit de tenir une lampe.

Elle sortit d'un coffret une petite fiole d'obsidienne.

— Prends cette Eau-Mémoire. Elle te montrera ce que les pierres n'osent plus dire. Et surtout… n'emporte pas cette quête comme une victoire. Emporte-la comme un service.

Ilan hocha la tête, la gorge serrée.

Au moment de partir, l'oncle lui attrapa la manche.

— Reviens vivant, murmura-t-il. Et si tu croises un dieu… sois poli. Ils ont mauvais caractère.

Ilan eut un petit rire nerveux.

— Je ferai de mon mieux.

Dehors, Uruk continuait de vivre, ignorante du danger qui dormait sous ses briques. Ilan regarda le ciel : un bleu profond, presque tendre. Il se sentit encore plus décidé à le protéger, comme on protège une histoire qu'on aime.

Chapitre 3 : Les lions de poussière

Ilan suivit les canaux hors de la ville, là où les champs ondulaient sous le vent. Les paysans levaient la main en signe de salut. Un enfant courait après un chien. Tout semblait normal, et pourtant, l'air avait une sécheresse nouvelle, comme un secret.

Au crépuscule, la carte de la tablette le mena vers une ancienne digue. Les roseaux y étaient plus rares, et l'eau avait une couleur de cuivre.

Ilan s'accroupit et sortit la fiole d'Eau-Mémoire. Il en versa une goutte sur la terre.

Le sol frissonna.

Alors, une vision s'ouvrit : des hommes en armure, des torches, un roi aux yeux durs qui frappait un autel avec une hache. L'autel se fendait, et une eau noire jaillissait, pas comme un torrent, mais comme une colère.

Ilan sursauta, le cœur battant.

— D'accord, murmura-t-il. Je comprends. C'était… une mauvaise idée.

Il reprit sa marche. La nuit tomba, vaste et violette. Les étoiles se mirent à scintiller comme des clous d'argent.

Soudain, la poussière du chemin se souleva. Ilan s'arrêta.

Devant lui, la terre se gonfla et prit forme : un lion, haut comme un âne, fait de sable compact, avec des yeux de braise. Puis un second. Puis un troisième. Ils n'avaient pas de chair, mais leurs pas avaient le poids d'une menace.

— Ah. Voilà les ennuis, souffla Ilan.

Le premier lion rugit. Le son était sec, comme un tambour cassé.

Ilan recula, cherchant une pierre, un bâton, n'importe quoi. Puis il se rappela les mots de la prêtresse : pas dominer, servir.

Il posa son panier de roseaux au sol, leva les mains, et parla doucement.

— Je ne veux pas voler. Je veux réparer.

Les lions s'approchèrent quand même. Leur poussière piquait les yeux.

Ilan eut une idée stupide, donc probablement utile : il saisit son panier et en sortit une gourde d'eau, sa seule réserve. Elle n'était pas grande. Elle devait lui durer.

Il l'ouvrit et la renversa sur le sol, devant les lions.

L'eau s'étala, sombre dans la nuit. La poussière se colla, devint boue.

Les lions hésitèrent. Leurs pattes s'alourdirent, s'émiettèrent un peu.

— Voilà, dit Ilan, la voix tremblante. Je partage.

Le premier lion baissa la tête. Ses yeux de braise clignotèrent. Puis il recula. Les autres l'imitèrent, et leur forme se défit dans un tourbillon de sable, comme si le vent les avalait.

Ilan resta immobile, le cœur affolé.

— Très bien… murmura-t-il. J'ai survécu en… arrosant un danger. C'est nouveau.

Dans la boue, quelque chose brillait : un morceau de pierre sombre, gravé d'un symbole en forme de vague. Il le ramassa. Le fragment était froid, mais pas hostile.

— Premier fragment, dit-il. Un sur trois.

Il regarda la gourde vide, puis le ciel.

— J'espère que la suite ne demande pas mon dernier souffle, ajouta-t-il.

La nuit répondit par un silence profond, mais au loin, l'eau du canal sembla chanter un peu plus clair, comme si elle approuvait l'acte.

Chapitre 4 : La bibliothèque des vents anciens

Le deuxième symbole sur la carte menait vers une ruine plus vieille qu'Uruk, à moitié avalée par les sables : un ancien entrepôt de tablettes, oublié après une crue.

Ilan y arriva au matin. Le soleil était déjà haut, et la ruine exhalait une odeur de terre chaude. L'entrée était basse, comme une bouche.

— Si je me fais manger par une bibliothèque, personne ne me croira, marmonna-t-il.

Il entra.

À l'intérieur, la lumière passait par des fissures, en traits fins. Des étagères brisées dormaient sous la poussière. Et pourtant, l'air bougeait, comme si la pièce respirait.

Un chuchotement tourna autour de lui.

— Qui… dérange… les mots… ?

Ilan se figea.

Une forme se dessina dans l'air : un petit esprit, pas plus grand qu'un chat, fait de vent et de grains de sable, avec des yeux malicieux.

— Je m'appelle Ilan, dit-il prudemment. Je cherche un fragment du Sceau d'Abzu.

L'esprit tourna sur lui-même, vexé.

— Tout le monde cherche quelque chose. Les uns cherchent l'or. Les autres, des excuses. Toi, tu cherches quoi, vraiment ?

Ilan pensa au fleuve, aux champs, aux briques qui chantaient.

— Je cherche à éviter que le monde perde sa beauté, répondit-il. Et… à réparer une faute ancienne.

L'esprit s'approcha, renifla comme un chien invisible.

— Hmm. Tu sens le regret… mais pas la fierté. C'est rare. Comment t'appelles-tu, déjà ?

— Ilan.

— On t'a déjà dit que tu avais un nom qui ressemble à un soupir ?

— Souvent, avoua Ilan.

L'esprit gloussa, ce qui fit trembler une pile de tablettes.

— D'accord, Soupir. Le fragment est ici, mais il ne se donne pas. Il se mérite. Épreuve !

— Je m'en doutais, soupira Ilan, justement.

Le vent-esprit fit tournoyer la poussière. Trois tablettes apparurent sur le sol, chacune gravée de signes.

— Une seule dit la vérité, annonça l'esprit. Les autres mentent. Choisis celle qui parle du pardon.

Ilan s'accroupit. Les signes semblaient danser. Il sortit la fiole d'Eau-Mémoire et en mit une goutte sur chaque tablette.

La première montra une vision : un roi offrant des bijoux à une rivière. La rivière restait noire.

— Ça, c'est… acheter, murmura Ilan.

La deuxième montra des soldats forçant les paysans à creuser un canal, sous les coups.

— Ça, c'est… voler du travail, dit-il, écœuré.

La troisième montra un homme seul, lavant les pieds d'un vieillard, partageant sa nourriture, et plantant des roseaux pour renforcer une berge.

Ilan sentit une chaleur dans sa poitrine.

— Celle-ci, dit-il. Le pardon n'est pas un cadeau qu'on pose. C'est une réparation qu'on vit.

L'esprit resta silencieux un instant, puis éclata d'un rire tournoyant.

— Pas mal, Soupir ! Tu as des yeux qui voient sous les mots.

La troisième tablette se fendit en douceur, comme une coque, et révéla un fragment de pierre clair, gravé d'un signe en forme de spirale.

Ilan le prit. Une brise fraîche lui caressa le visage, comme une main amicale.

— Deux sur trois, dit-il.

L'esprit du vent s'approcha.

— Le dernier fragment est le plus difficile. Il n'est pas caché dans un endroit. Il est caché dans une conséquence.

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire que quelqu'un souffre encore de l'erreur. Tu devras l'aider. Et tu ne pourras pas faire semblant.

Ilan hocha la tête, sérieux.

— Merci.

— Oh, ne me remercie pas trop, répondit l'esprit. Ça me donne des allergies de gentillesse.

Et il disparut dans un petit tourbillon, laissant derrière lui une poussière qui sentait étrangement la menthe.

Chapitre 5 : Le marais des souvenirs lourds

La carte conduisit Ilan vers le sud, là où la terre se faisait spongieuse, et où les marais s'étendaient comme un miroir brisé. Le ciel y était immense, et les nuages glissaient lentement, comme des bateaux paresseux.

Ilan avançait sur une barque plate, guidée par un vieil homme nommé Bel-Ati, pêcheur aux mains noueuses. Ilan avait offert son aide pour tirer les filets en échange du passage. Altruisme ou nécessité, parfois c'était la même corde.

— Tu viens d'Uruk, dit Bel-Ati. Tu cherches quoi ici ? Les moustiques ? Ils sont gratuits.

— Quelque chose d'ancien, répondit Ilan en évitant un insecte courageux. Un fragment de pierre.

Le vieux plissa les yeux.

— Ici, les choses anciennes ne dorment jamais. Elles attendent.

Le marais était beau d'une beauté inquiétante : des roseaux qui chantaient, des reflets d'argent, et des bulles qui éclataient comme de petites bouches. La barque arriva près d'une île minuscule, couronnée d'un saule tordu.

Bel-Ati refusa d'aller plus loin.

— Je ne mets pas ma barque là-bas. On dit que l'eau y se souvient trop.

— Je comprends, dit Ilan. Je peux y aller à pied.

Le vieux le regarda, puis lui donna un petit paquet.

— Des dattes. Pour le courage. Et… si tu vois une ombre, parle-lui comme à une personne. Les ombres aiment qu'on les reconnaisse.

Ilan le remercia et sauta dans l'eau peu profonde. La vase aspirait ses chevilles. Il avançait lentement, chaque pas demandant un effort.

Sous le saule, l'air était froid. Ilan sortit les deux fragments. Ils frémirent, comme impatients.

Un gémissement monta de l'eau.

La surface se déforma, et une silhouette apparut : une femme faite d'eau sombre, avec des cheveux comme des algues. Ses yeux étaient des puits.

— Tu… prends… encore ? murmura-t-elle. Comme lui… comme le roi…

Ilan sentit sa gorge se serrer.

— Non, dit-il. Je viens rendre.

La silhouette trembla, et l'eau autour d'elle se mit à tourbillonner. Des images jaillirent : des villages inondés, des enfants emportés par une crue, puis des années de sécheresse, comme une vengeance qui ne s'arrêtait jamais.

— Votre douleur est réelle, dit Ilan, la voix basse. Je ne peux pas effacer ce qui a été fait. Mais je peux aider à réparer ce qui continue.

La femme d'eau se pencha.

— Les mots… sont légers.

— Alors je vais faire quelque chose de lourd, répondit Ilan.

Il regarda autour de lui. La berge était mangée, fragile. Il comprit : l'eau, ici, avait perdu sa frontière. Elle débordait ou se retirait trop vite, comme un cœur blessé qui ne sait plus se calmer.

Ilan passa la journée à travailler. Il coupa des roseaux, les tressa, planta des piquets, renforça la berge autour de l'île. Ses mains saignèrent. La vase s'accrocha à lui comme une vieille rancune.

Quand il eut fini, il prit les dattes et les posa sur une pierre, pour le vieux pêcheur, et pour le marais, comme une offrande simple.

— Je ne suis qu'un homme, dit-il à la silhouette. Mais je peux commencer.

La femme d'eau s'approcha. Sa main froide toucha la sienne. Il frissonna, mais ne recula pas.

— Tu… donnes… du temps, murmura-t-elle. Du soin.

L'eau s'éclaircit légèrement. Un objet remonta, porté par une bulle lente : le troisième fragment, gravé d'un symbole en forme de goutte.

Ilan le prit. Les trois fragments vibrèrent ensemble, comme trois notes qui cherchent un accord.

La silhouette d'eau recula.

— Va, Soupir-d'Homme, dit-elle, et sa voix était moins dure. Répare. Et n'oublie pas ceux qui rament chaque jour.

Ilan hocha la tête, épuisé.

— Je n'oublierai pas.

Quand il revint vers la barque, Bel-Ati l'attendait, silencieux. Il vit les mains blessées d'Ilan et ne posa pas de questions.

— Alors ? dit-il seulement.

— Alors… l'eau a accepté d'écouter, répondit Ilan.

Le vieux cracha dans le marais, par habitude ou par respect.

— Eh bien, qu'elle continue. Et toi aussi.

Chapitre 6 : Le Sceau d'Abzu et le renouveau

De retour à Uruk, Ilan se rendit à la ziggourat avant l'aube. La ville dormait encore, et la lune s'accrochait au ciel comme une pièce d'argent.

Enhedu l'attendait au sommet, comme si elle n'avait pas bougé depuis son départ. Autour d'elle, des lampes à huile tremblaient.

— Tu reviens plus maigre, dit-elle. Mais tes yeux sont plus larges.

Ilan posa les trois fragments dans le creux de ses mains.

— Je les ai, murmura-t-il. Et… j'ai compris que réparer coûte quelque chose.

La prêtresse hocha la tête.

— Ce coût est le prix de la vérité.

Elle traça un cercle avec de la farine d'orge, puis versa quelques gouttes de l'Eau-Mémoire au centre. Le liquide brilla, et l'air devint dense, comme avant un orage.

— Place-les, dit-elle.

Ilan posa les fragments dans le cercle. Ils s'attirèrent, comme aimantés. Une lumière monta, bleue et profonde, et le Sceau se reforma : une pierre ronde, gravée de vagues, de spirales et de gouttes, comme un résumé du monde.

La ziggourat trembla légèrement. Un grondement sourd monta du sol, pas menaçant, mais immense, comme un géant qui se retourne dans son sommeil.

L'air se chargea d'une odeur de pluie.

Une voix, plus ancienne que la ville, plus lente que le fleuve, parla sans bouche :

— Pourquoi… maintenant… ?

Ilan sentit ses jambes vouloir fuir. Pourtant, il pensa à la digue, aux lions de poussière, au marais, au pêcheur, aux champs. Il pensa à la beauté fragile des choses.

Il s'avança.

— Parce que c'était une erreur, dit-il. Parce que quelqu'un a pris sans comprendre. Et parce que nous vivons encore avec cette blessure. Je ne peux pas changer le passé… mais je peux choisir de ne pas l'aggraver. Je peux servir au lieu de saisir.

Un silence lourd suivit. Puis la voix demanda :

— Que… offres-tu… ?

Ilan regarda ses mains. Il n'avait ni or, ni armée, ni couronne.

— J'offre ce que je peux : mon travail, mon attention, et le fait de partager ce qui est nécessaire. L'eau n'appartient à personne. Elle traverse. Comme une histoire. Comme la vie.

Enhedu posa une main sur l'épaule d'Ilan, discrète, comme un soutien.

Le Sceau brilla plus fort. La lumière se répandit, passa dans les briques, descendit dans la terre.

Dans la ville, on entendit d'abord un bruit surprenant : un rire d'enfant, réveillé par un rêve heureux. Puis un autre son, plus vaste : l'eau dans les canaux, qui reprenait un rythme régulier, comme un cœur calmé.

Au loin, les palmiers frémirent. Une brise fraîche entra dans Uruk, portant l'odeur du fleuve. Les oiseaux s'éveillèrent en chœur.

Ilan sentit quelque chose se détendre sous ses pieds, comme une corde qu'on desserre.

La voix ancienne parla une dernière fois, plus douce :

— Alors… marche… ainsi.

La lumière se résorba. Le Sceau devint une pierre simple, posée au centre du cercle.

Enhedu prit la pierre et la scella dans une niche de la ziggourat.

— Ce n'est pas une fin, dit-elle. C'est un recommencement.

Ilan descendit les marches au lever du soleil. Uruk se réveillait, et les gens sortaient, étonnés de sentir l'air plus frais. Une femme leva la tête, sourit sans savoir pourquoi. Un vieil homme s'accroupit près d'un canal et éclata de rire en voyant l'eau claire.

Ninsun l'aperçut sur la place. Elle plissa les yeux.

— Tu as disparu, dit-elle. Et tu reviens couvert de boue, comme si tu avais décidé d'épouser un marais.

— C'était une relation compliquée, répondit Ilan.

Elle le regarda, puis son expression se radoucit.

— Tu as fait quelque chose, hein ?

Ilan hésita. Il pensa à la grandeur de la magie et à la simplicité des gestes.

— J'ai… aidé, dit-il simplement. Et j'ai appris que la beauté ne se regarde pas seulement. Elle se protège.

Ninsun lui donna une petite tape sur le bras.

— Alors arrête de parler et viens. Il y a des jarres à porter, des canaux à nettoyer, des voisins à aider. Si le monde renaît, il faudra bien quelqu'un pour s'en occuper.

Ilan sentit un rire monter, léger, vrai.

— D'accord, dit-il. Je viens.

Et tandis que le soleil se levait sur les briques d'Uruk, le fleuve chantait de nouveau, non comme une colère, mais comme une promesse. Le passé, sans être effacé, avait cessé de mordre. À sa place, une idée s'installait, solide et humble : quand on répare ensemble, le monde recommence à fleurir.

Sans publicité 3 € par mois

Envie d’une lecture sans interruption ? Soutenez Mes Histoires du Soir, retirez toutes les publicités et profitez d’autres avantages inclus dès 3 € par mois.

Voir les forfaits & tarifs
Partager

signaler un problème avec cette histoire

Qu'avez-vous pensé de cette histoire ?

Donnez votre avis en attribuant une note à cette histoire en fonction de ce que vous et/ou votre enfant en avez pensé. Merci par avance !

Merci ! Votre note a été prise en compte !

Le quizz : as-tu bien compris l'histoire ?

Ziggourat
Grande construction en marches qui sert souvent de temple ancien.
Cunéiformes
Ancienne écriture faite de petits traits en forme de clous sur l'argile.
Fissure
Fente longue et étroite qui s'ouvre dans une pierre ou un mur.
Obsidienne
Pierre volcanique très noire et brillante, utilisée comme outil ou bijou.
Berge
Bord d'une rivière ou d'un canal où la terre touche l'eau.
Digue
Mur ou talus construit pour retenir l'eau ou protéger la terre.
Coffret
Petit coffre solide pour garder des objets précieux ou secrets.
Offrande
Objet ou nourriture donné pour honorer quelque chose ou quelqu'un.
Altruisme
Attitude qui consiste à aider les autres sans penser à soi.
Esprit
Être invisible souvent décrit comme une présence ou une pensée animate.

Créez une histoire magique et unique pour votre enfant !

Créez en quelques minutes une aventure personnalisée où votre enfant devient le héros. Avec notre outil exclusif, c'est facile, gratuit et divertissant !

Créer une histoire

Téléchargez cette histoire :

Télécharger cette histoire en PDF Télécharger l'e-book (.epub)

Recevez de nouvelles histoires chaque dimanche soir !

Recevez 7 histoires passionnantes et captivantes, adaptées à l'âge et aux goûts de votre enfant, chaque dimanche à 17h*. C'est gratuit et garanti sans spam !
*E-mail envoyé à 17h, heure de Paris.
Nous n'aimons pas non plus le spam. Ainsi, nous ne vous enverrons que des histoires. Vous pourrez vous désinscrire quand vous le souhaiterez.