Chapitre 1 — La brume qui sent la cannelle
La ville portait sa grande écharpe de brume, celle qui avale les façades et rend les réverbères plus courageux qu'ils ne le sont. On entendait les bus souffler, les vélos filer comme des poissons, et, quelque part, une sirène de police qui chantait faux.
Léo marchait vite sur le trottoir humide. Elle avait onze ans, des baskets qui couinaient un peu, et un carnet à spirale qu'elle appelait, très sérieusement, son « dossier ». À côté d'elle, Émilie, onze ans aussi, gardait les mains dans les poches de sa veste jaune. Elle observait tout, comme si la ville avait des secrets écrits en minuscules sur chaque mur.
— Si c'est encore une histoire de chat coincé dans une gouttière, je démissionne, souffla Émilie.
— Ce n'est pas un chat, dit Léo, les yeux brillants. C'est… une licorne.
Émilie s'arrêta net. Un vélo passa derrière elles, un courant d'air leur apporta l'odeur de café et de pluie.
— Une licorne. Dans notre ville.
— Disparue, précisa Léo, comme si ça rendait la chose plus normale. On nous a laissé un message.
Elle sortit de son sac un bout de papier froissé. Dessus, une écriture tremblée avait tracé : « AIDEZ-MOI. Elle est cachée sous les pavés. Ne faites confiance à personne qui sourit trop. — M. »
— “M”, répéta Émilie. Ça pourrait être… mille personnes.
— Ou une seule qui a peur, dit Léo. Et qui sait que nous, on n'a pas peur.
Émilie haussa les épaules, mais elle sourit.
Elles traversèrent la place de la Gare, où les écrans publicitaires clignotaient comme des lucioles modernes. Sur un panneau, un parfum promettait « la magie au quotidien ». Léo fronça le nez.
— Tu crois qu'ils savent, eux ?
— Les gens savent sans savoir, répondit Émilie. C'est le principe.
Elles suivirent une ruelle derrière une boulangerie. Un filet de musique s'échappait d'une fenêtre : un vieux piano, deux notes, puis le silence. Dans l'ombre, quelque chose brilla au sol.
Léo se baissa. Entre deux pavés, une paillette blanche, comme un éclat de lune, s'était coincée. Elle la prit du bout des doigts.
— On dirait… un poil, murmura-t-elle.
Émilie se pencha, attentive. Le poil était fin, mais il avait une texture étrange, comme s'il contenait de la lumière en réserve.
— D'accord, dit Émilie. Là, je commence à démissionner moins.
Une poubelle grinça toute seule. Pas le vent. Plutôt… un rire étouffé.
Léo et Émilie levèrent la tête. Au bout de la ruelle, un reflet jaune cligna, puis disparut.
— On a un témoin, souffla Léo.
— Ou un espion, corrigea Émilie. Et je n'aime pas du tout sa façon de cligner.
Chapitre 2 — Le kiosque aux journaux qui parle trop
Le kiosque de Monsieur Rachid était un petit royaume de papier : journaux empilés comme des immeubles miniatures, cartes postales qui souriaient, magazines de sport qui hurlaient en couleurs. Et surtout, Monsieur Rachid lui-même, moustache impeccable et yeux vifs, qui savait toujours ce qui se passait avant que ça arrive.
— Mes détectives, lança-t-il en les voyant approcher. Vous êtes en avance sur l'heure des ennuis, aujourd'hui.
— On cherche quelqu'un, dit Léo. Enfin… quelque chose.
— Une licorne, ajouta Émilie, en surveillant sa propre réaction. Elle s'attendait à ce qu'il éclate de rire. Il ne rit pas.
Monsieur Rachid posa un journal, comme on pose une pièce fragile.
— Ah, murmura-t-il. Alors la brume a vraiment décidé de jouer.
Il ouvrit un tiroir sous le comptoir et en sortit une petite boîte en métal. Dessus, un autocollant disait : « Pastilles menthe — ne pas avaler la magie. »
— Ne touchez pas, dit-il, mais regardez.
Il souleva le couvercle. À l'intérieur, il y avait… rien. Enfin, rien de normal. L'air semblait trembler, comme si la boîte contenait un minuscule orage silencieux.
— C'est du “reste”, expliqua Monsieur Rachid. Quand une créature passe, elle laisse parfois une trace. Comme un parfum. Comme une idée.
Léo posa son poil-lune sur le bord de la boîte. Tout de suite, l'air vibra plus fort. Une odeur de cannelle et de métal chaud se répandit.
— Elle est passée près d'ici, dit Émilie. Mais où est-elle maintenant ?
— Là où la ville oublie de regarder, répondit Monsieur Rachid. Et surtout… évitez les sourires trop larges.
— Le message disait pareil, nota Léo. Vous connaissez “M” ?
Monsieur Rachid hésita. Ses yeux allèrent vers la bouche du métro, là où les escaliers descendaient dans un ventre de carrelage.
— “M”… Ça pourrait être Mireille. La gardienne de nuit de la bibliothèque. Elle voit des choses. Elle fait semblant de ne pas voir, mais elle voit.
Émilie se redressa.
— La bibliothèque municipale ? Celle avec les gargouilles sur le toit ?
— Elles ne sont pas que décoratives, dit Monsieur Rachid, très calmement, comme s'il parlait de pigeons. Et puis… il y a un autre problème.
Il pointa du menton le coin de la place. Un groupe de personnes passait, banales en apparence : manteaux sombres, sacs, téléphones. Pourtant, leurs pas étaient trop silencieux. Et leurs sourires, justement, étaient trop larges. Comme dessinés au feutre.
— Des gobelins ? souffla Léo.
— Ne dites pas ce mot trop fort, dit Monsieur Rachid. Ils détestent qu'on les reconnaisse.
Émilie tira Léo par la manche.
— On file à la bibliothèque. Maintenant.
En partant, Léo crut entendre le kiosque chuchoter, comme le froissement d'un journal :
« Faites attention aux escaliers. Les escaliers aiment trahir. »
Chapitre 3 — La bibliothèque et la gardienne “M”
La bibliothèque municipale ressemblait à un navire de pierre échoué au milieu des immeubles. Des gargouilles surveillaient la rue, la bouche ouverte, prêtes à recracher la pluie. À l'intérieur, l'air sentait le bois ciré, la poussière douce et les histoires retenues.
À l'accueil, personne. Mais une petite lampe verte était allumée, comme un œil qui ne cligne jamais.
— Mireille ? appela Léo, sans crier.
Une silhouette sortit d'entre deux rayonnages. Une femme aux cheveux gris attachés en chignon, un cardigan bleu, et un badge où l'on lisait : « Mireille — Nuit et Mystères ».
— Vous n'êtes pas censées être là, dit-elle.
— On sait, répondit Émilie. Mais la licorne, elle, n'est pas censée être disparue.
Mireille soupira, puis sourit. Pas un sourire trop large. Un sourire fatigué, vrai.
— Vous avez reçu le mot. Bien. J'avais peur qu'il tombe dans de mauvaises mains. Ou de… mauvaises dents.
Elle les conduisit jusqu'à une salle de lecture fermée. Les chaises étaient alignées comme des élèves sages, mais la fenêtre était entrouverte. La brume s'y glissait en ruban.
— Elle s'appelle Opaline, murmura Mireille. Elle vivait dans les interstices de la ville. Un soir, je l'ai vue boire l'eau d'une fontaine, comme une enfant boit à la paille. Elle avait l'air… triste.
— Une licorne triste, répéta Léo. Ça devrait être interdit.
— Les gobelins l'ont prise, dit Mireille. Ils veulent son cor.
Émilie fronça les sourcils.
— Pour quoi faire ?
— Pour ouvrir des passages, répondit Mireille. Des portes dans les murs, dans les miroirs, dans les panneaux publicitaires. Ils aiment les raccourcis vers les endroits où les règles sont plus souples.
Léo serra son carnet.
— Où l'ont-ils emmenée ?
Mireille posa une clé sur la table. Une clé ancienne, lourde, avec un trou en forme d'étoile.
— Cette clé ouvre une trappe, sous le vieux pont du canal. Mais attention. Ils ont des ruses. Ils peuvent se faire passer pour des gens pressés, des agents de sécurité, des musiciens de rue. Et surtout… ils adorent marchander.
Émilie leva la main, comme en classe.
— Et si on ne marchande pas ?
Mireille la regarda.
— Alors ils essaieront de vous faire rire. Le rire est une porte aussi.
Léo eut un frisson. Dans une bibliothèque, même les frissons font moins de bruit.
— On la ramène, dit-elle simplement.
— Deux petites, contre une bande de gobelins ? demanda Mireille, sans moquerie, plutôt comme une question de météo.
— On a un avantage, dit Émilie. On est inventives. Et on n'a pas de sourire louche.
Mireille hocha la tête.
— Prenez aussi ça.
Elle leur donna une petite lampe de poche dont la lumière était légèrement bleutée.
— Ça éclaire les mensonges, expliqua-t-elle. Pas les gros. Les petits mensonges du quotidien. Ceux qui se cachent dans les détails.
En sortant, les gargouilles sur le toit semblèrent pencher un peu la tête, comme pour écouter. Léo eut l'impression qu'elles murmuraient :
« Sous les ponts, les villes rêvent. »
Chapitre 4 — Sous le pont du canal
Le canal coupait la ville comme une cicatrice sombre. Les lampadaires se reflétaient sur l'eau, tout tremblants, comme s'ils avaient froid. Sous le vieux pont, l'air était plus épais, plus humide, et sentait les algues, la rouille et quelque chose de sucré, trop sucré.
— Ça sent le bonbon… mais un bonbon oublié, chuchota Émilie.
Léo s'accroupit et chercha la trappe. Elle la trouva sous une couche de feuilles mouillées et de tickets de métro collés.
La clé étoile tourna avec un clic satisfait. La trappe s'ouvrit sur un escalier étroit qui descendait. En bas, on entendait des voix, aigües, comme des souris qui auraient appris à parler.
— Tu allumes la lampe à mensonges, dit Émilie.
— Et toi, tu… improvise, répondit Léo.
— C'est mon sport préféré, souffla Émilie.
Elles descendirent.
Le souterrain était un ancien passage technique, avec des tuyaux et des câbles. Mais partout, des guirlandes de bouchons de bouteilles pendaient, tintant doucement. Des graffitis bougeaient un peu, comme s'ils respiraient.
Au centre, une cage faite de panneaux de signalisation tordus. Et dedans, Opaline.
La licorne n'était pas énorme comme dans les images des livres. Elle était de la taille d'un petit poney, avec une crinière blanche qui semblait flotter même sans vent. Son cor, opalescent, captait la moindre lumière pour la renvoyer en arc-en-ciel discret. Ses yeux, eux, étaient ceux de quelqu'un qui comprend trop de choses.
Autour de la cage, trois gobelins jouaient aux cartes. Ils ressemblaient à des enfants mal dessinés : trop d'angles, des doigts trop longs, des oreilles comme des feuilles froissées. Ils portaient des vestes de costume trouvées on ne sait où. Et ils souriaient. Trop.
— Oh, regardez, dit l'un d'eux. Des petites humaines en visite. Comme c'est… croquant.
Émilie s'avança, mains dans les poches, comme si elle venait demander son chemin.
— Bonjour. On est là pour récupérer la licorne. Merci de la rendre. Au revoir.
Le gobelin éclata d'un rire sec.
— Elle est à nous. On l'a trouvée.
— On ne “trouve” pas une licorne, répliqua Léo. On la rencontre. Et elle n'avait pas l'air de vouloir vous rencontrer.
Opaline baissa la tête. Un petit bruit, comme un soupir de pluie.
Le deuxième gobelin se pencha vers elles.
— On peut… négocier. Donnez-nous quelque chose. Un secret. Une dent. Un souvenir drôle.
Émilie fit semblant de réfléchir.
— Un souvenir drôle ? Facile. Une fois, Léo a—
— Émilie, dit Léo d'un ton qui voulait dire : pas mon souvenir drôle.
Émilie changea de tactique.
— On vous donne un truc encore mieux. Un mensonge.
Les gobelins froncèrent le nez.
— On adore les mensonges, dit le troisième. Ils ont du goût.
— Parfait, répondit Émilie. Alors écoutez bien : la police est en haut. Elle a des chiens renifleurs de gobelins.
Léo braqua aussitôt la lampe bleue sur Émilie.
La lumière fit briller l'air autour de sa phrase comme une bulle. La bulle éclata : mensonge.
Les gobelins se léchèrent les lèvres.
— Mmm. Ça pétille.
— Attendez, ajouta vite Émilie. Ce n'est pas tout. J'ai aussi… une vérité.
Léo lui lança un regard surpris.
— La vérité, dit Émilie, c'est que vous avez peur. Parce que vous savez que ce cor ne vous obéira pas. Opaline n'ouvre des portes que pour ceux qui ne veulent pas faire de mal.
Les gobelins se raidirent. Leur sourire trembla, comme un autocollant qui se décolle.
— Mensonge ! cracha le premier.
Léo dirigea la lampe bleue vers lui. Cette fois, la lumière s'éteignit presque, comme si elle refusait d'éclairer autant de fausseté.
— Ça marche pas sur les gros mensonges, murmura Léo.
— Alors on fait autrement, répondit Émilie. On fait… du théâtre.
Elle se tourna vers Opaline et parla fort, très fort, comme sur une scène :
— Madame la Licorne, veuillez activer le protocole d'évacuation d'urgence numéro… licorne !
Opaline releva la tête. Ses yeux accrochèrent ceux d'Émilie, puis ceux de Léo. Comme si elle comprenait la blague, et qu'elle la trouvait… utile.
Son cor s'illumina, et la cage vibra.
Les gobelins bondirent.
— Non ! Pas de portes ! Pas sans nous !
Trop tard. La lumière du cor dessina une ligne dans l'air, une fermeture éclair invisible. Elle s'ouvrit sur… un tourniquet de métro.
Un vrai tourniquet, avec une petite lumière verte qui clignotait, et un panneau : « SORTIE ».
— Sérieusement ? s'étrangla Léo.
— La ville a de l'humour, haleta Émilie.
Opaline poussa la cage. Les panneaux de signalisation gémirent et se desserrèrent, comme s'ils étaient soulagés. La licorne se glissa vers le tourniquet. Ses sabots ne faisaient aucun bruit, sauf un petit tintement comme des verres fins.
— Attrapez-les ! hurla un gobelin.
Léo attrapa la main d'Émilie. Émilie attrapa… une guirlande de bouchons et la jeta au visage des gobelins. Ça tinta partout, ce qui est très énervant quand on veut être méchant avec dignité.
Opaline passa le tourniquet. Léo et Émilie suivirent, coincées à moitié.
— Ça marche comment ? gémit Léo, compressée.
— Comme le métro : faut valider ! s'écria Émilie.
Elle sortit de sa poche un ticket froissé, trouvé plus tôt près de la trappe, et le glissa dans la fente. Le tourniquet cliqueta, content, et les laissa passer.
Derrière elles, les gobelins se jetèrent sur le tourniquet. La lumière passa au rouge. Le tourniquet se bloqua, comme un gardien strict.
— Pas de ticket, pas de magie, déclara Émilie, essoufflée.
Et la porte se referma d'un zip lumineux.
Chapitre 5 — La course sur les toits et les faux sourires
Elles se retrouvèrent dans un couloir de métro désert, mais pas celui de leur station habituelle. Les affiches publicitaires étaient anciennes, comme sorties d'une autre époque : des téléphones à clapet, des sodas disparus. La brume se glissait même ici, fine comme un voile.
Opaline trottinait devant, sûre d'elle. Elle s'arrêta devant un escalier de service, poussa la porte du museau. Dehors, la ville respirait fort.
Elles étaient… sur un toit.
La grande ville s'étalait, piquée de lumières. Des klaxons montaient de la rue comme des oiseaux en colère. Plus loin, une grande roue tournait lentement, comme une horloge qui prend son temps.
— Je crois qu'on a pris un raccourci, dit Léo, fascinée.
— Je crois surtout que les gobelins vont trouver un autre chemin, répondit Émilie.
Comme si la ville avait entendu, un rire se répercuta d'un toit voisin. Trois silhouettes apparurent au bord, sautillant avec une agilité de chats mal intentionnés.
— Vous pensiez nous semer ? lança le premier gobelin. Dans notre ville ?
— Notre ville, corrigea Léo.
— Elle appartient à ceux qui savent ouvrir les portes, dit le deuxième, montrant ses dents.
Opaline recula, nerveuse. Son cor s'éclaira, mais faiblement, comme une lampe quand la batterie est presque vide.
— Elle est fatiguée, comprit Léo. Ils l'ont stressée… et la magie, ça se tord quand on a peur.
Émilie regarda autour d'elle. Sur le toit, il y avait des ventilateurs, des conduits, une vieille antenne parabolique. Et, près d'une cheminée, un tas de sacs poubelle noirs qui bougeaient doucement au vent.
— Léo, chuchota-t-elle. Ta lampe. Éclaire leurs sourires.
Léo pointa la lumière bleue sur les gobelins. Autour de leurs bouches, la lumière révéla une sorte de maquillage invisible, un faux contour. Des sourires empruntés.
— Ils portent des visages de gentils, murmura Léo.
— Voilà, dit Émilie. Et si on leur enlevait l'envie de jouer ?
Émilie attrapa un sac poubelle et le secoua. Il était rempli de bouteilles en plastique vides, prêtes à faire un vacarme énorme.
— Hé ! cria-t-elle aux gobelins. Vous voulez un souvenir drôle ? En voilà un !
Elle lança le sac en direction de l'antenne. Les bouteilles s'écrasèrent, roulant et claquant sur le toit, faisant un bruit d'orage en carton. Les gobelins sursautèrent, instinctivement.
— C'est ridicule ! siffla l'un, mais son sourire se fissura.
Léo, elle, se pencha vers Opaline.
— Écoute-moi. Tu n'as pas besoin d'ouvrir une grande porte. Juste… une petite. Un passage assez grand pour une licorne et deux filles.
Opaline tourna la tête vers elle. Ses yeux semblaient dire : « Montre-moi où. »
Léo pointa du doigt une flaque sur le toit, restée là après la pluie. Une flaque qui reflétait le ciel, mais aussi… quelque chose d'autre, comme un couloir lumineux.
— Là, dit Léo. Dans l'eau. Comme un miroir.
Opaline posa la pointe de son cor sur la flaque. La surface frissonna, se plissa, puis s'ouvrit comme une page qu'on tourne.
— Vite ! cria Émilie.
Les gobelins se remirent à courir, mais les bouteilles roulaient sous leurs pieds, traîtresses. Ils glissèrent, se rattrapèrent, jurèrent dans une langue qui sentait le vieux chewing-gum.
Léo passa la première, puis Émilie, en tirant Opaline par la crinière.
Au moment où elles plongeaient dans la flaque, un gobelin attrapa la cheville de Léo. Ses doigts étaient froids comme une poignée de métro.
— Donne-nous le cor, chuchota-t-il. Juste un peu. On ne fera… presque pas de mal.
Léo braqua la lampe bleue sur sa main. Dans la lumière, la promesse “presque” se mit à clignoter comme un mensonge de taille moyenne.
— Non, dit Léo. Même “presque”, c'est trop.
Émilie tira de toutes ses forces. Opaline frappa le toit d'un sabot. Un petit éclair jaillit, pas violent, mais assez pour surprendre. Le gobelin lâcha.
Elles tombèrent ensemble dans la flaque-miroir, et le monde fit un bruit de goutte géante.
Chapitre 6 — La fontaine des interstices
Elles atterrirent dans un square caché entre deux immeubles, un de ces endroits qu'on ne voit pas si on marche trop vite. Il y avait un seul lampadaire, un banc, et une fontaine ancienne, couverte de mousse. L'eau y coulait en un mince filet, mais elle chantait comme si elle avait beaucoup à raconter.
La brume ici était plus douce, presque bienveillante. Elle sentait la cannelle, encore, mais aussi la feuille mouillée et le savon.
Opaline s'approcha de la fontaine. Elle but lentement. À chaque gorgée, son cor retrouvait un peu de lumière, comme une batterie qui se recharge.
Léo et Émilie s'assirent sur le banc, le souffle court.
— On l'a… vraiment fait, murmura Léo.
— Évidemment, dit Émilie. On est des professionnelles. Même si là, j'avoue… je tremble un peu.
Léo regarda sa main : elle avait encore la trace froide du gobelin.
— Ils vont revenir, dit-elle.
— Pas ici, répondit une voix.
Mireille sortit de l'ombre, comme si elle était née du square. Monsieur Rachid était avec elle, tenant un parapluie fermé comme une épée.
— Vous avez pris le passage des toits, constata Mireille. Ça fait longtemps que je ne l'avais pas vu ouvert.
— On a improvisé, dit Émilie. C'est notre spécialité.
Monsieur Rachid s'approcha de la fontaine.
— Opaline… Tu es revenue.
La licorne leva la tête, puis posa doucement son front contre la main de Monsieur Rachid, comme un salut. Ses crins frôlèrent le poignet de Léo. Un peu de lumière resta sur sa peau, tiède cette fois.
— Les gobelins, demanda Léo. On les a semés ?
— Pour ce soir, oui, dit Mireille. Les passages se referment quand ils sentent qu'ils ont perdu. Et puis… ils n'aiment pas les endroits où l'eau chante vrai.
Émilie pencha la tête.
— Pourquoi ils voulaient son cor, exactement ?
Mireille observa la fontaine, pensive.
— Parce qu'ils veulent une ville sans serrures. Une ville où tout s'ouvre, même ce qui devrait rester fermé. Les gens seraient fatigués, confus, plus faciles à pousser à faire n'importe quoi.
— Comme rire au mauvais moment, murmura Léo.
— Comme sourire trop largement, confirma Monsieur Rachid.
Opaline frappa doucement le sol de son sabot. Un cercle de lumière apparut autour d'elle, puis se dissipa, laissant derrière lui une petite chose au pied de Léo : une paillette, semblable à celle du début, mais plus grande, en forme de minuscule étoile.
Léo la ramassa.
— Un merci ?
Mireille sourit.
— Un reçu, plutôt. La ville aime garder des preuves.
Émilie se leva, s'étira.
— Et maintenant ? On la cache ?
Monsieur Rachid secoua la tête.
— On ne cache pas Opaline. Elle sait se cacher toute seule. On veille simplement à ce que les gens continuent à ne pas regarder trop vite.
Opaline s'éloigna de la fontaine, traversa la brume. À chaque pas, l'air semblait s'écarter poliment. Arrivée près du mur d'un immeuble, elle posa son cor contre la brique. Une petite porte de lumière s'ouvrit, juste à sa taille. Avant de disparaître, elle se retourna vers Léo et Émilie. Ses yeux brillèrent comme des vitres après la pluie.
Et puis elle passa, et la porte se referma sans bruit.
Le square redevint un square. Un banc. Une fontaine. Un lampadaire.
Émilie souffla.
— Bon. On rentre ? J'ai faim.
— Moi aussi, dit Léo. Et j'ai… un nouveau dossier à écrire.
Mireille leur fit signe de s'éloigner.
— Et souvenez-vous : dans cette ville, les choses les plus étranges sont parfois celles qui vous protègent.
Sur le chemin du retour, la brume semblait moins lourde. Les réverbères clignotaient comme des clins d'œil amicaux. Léo glissa l'étoile dans son carnet, entre deux pages, là où elle ne tomberait pas.
Et quand, au coin d'une rue, elles croisèrent un homme au sourire un peu trop large, Émilie lui lança un regard, alluma brièvement la lampe bleue dans sa poche.
La lumière révéla juste une fatigue humaine, pas de dents pointues.
— Ouf, dit Émilie. Celui-là, il est juste… de mauvaise humeur.
— Comme tout le monde, répondit Léo. C'est rassurant.
La ville vibrait autour d'elles, immense, mystérieuse, pleine de passages et de promesses. Et quelque part, derrière un mur, derrière une flaque, derrière un panneau publicitaire, une licorne respirait, libre.
Léo serra son carnet. Émilie remonta sa capuche.
Et elles continuèrent à marcher, deux petites détectives dans une grande ville qui, parfois, avait besoin d'elles pour se souvenir de sa magie.