Chapitre 1 : Au pays des mauvaises directions
Il était une fois, dans un coin reculé du Royaume de Fariboland, un jeune troll appelé Bidouille. Évidemment, personne ne l'appelait Bidouille, sauf ceux qui le connaissaient vraiment bien et qui, pour être honnête, étaient rares, car suivre Bidouille revenait à accepter de se perdre plus souvent qu'un lapin dans une fabrique de chapeaux.
Bidouille, avec sa peau couleur mousse et ses oreilles en feuille de chou, avait un don particulier : il ne savait jamais où il allait, mais il y allait avec enthousiasme. Un matin, il se leva, enfila son pantalon à pois (en prenant soin de mettre les deux jambes dans la même jambe, comme toujours), attrapa sa fidèle chaussure gauche (la droite ayant fugué la veille pour suivre une bande de bottes rebelles) et enfila son manteau préféré. Enfin, « préféré » n'est pas tout à fait le mot… Disons qu'il portait ce manteau parce qu'il était le seul à sa taille, même s'il grattait comme un hérisson enrhumé.
Bidouille avait un but bien précis, ce matin-là : faire rire un dragon grincheux, un certain Kroumph, gardien légendaire du rire perdu et terreur professionnelle des habitants de Fariboland. Faire rire Kroumph était impossible, disaient tous les habitants. Mais Bidouille, en bon têtu (et un peu distrait), n'écoutait jamais vraiment les autres, surtout quand il fallait écouter.
– Aujourd'hui, je vais faire rire un dragon, marmonna-t-il d'un ton décidé, tout en se frottant le dos à cause de ce manteau irritant. Mais avant, je dois trouver l'arène des Monstres Nonchalants. Je prends à gauche, c'est sûr !
Il prit à droite.
Après trois détours, deux chutes dans des buissons piquants et une conversation passionnante avec un caillou (qui s'avéra aussi perdu que lui), Bidouille arriva finalement devant l'arène. Un panneau penché affichait en lettres colorées : « Arène des Monstres Nonchalants – On s'amuse mais pas trop fort ».
Chapitre 2 : Monstres, siestes et éclats de rire
L'arène était un vaste cercle de pierres moussues, entouré de gradins où s'accroupissaient paresseusement toutes sortes de créatures. Dans le sable, au centre, un minotaure tricotait un pull, tandis qu'un ogre bâillait à s'en décrocher la mâchoire. Sur les gradins, une hydre lisait un roman d'amour à haute voix, chaque tête une page de retard.
Bidouille, tout excité, s'approcha du centre :
– Bonjour, c'est ici le lieu pour faire rire un dragon grincheux ?
Le minotaure leva un sourcil, puis reprit son tricot.
– Peut-être, grogna-t-il. Le dragon est là-bas, dans la loge du Fond du Fond. Mais il n'aime pas qu'on le dérange, sauf le jeudi… et aujourd'hui, c'est le « jeudi presque pas ».
Bidouille remercia, tâcha d'ignorer les dizaines de paires d'yeux qui le suivaient du regard (ou, pour certaines créatures, du tentacule) et se dirigea vers la loge.
Au passage, il trébucha sur une boule de poils vivante – un gloublou – qui se mit à couiner :
– Hé ! Fais gaffe où tu marches, mon vieux !
Bidouille s'excusa et s'enfuit, poursuivi par des glous-glous mi-menaçants, mi-goguenards.
La loge du Fond du Fond était sombre, remplie de buttes de coussins à moitié dégonflés et d'os usés servant de repose-pattes. Bidouille s'approcha d'un rideau poussiéreux et tira dessus. Derrière, ronflait Kroumph : immense, couvert d'écailles rouges, le museau enfoui dans une pile de journaux (datant tous d'au moins trois siècles).
– Euh… bonjour ? essaya Bidouille d'une voix timide.
Kroumph ouvrit un œil jaune, le fixa, et gronda :
– Je ne ris jamais. Sauf le lundi, mais pas ce lundi.
– Ça tombe bien, c'est jeudi presque pas, répondit Bidouille, sans trop savoir pourquoi il disait ça.
Le dragon grogna, fit mine de replonger dans ses journaux, mais l'œil restait ouvert, curieux malgré lui.
Chapitre 3 : L'alchimiste aux formules farfelues
Bidouille sentit que sa chance était mince. Il devait améliorer son approche. Peut-être qu'un accessoire drôle lui prêterait main-forte ? Il farfouilla dans son manteau (qui grattait de plus en plus) et n'en sortit qu'une poignée de miettes, une chaussette trouée, et… un minuscule flacon lumineux.
Mais avant qu'il n'ait le temps de renverser accidentellement le flacon, quelqu'un le bouscula si fort qu'il en perdit l'équilibre.
– Ohé ! Tu ne vas pas voler la vedette au dragon, j'espère ? lança une voix aiguë.
Devant lui se tenait une étrange créature, mi-chauve-souris, mi-chouette, portant une grande robe couverte de taches. Un chapeau pointu (qui ressemblait franchement à un pot de fleurs renversé) complétait la panoplie.
– Je suis Sirocco, alchimiste de l'arène ! annonça-t-il fièrement. Créateur des potions qui ratent, inventeur des explosions inutiles !
Bidouille cligna des yeux, hésita, puis demanda :
– Vous auriez une potion pour faire rire un dragon ?
Sirocco hocha la tête, fouilla dans ses poches (repeintes de confiture de mûres), puis en sortit une fiole verte. Il lut l'étiquette de travers :
– Potion pour faire rôtir un hérisson… Non, ça doit pas être la bonne… Attends ! Potion pour faire repousser les cheveux ? Non plus… Ah ! Potion pour faire des bulles de rire… ou peut-être des bulles d'oignons ? La différence est subtile.
Bidouille prit la potion. Sirocco, tout excité, ajouta :
– Attention, ça marche une fois sur jamais ! Ou jamais sur une fois. Je ne sais plus.
Bidouille le remercia, le cœur hésitant entre l'espoir et la crainte d'un éternuement d'oignons.
Chapitre 4 : Duels, bulles et quiproquos
Armé de sa potion incertaine, Bidouille retourna dans la loge du dragon. Kroumph lisait toujours ses journaux, un air sombre vissé au museau.
– Je… j'ai une potion, annonça Bidouille. Elle fait des bulles de rire. Enfin, je crois.
Kroumph haussa un sourcil écailleux, sceptique.
– Fais donc. Mais je préviens : si ça gratte, je te croque.
Bidouille ouvrit la fiole. Aussitôt, des bulles multicolores jaillirent, flottant paresseusement dans l'air. L'une éclata sur la narine du dragon. Un gigantesque éternuement secoua la loge, soufflant Bidouille à l'autre bout de la pièce, où son manteau se coinça dans une armoire branlante.
Le dragon toussa, fronça les sourcils encore davantage (on ne savait même pas que c'était possible), puis… rien. Pas le moindre sourire.
– Tu es aussi drôle qu'une limace enrhumée, grogna-t-il. Essaye encore.
Bidouille, découragé, voulut retirer son manteau, mais il s'était coincé. Il gigota, tourna, sauta, et finalement, la manche s'arracha, projetant une pluie de confettis (restes d'un carnaval précédent).
Sirocco, qui avait suivi en douce, surgit alors, brandissant une baguette qui ressemblait à une carotte mal taillée.
– Laissez-moi faire ! Je vais lancer un sort hilarant… Abracadabouille !
Un grand POUF sonore s'éleva, et tout à coup, Kroumph se retrouva affublé d'une moustache rose fluo. Le public de l'arène, entendant les bruits étranges, se précipita à la porte.
Kroumph, furax, se regarda dans un miroir. Sa moustache tressautait toute seule, dansant une gigue ridicule.
– J'ai dit que je voulais rire, pas devenir la risée de l'arène ! gronda-t-il.
Mais au même instant, une des bulles de la potion éclata sur la moustache… libérant un nuage de papillons qui se mirent à lui chatouiller le nez. Un éternuement monumental souleva Kroumph du sol, renversant rideaux et armoires.
Chapitre 5 : Un duel à se tordre de rire
L'arène était en ébullition. Les monstres, d'habitude indifférents, s'agglutinaient aux portes pour voir ce qui provoquait un tel raffut.
Bidouille, toujours couvert de confettis, se redressa d'un bond.
– Puisque rien ne marche, lançons-nous un défi : un duel de magie pour faire rire le dragon !
Kroumph, entre deux éternuements, accepta à condition que cela se termine vite.
Sirocco ouvrit un vieux livre de sortilèges et commença à réciter :
– Cornegidouille, queue de rat, que ce dragon fasse le moonwalk sur le tatami !
Un coup d'éclat, et voilà Kroumph, malgré lui, entraîné dans une danse ridicule, glissant et tournoyant sur le sable de l'arène. Les monstres éclatèrent d'un rire paresseux : certains baillaient en riant, d'autres riaient en dormant.
Bidouille, voyant l'occasion, sortit une dernière idée de sa poche : il renversa le reste de bulles sur le dragon, puis s'élança, manteau retroussé, lançant des grimaces si absurdes qu'un ogre s'évanouit de rire.
Kroumph s'arrêta soudain, fixa Bidouille, puis… laissa échapper un petit souffle, à mi-chemin entre le rire et le hoquet.
– Je… je crois… ha ha… que tu y es presque, marmonna-t-il.
Mais Sirocco, jamais à court d'idées, tenta une ultime formule.
– Ananas, pissenlit et nœud de cravate, que le dragon se transforme… en beignet à la lavande !
Un grand flash illumina l'arène, et tout le monde cligna des yeux.
Chapitre 6 : De dragon à beignet, il n'y a qu'un pas
Kroumph n'était plus là. A la place, un énorme beignet violet, garni de sucre, flottait au centre de l'arène, émettant des petits nuages de lavande à chaque respiration.
Un silence stupéfait s'abattit. Puis, sans prévenir, le beignet secoua sa garniture et éclata de rire.
– HA HA HA ! C'est la meilleure ! Je… je… je suis un beignet !
La foule, prise d'un fou rire général, se roula dans le sable, incapable de se retenir.
Sirocco, surpris par sa réussite inattendue, s'applaudit lui-même. Bidouille, heureux de voir enfin le dragon rire (ou le beignet, plus exactement), oublia son manteau qui grattait et se mit à tourner sur lui-même en lançant des confettis.
Au bout de quelques minutes, le beignet commença à rapetisser, à reprendre forme, et finalement, Kroumph redevint dragon, haletant, encore hilare.
– Tu as réussi, petite créature. Tu m'as fait rire sans me chatouiller, sans me chat-gratter… et même sans me brûler les moustaches.
Bidouille adressa un sourire éclatant à Sirocco, qui, tout fier, avait noté sa formule dans son carnet, en écrivant : « Marcher sur la lune : hilarant. Beignet de lavande : infaillible. »
Chapitre 7 : Un retour absurde et heureux
La fête dura jusqu'à la nuit. Les monstres, d'habitude si nonchalants, improvisèrent des concours de grimaces, des ballets de tentacules et des batailles de confettis. Le manteau de Bidouille, entre deux éclats de rire, arrêta même de gratter, sans que personne ne sache si c'était la magie ou la bonne humeur qui avait agi.
Kroumph, tout sourire, offrit à Bidouille la médaille du Rire Impossible (une simple rondelle de saucisson, mais c'était l'intention qui comptait) et promit de ne jamais croquer personne, du moins pas avant le petit-déjeuner.
Sirocco, quant à lui, fut nommé Alchimiste en Chef du Grand Carnaval Monstrueux, avec le droit de se tromper dans ses formules… à volonté.
Au moment de rentrer (en se trompant de sortie, bien entendu), Bidouille s'arrêta, observa la joyeuse assemblée et se dit que finalement, l'essentiel n'était pas de savoir où l'on va, mais d'avancer, et de rire ensemble, même si l'on se perd un peu en chemin.
C'est ainsi que la tolérance régna sur l'arène : personne ne se battait sérieusement, tout le monde acceptait les erreurs des autres, et même les dragons découvraient les joies du beignet.
Et, entre nous, si jamais vous croisez un troll à la démarche hésitante, un manteau qui gratte et une chaussure gauche, n'ayez pas peur : il cherche simplement la sortie… ou l'entrée du prochain fou rire.
Car à Fariboland, le meilleur chemin est parfois celui où l'on se trompe, surtout s'il mène à l'amitié et à de grandes éclats de rire.